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Full text of "Petites ignorances historiques et littéraires"

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PETITES IGNORANCES 



HISTORIQUES 



ET LITTERAIRES 



PETITES IGNORANCES 



HISTORIQUES 



ET LITTÉRAIRES 



CHARLES ROZAN 




PARIS 

MAISON QUANTIN 

COMPAGNIE GÉNÉRALE d' IMPRESSION ET D'ÉDITION 

y, rue Saint-Benoît, 7 



1888 

Tous droits réserves. 



BIBLIOTHECA 



1653 386 






o 



AVERTISSEMENT 



Deux sortes de mots historiques appellent une expli- 
cation ou des éclaircissements : ceux qui désignent un 
fait, un événement à l'aide de quelqu'une des circon- 
stances qui s'y sont trouvées mêlées, et ceux qui ont 
été dits par des rois ou des personnages importants. 

Les premiers, tels que Paix boiteuse et mal assise. 
Guerre des amoureux, la Vache à Colas, peuvent être 
regardés comme des sobriquets de notre histoire, et il 
n'est pas sans intérêt de rappeler pourquoi ou à quel 
propos ces sobriquets ont été donnés. 

Les seconds, comme Pends-toi. brave Crillon. ou 
l'État, c'est moi. composent cette longue série de phrases 
célèbres, de traits plus ou moins expressifs, plus ou moins 
piquants, qu'on s'efforce depuis longtemps de réduire à 
néant. Déjà Malebranche, au xvn e siècle, disait qu'il 
ne faisait pas plus de cas de l'histoire que des nouvelles 
de son quartier; et Voltaire à son tour écrivait : « Les 
historiens, malheureusement, ne se font pas un scrupule 



„ AVERTISSEMENT. 

de faire parler leurs héros. Je n'approuve pas dans Tite- 
Live ce que j'aime dans Homère 1 . » 

Aujourd'hui, la plupart des mots historiques sont 
déclarés apocryphes : les uns n'ont pas été dits, les 
autres n'ont pas été formulés tels qu'on les rapporte : 
« Pour rajeunir une citation, a dit M. Paul Stapfer, il 
suffit presque toujours de la faire exacte. » Et comme 
l'exactitude des paroles proclamées mémorables n'est 
pas la même pour tous les historiens, le mieux, paraît-il, 
serait d'effacer tous ces mots sur l'origine et sur la 
forme desquels on ne s'est pas mis d'accord. 

Avant de prendre ce grand parti, peut-être n'est-il 
pas inutile de procéder à une sorte d'inventaire en réu- 
nissant, parmi les principaux, sans toutefois remonter 
trop haut, ceux de ces mots qui occupent une certaine 
place dans les livres comme dans la conversation ; et 
ceux aussi qui, bien que moins répandus, sont, pour les 
hommes qui les ont prononcés ou pour l'époque où ces 
hommes ont vécu, une marque caractéristique. Il sera 
toujours temps, une sélection étant jugée nécessaire, de 
décider si quelques-uns de ces mots, par leur signification, 
par leur justesse ou par leur à-propos, méritent seuls 
d'être conservés. On peut faire tout à la fois, sans cesser 
de respecter l'histoire, la part de la vraisemblance et celle 
de la vérité : « Les annales humaines se composent de 
beaucoup de fables mêlées à quelques vérités : quicon- 
que est voué à l'avenir a au fond de sa vie un roman pour 
donner naissance à la légende, miroir de l'histoire 2 . » 

i. Lettre à M. Collini, 21 octobre 1767. 
t. Chateaubriand, Vie de Rancé, 



AVERTISSEMENT. in 

C est surtout en histoire et en littérature qu'il est 
permis de dire avec le proverbe : Il y a asse^ de champ 
pour faire glane. Aux mots historiques, dont on con- 
teste si volontiers la forme ou l'authenticité, viennent 
se joindre cà et la les saillies, les répliques ou les cita- 
tions qui sont entrées peu à peu dans les usages ou dans 
la langue et qui appartiennent, le plus souvent, au do- 
maine de l'anecdote. A ce titre, ces citations sont moins 
tenues que les autres de produire un certificat d'origine. 
Nulle raison de leur chercher chicane : pour qu'elles 
soient accueillies sans réserve ni discussion, il suffit 
qu'elles aient fait sourire. 

Pour éviter la confusion des époques et ne pas trou- 
bler sans motif la liaison des idées ou la marche suc- 
cessive des faits, les mots, dans ce recueil, ont été 
laissés à la place qu'ils ont occupée pour la première 
fois dans l'histoire. Deux tables alphabétiques, l'une 
des sujets, l'autre des noms propres, renvoient à chacun 
des articles pris isolément. 



PETITES IGNORANCES 

HISTORIQUES 

ET LITTÉRAIRES 



Un roi non lettré est un ane couronné. — Foulques II, 
comte souverain. d'Anjou, mort en 958, ami de ce qui était 
beau et bon, contribua de tout son pouvoir à la prospérité du 
pays; le peuple, pour lui témoigner s.i reconnaissance, lui 
décerna le titre de Bon. Elevé dans la culture de la musique 
et des belles-lettres, il avait composé des airs avec une série 
de répons pour célébrer l'histoire du patron de l'église de Saint- 
Martin de Tours ; les chroniqueurs le représentent chantant au 
chœur avec les chanoines, et revêtu du costume des clercs. 

Le roi des Francs, Louis IV d'Outre-Mer, surprit un jour 
le comte dans cette occupation sans gloire, et cela le fit sourire. 
On ne dit pas que Foulques se soit troublé ; au contraire, il 
profita de l'occasion pour donner au roi une verte leçon en lui 
écrivant : « Sachez, Seigneur, qu un roi non lettre est un ane 
couronné*-. » On ne dit pas non plus que Louis I\ r ait pris en 
mauvaise part cet avis un peu brusque : il fut touché, parait-il, 



1. Ce mot fut développe plus lard par Philippe de Comines (1 4+5-1 50?) 
dans ses Mémoires: « Croyez que Dieu n'a point établi l'office de roi ni 
d'aulire prince pour estre exercé par les bestes, ni par ceux qui par vaine 
gloire disent : Je ne suis pas clerc, je laisse faire à mon conseil ; je me Ge à 
eulx, et puis, sans assigner aultre raison, s'en vont à leurs esbats. » (Livre II, 
ch. vi). Et comme pour résumer sa pensée, il dit plus loin : u Dieu ne 
peut pas envoyer une plus grande plaie à un Etat qu'un prince ignorant.» 



a PETITES IGNORANCES 

de la vérité des paroles de Foulques, et dit tristement aux 
hommes de sa suite : « Il a raison ; la sagesse, l'éloquence et 
les lettres conviennent surtout aux rois et aux gouvernants ; 
plus on est élevé, plus on doit briller par l'éclat des mœurs et 
de la science. » 

Bon nombre de nos rois, qui eussent pourtant bien mérité 
un compliment de ce genre, ne l'auraient pas reçu avec tant de 
docilité. 

Charles III, père de Louis IV, avait été surnommé le 
Simple; son fils, sur la foi de cette anecdote, eût pu être appelé 
le Patient. Il est vrai que Louis d'Outre-Mer avait été, jus- 
qu'à l'âge de seize ans, élevé dans l'exil, sous la discipline de 
sa mère, l'énergique Odgiwe, en se demandant si le trône 
n'était pas perdu pour lui. Cela peut aider à former le caractère. 

Tomber en ojjenouille. — L'expression complète : 
Tomber de lance en quenouille (à lanceà ad fusum tran- 
sire) signifiait, au moyen âge, qu'un fief passait par succession 
des mains des hommes dans les mains des femmes, des mâles 
aux femelles, parce que la lance, l'arme de combat la plus noble, 
était l'attribut du gentilhomme, et que la quenouille, emblème 
du travail, était regardée comme le symbole de la femme. — La 
décision prise au xiv*' siècle, sous prétexte de loi salique, pour 
exclure les femmes du trône, fit dire que le royaume de France 
ne tombe point en quenouille. 

La locution ainsi réduite : tomber en quenouille est restée 
dans l'usage d'une manière générale ; la lance a disparu. Les 
huguenots de Poitou et de Saintonge ayant envoyé des députés 
à Henri IV, peu de temps après sa conversion, pour lui pré- 
senter quelques requêtes, il leur dit : « Adressez-vous à ma 
sœur, car votre état est tombé en quenouille' 1 . » Et lorsque les 
filles, dans une famille, ont plus d'esprit que les garçons, on 
dit que l'esprit y est tombé en quenouille. 

1. On prête à Henri IV une autre plaisanterie qu'il aurait faite à propos 
d'un médecin huguenot devenu catholique: « Ta religion est bien malade, 
aurait-il dit à Sully, les médecins l'abandonnent. » 



HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. j 

Le vieux proverbe suivre l'évangile des quenouilles signi- 
fiait : se conduire d'après les préceptes de sa femme, être ré- 
signé à subir ses volontés. Un livre publié à Lyon, en 1493. 
et intitulé : les Evangiles des connoilles (quenouilles) faictes en 
l'onneur et exaulcement des daines, est un recueil de propos 
tenus par les commères, la quenouille à la main, sur diverses 
pratiques superstitieuses, et, en particulier, sur les moyens de 
rendre les maris fidèles et soumis à leurs femmes. 

Joyeux avènement. — Ceinture de la reine. — Un 
ancien usage féodal voulait que le nouveau maître d'un 
royaume, d'une seigneurie ou d'un évèché reçût, en montant 
sur le trône ou en prenant possession de son autorité, des 
présents et des sommes d'argent, comme dons de joyeux 
avènement. C'était peut-être un souvenir de l' or coronaire des 
empereurs romains. Ces dons étaient, à l'origine, gratuits et 
volontaires ; mais ceux qui les recevaient s'empressèrent de 
les rendre obligatoires, et, à chaque avènement du roi comme 
à chaque changement de seigneur, des mesures sévères étaient 
prises pour que le peuple témoignât exactement de la publique al- 
légresse. Les dons des sujets devinrent ainsi les droits des souve- 
rains, et l'adjeccif/oyew.ar prit un caractère quelque peu ironique. 

Les exactions des souverains, lors du joyeux avènement. 
étaient adoucies par leurs prérogatives de délivrer les prison- 
niers dans les villes où ils entraient pour la première fois, de créer 
une nouvelle maîtrise dans chaque corps de métier, et aussi de 
nommer à la première prébende vacante dans chaque cathédrale. 

A l'exception de Louis XTI, qui ne voulut pas plus reven- 
diquer des droits injustes que venger d'anciennes injures, tous 
les rois de France jusqu'à Louis XV ont levé sur le peuple, au 
commencement de leur règne, le vieux tribut féodal. 

Une autre redevance également très ancienne, appelée cein- 
ture de la reine . avait pour objet l'entretien de la maison de la 
reine. Le mot ceinture, dans la dénomination de ce droit, rap- 
pelle le rôle important que jouait autrefois cet ornement dans la 
parure des dames. La ceinture avait été, chez les Romains et 



PETITES IGNORANCES 
-t 

chez les Franks, une distinction accordée à la naissance, au mé- 
rite; les ceintures d'orfèvrerie furent au moyen âge le signe 
distinctif des femmes de bien; et l'abandon de la ceinture était 
devenu un signe de dégradation, de détresse ou de renoncia- 
tion à certains droits. 

Lorsque Louis XVI, en montant sur le trône, comprit la 
nécessité de soulager le peuple en réduisant les dépenses tenant 
à sa personne et au faste de la cour, il remit à ses sujets « le 
droit qui lui appartenait » , dit l'ordonnance, à cause de son avè- 
nement à la couronne; et Marie-Antoinette, de son côté, aban- 
donna le droit de ceinture de la reine. Cette générosité lui valut 
un galant quatrain : 

Vous renoncez, aimable souverain, 
Au plus beau de vos revenus : 
Mais que vous servirait la ceinture de la reine? 
Vous avez celle de Vénus. 

Mieux vaut mille fois mourir avec gloire oue de 
vivre saks honneur. — C'est seulement dans l'âge de la ma- 
turité que Louis VI fut surnommé le Gros ' : telle était alors 
a la graisse qui surchargeait son corps » qu'il était obligé de 
se tenir presque droit dans son lit. Il avait été d'abord appelé 
l'Éveillé, à cause de son activité, de la vivacité de son carac- 
tère, et ensuite le Batailleur, parce qu'il fut incessamment en 
lutte avec ses vassaux dans cet étroit domaine du duché de 
France et d'une trentaine de seigneuries de l'Orléanais, qui 
composaient alors le royaume de France. 

Louis VI n'a vraisemblablement pas dit sur le champ de 
bataille de Brémule 2 , où il fut battu par le roi d'Angleterre 
Henri I er (20 août 11 19) : On ne prend jamais le roi, pas même 
aux échecs \ car il eût été un peu naïf, de la part d'un homme 

1. « Ce prince, dit Orderic, le chroniqueur de l'époque, avait le visage 
pâle ; sa taille était élevée, mais épaisse, et il parlait éloquemment. » 

2. Du latin Brenmula (excrément de mule). Une erreur de lettres a long- 
temps fait appeler Brenneville cette partie du plateau du Vexin normand. 

3. Cette phrase, reproduite par un grand nombre d'histoires de France, 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. S 

pratique et sensé, d'adresser en combattant une aussi belle phrase 
à un soldat anglais, auquel l'allusion sans doute aurait échappé. 
Ce qu'on peut regarder comme étant bien au gros homme 
pâle, c'est la maxime qu'il avait adoptée : Mieux vaut mille 
fois mourir avec gloire que de vivre sans honneur. Atteint dans 
ses dernières années d'une maladie de langueur qui, jointe à 
son énorme embonpoint, le condamnait, bien malgré lui, au 
repos, il ne rencontra pas l'occasion de mourir glorieusement; 
mais il fut homme d'honneur dans sa vie publique comme 
dans sa vie privée. Ses mœurs étaient pures, et il fut le premier 
roi de France qui eût le souci constant de la grandeur et du 
bien-être de son pays, comme de l'affranchissement de la 
royauté, dans les limites où un roi, au xir siècle, exerçait sa 
puissance. 

Routiers, brabançons, cotereaux. — On désignait 
sous ces noms, au xn c et au xnr siècle, les bandes d'aven- 
turiers qui se formèrent en France après le départ de 
Louis VII pour la deuxième croisade (1147). Les routiers 
étaient au service des seigneurs qui les prenaient à leur solde; 
les guerres et les dissensions religieuses qui désolèrent le 
midi de la France les avaient rendus nécessaires. Toujours 
en armes, ils se faisaient brigands lorsqu'ils cessaient d'être 
soldats. 



ne se trouve pas dans la Vie de Louis VI (Vita Ludovici 17, cognomine 
Grossi), de l'abbé Suger (1082-1152); cela suffirait pour la ruiner. Voici 
comment d'ordinaire elle est enchâssée : « Dans le combat de Brenneville 
contre Henri I er , roi d'Angleterre, un chevalier anglois ayant pris les rênes du 
cheval sur lequel Louis le (mos étoit monté, en criant le roi est pris, Louis 
lui déchargea un coup de la masse d'armes dont il étoit armé, et le renversa 
par terre en disant, avec ce sang-froid qui caractérise la véritable valeur : Sache 
qu'on ne prend jamais le roi, pas même aux échecs, » (Dreux du Radier. 7.i- 
bletles anecdotes et historiques des rois de France, depuis Pharamond jus- 
qu'à Louis XV). — C'est un contemporain Je Louis VI, Jean de Salisbury 
(il 10-11 80), qui lit tenir au roi le pc.it discours tant de fuis répété depuis. 
On le trouve comme Heur de rhétorique dans la satire intitulée: Polycraticus, 
sive de curialium nugis et vestigiis philosophorum. Cette satire en huit 
livres, dédiée à Thomas Beckét, frit publiée pour la première fois à Cologne 
1+75. 



fl PETITES IGNORANCES 

ii Sur tout le territoire de la France, dit Rigord, l'historien 
latin de Philippe-Auguste, on ne rencontrait que routiers et 
coter eaux . gens malavisés et sans crainte de Dieu aucune : 
nul n'osait plus sortir des cités ni des châteaux, tant la cam- 
pagne en était remplie. » Ennemis de toute foi et de toute loi, 
ces brigands ne respectaient ni les femmes ni les enfants, et 
s'attaquaient surtout au clergé, dont ils pillaient ou brûlaient 
les églises et les monastères. « Ils traînaient avec eux, rapporte 
le même chroniqueur, les prêtres et les religieux chargés de 
liens, et les appelaient chanteurs par dérision, et leur disaient 
de chanter, en leur donnant des soufflets et en les bat- 
tant de grosses verges. Ils prenaient l'eucharistie de leurs 
mains souillées de sang, la jetaient à terre et la foulaient aux 
pieds. » 

Vers la fin du xii c siècle, les routiers furent réprimés dans 
leurs excès par les confrères de la paix ; mais ils désolèrent en- 
core la France, dans les siècles suivants, sous les noms de ma- 
landrins et d'écorcheurs . et ne disparurent entièrement que 
sous Charles VII, lorsque ce roi eut établi une armée régu- 
lière en 1439. Ce même nom de routiers, du reste, était donné, 
dans les derniers temps, à des troupes légères qui se sont 
signalées beaucoup moins par les ravages qu'elles ont faits que 
par les services qu'elles ont rendus. 

De ces trois expressions : routiers^ brabançons et cotereaux. 
qui servent à dénommer les mêmes espèces d'hommes, une 
seule est générale, c'est celle de routiers : le vieux mot route 
signifiant bande de soldats, compagnie d'hommes armés, avait 
pour origine le bas-latin rupta (bande, fraction, division) : de 
là les routiers (ruptuarii), troupes rompues et débandées 1 . 
Route, signifiant chemin, a la même origine : via rupta. voie 
faite en rompant la forêt ou le sol. 

Brabançons vient de ce que plusieurs des troupes merce- 



1. Roture et roturier ont aussi pour origine le latin ruptura, qui, au 
moyen âge, avait pris le sens de champ défriche, puis celui de «petite culture 
tenue en rillcitage » 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 7 

aaires étaient originaires de la province de Brabant 1 . D'après 
la Chronique du Religieux de Saint-Denys, les Brabançons pas- 
saient pour être de tous les étrangers les plus inhabiles au mé- 
tier des armes et en même temps les plus avides de pillage. 

Quant au mot cotereaux. il a été l'objet de plusieurs con- 
jectures : les uns l'ont tiré de coterel, sorte d'arme (dérivé de 
culter, couteau), parce que les cotereaux étaient armés de longs 
couteaux; les autres, du bas-latin cota (cabane, masure), éty- 
mologie à laquelle se rattacheraient les mots latins coterelli. 
cotarelli. par lesquels certaines chartes du xr siècle dési- 
gnaient une classe de serfs. C'est de ce même mot cota que 
sont sortis cottage, petite maison de campagne, et coterie, co- 
icria. autrefois réunion de paysans exploitant les terres d'un 
seigneur; aujourd'hui compagnie de personnes qui cabalent 
dans un intérêt commun. 

Tuez-les tous, car le Seigneur connaît ceux qui sont - 
a lut. — Après avoir tenté inutilement, dès 1198, époque de 
son avènement, d'étouffer l'hérésie par la seule force du catho- 
licisme provençal, c'est-à-dire par les prédications des moines 
de Cîteaux (Cistercierises), le pape Innocent III résolut d'exter- 
miner les hérétiques Albigeois -. Il envoya des légats pour 
prêcher « contre la gent empestée de Provence » une sainte 
croisade à laquelle prirent part plusieurs princes et seigneurs du 
temps, tels que les comtes de Nevers et de Saint-Paul, le duc 
de Bourgogne, et surtout Simon, comte de Montfort 3 . Les 



1. On appelait de même Aragonais et Navarroislts brigands qui venaient 
des régions de l'Espagne. 

2. Ces hérétiques, qui prirent le nom d'Albigeois lorsqu'ils s'établirent, au 
x° siècle, à Toulouse et àAlbi, appartenaient à la secte religieuse des Cathares 
(du greckatharos, pur, nom donné dans les doctrines platoniciennes aux no- 
tions pures ou types). Cette secte religieuse, d'origine orientale, mélange de 
dualisme manichéen et de cérémonies chrétiennes, avait pris ce nom parce 
qu'elle avait pour caractère gênerai une simplicité et une pureté de mœurs 
extrêmes. La régularité Je vie Jes Albigeois les avait fait appeler aussi Bfliis- 
hommes. 

3 « Cette guerre vit naître l'Inquisition et se distingua par ses autodafés. 



8 PETITESIGNORANCES 

légats furent saint Dominique, Raoul et Pierre de Castelnau, 
Milon et l'abbé de Cîteaux, Amalric, a un de ces fléaux 
de Dieu, dit Henri Martin, que la Providence envoie dans 
les jours de colère; il justifiait à ses propres yeux sa féroce 
ambition par la sincérité de son fanatisme; cet homme avait 
sous sa robe de moine le génie destructeur des Genserik et 
des Attila ». Ceux qui soutinrent le choc furent Raymond VI, 
comte de Toulouse, qui se conduisit comme un lâche, et son 
neveu Raymond Roger, vicomte de Béziers, qui se défendit 
vaillamment. 

Nommé généralissime des croisés, Amalric entreprit, en 
1209, une guerre furieuse où les passions cupides et sangui- 
naires se déchaînèrent avec une épouvantable violence. La 
cause déterminante de cette levée de boucliers fut l'assassinat 
du légat Pierre de Castelnau. Le comte de Toulouse fut accusé 
à tort d'être l'instigateur de ce meurtre, et des bulles adressées 
à tous les seigneurs d'au delà de la Loire les appelèrent à une 
croisade contre Raymond. On promettait comme récompense, 
outre les indulgences, du butin et des fiefs. L'époque était mal- 
heureusement favorable pour cette facile et productive croisade 
de chrétiens contre chrétiens : beaucoup de seigneurs avaient 
été dépossédés par les conquêtes des rois de France, et une foule 
de chevaliers sans avoir, réduits à courir les aventures, répon- 
dirent à l'appel du pape; vers le milieu de l'année une armée 
de plus de cent mille hommes partit sous la conduite du légat. 

Cette armée marcha sur Béziers, où s'étaient réfugiés, pour- 
suivis et traqués, les habitants de toutes les petites villes et 
bourgades du plat pays. L'évêque, à son approche, assembla les 
habitants et leur conseilla, en présence du grand péril qui les 
menaçait, de livrer les hérétiques. Ils répondirent qu'ils mange- 
raient plutôt leurs enfants. Alors le légat jura que tout serait 
mis à feu et à sang. Les malheureux, essayant de se défendre, 



On jetait les femmes dans les puits; on égorgeait sans merci, et pendant le 
massacre les prêtres du comte de Montfort chantaient le Veni, Creator. » 

(Chateaubriand, Analyse raisonnêe de l'Histoire de France.) 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 9 

sortirent pour charger les assiégeants; mais la multitude des 
croisés les refoula dans la ville et v pénétra pêle-mêle avec eux. 
« Là eut lieu, die un chroniqueur, le plus grand massacre que 
jamais on eût fait dans tout le monde ; car on n'épargna ni 
vieux ni jeunes, pas même les enfants qui tétaient. » Tous les 
habitants, tous les paysans réfugiés furent impitoyablement 
égorgés. Les chanoines de l'église de Saint-Nazaire firent tinter 
les cloches jusqu'à ce que tout le monde fut mort. C'est ici 
que se place la réponse que fit A mairie aux croisés qui, avant 
le massacre, lui demandèrent comment ils distingueraient les 
hérétiques des fidèles : Tueries tous, dit-il, car le Seigneur 
connaît ceux qui sont à lui '. Un chroniqueur (Albéric de 
Trois-Fontainesl porte le nombre des victimes à soixante-mille ; 
un autre (Bernard Ithier de Limoges) à trente-huit mille, et 
Amalric, dans la lettre où il rend compte au pape de la victoire, 
en avoue vingt mille. 

Bien que les odieuses paroles du légat aient été rapportées 
par un historien contemporain, moine de Cîteaux, et qu'elles 
soient admises par le savant Vaissètce dans son Histoire générale 
du Languedoc. elles ont été contestées-. On a prétendu que si 
elles avaient été réellement dites, le moine Pierre de Vaulx- 
Cernay n'aurait pas manqué de reproduire, dans son récit du 
sac de Béziers, « avec une sainte joie cet ordre barbare » , dit 
M. du Mège, le commentateur de Yaissette. Mais l'argument 

1. Cœditc eos, novit enim Dominus qui sunt ejus (Pierre-Césaire d'Heîs- 
terbach). 

Lorsque M.Guizot reçut Lacordaireà l'Académie française (2+ janvier i8<Si), 
il lui dit au début de son discours : « Que serait-il arrivé, monsieur, si nous 
nous étions rencontrés, vous et moi, il y a six cents ans, et si nous avions été. 
l'un et l'autre, appelés à influer sur nos mutuelles destinées?... Il y a six cents 
ans, monsieur, si mes pareils de ce temps vous avaient rencontré, ils vous 
auraient assailli avec colère comme un odieux persécuteur; et les vôtres, ardents 
à enflammer les vainqueurs contre les hérétiques, se seraient écriés: « Frappe/, 
« frappez toujours; Dieu saura bien reconnaître les siens. » 

2. Dans le Courrier de Vaugelas du 20 mars 1886, le légat Arn.uilJ 
Amalric est mê-ine complètement innocenté; on s'en remet comme preuve de 
son innocence et de ses bonnes intentions à ses propres paroles : « II est moine 
et prêtre, dit-il, et. par conséquent, il ne pouvait prendre la responsabilité 
d'aucun acte sanguinaire. » 



jo PETITES IGNORANCES 

pourrait être renversé : c'est peut-être précisément parce qu'il 
était compagnon de Simon de Montfort et ardent persécuteur 
des Albigeois, que ce moine a jugé prudent de garder le silence 
sur une parole à laquelle il a pu applaudir dans son aveugle 
dévouement à la cour de Rome, mais dont il n'est guère permis 
de croire qu'il se soit dissimulé l'horreur. 

Si vous voyez que la couronne soit mieux employée 

EN L'UN DE VOUS QU'A MOI, JE m'y OCTROIE VOLONTIERS ET LE 

veut de bon coeur. — Les historiens des deux derniers siècles 
ont raconté qu'avant la bataille de Bouvines, Philippe-Auguste, 
ayant entendu la messe, se plaça au milieu de ses chevaliers et 
fit déposer sa couronne d'or sur l'autel en proposant à ses sol- 
dats de la donner à celui qu'ils jugeraient plus digne que lui de 
la porter. Augustin Thierry, dans ses Lettres sur Vhistoire de 
rrance, a révoqué en doute cette mise en scène fort peu en 
harmonie avec les idées féodales de l'époque 1 . Ce récit n'était 
pas tout à fait inventé, mais il avait été singulièrement défiguré. 
Depuis la publication de la Chronique de Rains, par M. L. Paris, 
bibliothécaire de la ville de Reims, on sait comment les choses 
se sont passées. 

Le roi, le matin [z-j août 12 14), se fit chanter la messe par 
l'évêque de Tournay, en la chapelle Saint-Pierre, près du pont 
de Bouvines, et, après la messe, il mangea une soupe au pain et 
au vin avec messire Enguerrand de Coucy, le comte de Saint- 
Pol, le comte de Sancerre et « moult d'autres barons, en remem- 
brance des douze apôtres qui avec Notre-Seigneur burent et 
mangèrent ». -- « S'il y a nul de vous, s'écria le roi, qui 
pense mauvaisetié et tricherie, qu'il ne s'approche mie! » — 
Tous les barons s'approchèrent avec si grande presse, qu'ils ne 
purent tous advenir jusqu'au hanap qui contenait les soupes. 
Le roi, moult liés (très réjoui), leur dit : « Seigneurs, vous êtes 
tous mes hommes et je suis votre sire... et vous ai moult ai- 

1. Ce qui est beaucoup plus d'accord avec les mœurs frivoles et chevale- 
resques du moyeu âge, c'est l'étrange cri de guerre poussé au milieu du mas- 
sacre: Souvenez-vous de vus dames! 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. II 

mes, et ne vous fis onc tore ni déraison, atns vous ai toujours 
menés par droit. Pour ce, si prie à vous tous que vous gar- 
diez hui (aujourd'hui mon corps et mon honneur et le vôtre. 
Et se vos vées que la corone soit mius emploie en Vun de vous 
que en moi. jo mi otroi volentiers et le voit de bon citer et de 
bonne volenté. » — Quand les barons rouirent ainsi parler, ils 
commencèrent;! plorer, disant : « Sire, pour Dieu, merci ! nous 
ne voulons roi sinon vous. Or chevauchez hardiment contre 
vos ennemis, et nous sommes appareillés de mourir avec vous. » 
C'est là ce que Philippe tenait sans doute à leur faire dire : 
il n'avait nulle envie de leur offrir sa couronne ; mais il se 
défiait d'une bonne partie de ses barons, et en particulier du 
comte de Saint-Pol (Gauthier de Châtillon) qui, pour chasser 
tous les soupçons, fit des prodiges de valeur. « En ce jour, 
avait-il dit, on verroit bien qui seroit traître. » 

Guillaume le Breton, chapelain du roi, qui l'accompagna 
durant toute la bataille, chantant des psaumes avec un autre 
clerc, nous a conservé la harangue de Philippe : « En Dieu est 
tout notre espoir et notre confiance. Othon et tous les siens 
sont excommuniés par notre seigneur le pape ; ils sont les enne- 
mis de la sainte Eglise et les destructeurs de ses biens ; leur 
solde est le fruit des larmes des pauvres, du pillage des clercs 
et des églises. Mais nous, quoique pécheurs, nous sommes unis 
a L'Eglise de Dieu, et défendons, selon notre pouvoir, les liber- 
tés du clergé. Ayons donc courage et foi au Dieu miséricor- 
dieux qui nous donnera la victoire sur nos ennemis et les siens. « 
Philippe-Auguste savait qu'il allait livrer une des batailles 
les plus décisives pour l'unité et l'affranchissement de la France, 
pour la destruction de la ligue formidable qui s'était formée 
contre lui. Cependant, il ne fit à cela aucune allusion : il fut de 
son temps en jugeant plus à propos de dire qu'il s'agissait de 
combattre les ennemis de l'Église, de défendre les libertés du 
clergé et de protéger les pauvres, continuant ainsi les traditions 
de son ancêtre Louis VI. 

C'est à la bataille de Bouvines qu'on vit l'évèque de Ke.ui- 
vais fils de Robert I" r , comte de Dreux, abattre de nombreux 



la PETITES IGNORANCES 

ennemis à coups de masse d'arme, en recommandant à ses com- 
pagnons de dire que c'était eux qui avaient fait « ce grand abatis, 
de peur qu'on ne l'accusât d'avoir commis une œuvre illicite 
pour un prêtre ». Il avait eu déjà la précaution de se servir 
d'une masse d'arme au lieu d'une épée, afin d'assommer les 
ennemis et de ne pas verser le sang. 

La Sorbo.n.ve. — Robert de Sorbon (1201-1274) était 
un pauvre écolier qui ne parvint à faire ses études qu'en de- 
mandant l'aumône, et qui, à force de patience et de travail, fut 
élevé au sacerdoce, reçu docteur et pourvu d'un canonicat dans 
l'église de Cambrai. Ses sermons attirèrent sur lui l'attention de 
Louis IX, qui le nomma son chapelain. 

Se souvenant sans doute des duretés de sa vie et des diffi- 
cultés qu'il avait rencontrées dans le cours de ses études, Sor- 
bon chercha le moyen de les épargner aux jeunes gens qui 
voulaient apprendre la théologie. Secondé par quelques ecclé- 
siastiques de ses amis, par le roi, par la reine Blanche, et 
de hauts personnages, Robert de Sorbon se proposa d'établir 
une société d'ecclésiastiques séculiers, vivant en commun et 
uniquement occupés de donner des leçons gratuites. Par un acte 
du 2r octobre 1250, la reine Blanche, alors régente, céda « à 
maître Robert de Sorbon, chanoine de Cambrai, pour la demeure 
des pauvres écoliers, une maison qui avait appartenu à un nommé 
Jean d'Orléans, et les écuries contiguës de Pierre Pique-l'Ane, 
situées dans la rue Coupe-Gueule, devant le palais des Ther- 
mes ». C'est là que fut fondée, en 1253, sur l'emplacement où 
elle est toujours restée, cette Sorbonne qui servit à désigner plus 
tard la Faculté entière de théologie , et qui était destinée à 
jouer un si grand rôle dans notre histoire politique et sociale. 

Le chanoine Robert, qui avait emprunté son nom au village 
où il était né, Sorbon, près Réthel, le donna au collège dont 
il était fondateur, et, après dix-huit ans d'expérience, la Con- 
grégation des pauvres maîtres de la Sorbonne reçut de lui ses 
statuts. 

Les Sorbonistes étaient divisés en associés et en simples hôtes 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. i| 

(socii et hospites), soumis les uns et les autres à des examens 
de réception. Les riches n'étaient pas exclus, mais ils devaient 
subir, pour entrer, les mêmes examens que les pauvres et 
payer, au lieu de les recevoir, les cinq sous et demi parisis par 
semaine que l'on donnait aux boursiers ; ils étaient dits associés 
non boursiers [socii non but sales). Les grades de bachelier, de 
licencié et de docteur n'étaient conférés qu'après de longues 
préparations et les épreuves les plus sérieuses. 

La première dignité de la Congrégation était celle de pro- 
viseur } dont Sorbon fut revêtu. Le second dignitaire était le 
prieur, choisi parmi les associés et élu à la fin de chaque année; 
il était chargé de la police de la maison, il présidait les assem- 
blées générales de la société et signait tous les actes. Le soin de 
conserver les règles de l'institution était confié à quatre doc- 
teurs, choisis parmi les plus âgés ; on les appelait seniores. Les 
procureurs , procuratores, s'occupaient des dépenses et des 
recettes de la maison, et en rendaient compte aux seniores. 
Parmi les professeurs, on distinguait les lecteurs, chargés 
d'expliquer les textes de l'enseignement; les conférencier s } qui 
présidaient aux discussions entre les clercs, et enfin les docteurs, 
qui enseignaient en chaire la science théologique. 

Ainsi organisée, après avoir été légalement constituée par 
lettres patentes du roi en 1255, et confirmée par des brefs du 
pape Alexandre IV, en 1259, la Sorbonne devint la grande 
école de la théologie scolastique au moyen âge; elle acquit une 
célébrité européenne; ses docteurs jouirent d'une réputation 
incontestée, et leurs décisions, il faut même dire leurs arrêts, 
exercèrent pendant des siècles une haute influence. « Sous tous 
les régimes, dit M. Vacherot, avec tous les princes et tous les 
pouvoirs, la Sorbonne fut et resta toujours le grand tribunal de 
l'autorité théologique. Elle fut tour à tour révolutionnaire 
avec Etienne Marcel, anglaise contre Jeanne d'Arc, bourgui- 
gnonne avec Jean sans Peur, guisarde avec la Ligue, espagnole 
contre Henri IV, monarchique absolue avec Richelieu et 
Louis XIV; mais toujours elle se sentit la force d'une ma- 
gistrature, et rien n'ébranla sa puissance. >■ 



, + PETITES IGNORANCES 

Au xvn e siècle, les bâtiments de la Sorbonne tombaient en 
ruine '. Richelieu, ami et bienfaiteur de la maison de Sorbonne, 
les fit reconstruire sur un plan beaucoup plus vaste (1629) et 
fit élever en outre la jolie chapelle (1635) où se trouve son 
mausolée, un des plus beaux ouvrages de Girardon. C'est, 
dit-on, à la vue de ce tombeau que le tsar Pierre s'écria : 
« O grand homme! si tu vivais, je te donnerais la moitié de 
mon empire pour apprendre de toi à gouverner l'autre. » 

La Sorbonne^ telle que l'avait créée son fondateur, subsista 
jusqu'à la Révolution, époque où toutes les congrégations 
s'écroulèrent. « Les corporations connues en France, porte une 
loi du 18 août 1792, sous le nom de Congrégations séculières 
ecclésiastiques... telles que les sociétés de Sorbonne et de 
Navarre... sont éteintes et supprimées. 1 

Il ne fallut rien moins que la grande Révolution pour ren- 
verser cette vieille puissance qui, pendant plus de cinq siècles, 
s'est appelée la Sorbonne. Quand elle eut disparu, les bâti- 
ments où elle avait vécu furent destinés à l'Université impé- 
riale, fondée par décret du 17 mars 1808, et, sous la Restaura- 
tion, une ordonnance du 29 janvier 1821 déclara que le. chef- 
lieu de l'Académie de Paris serait placé dans les bâtiments de la 
Sorbonne. Les facultés de théologie, des sciences et des lettres 
y avaient été déjà installées; et lorsqu'on se rappelle les noms 
des savants, des philosophes, des historiens, des littérateurs 
qui, depuis quatre-vingts ans, ont professé à la Sorbonne, on se 
dit qu'un abîme sépare les deux corps enseignants qui se sont 
succédé dans cette maison toujours vénérable et toujours illustre. 

Lhs Quinze- Vingts. — Hospice fondé par saint Louis, 
non loin du Louvre, pour trois cents aveugles (quinie fois 
vingt), dans le bois où se réunissait la congrégation des 
pauvres aveugles. Les bâtiments furent commencés en 1254 par 
Eudes de Montreuil, architecte ordinaire du roi, et terminés 

1. La première fois que Casaubon (1 5 5^,-1 614.) vit la Sorbonne, elle n'avait 
pris encore été rebâtie. On lui dit : Voilà une salle où il y a quatre cents ans 
qu'on dispute. Il demanda: Qu'a-t-on décidé? 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 15 

vers 1260. L'emplacement sur lequel ils furent élevés porta 
plus tard, ainsi que le clos environnant, le nom de Champ- 
Pourri, à cause des eaux stagnantes et des immondices dont il 
était couvert. 

Dix ans après, saint Louis donna des statuts à cet hospice, 
en ordonnant que le nombre de trois cents soit toujours main- 
tenu dans la maison et congrégation des aveugles, et qu'il serait 
pourvu aux vacances par son aumônier ou son successeur, 
ecclésiastique auquel il donnait le droit de surveiller, d'admi- 
nistrer et de faire tous les actes que comportait le gouverne- 
ment de la communauté. Déjà, l'année précédente (1269), le roi 
avait doté la maison d'une rente annuelle et perpétuelle de 
trente livres parisis pour le potage. 

On a dit que saint Louis avait fondé les Quin\c-Vingts 
pour trois cents gentilshommes auxquels les Sarrasins avaient 
crevé les yeux et qu'il avait ramenés de Palestine. Rien n'au- 
torise à regarder cette tradition comme un fait historique. 
Joinville dit bien que saint Louis fonda l'hospice pour quinze- 
vingts aveugles qui demeuraient, tristes débris de la septième 
croisade dont les déplorables résultats sont suffisamment con- 
nus ; mais cet historien ne dit pas que ces aveugles étaient des 
chevaliers laissés en otage aux Sarrasins et auxquels ceux-ci 
avaient inhumainement crevé les yeux 1 . D'un autre côté, Rute- 
beuf, poète de l'époque, parle des Quinze-Vingts en termes trop 
peu respectueux pour qu'on puisse admettre que ses vers satiri- 
ques soient dirigés contre des chevaliers français frappés par 
le malheur : 

Li roix a mis cri an repaire, 
Mais je ne sais pas pourquoi faire. 
Trois cents aveugles tote à rote ; 
Parmi Paris en va trois paires, 
Tote ior ne finent que braire. 

Une opinion plus vraisemblable est celle qui assigne pour 

1. » Et il in faire la maison des Aveugles-lez-Paris, pour y mettre les 
pauvres aveugles de la cité de Paris, et leur lit faire une chapelle pour ouïr 
le service de Dieu, » Mémoires, cli. i^s. 



)6 PETITES IGNORANCES 

cause première à la fondation charitable de Louis IX la pré- 
sence dans l'armée des croisés de ces ophtalmies malignes qui 
sont fréquentes sur la côte d'Afrique, et qui se terminent sou- 
vent par la cécité. La tradition des gentilshommes aux yeux 
crevés par les infidèles doit dater du xvi e siècle, et avoir pour 
point de départ l'interprétation que l'on trouve dans des lettres 
patentes données au mois de mai 1546 par François I er , et 
portant règlement de l'hospice des Quinie-Vingts : 

1 François, par la grâce de Dieu, roy de France, à tous 
présents et advenir salut et délection... Comme de tout temps 
et ancienneté, pour la nourriture , hospitalité et entretenne- 
ment des povres mallades impuissans de gaigner leurs vies, 
affluans en nostre royaulme, paiis, terres et seigneuries, aiient 
esté par nous et noz prédécesseurs roys, fondés plusieurs lieux 
pitoiables, Maison-Dieu et hospitaulz, ez quels lieux ils sont 
reçus, nourris et alimentez, selon les facultez du revenu, 
ordonnance et statutz d'iceulz entre lesquels lieux pitoiables 
auroit esté, par feu nostre progéniteur le roy Saint Loys, fondez 
eu nostre bonne ville et cité de Paris, la maison et hospital des 
15/20 de Paris, en mémoire et recordation de trois cents cheva- 
liers qui en son temps et règne eurent les yeulç crevés pour sous- 
tenir la fo'y catholique, etc. i> 

Cinq cents ans après sa fondation , l'hospice des Quin\e- 
J ingts n'était plus au milieu des bois : il se trouvait situé entre 
le Louvre et le Palais-Royal, c'est-à-dire au centre de Paris et 
dans l'un des plus beaux quartiers. Aussi jugea-t-on profitable 
et salubre de vendre à la ville de Paris l'enclos et les anciens 
bâtiments de la communauté, et de transférer les Quinie-f ingts 
dans l'hùtel construit par Louis XV pour les mousquetaires 
noirs, rue de Charenton. 

Les vêpres siciliennes. — L'empereur Conrad IV étant 
mort en laissant le trône de Sicile à Conradin, un enfant de 
deux ans, le pape Urbain IV, qui avait juré la ruine de la 
maison de Souabe, offrit la royauté sicilienne à Louis IX pour 
un de ses fils; puis, sur le refus du roi de France, qui ne vou- 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. i 7 

lait pas du bien d'autrui, à son frère Charles, comte d'Anjou 
et de Provence. Charles répondit avec joie à cet appsl, et, le 
6 janvier 1266, il fut couronné et sacré roi de Sicile au Va- 
tican. 

Pendant quatorze années, le joug le plus odieux pesa s ur les 
Siciliens. Les allures orgueilleuses du roi, les vexations des 
ministres, les impôts, les spoliations et l'arrogante licence des 
soldats avaient mis le comble aux souffrances des Siciliens . Ils 
conçurent une haine profonde contre leurs oppresseurs, et de 
sourdes colères s'amassèrent. 

Jean de Procida, partisan de la maison de Souabe et pros- 
crit deux fois par Charles d'Anjou, s'était retiré en Aragon à 
la cour de don Pèdre (Pierre III) qui prétendait faire valoir les 
droits de sa femme Constance, fille de Manfred # et cousine de 
Conradin, à la couronne de Sicile. Après avoir mis tout en 
œuvre pour coaliser les ennemis de Charles d'Anjou et attirer 
de touces parts l'orage sur sa tête, Procida revint secrètement à 
Palerme, fit accepter à un grand nombre de barons l'idée de don- 
ner la couronne de Sicile à l'Aragonais, et s'efforça de pousser 
le peuple à la vengeance. Depuis longtemps, on s'excitait par 
des propos amers, des insinuations menaçantes, et quelques 
mesures nouvelles, prises au commencement de l'année 1282, 
avaient exaspéré la haine de l'étranger, la soif des représailles. 

L'occasion que les habitants de Palerme attendaient impa- 
tiemment pour secouer l'intolérable tyrannie de Charles d'An- 
jou leur fut offerte le jour de Pâques (30 mars 1282), à l'heure 
où la foule montait de Palerme à Monreale pour entendre les 
vêpres à la cathédrale l . Il était défendu aux nationaux de porter 
des armes, et les Provençaux profitaient souvent du droit de 
visite pour tyranniser les habitants par mille petites vexations. 
Une jeune fille se rendait à l'église avec son fiancé et sa fa- 
mille; un agent français, appelé Drouet, trouvant sans doute 

1. Rien n'avait élé arrêté à l'avance, et il n'avait pas été convenu . 
comme on l'a dit, que cet effroyable massacre commencerait ce jour-là et 
au moment où les cloches sonneraient les vêpres. Il n'existait pas de 
conspiration, c'était une révolte qui éclatait d'une manière fortuite. 



i8 PETITES IGNORANCES 

cette jeune fille de son goût, s'avisa, sous prétexte de chercher 
quelque arme défendue, de procéder à une perquisition peu 
discrète. La famille s'indigna, on se défendit, et Drouet, désarmé, 
fut tué de sa propre épée. Les Siciliens s'ameutèrent aussitôt, 
et, se jetant avec rage sur les Français, ils égorgèrent sans pitié, 
non seulement la garnison et les fonctionnaires, mais aussi les 
femmes et les enfants. Le soulèvement eut lieu presque en 
même temps à Messine et s'étendit bientôt de proche en proche 
dans les villes et les campagnes de l'île. Sur tous les points, 
les Français, surpris dans les maisons, dans les rues, dans les 
champs, furent assassinés isolément sans pouvoir se réunir pour 
se défendre; tout ce qui était français fut frappé. La fureur de 
la vengeance fut telle qu'on éventra des femmes siciliennes ma- 
riées à des Français, parce qu'elles portaient dans leur sein 
des enfants appartenant à une race maudite et vouée à l'exter- 
mination. 

On a évalué à 8,000 le nombre des victimes. Quelques 
Français furent épargnés par hasard ou par pitié, ou parce 
qu'ils s'étaient fait chérir dans leurs gouvernements, comme 
Guillaume des Porcelets et Philippe Scalambre, « à cause de 
leur grande preud'homie et vertu » . 

Pierre III était alors en Afrique; les députés siciliens al- 
lèrent lui offrir la couronne, et, au mois d'août suivant, il fut 
couronné roi de Sicile dans la cathédrale de Monreale, par 
l'évêque de Céfalu. 

Quant à Charles d'Anjou, il était à Rome lorsqu'il apprit 
la sanglante insurrection des Siciliens. Saisi de terreur, il 
s'écria : 1 Sire Dieu, puisqu'il te plaît de me faire la fortune 
mauvaise, qu'il te plaise aussi que la descente se fasse à petits 
pas et doucement. » Ne voulant entendre à aucun arrange- 
ment, il ne pensa qu'à se venger et à reconquérir son royaume. 
Il tourna contre la Sicile l'armée qu'il avait préparée contre 
Byzance; mais Pierre III lui opposa, dans Messine, ses auda- 
cieux montagnards aragonais, puis, pour le combattre sur mer, 
le réfugié calabrais Roger dell'Oria, le plus fameux marin du 
siècle, qui lui brûla ses galères. Charles, rongeant son sceptre 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. iy 

avec des cris de rage, fut vaincu sans avoir combattu, et la 
Sicile resta délivrée de son odieuse tyrannie. 

Le massacre des Français en Sicile n'est désigné sous le 
nom de Vêpres siciliennes que depuis le xvi e siècle, époque où 
cette expression fut employée dans un roman historique publié 
par Munoz. La tragédie de Casimir Delavigne (18 19) a contribué 
à la populariser en France. 

Chansons de geste. — Poèmes qui célébraient les actions 
des héros et les événements des guerres nationales. Tous les 
peuples guerriers ont eu des poèmes de ce genre. L'usage en 
est très ancien : il existe une chanson en latin barbare com- 
posée en l'honneur de Clotaire II, au retour d'une expédition 
contre les Saxons. 

Geste (en latin gesta) est un vieux mot qui signifie action, 
exploit. Il servait au moyen âge à exprimer l'ensemble des 
hauts faits accomplis par un peuple : on disait la geste des Bre- 
tons, la geste des Normands. Depuis, le mot est devenu mas- 
culin et ne s'emploie plus qu'au pluriel. On le trouve encore 
dans les auteurs du xvir' et du xvnr siècle : les gestes d'A- 
lexandre, dit Boileau ; les gestes de Fréron, dit Voltaire. De 
nos jours, il n'est plus usité que dans la locution : les faits et 
gestes de quelqu'un, c'est-à-dire sa conduite et ses actions. 

Les chansons de geste sont nos premiers monuments lit- 
téraires : aucune composition régulière ne remonte au delà du 
xi'' siècle. Les chansons de geste elles-mêmes sont loin de pré- 
senter ce caractère d'unité que comporte une œuvre ayant un 
but déterminé. La raison en est simple : quand les soldats, 
dans la Germanie ou dans la Gaule, avaient célébré par des 
chants, soit les victoires qu'ils avaient remportées, soit l'hé- 
roïsme des chefs qu'ils avaient perdus, ces chants passaient de 
bouche en bouche et devenaient peu à peu des légendes dont les 
poètes héritaient. Plus les événements s'éloignaient, plus la can- 
tate militaire s'enrichissait, et un moment venait où elle avait 
pris les proportions d'une épopée. Chaque province avait ainsi 
sa chronique glorieuse, ses triomphes, ses calamités, ses per- 



20 PETITES IGNORANCES 

sonnages légendaires. On se transmettait de génération en gé- 
nération les données historiques ou poétiques, et chacun chan- 
tait à son tour, en apportant des variantes, en ajoutant, qui 
les fantaisies de son imagination, qui des épisodes nouveaux. 
Cela constituait des œuvres collectives qui n'avaient pas de ca- 
ractère personnel, mais où l'esprit de l'époque se manifestait. 

Les nombreuses épopées du moyen âge forment quatre 
grands ecycles (cercles) dans lesquels ces épopées sont groupées 
d'après l'analogie des sujets : 

i° Le cycle carlovingien. composé des poèmes chevaleres- 
ques où l'on a pris pour héros Charlemagne et ses pairs, mais 
dont font aussi partie certaines œuvres antérieures ou posté- 
rieures à cette époque. On a calculé que les quatre-vingts chan- 
sons de geste du cycle carlovingien contiennent ensemble quatre 
cent mille vers, et que douze auteurs à peine sont connus . 

2° Le cycle d' Arthur ou de la Table ronde, appelé aussi 
cycle breton, comprenant la légende du chef gallois Arthur ou 
Artus, en compagnie de l'enchanteur Merlin. 

3 Le cycle des Amadis (nom tiré du latin amare, aimer), 
auquel se rattachent tous les Amadis de Gaule, de Portugal, de 
Grèce, types imaginaires de la chevalerie. 

4° Le cycle d' Alexandre, où le héros macédonien est accom- 
modé au goût de l'époque, ainsi que d'autres personnages de 
l'antiquité : Médée est une Armide, Alexandre un chevalier 
errant. Alexandre crée même douze pairs, comme avait fait, dit- 
on, Charlemagne, et l'on voit la reine Isabelle broder la tente 
du roi de Perse Darius. 

De tous les poèmes du moyen âge, le plus remarquable, le 
seul peut-être où l'on trouve l'unité d'action, l'enchaînement 
dans l'ensemble des faits, c'est la chanson de Roland^ « si gran- 
diose dans sa rudesse, dit Sainte-Beuve, si héroïque de souffle , 
si sincèrement magnanime par elle-même » . On y voit appa- 
raître et défiler, dans leur grandeur presque surnaturelle, l'em- 
pereur Charlemagne et ses compagnons d'armes, ainsi que tous 
les événements politiques, religieux et guerriers qui ont marqué 
l'époque carlovingienne. On y voit surtout, au premier plan, 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. ai 

Roland, cette figure aux proportions gigantesques, ce paladin 
à peu près inconnu de l'histoire dont la poésie du moyen âge a 
fait le plus merveilleux des héros. 

Les quatre fils Aymon. que l'imagerie a rendus populaires 
en les représentant tous quatre sur le même cheval, sont des 
personnages d'une chanson de geste du XIII e siècle intitulée 
Renaut de Montauban. Aymon de Dordonne a quatre fils : Re- 
naut, Alard, Guichard et Richard; son frère Beuves a été tué 
par les soldats de Charlemagne, et il est venu demander justice 
au grand empereur. Renaut, en jouant aux échecs avec Ber- 
tolais, neveu de Charlemagne, lui cherche querelle et le tue 
d'un coup d'échiquier. Il prend la fuite avec ses trois frères, 
tous quatre montés sur le cheval Bayart, et de ce moment, 
grâce au concours de la fée Orlande et du magicien Maugis, le 
ro man se poursuit avec force prouesses de la part de Renaut, 
comme aussi de Bayart, le cheval fée , qui engraisse quand ses 
maîtres meurent de faim, et qui, toujours enfourché par ses 
quatre cavaliers, se livre, au milieu des aventures les plus mer- 
veilleuses, à des exploits qui rivalisent avec ceux du héros. 

Llttres de cachet. — Les lettres de cachet ou lettres 
closes étaient, sous l'ancienne monarchie, des lettres scellées 
du sceau particulier du roi, signées de lui, contresignées d'un 
secrétaire d'État, et pliées de manière qu'on ne pouvait les lire 
sans rompre le cachet dont elles étaient fermées. Ces lettres 
étaient ainsi désignées par opposition aux lettres patentes, adres- 
sées ouvertes aux différentes cours et dans lesquelles le mo- 
narque parlait en législateur. 

Les lettres de cachet prononçaient des exils et des empri- 
sonnements sans formes, sans jugement, sans publicité, selon le 
bon plaisir des souverains. Elles avaient pris naissance dans 
l'idée d'épargner aux grandes familles l'éclat d'une condamna- 
tion publique ; mais ce point de départ fut bien vite oublié : 
personne n'ignore quels abus résultèrent de cette latitude don- 
née à l'autorité souveraine. A l'aide de lettres de cachet, des 
hommes en crédit faisaient séquestrer des jeunes filles pour for- 



2 2 PETITES IGNORANCES 

cer leurs consentements, et les épousaient contre le gré de leurs 
familles. Au xvir et surtout au xvnr siècle, les lettres de ca- 
chet avaient pris de telles proportions qu'elles étaient employées 
à servir les haines des uns, les intérêts des autres : les jésuites 
les faisaient lancer contre les jansénistes, les débiteurs contre les 
créanciers, les grands seigneurs contre les imprudents qui dé- 
voilaient leurs turpitudes. Elles étaienc devenues l'objet d'un 
trafic, et pour quelques louis, les gênés se débarrassaient de 
leurs gêneurs 1 . A ceux qui se plaignaient de ces emprisonne- 
ments arbitraires, il était répondu qu'on en avait usé ainsi dans 
tous les temps. Le nombre des lettres de cachet lancées sous le 
ministère Fleury a été évalué à quatre-vingt mille. 

Enfermé au donjon de Vincennes, Mirabeau écrivit, en 1778, 
un traité contre l'illégalité des arrestations et des détentions dis- 
crétionnaires. 

« Je prouverai, dit-il. que la prérogative royale, par laquelle 
un citoyen peut être devenu prisonnier en vertu d'une lettre 
close et sans aucune forme judiciaire, est une violence contraire 
à notre droit public et réprouvée par nos lois ; que, fut-elle fon- 
dée sur un titre légal, elle n'en serait pas moins illégitime et 
odieuse, parce qu'elle répugne au droit naturel, parce que les 



1. « Dans mon enfance, on m'a raconté la triste aventure d'une jeune 
bouquetière, remarquable par sa beauté; elle s'appelait Jeanneton. 

« Un jour, M. le chevalier de Coigny la rencontre, éblouissante et brillante 
de gaieté; il l'interroge sur la cause de cette vive satisfaction. « Je suis bien 
heureuse, dit-elie ; mon mari est un grondeur, un brutal ; il m'obsédait: j'ai 
été chez M. le comte de Saint-Florentin; madame S***, qui jouit de ses 
bonnes grâces, m'a fort bien accueillie, et pour dix louis je viens d'obtenir 
une lettre de cachet qui me délivre de mon jaloux. 

« Deux ans après, M. de Coigny rencontre la même Jeanneton, mais 
triste, maigre, pâle, jaune, les yeux battus. « Eh! ma pauvre Jeanneton, lui 
dit-il, qu'êtes-vous devenue? On ne vous rencontre nulle part, et, ma foi, j'ai 
eu peine à vous reconnaître. Qu'avez-vous fait de cette fraîcheur et de cette 
joie qui me charmaient la dernière fois que je vous ai vue? — Hélas! monsieur, 
répondit-elle, j'étais bien sotte de me réjouir. Mon vilain mari, ayant eu la 
même idée que moi, était allé de son côté chez le ministre, et le même jour, par 
la même entremise, avait acheté un ordre pour m'enfermer, de sorte qu'il en a 
coûté vingt louis à notre pauvre ménage pour nous faire réciproquement jeter en 
prison. » (Comte de Ségur, Mémoires.) 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 2j 

détentions arbitraires sont destructives de toute liberté et que 
la liberté est le droit inaliénable de tous les hommes. Je prou- 
verai enfin que l'usage des lettres de cachet esc tyrannique, sous 
quelque point de vue qu'on l'envisage, et que son utilité pré- 
tendue, entièrement illusoire, ne sauraic jamais balancer les 
inconvénients terribles qui en résultent. » Pour celui qui devait 
être dix ans plus tard le fougueux Mirabeau, c'était raisonner avec 
autant de sagesse que de modération. 

On lit dans la Vie de J'oltaire par Condorcet : » Dans un 
moment où l'on parlaic beaucoup d'un homme arrêté sur une 
lettre de cachet suspecte de fausseté, Voltaire demanda au lieu- 
tenant de police Hérault ce qu'on faisait à ceux qui fabriquaient 
de fausses lettres de cachet, s On les pend. — C'est toujours 
bien fait, en attendant qu'on traite de même ceux qui en signent 
de vraies. » 

Lors de la convocation des Etats généraux, un cri d'in- 
dignation s'éleva dans toute la France contre les emprisonne- 
ments arbitraires. Aussi la suppression de cet abus fut-elle un 
des premiers actes de l'Assemblée nationale. Une loi du 15 jan- 
vier 1790 ordonna l'abolition des lettres de cachet et la mise 
en liberté de tous ceux qui en avaient été victimes. 

Malandrins. — Les routiers s'appelaient, au xir et au 
xm e siècle, cotereaux ec brabançons ; au XIV siècle, malandrins . 
et au xv siècle, écorcheurs. (Voy. ce mot.) Les malandrins sont 
donc les soldats aventuriers, les bandes de pillards qui dé- 
vastèrent la France pendant les longues guerres avec les An- 
glais, et que du Guesclin emmena en Espagne. Froissart s'est 
plu à raconter leurs exploits : « Ainsi é toit le royaume de France 
de tous lez pillé ec dérobé, ni on ne savoit de quelle part che- 
vaucher que on ne fut rué sus. » Ils eurent pour principaux 
chefs Ainauld de Cervolles, surnommé l'Archiprêtre, Enguer- 
rand VI de Coucy, celui qui avait pris pour devise : Roi ne 
suis, ne prince aussi; je suis le sire de Coucy ' Séguin de Ba- 
defol; Petit-Ncschin, et Aymerigot Testenoire. 

Lorsque Charles V eut décidé que du Guesclin emmènerait 



2* PETITES IGNORANCES 

les compagnies de malandrins hors de France *, on ouvrit des 
négociations avec les principaux chefs, et les routiers, au nombre 
de 30.000, se réunirent à Chalon-sur-Saône, lieu de rendez- 
vous général, pour entendre les propositions de du Guesclin. 
Il les harangua, leur promit 200,000 florins, l'absolution du 
pape et un nouveau pays à piller. Ces puissants motifs les déci- 
dèrent, et, du Guesclin à leur tête, ils franchirent les Pyrénées. 
Si l'on considère que Malandre {malandrium) signifie mala- 
die en général, que malandrieest le nom d'une espèce d'éléphan- 
tiasis, qu'on appelle malandreux le bois dans lequel il y a des 
nœuds pourris, et qu'une sorte de lèpre a été désignée sous le nom 
de malandre, on est très porté à croire que les malandrins qui, 
comme la lèpre, ont été un fléau pour la France, doivent aussi 
leur nom au mot malandre. Ce n'est pas là, cependant, que la 
plupart des étymologistes cherchent l'origine du mot malan- 
drin. Les uns le disent formé du provençal landrin . landraire. 
fainéant, truand ; les autres, du vieux haut-allemand lantderi. 
qui nuit au pays, brigand. 

Journée des éperons d'or. — Le désastre éprouvé à 
Courtrai (11 juillet 1302) parla noblesse française est quel- 
quefois appelée Journée des éperons d'or - parce qu'elle fut 



1. «La France était infestée par des brigands réunis, nommés Malan- 
drins; ils faisaient tout le mal qu'Edouard n'avait pu faire. Henri de Trans- 
tamare négocia avec le roi de France Charles V pour délivrer la France de 
ces brigands et les avoir à-son service: l'Aragonais, toujours ennemi du Cas- 
tillan, promit de livrer passage. Bertrand du Guesclin, chevalier d'une grande 
réputation, qui ne cherchait qu'à se signaler et s'enrichir par les armes, engagea 
les Malandrins à le reconnaître pour chef et à le suivre en Castille. On a 
regardé cette entreprise de Bertrand du Guesclin comme une action sainte, et 
qu'il faisait, dit-il, pour le bien de son âme: cette action sainte consistait 
à conduire des brigands au secours d'un rebelle contre un roi cruel, mais 
légitime. 

« On sait qu'en passant près d'Avignon, du Guesclin, manquant d'argent 
pour payer s. s troupes, rançonna le pape et sa cour. Cette extorsion était 
nécessaire ; mais je n'ose prononcer le nom qu'on lui donnerait si elle n'eût 
pas été faite à la tête d'une troupe qui pouvait passer pour une armée. » 
(Voltaire, Essai sur les mœurs et l'esprit des nations.) 

2. Au moyen âge, les chevaliers avaient seuls le droit de porter des 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 25 

particulièrement fatale à la chevalerie , sur laquelle avait 
porté tout le poids de la bataille. Les Flamands, en ce temps 
où il en pleuvait, disait Philippe le Bel, recueillirent, dit-on. 
quatre mille éperons d'or sur le champ de bataille, et ils en 
suspendirent cinq cents, comme trophée, dans la principale 
église de Courtrai. 

« Ceux de Bruges, dit la Chronique de Saint-Denis, n'épar- 
gnèrent nulle âme, ni grand ni petit ; mais de leurs lances ai- 
guës et bien ferrées, ils faisoient trébucher et choir chevalier 
après chevalier et les tuoient à terre. Ceux dont les armures 
émoussoient la pointe des godendacs 1 , ils les assommoient à 
coups de maillets de fer ou de plomb... 

« Les Flamands victorieux allèrent ensuite aux tentes des 
chevaliers et y trouvèrent grande quantité d'armes et grand 
appareil. Quand ils eurent dépouillé tous les morts de leurs har- 
nois et de leurs vêtements, ils s'en revinrent en grand'joie à 
Bruges; et ainsi les corps dépouillés de tant de nobles hommes 
demeurèrent en la place et au champ, sans que nul les mît en 
sépulture, et les bêtes des champs, les chiens et les oiseaux 
mangèrent leurs charognes, laquelle chose est reproche perpé- 
tuel et grand'dérison au roi et à tout le lignage des défunts... 

« Le troisième jour après la bataille, le gardien des Frères 



éperons d'or ou dorés ; ceux des écuyers étaient en argent. Signe distinctif de 
la chevalerie, les éperons d'or formaient une des redevances féodales et 
étaient portés en grande pompe dans certaines cérémonies. Lorsqu'un chevalier 
était dégradé, c'est de ses éperons qu'il était d'abord dépouillé, et, lorsqu'il 
mourait, l'usage était Je déposer ses éperons dans son tombeau. 

1. Les godendacs (goeden dag) étaient une espèce d'arme fort en usage 
chez les Flamands. Voici la description qu'en a donnée Guillaume Guiart, 
sergent d'armes, dans son histoire de France versifiée: 

A grans bastons pesans ferrez 
A un long fer .igu devant, 
Vont ceus de France recevant. 
Tiex baston qu'ils portent en guerre 
Ont nom Godenàac en la terre : 
Godcndac, c'est bon four à dire, 
Qui en françois le veut descrire. 
Cil baston sont long et traitis, 
Pour ferir à deux mains faitis. 



26 PETITES IGNORANCES 

Mineurs d'Àrras vint en ce lieu, et recueillit le corps du très 
noble comte d"Artois, dénué de vêtures. « 

Philippe le Bel fut puni, par la journée de Courtrai et par 
les événements qui suivirent, d'avoir confié le gouvernement 
de la Flandre à Jacques de Saint-Pol, homme insolent et avide, 
dont les vexations tyranniques exaltèrent le sentiment national 
et poussèrent les Flamands à la révolte. 

La basoche. — Nom sous lequel Philippe le Bel, au 
beau temps des légistes^ constitua en corporation (1303) les 
clercs^ c'est-à-dire les jeunes gens instruits, qui furent appelés 
à aider dans leurs écritures les magistrats, les avocats et les 
procureurs du Parlement de Paris. 

Les basiliques (du grec basilikos, royal) étaient, chez les 
Romains, à dater d'Auguste, de grandes salles faisant partie 
du palais des rois, dans lesquelles ceux-ci rendaient la justice. 
Ce nom de basilique, employé par la suite pour désigner le lieu 
où se trouvaient les tribunaux, a fait appeler basoche, selon 
toute vraisemblance, la communauté des clercs du Parlement de 
Paris. Basilica, dans le vieux français, se sera prononcé suc- 
cessivement basilca, baseuche } basouche et enfin basoche. Selon 
Scheler, la terminaison ilica f par ilca, s'est régulièrement fran- 
cisée par euche. ouche, oche. 

Comme toutes les corporations, la Basoche eut ses privi- 
lèges ; elle en eut même d'exceptionnellement étendus : elle 
exerçait un droit de justice souveraine, exclusive et sans appel, 
sur tous les clercs du palais. Dès son origine, elle reçut le 
titre de royaume, et son chef, comme celui de quelques autres 
corporations, fut autorisé à s'appeler roi. La Basoche tenait des 
séances périodiques et jugeait les différends qui s'élevaient entre 
ses membres et même entre l'un d'eux et des particuliers. 

Philippe le Bel avait accordé au roi de la Basoche l'autori- 
sation de porter la toque surmontée d'une couronne, le droit de 
frapper une monnaie ayant cours entre les clercs et les fournis- 
seurs, et enfin l'usage d'un sceau sur lequel étaient gravées les 
armes basochiennes : unéeu royal d'azur à trois écritoires d'or. 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 27 

Les dignitaires de la Basoche se composaient, outre le roi, 
d'un chancelier, d'un vice-chancelier, de maîtres des requêtes, 
d'un grand audiencier, d'un procureur général, d'un référen- 
daire, d'un avocat du roi, du procureur de la communauté, de 
quatre trésoriers, du greffier, de quatre notaires, d'un huissier, 
de huit huissiers ordinaires et de l'aumônier. 

Chaque année, au mois de juin ou au mois de juillet, la 
Basoche faisait une montre générale, composée de tous les clercs 
du Palais et du Châtelet, et de tous les suppôts et sujets du 
roi de la Basoche. Les clercs qui, sans excuse légitime, man- 
quaient à l'appel étaient condamnés à une amende de dix écus. 
Cette revue, qui réunit, sous Henri III, jusqu'à dix mille 
hommes, avait lieu au Pré aux Clercs^ vaste plaine de la rive 
gauche de la Seine, qui s'étendait au bord du fleuve sur une 
longueur de 1,400 mètres environ (dans l'espace compris au- 
jourd'hui entre l'Institut et la Chambre des députés) et sur une 
largeur de 450 mètres (jusqu'à la rue Saint-Dominiquei. Un 
fossé appelé petite Seine la divisait en deux parties inégales 
appelées le grand pré ec le petit pré. Ces deux prés appartinrent 
à l'Université et servirent de promenade aux clercs et aux 
écoliers ; de là le nom de Pré-aux-Clercs. Ce lieu fut pendant 
deux siècles un rendez-vous à la mode : le matin, les duellistes 
s'y rencontraient; le soir, la belle société s'y mêlait à la jeunesse 
turbulente des écoles, et la nuit, les protestants persécutés y 
tenaient des conciliabules ou y chantaient des psaumes. Le petit 
pré commença à se garnir de maisons sous Henri IV, et le 
grand pré ne devint un quartier de Paris (partie du quartier 
Saint-Germain) que sous Louis XIV. 

Une des cérémonies importantes des Basochiens était la 
plantation du Mai dans la cour du Palais de Justice. Henri II 
avait octroyé aux clercs le droit de couper dans les forêts du 
domaine royal tels arbres qu'ils voudraient pour renouveler 
chaque année, en grande pompe, l'arbre de Mai 1 . Cette planta- 



1. Jusqu'en 1777, c'est dans la foret de Bondy que la Basoche se trans- 
portait, au mois de mai, pour user de ses droits. Là, son procureur général 



28 PETITES IGNORANCES 

non était le prétexte et l'objet de démonstrations et de fêtes qui 
duraient pendant près d'un mois. Enfin, le jour de la plantation 
venu, on abattait le Mai de l'année précédente, et on le rem- 
plaçait par un nouvel arbre sans racines, mais décoré des 
armes de la corporation, pendant que l'orchestre faisait retentir 
ses plus belles fanfares et que l'assemblée poussait des cris de 
joie. Pour couvrir les frais de la cérémonie, Henri II accordait 
une somme prise sur les amendes adjugées au roi, tant au Par- 
lement qu'à la Cour des Aides. Le souvenir du vieil usage se 
retrouve encore au Palais de Justice dont la grande cour s'ap- 
pelle cour du Mai. 

Ce qui a le plus contribué à établir la réputation des Baso- 
chiens^ ce sont les représentations théâtrales auxquelles leur 
nom est resté attaché. Ils furent, avec les Confrères de la Pas- 
sion et les Enfant s-sans-Soucy 1 } les premiers comédiens du 
royaume. Trois fois par an la Basoche paraissait en public dans 
tout l'éclat de ses costumes ; c'était l'occasion de représenta- 
tions dramatiques qui se renouvelaient, d'ailleurs, à propos de 
toutes les réjouissances nationales. Faisant applaudir leur pi- 
quante et bruyante opposition, les Basochiens s'attaquaient aux 
mœurs publiques, aux excès 'd'une cour débauchée, livrée à 
toutes les intrigues ; ils ne respectaient pas même le pouvoir, 
et leur audace alla si loin que l'autorité intervint plus d'une 
fois pour la réprimer. Louis XII avait encouragé ces spectacles, 
mais François I er s'impacienta et les interdit (1540). 



prononçait un discours sous un orme appelé l'orme aux harangues, puis il 
requérait les officiers des eaux et forêts de lui délivrer deux chênes et même 
trois. Le plus beau allait prendre place dans la cour du Palais, et les deux 
autres étaient vendus au profit de la corporation. A partir de 1777, le Mai fut 
pris dans la forêt plus voisine de Vincennes, et la cérémonie fut reculée au 
mois de juillet, ;e qui n'empêcha pas le Mai de conserver son nom tradi- 
tionnel. 

1. Société déjeunes gens de bonne famille qui, à l'exemple des Basochiens, 
se moquèrent des travers à la mode et donnèrent à leurs moqueries un tour 
dramatique. Charles VI les autorisa par lettres patentes. Organisés en prin- 
cipauté Je sottise (ce mot alors était encore synonyme de folie), ils avaient 
pour chef un Prince des sots, dont le lieutenant s'appelait Mère sotte. Le 
poète Gringoire fut Mère sotte en son temps. 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 29 

A côté de la Basoche proprement dite, composée des clercs 
du Parlement de Paris, il se forma deux associations analogues : 
la Basoche du Châtelet, souvent en lutte avec la grande Ba- 
soche, et la Basoche de la Cour des comptes, qui, tenant ses 
séances rue de Galilée, quartier de l'enclos du Palais, s'était 
ambitieusement intitulée : Haut et souverain empire de Galilée. 
Il y eut enfin diverses basoches dans plusieurs villes de 
province, telles que Lyon, Poitiers, Chaumont, Toulouse, 
Angers, Moulins, Rouen, Orléans, Chartres. Certains provin- 
ciaux avaient même introduit des variantes dans les dénomina- 
tions : la basoche de Rouen s'appelait régence, et le chef de la 
basoche d'Orléans portait le titre d'empereur. 

Quand éclata la Révolution, la Basoche avait perdu beau- 
coup de ses privilèges ; déjà, depuis Henri III, la plupart de ses 
fêtes étaient supprimées, et son chef ne prenait plus le titre de 
roi. Cependant elle subsistait encore. Elle forma même un ba- 
taillon de volontaires qui, dans la journée du 5 octobre 1789, 
accompagna le peuple à Versailles. Mais la loi du 18 juin 1790 
fondit ce bataillon dans la garde nationale, et enfin la Basoche 
disparut en même temps que les autres corporations, supprimées 
toutes, ainsi que les maîtrises et jurandes en 1791. 

Qui m'aime me suive ! — A peine Philippe VI de Valois 
fut-il sur le trône que l'occasion s'offrit pour lui de remporter 
une victoire sur ces bourgeois flamands si fiers des quatre 
mille éperons d'or ramassés sur le champ de bataille de Cour- 
trai. (Voy. Journée des éperons d'or.) 

Louis I er de Nevers, comte de Flandre, vint au sacre du nou- 
veau roi pour lui demander assistance contre ses sujets révoltés. 
« Le comte de Loys de Flandre, dit la Chronique de Saint- 
Denis, fit hommage au roi : après quoi il exposa les révoltes et 
faits intolérables de ses sujets, et dit comment il n'étoit pas assez 
fort tout seul pour obvier à leur malice ; il pria donc très hum- 
blement le roi qu'il lui voulût à son besoin aider : à laquelle 
supplication le roi s'inclina très volontiers, et répondit qu'il 
prendroit temps pour ce faire d'après le conseil de ses barons. » 



30 



PETITES IGNORANCES 



La plupart desdics barons ayant conseillé d'attendre l'année 
suivante, afin qu'on eût le temps de se préparer à une expédi- 
tion de cette importance, le roi, à qui cette réponse déplut, in- 
terpela Gautier de Châtillon, connétable du royaume de 
France : « Et vous, connétable, qu'en dites-vous? — Quia bon 
cœur trouve toujours bon temps pour la guerre » } répondit Gau- 
tier de Châtillon. — A ces mots, Philippe donna l'accolade au 
connétable en s'écriant : Qui m'aime me suive! La guerre fut 
décidée, et chacun y prit part, soit de sa personne, soit de son 
argent. 

« Quand les Flamands qui dans Cassel étoient, ajoute la 
Chronique^ virent le roi logé à deux lieues d'eux avec tout le 
pouvoir de son royaume, ils ne s'en effrayèrent point, mais mi- 
rent leurs tentes hors de la ville et s'allèrent loger sur le mont 
Cassel, afin que les François les pussent tous voir ; et, en déri- 
sion du roi, ils placèrent au haut de leur camp un grand coq 
de toile peinte, et sur ce coq ils écrivirent : 

Quand ce coq ici chantera 
Le roi trouvé y entrera. 

« Ils se moquoient ainsi du roi, l'appelant le roi trouvé, pour 
ce qu'il n'étoit point, à leur dire, le droit héritier du trône. » 

Conduits par leur chef, Nicolas Zonnekins, bourgmestre de 
Furnes, les Flamands surprirent le camp français (23 août 1328). 
Il y eut un moment de panique et de déroute ; mais le roi put 
s'armer à l'écart, ramener la chevalerie au combat, et après 
une lutte « dure et acharnée, déconfire et tuer les Flamands » . 
Sur seize mille qu'ils étaient, treize mille, dit-on, restèrent sur 
le champ de bataille avec leur général Zonnekins, qui périt 
après avoir fait des prodiges de valeur. « N'en recula un seul, 
dit Froissait, que tous ne fussent morts et tués en trois mon- 
ceaux l'un sur l'autre, sans- issir de la place là où chacune ba- 
taille commença. « 

Philippe fut impitoyable : le pillage et l'incendie signalè- 
rent partout sa victoire, et le comte Louis ne suivit que trop 
ses conseils en faisant mettre à mort un grand nombre de ses 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 31 

ennemis. Cela n'empêcha pas le roi défaire chanter le Te De uni 
laudamus et de reconnaître que la victoire était l'œuvre, non 
des hommes, mais de Dieu et des saints patrons du royaume. 

Qui m'aime me suive! est un cri trop naturel pour n'avoir 
pas été répété maintes fois, surtout par des chefs voulant en- 
traîner leurs soldats... « Envoyé en Dauphiné par une fatalité 
déplorable et se trouvant sur le chemin de Napoléon, La Bé- 
doyère (1786-1815) n'avait pu résister à l'entraînement qui le 
portait vers lui. Mais, incapable d'attendre que la fortune se fut 
prononcée pour se prononcer lui-même, il avait, à la nouvelle 
de l'approche de Napoléon, réuni son régiment sur l'une des 
places de Grenoble, fait tirer d'une caisse l'aigle du 7 e , crié 
Vive l'Empereur ! et brandissant son épée, dit à ses soldats : 
« Qui m'aime me suive ! » Le régiment presque entier l'avait 
suivi 1 . 11 

La Bédoyère, déclaré coupable de trahison et de rébellion, 
fut condamné à la peine de mort. Lorsque sa jeune femme, 
dont les opinions royalistes étaient connues, se jeta aux genoux 
de Louis XVIII en criant : Grâce ! sire, grâce ! ce roi sans 
âme lui répondit d'un ton sévère : « Madame, je connais vos 
sentiments pour moi ainsi que ceux de votre famille ; je re- 
grette de vous refuser ; je ne peux qu'une seule chose pour votre 
mari : Je ferai dire des messes pour le repos de son âme. » La 
jeune femme s'évanouit. Trois heures après, La Bédoyère, 
placé, plaine de Grenelle, devant le peloton d'exécution, ôtait 
son chapeau, découvrait sa poitrine, et disait aux soldats : 
« Tirej. mes amis, surtout ne manque^ pas ! Il tomba, et sa 
veuve fut obligée, pour acquitter tous les frais du procès, de 
donner une gratification de trois francs à chacun des douze 
soldats qui avaient tué son mari. 

Gektilshommes verriers. — Nobles qui exerçaient la 
verrerie. La fabrication des bouteilles ne donnait pas la no- 
blesse ; mais elle ne la faisait pas perdre : les gentilshommes 

1. Thiers, Histoire du Consulat et de l'Empire. 



i2 PETITES IGNORANCES 

pouvaient, avec permission spéciale du roi, exercer, sans 
déroger, la profession de verrier. La cause de cette exception 
était, paraît-il, que les bouteilles étaient destinées à contenir 
le vin, et que les nobles propriétaires avaient un respect parti- 
culier pour la vigne : ils faisaient eux-mêmes la vendange, lais- 
sant à leurs fermiers le soin de récolter le blé. 

L'usage de réserver les verreries aux gentilshommes néces- 
siteux a occasionné parfois une méprise : on a cru que la qua- 
lité de verrier donnait la noblesse. C'est pourquoi Maynard fit 
cette épigramme contre le poète Saint-Amand dont le grand- 
père avait été gentilhomme verrier : 



Votre noblesse est mince, 
Car ce n'est pas d'un prince, 
Daphnis, que vous sortez; 
Gentilhomme de verre, 
l, Si vous donnez à terre, 
Adieu vos qualités. 



Les nobles devenus verriers n'étaient généralement pas 
riches, puisqu'ils avaient dû se livrer à l'industrie. Aussi, disait- 
on proverbialement : Etre réduit à se faire moine du gentil- 
homme verrier, c'est-à-dire être réduit à une condition inférieure, 
comme devait l'être celle du moine dépendant de quelque gen- 
tilhomme n'ayant ni crédit ni fortune. 

La première verrerie fut établie en Normandie (1330) par 
Philippe VI de Valois, qui la donna à un écuyer nommé Phi- 
lippe de Caqueray. Les descendants de ce premier gentilhomme 
verrier vivaient encore dans cette province, lors de la Révolution, 
avec le titre et l'état de gentilshommes verriers. 

Les gentilshommes pauvres ont donné prise parfois à la mo- 
querie : C'est un gentilhomme de Beauce, il est au lit quand on 
fait ses chausses. — C'est un gentilhomme à lièvre^ disait-on de 
celui qui, la plupart du temps, ne se nourrissait que du produit 
de sa chasse. ■ — Et les paysans se sont à leur manière vengés 
des nobles en appelant gentilhomme le porc qu'on engraisse, 
parce qu'il vit sans travailler et qu'il est vêtu de soie. 



HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 33 

La taille. — Nom qui, à partir du xnr siècle, servit 
à désigner l'impôt levé par le roi et par les seigneurs sur le 
peuple, c'est-à-dire sur tous ceux qui n'étaient ni nobles ni 
ecclésiastiques 1 . 

On est généralement d'accord pour attribuer l'origine de ce 
nom à l'usage où étaient les collecteurs des impôts de marquer 
sur une petite taille de bois ce que les contribuables avaient 
donné. Longtemps après, l'usage s'est conservé, entre vendeurs 
et acheteurs, de faire des entailles sur deux planchettes égales 
se rapportant exactement, pour marquer les quantités de pain 
et de viandes fournies et reçues. On disait : prendre le pain à 
la taille chez le boulanger pour exprimer qu'on ne payait pas 
chaque fois, et qu'on ne réglait son compte qu'après avoir fait 
un certain nombre à : entailles. 

Cet impôt a d'abord été temporaire ; il se levait lorsque les 
circonstances l'exigeaient, pour subvenir à des besoins inattendus 
et particulièrement pour le service militaire. Mais, en 1445, 
Charles VII le rendit perpétuel pour fournir à l'entretien des 
troupes, qui, à la suite de l'organisation régulière de l'armée, 
furent continuellement à sa solde. La taille royale, à cette 
époque, était de dix-huit cent mille livres; Louis XI l'augmenta 
de trois millions, et François I er de plus de neuf millions. Elle 
s'éleva, sous Henri III, jusqu'à trente-deux millions, et elle 
était encore de vingt-trois millions au moment où éclata la 
Révolution. 

La taille, qui %'était surtout appliquée, dans le principe, à 
l'exemption du service militaire, s'étendit peu à peu à beau- 
coup d'autres cas, qui variaient et se mukipliaient selon les 
temps et selon les coutumes. La taille devait pourvoir à tous 
les besoins, à toutes les exigences du seigneur, et si le pape 
exigeait quelques subsides, c'était encore le peuple qui devait 
les fournir. Il n'y avait point d'impôts de remplacement, ils 
étaient tous de superposition. Le serf était taillablc à merci, ce 

1. L'ancien nom des redevances pécuniaires dues aux maîtres par les serfs 
était cens, mot employé par les Romains (ccnsus) pour désigner leur dénom- 
brement et leur fortune. 

i 



34 PETITE IGNORANCES 

qui signifiait que l'étendue de cette charge n'avait d'autre limite 
que la pitié, le bon plaisir du maître \ad misericordiam). 

Et pour comble de misère, le roi, les évêques et les grands 
seigneurs n'étaient' pas seuls à lever des tailles : chaque ar- 
rière-vassal avait le même droit dans sa terre. Le seul adoucis- 
sement à ces abus ne venait que du roi, qui, en sa qualité de 
premier suzerain, pouvait modérer les tailles dont les seigneurs 
frappaient leurs sujets, s'il les trouvait excessives. 

Lorsqu'une guerre nationale ou des besoins imprévus et 
pressants réclamaient des ressources exceptionnelles, le roi 
demandait à ses barons la permission d'asseoir une taille sur 
leurs terres. Cette requête accueillie, chaque seigneur mettait 
le souverain en son lieu et place, et comme la noblesse 
alors se trouvait privée des ressources de la taille, c'était 
elle, en réalité, qui payait au roi ce que les sujets lui don- 
naient. 

La taille était, ou personnelle } c'est-à-dire assise sur les 
personnes ; ou réelle. c'est-à-dire assise sur les biens ; ou mixte. 
c'est-à-dire participant de l'un et de l'autre mode. Dans tous les 
cas, et surtout dans le premier, elle était le prétexte d'une série 
d'investigations et d'injustices révoltantes. La taille abonnée 
était celle qu'on rachetait au moyen d'une rente fixe, détermi- 
née de gré à gré pour un an, et la taille jurée était celle que le 
seigneur imposait arbitrairement sur la présomption de la for- 
tune des roturiers ou des biens dont ils avaient l'exploitation 
comme fermiers. % 

La taille, comme la gabelle, comme toutes les exactions de 
l'ancienne monarchie, fut supprimée par la Révolution. Trente 
ans après, Paul-Louis Courier écrivait (10 juillet i8ip) : 
'i Nous étions la gente corvéable, taillable et tuable à volonté; 
nous ne sommes plus qu'incarcérables 1 . i 

La gabelle. — Le nom de gabelle (de l'allemand gabe. 
don, tribut, contribution), qui servait anciennement à désigner 

i. Lettres au rédacteur du censeur. Première lettre. 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 35 

toutes sortes d'impôts sur le drap, le vin. etc.. s'appliqua exclu- 
sivement à l'impôt sur le sel, lorsque Philippe VI de Valois 
établit au profit du fisc (ordonnance du 20 mars 1343^ le mono- 
pole du sel dans tout le royaume '. 

Six gabeliers furent chargés de créer des greniers à sel, où 
chacun serait tenu de s'approvisionner, d'en nommer et d'en 
révoquer à leur gré les gardiens et les débitants et de prononcer 
sans appel sur tous les procès et toutes les contestations con- 
cernant la vente du sel. Ce fut à cette occasion, suivant le pré- 
sident Hénault, que le roi d'Angleterre, Edouard III, appela 
ironiquement Philippe VI l'auteur de la loi salique. 

La gabelle ne fut pas un impôt occasionnel nécessité par 
l'époque funeste que l'on traversait. Non seulement l'impôt ne 
disparut pas, mais la situation alla toujours s' aggravant. Cette 
taxe, qui devint si cruellement vexatoire par son inégale répar- 
tition comme par son mode de perception, fut établie à perpé- 
tuité par Charles V; il la rendit aussi odieuse que possible en 
contraignant chaque famille à acheter aux greniers royaux, tous 
les trois mois, une quantité de sel calculée, d'après ses besoins 
supposés, par les officiers de la gabelle 2 . 

On sait à combien de troubles, de révoltes, d'insurrections 
noyées dans le sang cet impôt donna lieu. La gabelle sous 
Henri II tomba dans les mains des traitants, et alors les abus 
furent sans limites. 1 Les impositions qu'on met sur le sel sont 
tant grandes que c'est horreur de le dire ; car encore que les 
misérables villageois fussent ruinez par les guerres recommen- 
cées tant de fois, néantmoins on contrainct et jusques à une 
vefve qui n'a aucun moyen d'avoir du pain pour ses pauvres 



1. « Le roi mit sur le sel, dit le continuateur de Nangis, une exaction 
dite la gabelle, par laquelle nul ne pouvoit vendre sel au royaume de France, 
s'il ne l'achetoit du roi ou s'il ne le prenoit aux greniers du roi, dont le roi 
Philippe acquit la maie grâce et l'indignation du peuple, tant des grands comme 
des petits. » 

2. m Un homme qui a tant do cochons doit prendre tant de sel pour les 
saler; et s'ils meurent, il doit prendre la même quantité de sel, sans quoi 
il est mis à l'amende, et on vend ses meubles. » (Voltaire, les Finances, 
'77S-) 



36 PETITES IGNORANCES 

enfans qui meurent de faim, à prendre du sel pour chacun 
quartier de l'année, ce qui vaut plus une fois ce qu'elle peut 
gaigner en toute une année. Et pour avoir payement de ce, 
il est advenu en divers endroits qu'on a vendu jusques à la 
poelle en laquelle on faisoit la bouillie aux pauvres innocens, 
et ayant emporté la paille sur laquelle couchoyent les misérables 
enfans, on vendoit encore le pain d'avoyne qu'ils avoyent, en 
tous moyens, pour leur nourriture d'un jour ou deux. Et néant- 
moins ces pauvres gens n'eussent sceu que faire du sel, car ils 
if avoyent à quoy l'employer 1 . » 

Henri IV fut le seul de nos rois qui, frappé de l'iniquité de 
la gabelle, voulut faire du sel une marchandise au lieu d'un im- 
pôt; la mort l'empêcha de réaliser ce projet. 

Il ne reste plus d'autre souvenir de la gabelle que le nom 
de gabelou, donné autrefois par le peuple aux gabeleurs, et 
resté de nos jours aux employés de la douane et de l'octroi. 

Les corvées. — On a dit que les corvées s'appelaient 
ainsi parce qu'elles étaient dues par les serfs ou hommes de 
corps, par ceux qui travaillaient de leurs bras. Mais il existe 
une explication beaucoup plus scientifique sur laquelle sont 
d'accord Littré et Scheler. La tâche exigée par le seigneur 
s'appelait autrefois corvata ; ce mot venait du bas-latin corrogata, 
signifiant proprement appel, ordre, et formé de cum } et de 
rogare. prescrire \ corrogata opéra, le travail commandé. 

En même temps que la taille et la gabelle prenaient au 
peuple son argent, les corvées lui prenaient son travail, son 
temps, et, lorsqu'il en avait, ses voitures et ses chevaux. Les 
corvées datent de l'époque des premiers affranchissements des 
serfs : elles étaient alors la condition de la cession d'une terre 
ou de la liberté des affranchis; elles représentaient le prix d'une 
vente ou d'un bail, et, partant, n'avaient rien d'excessif ni d'avi- 
lissant. En devenant un impôt féodal en nature, elles furent 
oppressives et vexatoires; les seigneurs, abusant de leur autorité, 

i. Vie et faicts notables de Henry de Valois (1559)- 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 37 

rendirent les malheureux cultivateurs corvéables à merci. Les 
corvées, comme la taille, étaient de deux sortes : les corvées 
réelles, dues par les propriétaires de biens-fonds; et les corvées 
personnelles , auxquelles étaient soumis les habitants d'un lieu, 
par le seul fait de leur résidence. 

Les corvées donnèrent lieu à des abus si criants, le peuple 
fut tellement pressuré que les rois durent plusieurs fois inter- 
venir. La première année de son règne, Louis XII fit une or- 
donnance contre l'extension des corvées. Charles IX, sous l'ins- 
piration de L'Hospital, la renouvela en 1560 ; vinrent ensuite, 
dans le même but, les édits de Henri III (1579) et de Henri IV 
(1603). Toutes ces tentatives demeurèrent à peu près sans 
résultat; et lorsque Louis XIV, aux grands jours de Cler- 
mont (1665 , se vit obligé de limiter à douze jours par an le 
nombre des corvées seigneuriales, il y avait encore de nombreux 
paysans qui donnaient au château une journée de travail par 
semaine. 

Ouvrez, c'est l'infortuné roi de France. — Dans 

cette malheureuse journée de Crécy {26 août 1346), où mou- 
rurent le duc de Lorraine, les comtes d'Alençon, de Flandre, de 
Savoie, de Blois, de Bar, d'Auxerre, de Saint-Pol, de Sancerre, 
le vicomte de Thouars, le sire de Saint-Venant, l'archevêque 
de Sens, l'évêque de Nîmes, et le vieux roi de Bohême, Jean 
de Luxembourg, un des plus vaillants chevaliers de la chré- 
tienté, ce fut par miracle que le roi Philippe VI ne tomba pas 
sur ce champ de bataille, qu'il s'obstinait à ne point quitter. Il 
avait eu un cheval tué sous lui d'un coup de flèche ; et lors- 
qu'il fut parvenu à monter sur un autre, il s'enfonça, fou de 
colère et d'humiliation, dans les bataillons ennemis, où il reçut 
deux blessures, l'une à la gorge, l'autre à la cuisse. La nuit 
était venue, et le roi voulait combattre encore. Jean de 11 .11- 
naut, qui était auprès de lui, fut obligé de lui faire violence. 
11 saisit son cheval et lui dit en l'entraînant : Sire, retrayei- 
vous. il est temps ; ne vous perde j mie si simplement. Si vous 
avej perdu à cette fois, vous recouvrere\ à une autre. 



38 PETITES IGNORANCES 

a La nuit pluvieuse et obscure, dit Chateaubriand, favo- 
risa la retraite de Philippe. Ce prince, entré sur le champ de 
bataille avec cent vingt mille hommes, en sortoit avec cinq che- 
valiers : Jean de Hainaut, Charles de Montmorency, les sires 
de Beaujeu, d'Aubignyet de Montsault. Il arriva au château de 
Broyé ; les portes en étoient fermées. On appela le comman- 
dant; celui-ci vint sur les créneaux et dit : « Qui est-ce là? 
qui appelle à cette heure? » Le roi répondit : « Ouvrez, c'est 
la fortune de la France « ; parole plus belle que celle de César 
dans la tempête, confiance magnanime, honorable au sujet 
comme au monarque, et qui peint la grandeur de l'un et de 
l'autre dans cette monarchie de saint Louis 1 . » 

Cette parole, « plus belle que celle de César n , n'a pas été dite ; 
elle n'aurait pu l'être sans une amère ironie : on ne parle point 
de fortune le jour même d'un immense désastre. On parle d'in- 
fortune, au contraire, et c'est ce qui est arrivé : Ouvref, a 
dit le roi au châtelain, ouvre\, c'est l'infortuné roi de France. 

Aucun mot n'était plus simple, plus naturel, plus en situa- 
tion que celui-là. C'est ainsi qu'il est rapporté dans la chro- 
nique de Froissart 2 . La méprise est venue d'une erreur de 
copie commise dans le temps où Ton imprima pour la première 
fois le texte du chroniqueur, sans tenir compte de l'absence 
des accents , des apostrophes et des points dans les ma- 
nuscrits anciens. Mais on s'étonne qu'en face d'un semblable 
contresens, les historiens qui l'ont reproduit, car Chateau- 
briand n'est pas le seul, ne se soient pas sentis pressés de 
recourir aux sources. Ils ont trouvé préférable de découvrir, 
dans un mot dérisoire, quelque chose de magnanime. 



i. Analyse raisonnée de l'histoire de France. 

■2.. Le chroniqueur ajoute: « Le châtelain saillit tantôt avant, qui reconnut 
la parole du roi de France, et qui bien savoit que jà les leurs étoient déconfits, 
par aucuns fuyans qui étoient passés dessous le châtel. Si abaissa le pont et 
ouvrit la porte. Lors entra le roi dedans, et toute sa route. Si furent là 
jusques à mie nuit; et n'eut mie le roi conseil qu'il y demeurât ni s'enserrât 
là dedans. Si but un coup, et aussi firent ceux qui avec lui étoient, et puis 
s'en partirent, et issirent du châtel, et montèrent achevai, et prirent guides 
pour eux mener, qui connoissoient le pays. » 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. i9 

Le Dauphin". — Ticre que portaient anciennement les 
comtes de Viennois, et qui a passé, depuis le milieu du 
xiv e siècle, aux fils aînés des rois de France. 

Guigues, surnommé le Vieux, est le premier seigneur de 
Viennois que l'on connaisse. Il eut pour successeurs Gui- 
gues II, son fils (1063), Guigues III, son petit-fils (1080), ec 
Guigues IV, son arrière-petit-fils, mort jeune, en 1142^ qui 
prit le titre de Dauphin. Il est désigné ainsi dans un acte passé, 
vers l'an 1140, entre lui et Hugues II, évêque de Grenoble. 
« La raison de cette dénomination, disent les auteurs de Y Art 
de vérifier les dates, est encore un problème aujourd'hui. Ce 
qu'on avance de plus probable, c'est qu'elle lui vient d'un dau- 
phin qu'il prenait pour emblème dans les tournois où il se si- 
gnala. On vantait, dit-on, le chevalier du Dauphin, et ce nom 
célèbre devint un titre de dignité pour ses descendants. 1 

A partir de cette époque, tous les successeurs de Gui- 
gues IV, depuis Guigues V jusqu'à Humbert II (1333), prirent 
le titre de Dauphin^ et l'ensemble des pays qu'ils possédèrent 
fut appelé Dauphiné. 

Humbert II, qui aimait le faste et dont les dépenses dépas- 
saient de beaucoup les revenus, se trouva, au bout de quelques 
années, dans une situation financière déplorable. Pour se pro- 
curer de l'argent et pour sortir des difficultés sans nombre 
qu'il s'était créées, il se vit contraint de songer à vendre ses 
Etats. Sa première pensée avait été de faire cession du Dau- 
phiné au roi de Sicile, moyennant des avances considérables ; 
mais ce projet échoua; ce fut alors vers la France que Hum- 
bert tourna ses vues. Des conférences s'ouvrirent à Avignon 
entre lui et Jean, duc de Normandie, fils aîné de Philippe de 
Valois, et l'on arrêta les articles d'un traité (23 avril 1343) aux 
termes duquel le nouveau dauphin et ses successeurs devraient 
conserver à perpétuité les libertés, privilèges et coutumes du 
pays, et porter le titre de Dauphin de Viennois. 

Humbert II avait voulu d'abord rester maître de ses Etats 
jusqu'à sa mort; mais les événements le pressèrent à tel point 
qu'il dut, six ans plus tard, se résoudre à les céder. Le 



4 o PETITES IGNORANCES 

30 mars 1349, un traité définitif intervint, par lequel le Dau- 
phin se dépouillait irrévocablement en faveur de Charles, fils 
du duc de Normandie *, moyennant le payement de ses dettes 
et la remise de certaines sommes. Le 16 juillet suivant, les 
deux princes se réunirent à Lyon, dans une assemblée solen- 
nelle : Charles reçut des mains mêmes d'Humbert l'invesciture 
du Dauphiné par le sceptre, l'anneau, la bannière et l'épée ; 
puis, il jura d'observer fidèlement les franchises et les libertés 
de ses nouveaux sujets, et les barons et les seigneurs qui 
étaient présents prêtèrent hommage au nouveau Dauphin. Le 
prince Humbert, renonçant au monde, entra dans l'ordre des 
dominicains. 

Le traité de cession du Dauphiné, puisqu'il était fait en 
faveur de Charles-Philippe de Valois, petit-fils du roi, ne sti- 
pulait pas que le Dauphiné appartiendrait successivement au 
fils aîné du roi de France. Cet usage ne s'établit que lorsque 
le nouveau Dauphin fut devenu roi à son tour (sous le nom de 
Charles V). L'héritier présomptif de la couronne n'a pas tou- 
jours eu la souveraineté réelle du Dauphiné; mais il a porté le 
titre. Le duc d'Angoulême, fils aîné de Charles X, est le der- 
nier Dauphin (1824). 

BOIS TON" SANG, BeaUMAN'OIR, LA SOIF TE PASSERA. 

Pendant les guerres intestines qui désolèrent la France au 
xiv c siècle, Charles de Châtillon, comte de Blois, et Jean 
de Montfort se disputèrent le duché de Bretagne. Ils avaient 
appelé à leur aide, l'un les Français, l'autre les Anglais. 
La lutte dura près de vingt ans, et, dans les époques de trêve, 
le pays était ravagé par des bandes de soldats vivant de bri- 
gandages. 

Jean de Beaumanoir, gouverneur du château de Josselin, 



1. Il avait été convenu, dans le principe, que le Dauphiné, après Humbert, 
passerait à Philippe, duc d'Orléans, fils puîné du roi; mais Jean, le fils aîné, 
dont l'intérêt s-; confondait en cette occasion avec celui de l'Etat, fit modifier 
sur ce point le premier traité, et la succession de Humbert fut transportée sur 
la tête de celui qui devint Charles V. 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 4 i 

indigné du carnage et de la désolation que portaient en Bre- 
tagne les troupes anglaises qui occupaient Ploërmel, reprocha 
à leur commandant Bembro (que Froissart appelle Brandc- 
bourch) de faire mauvaise guerre. L'Anglais répondit avec in- 
solence, et l'entrevue se termina par un défi. Sous prétexte de 
« jouter de fer de glaives pour l'amour de leurs amies », on 
convint de se battre trente contre trente, entre Ploérmel et Jos- 
selin, au chêne de Ali-voie, dans la lande d'Helléan. De là ce 
fameux combat de trente Bretons contre trente Anglais *, qui 
jette un rayon de lumière au milieu des sombres jours du 
xiv 1 ' siècle, et qui a inspiré à l'un de nos derniers trouvères un 
poème assez grossier de versification et de langage, mais où vi- 
bre encore l'accent héroïque des vieilles chansons de geste. 

Tous les combattants furent exacts au rendez-vous, et une 
foule immense accourut pour assister à ce spectacle saisissant 
(27 mars 1351). Lorsque Bembro, au moment de combattre, 
fit observer à Beaumanoir qu'ils devraient avoir la permission 
de leurs souverains, celui-ci lui répondit qu'il était tard pour 
avoir un tel scrupule, et les Bretons, venus là pour se battre 
et non pour parlementer, s'écrièrent qu'ils ne s'en retourne- 
raient pas sans savoir qui d'eux ou des Anglais avaient plus 
belle amie. 

Le signal fut donné et les combattants s'élancèrent avec 
furie les uns contre les autres. « Ils se maintinrent, dit Frois- 
sart, comme si tous eussent été Rolands et Oliviers. Ils 
avoient courtes épées de Bordeaux roides et aiguës, et épieux 
et dagues, et les aucuns haches; et s'en donnoient merveilleu- 
sement grands horions, et les aucuns se prenoient au bras à la 

1. Sous Louis XII, au commencement du xvi c siècle, les Français et les 
Espagnols occupèrent de même les loisirs d'une trêve en combattant treize 
contre treize. Bavard et le seigneur d'Orosc étaient à la tête des Français, et 
Diego de Bisana commandait les Espagnols. On était convenu que les cava- 
liers mis à pied ne pourraient plus combattre. Aussi les Espagnols ne visèrent- 
ils qu'à tuer les chevaux, et ils y parvinrent à tel point qu'il ne resta plus à 
cheval, du côté des Français, que Bavard et d'Orose. Ces vaillants chevaliers 
résistèrent si bien, durant plus de cinq heures, à l'assaut des treize Espagnols 
demeurés en selle, que la nuit vint sans qu'aucun des partis eût l'avantage. 



+a PETITES IGNORANCES 

lutte et se frappoient sans eux épargner. Vous pouvez bien 
croire qu'ils firent encre eux mainte belle appertise d'armes, 
cens pour gens, corps à corps et mains à mains. On n'avoit 
point eu devant, passé avoic cent ans, ouï recorder la chose 
pareille. » 

Au premier choc, les Anglais ont l'avantage; plusieurs 
Bretons sont tués ou blessés. Beaumanoir, voyant ses guerriers 
diminuer, fait des prodiges de valeur ; mais il est blessé, et, 
tourmenté par une soif ardente, il demande à boire. • — « Bois 
ton sang, Beaumanoir, et ta soif passera * , lui crie le che- 
valier Geoffroi de Boves 1 . Accablé par le nombre, Beau- 
manoir va être fait prisonnier par Bembro qui lui crie de se 
rendre, lorsque Allain de Keraurais tue celui-ci d'un coup de 
lance. Cette mort ne trouble pas les Anglais qui se tiennent 
serrés et résistent comme un faisceau. La victoire cependant 
devait rester aux Bretons, grâce à un stratagème dont s'avisa 
Guillaume de Montauban. Il se retire à l'écart, monte à cheval 
et feint de fuir ; Beaumanoir l'accuse de lâcheté, et Montauban 



La chaleur fu moult grande, chacun s'y tressua, 
De sueur et de sanc la terre rosoya. 
A ce bon semmedy Beaumanoir sy jeûna. 
Grand soif oust le baron, à boire demanda. 
Messire Guiffroy de Boves tanlost respondu a : 
« Bois ton sanc, Beaumanoir, la soif te passera ; 
Ce jour aron honneur, chacun sy gaignera 
Vaillante renoumée, jà blasmée ne sera. » 
Beaumanoir le vaillant adonc s'esvertua, 
Tel deul oust et tel yre que la soif lui passa. 

TRADUCTION 

La chaleur fut fort grande, chacun fut baigné de sueur 

De sueur et de sang la terre fut arrosée. 

A ce bon samedi Beaumanoir avait jeûné. 

Le baron eut grand'soif, il demanda à boire. 

Messire Guitfroi de Boves lui répondit aussitôt: 

« Bois ton sang, Beaumanoir la soif te passera; 

Ce jour nous fera honneur; chacun y gagnera 

Vaillante renommée qui jamais blâmée ne sera. » 

Le vaillant Beaumanoir alors s'évertua, 

11 eut tel deuil et telle fureur que la soif lui passa. 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 4j 

lui répond : « Besoingnez, Beaumanoir, car bien besoingneray. » 
Il se précipite au galop sur les Anglais, rompt leur ligne, en 
renverse sept, et les autres, découragés, sont faits prisonniers. 

La légende a conservé les noms des neuf chevaliers et des 
vingt et un écuyers bretons qui prirent part à cette lutte. Che- 
valiers : Jean de Beaumanoir, Guy de Rochefort, Jean Char- 
ruel, Robin Raguenel, Huon de Saint- Yves, Caro de Bodegat, 
Olivier Arrel, Geoffroi deBoves, Jean Rousselet. — Ëeuyers : 
Guillaume de Momauban, Allain de Tinténiac, Tristan de Pis- 
tivien, Allain de Keraurais, Olivier de Keraurais, Louis Goyon, 
Geoffroi de la Roche, Guyon de Pontblanc, Geoffroi de Beau- 
corps, Maurice Duparc, Jean de Serent, Fontenay, Hugues 
Trapus, Geoffroi Poulard, Maurice de Tronguidy, Gestin de 
Tronguidv, Gille de la Lande, Olivier de Monteville, Simon 
Richard, Gilles de La Marche et Geffroi Mellon. 

La Bataille de trente Anglais et de trente Bretons } ainsi 
est intitulé le vieux poème, resta longtemps légendaire. Un 
siècle après, on disait encore, pour exprimer qu'on s'était battu 
avec acharnement : Jamais lutte ne fut plus terrible depuis le 
combat des Trente. 

Si la bonne foi était bannie du reste de la terre, 

ELLE DEVRAIT SE RETROUVER DANS LE COEUR ET DANS LA 

bouche des rois. — En 1360, Jean le Bon était prisonnier 
des Anglais depuis la bataille de Poitiers, livrée le 19 sep- 
tembre 1356. Las de sa longue captivité, il avait souscrit à un 
traité honteux qui cédait la moitié de la France à l'Angleterre ; 
mais le régent et les Etats le rejetèrent, et ce fut le traité de 
Brétigny (8 mai 1360), déjà si désastreux pour la France, qui 
mit fin aux hostilités entre les deux royaumes 1 . Par ce traité, 
le roi de France recouvrait sa liberté, et le roi d'Angleterre 
renonçait à ses prétentions sur la couronne de France; mais 

1. « La France, échappée saignante et mutilée de cette lutte fatale, avail 
un tel besoin de repos, qu'elle reçut comme un bienfait la triste paix de Brt- 
tigny. Le clergé de Paris alla au-devant des ambassadeurs anglais qui appor- 
tèrent le traité à signer au régent; on chanta le Te Deum à Notre-Dame; on 



++ PETITES IGNORANCES 

une grande partie du pays, au nord ec au midi, demeurait en 
toute souveraineté au roi d'Angleterre, et le roi Jean devait, 
en outre, payer, pour sa rançon, trois millions d'écus d'or, en 
livrant, pour garantir le payement, des otages parmi lesquels 
étaient deux de ses fils. 

A leur tour, les otages se lassèrent de l'exil, et ils offrirent 
en gage à Edouard III, au lieu de leurs personnes, leurs for- 
teresses et leurs villes (1362). Le roi Jean se montrait disposé 
à ratifier cette honteuse convention, lorsque le duc d'Anjou, 
oublieux de ses devoirs et impatient de liberté, s'évada de 
Calais, où les princes avaient été transportés en attendant 
l'exécution du traité. Indigné de cette déloyauté, le roi Jean 
résolut de se remettre lui-même entre les mains du roi d'An- 
gleterre. C'est alors qu'il aurait dit, pour répondre aux objec- 
tions de son conseil qui le voulait détourner de cette entre- 
prise : Si la bonne foi était bannie du reste de la terre } elle 
devrait se retrouver dans le cœur et dans la bouche des rois. 

Le roi Jean ne pourrait avoir prononcé cette phrase pom- 
peuse, ou quelque autre au moins qui la rappelle, sans qu'elle 
fut relatée par Froissart, pour qui elle eût été une véritable 
friandise. Or, voici dans quels termes s'exprime le chroni- 
queur troubadour : « Je fus adonc informé, et voir étoit, que 
le roi Jean avoit en propos et affection d'aller en Angleterre 
voir le roi d'Angleterre Edouard son frère et la reine sa sœur ; 
et pour ce avoit-il là assemblé une partie de son conseil; et 
ne lui pouvoit nul ôter ni briser son propos. Si étoit-il fort con- 
seillé du contraire, et lui disoient plusieurs prélats et barons 
de France qu'il entreprenoit grand'folie, quand il se vouloit 
mettre au danger du roi d'Angleterre. Il répondoit à ce et 
disoit qu'il avoit trouvé au roi d'Angleterre son frère, en la 
roine et en ses neveux leurs enfans, tant de loyauté, d'honneur 



joncha les rues d'herbes et de fleurs; on les tapissa de riches tentures, comme 
aux jours des grandes fêtes (Froissart). Un tel accueil fait à un traité qui 
rejetait la France en deçà de Philippe-Auguste dit tout sur le profond abais- 
sement où l'avaient précipitée les Valois. » (Henri Martin, Histoire de 
France.) 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. +s 

et de courtoisie, qu'il ne s'en pouvoit trop louer, et que rien 
ne se doutoit d'eux, qu'ils ne fussent courtois, loyaux et amia- 
bles en tous cas; et aussi il vouloit excuser son fils le duc 
d'Anjou qui étoit retourné en France. A cette parole n'osa nul 
parler du contraire, puis qu'il l'avoit ainsi arrêcé et affirmé 
en lui. « 

Il ne résulte pas de ce récit que la bonne foi fût la seule 
cause déterminante du voyage que le roi voulait entreprendre. 
Aussi bien les fêtes, les bals, les tournois auxquels il prit parc 
à cette cour d'Angleterre où il fut reçu avec autant de cour- 
toisie que de magnificence font quelque peu oublier que le roi 
de France était venu à Londres pour se constituer prisonnier. 
Ces « festoiements et bombances » au palais de Westminster 
et à l'hôtel de Savoie, où logeaient le roi et ses barons, donne- 
raient plutôt raison aux historiens qui pensenc que le roi Jean 
ne saisit l'occasion de retourner en Angleterre que par ennui 
des misères de la France et pour revoir les belles dames de la 
cour d'Edouard. C'est l'opinion du continuateur de INangis : le 
roi Jean ne retournait en Angleterre que pour ses plaisirs 
[causa joci). On l'a soupçonné d'être le rival d'Edouard auprès 
de la comtesse de Salisbury. 

Pour le cas où le roi, fanfaron d'honneur et de chevalerie, 
aurait dit quelque chose de semblable à la belle phrase que lui 
ont prêtée les historiens amis de l'emphase, il faut convenir 
que ses actions ont été peu d'accord avec ses paroles; il a trop 
laissé voir que le cœur et la bouche, chez les rois, sont deux 
choses. Le mieux est, pour sa gloire, qu'il n'ait rien dit du 
tout. 

Les historiens modernes, moins soucieux des déclamations 
que de la vérité, ont renoncé, pour la plupart, à citer la sen- 
tencieuse période. Il est possible que le roi Jean fût chevale- 
resque jusqu'au scrupule, mais il n'eut guère d'autre qualité : 
les violences, le despotisme et l'orgueil caractérisent presque 
tous ses actes, et l'honneur, tel qu'il l'entendait, le poussa trop 
souvent à sacrifier les droits de ses sujets et les intérêts de 
l'Etat. Son régne est une suite de fautes et de malheurs. Jean 



+ 6 PETITES IGNORANCES 

le Bon signifie Jean le Brave sans doute; mais il serait plus 
exact de dire Jean le Fougueux ou l'Etourdi, peut-être même 
l'Aventureux. 

Le Chien: de Momtargis. — La légende du chien de 
Montargis est un vieux conte rapporté par Plutarque et renou- 
velé, avec force broderies et en l'accommodant aux mœurs de 
l'époque, par des trouvères du moyen âge. Les noms de la ville 
de Montargis et du roi Charles V sont restés attachés à cette 
histoire merveilleuse parce qu'une décoration de la cheminée 
du château de Montargis, restauré par Charles V, représentait 
le combat en champ clos d'un homme avec un chien. L'artiste 
avait puisé ce sujet dans quelque poème de l'époque, et Vulson, 
sieur de La Colombière, qui écrivait au xvn e siècle, donna 
une tournure historique à cette légende, tout en s'étonnant lui- 
même que les historiens du temps n'en aient fait aucune men- 
tion. Il y aurait lieu d'être surpris, en effet, que Froissart, si 
exact narrateur des faits accomplis dans le cours du xiv e siècie, 
et si friand des événements extraordinaires, n'ait pas dit un mot 
de ce duel étrange entre un homme et un chien, duel ordonné 
comme combat judiciaire par un roi aussi sage que Charles V. 

Pour remonter à la source première, il faut lire d'abord le 
passage suivant, dans le traité de Plutarque, Quels sont les ani- 
maux les plus avisés : 

" Pyrrhus, allant par pays, rencontra un chien qui gardoit 
le corps de son maistre que l'on avoit tué ; et entendant des ha- 
bitans qu'il y avoit déjà trois jours qu'il estoit auprès, sans en 
bouger et sans boire ny manger, commanda que l'on enterrast le 
mort et amenast le chien quant et lui, et qu'on le traitast bien. 
Quelques jours après, on vint à faire la montre et revue des gens 
de guerre passans par devant le roi, qui estoit assis en sa chaise 
et avoit le chien auprès de lui ; lequel ne bougea aucunement 
jusques à ce qu'il aperçut les meurtriers qui avoient tué son 
maistre, auxquels il courut sus incontinent avec grands abbois 
et grande aspreté de courroux, en se retournant souvent devers 
Pyrrhus; de manière que, non seulement le roi, mais aussi 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 47 

tous les assistans encrèrent en suspicion grande que ce devoit 
estre ceulx qui avoient tué son maistre : si furent arrestés pri- 
sonniers, et leur procès fut faict là-dessus, joinct quelques 
autres indices et présomptions que l'on eust d'ailleurs à ren- 
contre d'eulx, tellement qu'à la fin ils advouèrent le meurtre et 
en furent punis, i> (Traduction d'Amyot.) 

Voici maintenant, comme transition, ce que Albéric, moine 
de l'ordre de Cîteaux dans l'Abbaye des Trois-Fontaines *, 
écrivait un siècle avant Charles V, à propos d'un ancien poème 
relatif au divorce de Charlemagne et de Sibile, fille du roi des 
Lombards : « Les chanteurs gaulois ont tissu une fable très 
agréable sur la répudiation de cette reine qui a été nommée Si- 
bile. Il y est question d'un homme vain et infâme à l'occasion 
duquel ladite reine fut renvoyée ; d'Aubry, chevalier de Mont- 
Didier, qui dut la reconduire et qui fut tué par le traître Ma- 
caire; d'un chien de chasse du dit Aubry, qui vainquit le dit 
Macaire à Paris, dans un duel admirable, en présence de Char- 
lemagne... » 

Enfin, voici venir le célèbre héraldiste, Marc Vulson, sieur 
de La Colombière, qui, poussé sans doute par le besoin de ra- 
conter des merveilles, transforme la légende en histoire dans 
son ouvrage intitulé : le 1 ray théâtre d'honneur et de chevalerie 
ou le miroir héroïque de la noblesse, contenant les combats ou 
jeux sacrei des Grecs et des Romains, les triomphes, les tour- 
noys, les joutes, les pas, etc. (1648). 

« 11 y avoit un gentilhomme, que quelques-uns qualifient 
avoir été archer des gardes du roi Charles V, et que je crois 
devoir plutôt qualifier gentilhomme ordinaire, ou courtisan, 
pour ce que l'histoire latine, dont j'ai tiré ceci, le nomme 
Aulicus ; c'étoit, suivant quelques historiens, le chevalier Ma- 
caire, lequel étant envieux de la faveur que le roi portoit à un 
de ses compagnons, nommé Aubry de Mont-Didier, l'épia si sou- 



1. Chronique des événements remarquables arrivés depuis la création 
du monde jusqu'à l'année 12+1, publié par Lcibnu, en 1698, dans le tome I er 
des Accessiones historien. 



+ 8 PETITES IGNORANCES 

vent qu'enfin il l'attrapa dans la forêt de Bondy, accompagné 
seulement de son chien (que quelques historiens, nommément 
le sieur d'Audiguier, disent avoir été un lévrier d'attache), et 
trouvant l'occasion favorable pour contenter sa malheureuse 
envie, le tua, et puis l'enterra dans la forêt, et se sauva après 
le coup, et revint à la cour tenir bonne mine. Le chien, de son 
côté, ne bougea jamais de dessus la fosse où son maître avoit 
été mis, jusqu'à ce que la rage delà faim le contraignit de ve- 
nir à Paris où le roi étoit, demander du pain aux amis de son 
feu maître. Et puis tout incontinent s'en retournoit au lieu où 
le misérable assassin l' avoit enterré; et continuant assez sou- 
vent cette façon de faire, quelques-uns de ceux qui le virent 
aller et venir tout seul, hurlant et plaignant, et semblant, par 
des abois extraordinaires, vouloir découvrir sa douleur et dé- 
clarer le malheur de son maître, le suivirent dans la forêt, et 
observant exactement tout ce qu'il faisoit, virent qu'il s'arrêtoit 
sur un lieu où la terre avoit été fraîchement remuée ; ce qui les 
ayant obligés d'y faire fouiller, ils y trouvèrent le corps mort, 
lequel ils honorèrent d'une plus digne sépulture, sans pouvoir 
découvrir l'auteur d'un si exécrable meurtre. Comme donc ce 
pauvre chien étoit demeuré à quelqu'un des parens du défunt 
et qu'il le suivoit, il aperçut fortuitement le meurtrier de son 
premier maître, et l'ayant choisi au milieu de tous les autres 
gentilshommes ou archers, l'attaqua avec une grande violence, 
lui sauta au collet, et fit tout ce qu'il put pour le mordre et 
pour l'étrangler. On le bat, on le chasse; il revient toujours; 
et comme on l'empêche d'approcher, il se tourmente et aboie 
de loin, adressant des menaces du côté qu'il sent que s'est 

sauvé l'assassin Le roi étant averti par quelques-uns des 

siens de l'obstination du chien, qui avoit été reconnu appar- 
tenir au gentilhomme qu'on avoit trouvé enterré et meurtri mi- 
sérablement, voulut voir les mouvemens de cette pauvre bête : 
l'ayant donc fait venir devant lui, il commanda que le gentil- 
homme soupçonné se cachât au milieu de tous les assistans qui 
étoient en grand nombre. Alors le chien, avec sa furie accoutu- 
mée, alla choisir son homme entre tous les autres; et comme 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. +9 

s'il se fut senti assisté de la présence du roi, il se jeta plus fu- 
rieusement sur lui, et par un pitoyable aboi, il sembloit crier 
vengeance et demander justice à ce sage prince. Il l'obtint aussi; 
car ce cas ayant paru merveilleux et étrange, joint avec quelques 
autres indices, le roi fit venir devant soi le gentilhomme, et l'in- 
terrogea et pressa assez publiquement pour apprendre la vérité 
de ce que le bruit commun, et les attaques et aboiemens de ce 
chien (qui étoient comme autant d'accusations) lui mettoient sus; 
mais la honte et la crainte de mourir par un supplice honteux 
rendirent tellement obstiné et ferme le criminel dans la néga- 
tive, qu'enfin le roi fut contraint d'ordonner que la plainte du 
chien et la négative du gentilhomme se termineroient par un com- 
bat singulier entre eux deux, par le moyen duquel Dieu per- 
mettroit que la vérité fût reconnue. Ensuite de quoi, ils furent 
tous deux mis dans le camp, comme deux champions, en pré- 
sence du roi et de toute la cour : le gentilhomme armé d'un 
gros et pesant bâton, et le chien avec ses armes naturelles,- ayant 
seulement un tonneau percé pour sa retraite, pour faire ses re- 
lancemens. Aussitôt que le chien fut lâché, il n'attendit pas 
que son ennemi vînt à lui ; il savoit que c'étoit au demandeur 
d'attaquer: mais le bâton du gentilhomme étoit assez fort pour 
l'assommer d'un seul coup, ce qui l'obligea à courir çà et là à 
l'entour de lui, pour en éviter la pesante chute ; mais enfin 
tournant tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, il prit si bien son 
temps, que finalement il se jeta d'un plein saut à la gorge de 
son ennemi, et s'y attacha si bien qu'il le renversa parmi le 
camp, et le contraignit à crier miséricorde, et supplier le roi 
qu'on lui ôtât cette bête, et qu'il diroit tout. Sur quoi les es- 
cortes du camp retirèrent le chien, et les juges s'étant appro- 
chés parle commandement du roi, il confessa devant tous qu'il 
avoit tué son compagnon, sans qu'il y eût personne qui le pût 
voir que ce chien, duquel il se confessoit vaincu... J'oubliois 
de dire que le combat fut fait dans l'île Notre-Dame, i 

Sans être poussé par le besoin de contredire, on pourrait 
demander pourquoi ce chien si intelligent et si fidèle ni pas 
étranglé l'assassin pendant le temps assez long où il enfouissait 



S o PETITES IGNORANCES 

sa victime. La pauvre bêce a laissé là échapper, semble-t-il, une 
bien belle occasion de venger son maître. Attendait-elle donc, 
pour attaquer, d'avoir des témoins ou la permission du roi } La 
vérité est probablement que les conteurs de fables et les 
dramaturges de l'avenir lui auraient reproché d'avoir précipité 
le dénouement. 

Que le chroniqueur latin et son imitateur aient fait des con- 
fusions de noms et d'époques, ou qu'ils aient ajusté la légende 
des chanteurs du temps de Charlemagne à quelque événement 
contemporain du règne de Charles V, on ne saurait le dire. 
Quoi qu'il en soit, c'est surtout depuis le récit du vieux Vul- 
son de La Colombière qu'on s'est habitué à croire qu'il y eut un 
homme pour accepter de combattre en champ clos avec un chien, 
et un roi, surnommé à bon droit le Sage, pour chercher dans 
un pareil combat le jugement de Dieu. 

Cette histoire, avec ses détails circonstanciés, a été admise 
par le bénédictin Bernard de Montfaucon, dans ses Monuments 
de la monarchie française ; et elle avait été accréditée par beau- 
coup d'autres écrivains, tels que Scaliger dans son Traité contre 
Cardan ; Belleforest dans les Histoires prodigieuses, du Bou- 
chet dans ses Séries, Guillaume Crétin dans ses Poésies, et Oli- 
vier de la Marche dans son Traité sur les duels et gages de ba- 
taille. On a même si bien précisé les faits que la date du com- 
bat a été donnée : 8 -octobre 1371. 

Maillotints. — L'insurrection populaire des Maillotins ou 
des Maillets, ainsi que les appelaient Froissart et les contempo- 
rains *, qui éclata en 1382, eut pour cause le refus de l'impôt 
du douzième denier que le duc d'Anjou voulait rétablir. 

Cet impùt, qu'on n'osait même pas publier, fut annoncé 



1. « Et avoient et portoient maillets de fer et d'acier, périlleux bâtons pour 
effondrer heaulmes et bassinets; et disoient en Paris, quand ils se nombroient, 
que ils étoient bien gens, et se trouvoient par paroisses, tant que pour com- 
battre de eux-mêmes, sans autre aide, le plus grand seigneur du monde. 
Si appeloit-on ces gens les routiers et les maillets de Paris. » (Froissart.) 
C'est seulement à partir du xvi e siècle qu'ils ont été appelés Maillotins. 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 51 

aux halles le dernier jour de février par un crieur qui, séduit 
par la promesse d'une récompense pécuniaire, accepta cette mis- 
sion. Il se rendit aux halles, monté sur un bon cheval, amusa 
quelques instants le peuple en racontant qu'on avait volé des 
plats d'or dans le palais et que le roi promettait grâce, éloge 
et récompense à qui les rapporterait; puis il cria, en se sau- 
vant de toute la vitesse de son cheval, que le lendemain on lè- 
verait l'impôt. 

Le i cr mars, en effet, les percepteurs voulurent commen- 
cer leur périlleux office, et le premier qui se présenta donna le 
signal de la révolte. « Il y eut, dit Juvénal des Ursins, une 
vieille qui vendoit du cresson aux halles, à laquelle le fermier 
vint demander l'imposition, laquelle commença à crier. Et à 
coup vindrent plusieurs sur le dit fermier, et luy firent plusieurs 
plaies, et après le tuèrent et meurtrirent bien inhumainement. 
Et tantost par toute la ville le menu peuple s'émeut, prirent 
armures et s'armèrent tellement, qu'ils firent une grande com- 
motion et sédicion de peuple, et couroient et recouroient, et 

s'assemblèrent plus de cinq cens Et pour ce qu'ils étoient 

mal armés et habillés, ils sçurent que en l'hostel de la ville 
avoit des harnois, ils y allèrent, et rompirent les huis, où 
étoient les choses pour la défense de la ville, prirent les harnois 
et grande foison de maillets de plomb (ou masses d'armes), et 
s'en allèrent par la ville, et tous ceux qui se trouvoient fermiers 
des aides, ou qui en étoient soupçonnés, tuoient et mettoient à 
mort bien cruellement. » 

Le roi et les princes n'étaient pas à Paris ; malgré leur en- 
vie de châtier les rebelles, ils n'osèrent pas rentrer. Le peuple, 
livré à lui-même, agissait en maître : quand les maisons des 
agents du fisc et celles des juifs furent saccagées, on rompit les 
prisons du Châtelet afin de délivrer les détenus pour dettes, et 
tous les malfaiteurs s'échappèrent en même temps. Bientôt Paris 
entier fut en armes, les chaînes des rues furent tendues et les 
portes fermées. Ceux qui n'étaient pas armés pour la révolte, 
c'est-à-dire les bourgeois, veillaient sur leurs propriétés. 

Au mois de mai enfin, Charles VI rentra dans Paris. Des 



S 2 PETITES IGNORANCES. 

conférences avaient eu lieu à Saine-Denis entre les délégués du 
peuple et ceux de la cour, et une paix ou au moins une trêve 
avait été conclue, à la condition que le roi ne tirerait vengeance 
de personne, que les impôts ne seraient pas rétablis et que la 
ville lui ferait un don de cent mille francs. 

Marmousets. — Au sens propre, ce mot désignait les 
ligures grotesques sculptées sur les murs des églises ou sur les 
robinets des fontaines 1 . On l'appliqua, par comparaison, aux 
gens de condition médiocre, puis aux petits garçons. C'est 
ainsi qu'il devint, dans l'histoire, un terme de dénigrement. 
Les nobles le donnèrent, à la fin du xiv e siècle, à ceux des mi- 
nistres roturiers de Charles V, qui, restés en fonctions sous 
Charles VI, furent exilés en 1393, lorsque ce roi fut frappé de 
démence et que le duc de Bourgogne s'empara du gouverne- 
ment. Ils avaient essayé de réparer les désordres survenus pen- 
dant la minorité du roi, et s'étaient attiré ainsi la haine des 
nobles. Les principaux d'entre eux étaient Bureau delà Rivière, 
Pierre de Vilaines, dit le Bègue, Jean Le Mercier, Sire de 
Nogent, et Jean de Montagu 2 . 

C'est aussi sous le nom de Marmousets, pris dans l'accep- 
tion de petits garçons, qu'on désigna ironiquement les jeunes 
seigneurs de la cour de Louis XV qui intriguèrent pour renver- 
ser le cardinal de Fleury. « En 1730, raconte Duclos (1704- 

1. O:: a dit que ces figures étant souvent en marbre, le mot marmouset 
devait avoir pour origine le latin marmor, marbre. Cette opinion est étayée 
sur ce fait que la rue des Marmousets, à Paris, s'appelait, dans les titres latins, 
Vicus marmoretorum, à cause des petites figures de marbre qui s'y trouvaient. 
Mais l'idée de figure grotesque a fait aussi rattacher marmouset au mot mar- 
mot, et cette origine n'est pas invraisemblable. Il y eut deux rues des Mar- 
mousets à Paris : l'une, dans la Cité, s'appelait au xv e siècle rue des 
Marmou^ettcs ; l'autre, dans le quartier Saint-Marcel, s'était appelée rue des 
Marionnettes et des Mariettes. 

2. A l'exception de Montagu, qui s'était réfugié à Avignon, près de 
Clément VII, ils furent même retenus en prison et menacés de mort. 
«... étoient semées paroles qu'on les feroit mourir, et que de jour en jour 
on en attendoit autre chose et que on les délivreroit au prévôt du châtel ; et 
eux là venus, il étoit ordonné sans remède, ils seroient décapites et exécutés 
publiquement, comme traîtres contre la couronne de France. » (Froissart.) 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 5 j 

(ijjz) 1 , quelques étourdis de la cour s'avisèrent de vouloir 
jouer un rôle. Le cardinal de Fleury les avait fait admettre 
aux amusements du roi (Louis XV, alors âgé de vingt ans), et 
dans une sorte de familiarité. Ils la prirent naïvement pour de 
la confiance de la part de ce prince et s'imaginèrent qu'ils 
pourraient se saisir du timon des affaires. Le cardinal en fut 
instruit, et vraisemblablement par le roi même. Sous Richelieu, 
qui savait si bien faire un crime de la moindre atteinte à son 
autorité et trouver des juges dont la race n'est jamais perdue, 
l'étourderie de ces jeunes gens aurait pu avoir des suites fâ- 
cheuses. Le cardinal de Fleury, qui ne prenait pas les choses 
si fort au tragique, en rit de pitié, les traita en enfants, envoya 
quelques-uns mûrir quelque temps dans leurs terres, ou deve- 
nir assez sages auprès de leurs pères, et en méprisa assez quel- 
ques autres pour les laisser à la cour en butte aux ridicules 
qu'on ne leur épargna pas. Il est inutile aujourd'hui de recher- 
cher leurs noms : ils ne s'en sont fait depuis en aucun genre et 
sont parfaitement oubliés. C'est ce qu'on appela alors la con- 
juration des Marmousets. Les principaux de ces Marmousets 
étaient les ducs de Gèvres et d'Epernon. » 

La petite conspiration contre-révolutionnaire, ourdie en 
1797 par M. d'Antraigues, fut appelée aussi conspiration des 
Marmousets et succomba, comme l'autre, sous le ridicule. 

Lit de justice. — Dans l'ancienne monarchie, les assem- 
blées de la nation avaient lieu en pleine campagne et le roi 
y siégeait sur un trône d'or. Mais quand le parlement tint 
ses séances dans Tintérieur du palais, on substitua à ce trône 
un siège couvert d'un dais avec un dossier pendant et des cous- 
sins au nombre de cinq : l'un servait de siège, un autre de 
dossier et un troisième de marchepied; les deux autres servaient 
d'appuis pour les bras. Un siège ainsi fait ressemblant à un lit 
beaucoup plus qu'à un trône, on l'appela Lit de justice. 

La tenue d'un lit de justice était un des actes les plus graves, 

1. Mémoires secrets. 



5+ PETITES IGNORANCES 

les plus solennels des rois de France ; elle avait lieu, soit pour 
statuer sur les affaires importantes de l'Etat, soit pour honorer 
la justice, lors de l'avènement au trône d'un nouveau roi. Mais 
peu à peu une grande puissance politique fut attribuée au par- 
lement, et, par suite, le lit de justice perdit son premier carac- 
tère : il devint un moyen d'imposer au parlement la volonté 
souveraine en faisant fléchir l'autorité des magistrats devant la 
majesté royale. Le lit de justice ne fut plus qu'un expédient 
souvent odieux pour violenter les libertés nationales. Les édits 
dont il s'agissait de forcer l'enregistrement étaient supposés 
avoir été vérifiés et consentis par les magistrats, tandis qu'en 
réalité on se bornaic à lire les articles ou simplement les titres 
de ces édits, après avoir fait le simulacre de recueillir les voix. 
Le roi, dans ces séances solennelles, étalait tout l'appareil de 
sa puissance : il était entouré des princes du sang, des pairs, 
des gouverneurs de provinces, des maréchaux de France, du 
grand chambellan, du grand écuyer et du prévôt de Paris. Le 
roi, assis et couvert, disait quelques mots; puis le chancelier 
ou, à son défaut, le garde des sceaux, prononçait un discours sur 
l'objet de la séance, et la cour était invitée, de la part du roi, à 
présenter ses observations. Enfin quand les observations étaient 
faites et les voix recueillies, le chancelier, assis et couvert, 
disait : Le roi. en son lit de justice, a ordonné et ordonne qu'il 
sera procédé à l'enregistrement des lettres sur lesquelles on a 
déli béré. 

Laissez passer la justice du roi. — Sous le règne de 
Charles VI, qui fut marqué par plusieurs séditions populaires, 
les agents de l'autorité s'emparaient secrètement des principaux 
factieux, les cousaient dans des sacs et les allaient précipiter 
dans la Seine, pendant la nuit, sous le Pont-au-Change, ou bien 
hors de la ville, au-dessus des Célestins, devant la tour de 
Billy. Sur ces sacs, on lisait, dit-on, cette inscription : Laisseï 
passer la justice du roi. Cela signifiait sans doute : ne recher- 
chez pas pourquoi cet homme est mort; il était coupable, il 
devait disparaître, telle était la volonté du roi. C'est avec cette 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. s j 

signification que le mot est resté : l'usage s'est établi de carac- 
tériser les violences de l'autorité, les exécutions expéditives ou 
arbitraires en disant : Laissej passer la Justice du roi. 

Sous le règne du pauvre insensé, la justice sommaire du 
sac de cuir n'était pas spéciale aux factieux ; on l'appliquait à 
tous ceux dont on avait besoin de se débarrasser. « Il le 
connétable d'Armagnacl instruisit le roi de ces choses qu'on 
laisse ignorer à un mari. Louis de Bourdon, homme aimable, 
téméraire, et fort à la mode chez la reine, fut arrêté, mis à la 
question, ensuite cousu dans un sac et jette dans la Seine. » 
Ce passage de Saint-Foix, dans ses Essais sur Paris, fait allu- 
sion aux amours d'Isabeau de Bavière avec un gentilhomme de 
sa suite appelé Louis de Bois-Bourdon, et à la vie de débauche 
que menait la reine à Vincennes, dans le « chastel de Beauté » . 

Paix fourrée. — Louis d'Orléans, frère de Charles VI, 
avait été assassiné, en 1407, par les sicaires de Jean sans Peur. 
Sa veuve, Valentine de Milan, demanda vainement justice à 
ce roi qu'elle avait consolé pendant sa démence, et qu'il appe- 
lait alors sa sœur chérie. Valentine mourut, l'année suivante, 
sans même emporter l'espoir que ses fils vengeraient la mort 
de leur père : Jean sans Peur était victorieux et populaire; 
les nécessités politiques exigeaient une réconciliation entre le 
duc de Bourgogne et les enfants du duc d'Orléans. Ainsi 
l'avait décidé Isabeau de Bavière. 

Cette réconciliation eut lieu solennellement dans l'église 
Notre-Dame de Chartres, le 9 mars 1409, en présence du roi, 
de la reine, du duc de Guyenne, des princes et autres mem- 
bres du grand conseil, et des députations du parlement, de la 
Chambre des comptes et des notables de Paris. 

Le duc Jean et le sire de Lohaing, son avocat, s'agenouil- 
lèrent devant le roi : « Sire, dit l'avocat, voici monseigneur 
de Bourgogne, votre serviteur et cousin, venu par devers vous 
pour ce qu'on lui a dit que vous étiez indigné sur lui touchant 
ce fait qu'il a commis sur la personne de monseigneur d'Or- 
léans, votre frère, pour le bien de votre personne et de votre 



S<5 PETITES IGNORANCES 

royaume, comme il est prêc de vous dire et faire véritablement 
savoir quand il vous plaira ; et pourtant mon dit seigneur vous 
prie humblement qu'il vous plaise à ôter votre ire et indi?na- 
tion de votre cœur, et le tenir en votre bonne grâce. — Sire, 
de ce je vous prie, répéta le duc de Bourgogne. » Alors le 
duc de Guyenne, les rois de Sicile et de INavarre et le duc de 
Berry se mirent à genoux devant le roi et le prièrent de « pas- 
ser la prière et requête de son cousin de Bourgogne. — 
Nous le voulons pour 1* amour de vous, répondit le roi. Beau 
cousin, nous vous accordons votre requête et vous pardonnons 
tout. » 

Le jeune duc d'Orléans et le comte des Vertus n'enten- 
dirent pas sans indignation que leur père avait été assassiné 
pour le bien du roi et du royaume; ils pleurèrent, et lorsque 
Jean sans Peur les requit, par l'organe de son avocat, « d'ûter 
toute haine de leur cœur afin d'être dorénavant bons amis en- 
semble », ils gardèrent un morne silence. Sur l'ordre de 
Charles VI seulement, ils répondirent qu'ils pardonnaient pour 
obéir au roi. 

Cette paix, jurée « ferme et entière » sur un livre d'église, 
cette prétendue réconciliation des maisons d'Orléans et de 
Bourgogne, qui répandit une grande joie dans le royaume, et 
qui était si bien faite cependant pour n'inspirer aucune con- 
fiance, est appelée Paix de Chartres et surnommée Paix fourrée } 
c'est-à-dire fausse 1 , peu sincère : le cœur est loin des lèvres, 
le dedans ne répond pas au dehors. C'est le fou du duc de 
Bourgogne qui, en revenant de Chartres, lui donna ce sobri- 
quet. On dit même que ce fou imagina de garnir d'une four- 
rure une paix-, un de ces objets que baisent les catholiques 
dans l'église, et que, jouant sur les mots, il l'appela « paix 
fourrée » . 



i. Par comparaison aux médailles fourrées (qu'on appelle aujourd'hui 
plaquées) dont l'intérieur n'est pas d'or ou d'argent, comme les faces. 

2. Petite plaque de métal dont on faisait usage dans les fêtes solennelles 
pendant ï'Agnus Dci. Le nom de paix lui venait de ce qu'après avoir été baisée 
par le célébrant, l'acolyte, en la présentant à chacun des ecclésiastiques 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 57 

Danse MACABRE. — On appelle danses macabres et aussi 
danses des morts les peintures ou sculptures allégoriques repré- 
sentant des hommes de tous les âges et de tous les états en- 
traînés par la mort dans une ronde fantastique. 

Selon Du Cange, danse macabre vient de Chorea macha- 
bœorum (danse des Machabées). C'est, dit-il, une « cérémonie 
plaisante, pieusement instituée par les ecclésiastiques, et dans 
laquelle des dignitaires, tant de l'Eglise que du monde, con- 
duisant ensemble la danse, sortaient tour à tour de la danse 
pour exprimer que chacun doit subir la mort ». Littré partage 
cette opinion : « On ne peut douter que la danse macabre et 
la danse des Machabées ne soit une seule et même chose. On 
peut supposer que les sept frères Machabées, avec Eléazar et 
leur mère, souffrant successivement le martyre, donnèrent 
l'idée de cette danse où chacun des personnages s'éclipsait 
tour à tour, et qu'ensuite, pour rendre l'idée encore plus frap- 
pante, on chargea la mort de conduire cette danse fantastique. « 
Selon d'autres, la danse macabre tire son nom de saint Ma- 
caire, solitaire de l'Egypte, figurant comme principal person- 
nage d'une légende populaire, reproduite par Orcagna dans le 
Campo Santo de Pise. 

On a dit aussi que macabre venait de l'arabe makâbir. 
cimetière ; dans le cas ou il en serait ainsi, la danse macabre 
aurait toujours une origine orientale. 

Mais quelle que soit l'étymologie du mot, les danses ma- 
cabres } avant d'être des images, des . séries de tableaux, ont 
fait partie des drames allégoriques, des moralités dans les- 
quelles on se plaisait, au xiv e et au xv c siècle, à faire la leçon 
aux puissants du monde : la mort, entraînant avec elle, dans 
un branle fantastique, des personnages de toutes les conditions, 
rois, prêtres, chevaliers, moines, paysans, c'était un avertis- 
sement que les faibles donnaient aux forts, les opprimés aux 

assistant au service divin, prononçait les mots : Pax tecum. CcUe cérémonie, 
établie dans le v e siècle par le pape Innocent I er , remplaçait l'usage qui 
existait jusque-là er,;re les lidèhs de se donner le bais.-r de paix avant d'aller 
recevoir la communion. 



S 8 PETITES IGNORANCES 

oppresseurs. Ce speccacîe répondait aux instincts d'égalité et 
de révolte qu'excitaient dans les masses la servitude, les ma- 
ladies et la misère. Les danses macabres avaient été employées 
aussi dans les églises, dans les processions, comme moyens de 
conversion par la terreur. 

Bien que l'idée religieuse semble être restée à peu près 
étrangère à des scènes exprimant la destruction des corps sans 
éveiller l'idée de la vie supérieure, le moyen âge les repro- 
duisit, par la peinture et par la sculpture, dans un grand nombre 
d'églises gothiques. Elles étaient surtout fréquentes en Alle- 
magne, où la danse macabre avait pris naissance. La plus an- 
cienne est celle de Minden en Westphalie, exécutée en 1383. 
On cite, comme importantes, celles de Lubeck, de Dresde, 
d'Anneberg, de Leipzig, de Strasbourg, et surtout celle de 
Bâle, composée de trente-neuf tableaux peints à fresque sur un 
mur voisin de l'église Saint-Jean, lorsque la peste eut ravagé 
la ville 1 . Toutes sont du xv e et du xvi e siècle. Les danses 
macabres qui, par leur caractère sinistre, ne semblaient des- 
tinées qu'à la décoration des églises et des lieux funèbres, de- 
vinrent tellement en vogue qu'elles figurèrent dans les palais 
des rois, dans les édifices publics, sur les marges des heures et 
des missels, ainsi que sur les gardes d'épées et les fourreaux 
de poignards. 

A Paris, au commencement du xv e siècle, il y avait une 
danse macabre sculptée au cimetière des Innocents. Il y eut 
aussi, dans les charniers (du mois d'août 1424 au mois de 
mars 1425), des représentations où la mort, personnifiée sous 
la forme hideuse du squelette humain, faisait entrer en danse, 
bon gré mal gré, sans distinction de rangs, le pape, l'empe- 
reur, les grandes dames et le dernier des mendiants. « Quel- 
que dégoût que pût inspirer et le lieu et le spectacle, dit 

1. La danse macabre de Bâle a été faussement attribuée à Holbein. Elle 
date du concile de Bâle, c'est-à-dire du milieu du xvesiècle,'comme le prouvent 
les costumes des personnages, et Holbein est né en i+<;8 Holbein a dessiné 
une danse des morts qui a été gravée par Hans Leutzerburger, mais ce n'est 
pas celle de Bâle. 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 59 

Michelet l t c'étaic chose à faire réfléchir, de voir dans ce 
temps meurtrier, dans une ville si fréquemment, si durement 
visitée par la mort, cette foule famélique, maladive, à peine 
vivante, accepter joyeusement la Mort même pour spectacle, 
la contempler insatiablement dans ses moralités bouffonnes, et 
s'en amuser si bien qu'ils marchaient, sans regarder, sur les os 
de leurs pères, sur les fosses béantes qu'ils allaient remplir 
eux-mêmes. « Ce lugubre mimodrame, sorte de fête des morts, 
n'était que trop en harmonie avec l'époque de tristesse et de 
désolation que traversaient depuis un siècle les misérables po- 
pulations de la France; il répondait à l'épigraphe de la danse 
macabre : 

Morte nihil melius; vita nil peins iniqua! 

(Rien de mieux que la mort; rien de pis que la vie !) 

Le peuple, humilié, pillé, massacré, souriait à ce squelette 
dansant, parce qu'il engloutissait du même coup dans la tombe 
les persécuteurs et les persécutés. 

0\' NE PERD PAS PLUS GAIEMENT SON' ROYAUME. Etienne 

Vignolles (i 390-1442), le célèbre capitaine du temps de 
Charles VII, a été surnommé La Hire, c'est-à-dire la colère 
(ira), avec l'addition d'une h aspirée descinée sans doute à 
rendre le nom plus énergique, à cause de sa fureur impétueuse 
et de la terreur qu'il inspirait. Type achevé de ces batailleurs 
du moyen âge qui ne connaissaient d'autre foi et d'autre droit 
que leui; épée, La Hire est resté populaire, non seulement par 
ses prouesses et ses pilleries, car il y avait en lui du bandit au 
moins autant que du héros, mais aussi par les saillies origi- 
nales que lui prêtent les chroniqueurs. Il semble même que son 
caractère de jovialité quasi naïve ait fait oublier ses brigandages. 
Pour caractériser les mœurs militaires de son époque et 
pour se justifier sans doute des excès de tout genre auxquels 
il se livrait à la tête des bandes d'ecorcheurs. il disait que « si 

1. Histoire de France. 



60 PETITES IGNORANCES 

Dieu le père se faisoic gendarme, il deviendroit pillard ». 

En 1427, Richemont, voulant sauver Moutargis, chargea 
La Ilire et le bâtard d'Orléans, futur comte de Dunois, de ra- 
vitailler cette ville. Ces chefs hardis firent plus qu'on ne leur 
avait demandé : ils tombèrent brusquement, par une chaude jour- 
née de juillet, sur un des quartiers ennemis ; tout un corps an- 
glais, fort de quinze à seize cents combattants, fut pris ou jeté à 
la rivière, et les troupes de secours entrèrent en triomphe dans 
Montargis. D'après ce que rapporte la Chronique de la Pucelle^ 
c'est avant de livrer ce combat que La Hire, ayant rencontré 
un chapelain, s'avisa de mettre ordre à sa conscience. Il appela 
le chapelain et « dit qu'il lui donnast hâtivement l'absolution; 
le chapelain lui dit qu'il confessast ses péchés; La Hire ré- 
pondit qu'il n'avoit pas le loisir, et qu'il avoit fait ce que gens 
de guerre avoient accoutumé de faire. Sur quoi le chapelain 
lui bailla absolution telle quelle; et La Hire fit sa prière à 
Dieu, en disant en son gascon, les mains jointes : Dieu, je 
te prie que tu fasses aujourd hui pour La Hire autant que tu 
voudrois que La Hire fît pour toi } s'il étoit Dieu et que tu fusses 
La Hire. — Er il cuidoit très bien prier et dire. » 

Une anecdote souvent reproduite depuis qu'elle a été ac- 
créditée par Pasquier, dans ses Recherches de la France, esc 
celle qu'Edmond Richer racontait ainsi au commencement du 
xvn e siècle : « Vers 1428, le roy Charles VII estoit saisy 
d'une telle tristesse qu'on avoit bien de la peine à le consoler; 
et pour se divertir, ayant fait un ballec, La Hire s'estant 
trouvé comme il répétoit ce ballet, le roy demanda à ce cheva- 
lier sans peur ce qui luy en sembloit. Bapcista Egnatius et le 
chancelier de L'Hospital racontent que La Hire dit qu'on 
n ' avoit jamais veu ny ouy parler qu aucun perdist si gayement 
son Estât que lui. « 

L'anecdote ne remonte peut-être pas plus haut que le 
xvi 1 ' siècle; mais, quelle qu'en soit l'origine, elle est heureu- 
sement trouvée et peut passer pour historique. Il était bon de 
faire dire à Charles VII, par un homme qui fut tout ensemble 
un capitaine et un bandit, que le roi d'un pays désolé par la 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 61 

guerre et envahi par l'étranger avait à s'occuper d'autre chose 
que de ses plaisirs. 

Les cartes à jouer, telles qu'elles nous sont parvenues, da- 
tent du xv siècle, époque où elles ont été définitivement 
fixées. Elles figurent, dans leur ensemble, ce qui constituait 
alors la grandeur et la force : les rois, les reines, la noblesse 
et les armées. Or, lorsqu'on voulut représenter avec les valets 
les quatre âges de la noblesse ou de la chevalerie, on prit 
Hector, le vaillant chef troyen, Ogier. un des paladins de 
Charlemagne, Lancelot. l'un des douze chevaliers de la Table 
ronde, et, parmi les capitaines du temps de Charles MI, ce 
fut La Hire que l'on choisit. 

En qualité de seigneur de Montmorillon, La Hire fut 
inhumé dans l'église de la Maison-Dieu de cette petite ville. 
Voici son épitaphe : Cy gist noble homme Estienne de Vi- 
gnolles, dit La Hire, en son vivant escuier de Pescurie du roy 
et baillif de Yermandois, lequel de son temps servit moult le 
roy Charles VII en ses guerres, et puis trespassa le onzième 
jour de janvier 144.2. 

Journée des harengs. — C'était le 12 février 1429; les 
Anglais assiégeaient Orléans depuis seize mois, et, grâce à l'hé- 
roïque défense des habitants, la lutte durait toujours. 

Les Orléanais voulaient enlever un convoi de vivres que le 
duc de Bedford envoyait de Paris aux assiégeants pour passer 
le carême, et qui consistait en quatre à cinq cents chariots de 
farine et de harengs salés. Les Anglais, au nombre de deux 
mille cinq cents, dont mille de ces Cabochiens quCj leurs pas- 
sions rendaient l'instrument des étrangers, étaient commandés 
par un de leurs meilleurs capitaines, sir John Falstolf. Les 
Français comptaient sur cinq mille hommes environ : quinze 
cents hommes d'élite sortis d'Orléans, ayant à leur tête La 
Hire et Saintrailles, et trois à quatre mille cavaliers commandés 
par le comte de Clermont. Malheureusement, là comme à Poi- 
tiers, comme à Azincourt, l'indiscipline et la pétulance des 
troupes furent cause d'un épouvantable désastre. 



Ô2 PETITES IGNORANCES 

Le comte de Clermont avaic mandé aux capicaines enfermés 
dans Orléans de lui envoyer un fort détachement sur la route 
que devait suivre le convoi des Anglais, et avait expressément 
recommandé qu'on l'attendît pour attaquer. Mais aussitôt que 
Favant-garde du comte, formée d'Ecossais conduits par lord 
John Stuart, eut rejoint les hommes sortis d'Orléans, c'est-à- 
dire près de Rouvray-Saint-Denis, on se mit en branle et le 
désordre commença. Malgré la défense qui leur en avait été 
faite, les Écossais, à la vue des Anglais, sautèrent à bas de 
leurs chevaux et s'élancèrent l'épée au poing ; beaucoup d'au- 
tres les suivirent, ainsi que les Gascons de Guillaume d'Al- 
bret, dont les chevaux allèrent s'empaler sur les pieux de l'en- 
ceinte que les Anglais, voyant le danger qui les menaçait, 
avaient formée avec leurs chariots. Le comte de Clermont, sous 
prétexte qu'on avait engagé le combat sans son ordre, fit hon- 
teusement volte-face avec trois mille chevaux qui l'accompa- 
gnaient, et les restes de l'armée en déroute furent obligés 
d'abandonner aussi le champ de bataille. 

Non seulement la victoire était restée aux Anglais, mais 
Guillaume d'Albret, les frères John et William Stuart, plu- 
sieurs capitaines français et cinq cents hommes d'armes avaient 
péri. Ce sanglant échec, que les Anglais appelèrent, par mo- 
querie, Journée des harengs, ne découragea pas cette popula- 
tion orléanaise qui avait donné déjà tant de preuves de patrio- 
tisme : la résistance dura encore trois mois. 

Je serois bien marri d'avoir battu les buissons et 
qu'un autre eust les oisillons. — Après la Journée des 
harengs, la situation des assiégés devint de plus en plus cri- 
tique. Ces troupes, rentrées à Orléans, causèrent dans la 
population une consternation profonde. La discorde régnait 
parmi les chefs, et l'on sentait que le terme de la lutte était 
proche. 

Deux moyens furent employés pour ravitailler ou pour sau- 
ver la ville, et tous les deux échouèrent. Le comte de Cler- 
mont, destiné à être le mauvais génie des Orléanais, décida 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 6j 

qu'il irait à Chinon demander des secours au roi : il partit 
avec La Hire et deux mille combattants, et il ne revint pas. 
Les Orléanais, de leur côté, ne pouvant se décider à devenir 
Anglais, résolurent d'envoyer une députation au duc de Bour- 
gogne pour lui offrir de mettre leur ville en séquestre dans ses 
mains, à la condition que le duc de Bedford consentirait à 
cesser les hostilités. 

Très flatté du témoignage de confiance qui lui était donné, 
Philippe fit le meilleur accueil aux députés d'Orléans. Il les 
accompagna à Paris auprès du duc de Bedford pour appuyer 
leur requête. Mais les Anglais se montrèrent vivement irrités 
de la démarche des Orléanais et surtout des prétentions du duc 
de Bourgogne : un membre du conseil s'écria que les Anglais 
n'étaient pas faits f pour mâcher les morceaux au duc de 
Bourgogne, afin qu'il les avalât « ; et le duc de Bedford, esti- 
mant sans doute qu'il avait fait déjà des concessions suffisantes 
à son beau-frère Philippe, ne dissimula ni sa mauvaise humeur 
ni son indignation . « J'aurai Orléans à ma volonté, dit-il, et 
ceux de la ville me payeront ce que m'a coûté le siège ; je serois 
bien marri d'avoir battu les buissons et qu'un autre eust les oi- 
sillons l . » 

Les deux ducs se séparèrent fort mécontents l'un de l'autre : 
Philippe donna l'ordre à tous ses vassaux de quitter l'armée 



i. L'Anglais employait ainsi contre nous le vieux proverbe rimé servant 
à exprimer que le profit n'est pas toujours pour celui qui a la peine : 

Tel bat les buissons 
Qui n'a pas les oisillons. 

Au xvi e et au xvn c siècle, la rime avait disparu : 

Battre les buissons sans prendre les oiseaux. 

Rabilais. 

On bat les buissons et les autres prennent les oiseaux. 

M">« de Skvigné. 

Lorsque Villars revint de son ambassade à Vienne, et qu'il ne reçut pas 
les grâces qu'il croyait avoir méritées autant que d'autres ambassadeurs, il ne 
manqua pas de dire : « Je trouvai, à mon retour, que j'avais battu les buissons, 
et que mes camarades avaient puis les oiseaux. » 



6+ PETITES IGNORANCES 

anglaise, et Bedford s'emporta, paraît-il, jusqu'à dire que « le 
duc de Bourgogne pourroit bien s'en aller en Angleterre boire 
de la bierre plus que son saoul » . 

Deux mois s'étaient écoulés pendant cette infructueuse né- 
gociation, et la ville d'Orléans n'avait pas cessé d'opposer aux 
Anglais la plus opiniâtre résistance. La mauvaise nouvelle rap- 
portée aux assiégés (17 avril 1429) sembla raviver encore leur 
ardeur : non seulement ils résistèrent aux assiégeants, mais ils 
les attaquèrent. On eût dit qu'une puissance secrète soutenait 
leur patriotisme et les poussait à lutter sans faiblir jusqu'au 
jour où viendrait la libératrice. 

Qui a peur des feuilles n'aille pas au bois. — C'est aux 
oreilles de Barbazan, l'un des plus vaillants capitaines du temps 
de Charles VI et de Charles VII, que ce proverbe fut étourdi- 
ment jeté le 2 juillet 1431. Barbazan se fît tuer pour se l'être 
entendu dire. 

Lorsque Charles II, duc de Lorraine, mourut (25 jan- 
vier 143 1), le duché fut disputé par son gendre René d'Anjou, 
duc de Bar, et par son neveu Antoine, comte de Vaudemont. 
Charles II avait légué son duché à sa fille Isabelle, femme de 
René; mais Antoine soutenait que la Lorraine était un fief 
masculin, qui ne pouvait tomber en quenouille. Pour vider le 
différend, on eut recours aux armes. 

René, dans cette querelle, fut soutenu par les Français ; 
Antoine, pa,r les Bourguignons. Les deux armées se rencon- 
trèrent entre Sandrecourt et Bulligneville 1 . L'armée de René 
était commandée par Barbazan, alors gouverneur de Cham- 
pagne. Les Bourguignons s'étant placés de manière à être pro- 
tégés par une petite rivière, par des fossés , par des haies 
et par un rempart de charrettes, le vieux chef expérimenté 
conseilla de différer l'attaque et de forcer les Bourguignons à 
quitter leur poste en leur coupant les vivre-. A ce sage conseil, 



1. Endroits qui se nomment aujourd'hui Sandaucourt et Bulgneville, arron- 
dissement di Neufchâteau (Vosges). 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 65 

la jeune noblesse répondit : Qui a peur des feuilles n'aille 
pas au bois! Cette injure fit bondir le brave soldat : « Merci 
Dieu! répliqua-t-il, j'ai vécu jusqu'ici sans reproche, et au- 
jourd'hui l'on verra si j'ai parlé par lâcheté ou par sapience. » 
On s'élança sur les troupes ennemies, car le duc René s'était 
laissé entraîner par ses téméraires compagnons, et, ainsi que 
l'avait prévu Barbazan, l'issue fut désascreuse : René dut se 
rendre, Barbazan fut blessé à mort, près de trois mille hommes 
périrent, et plus de deux cents seigneurs furent faits prisonniers. 
Une raillerie lancée à la légère avait suffi pour tout perdre. 

Il avait été a la peine, c'était biem raison; qu'il fut 
a l'honneur. — Quand Jeanne d'Arc, l'héroïque jeune fille, 
fut vendue aux Anglais par Jean de Luxembourg, comte 
de Ligny, pour 10,000 livres, ceux-ci décidèrent qu'elle serait 
jugée comme sorcière et comme hérétique. Toutes les violences, 
toutes les perfidies furent mises en œuvre, surtout par l'évêque 
de Beauvais, Pierre Cauchon, président de l'infâme tribunal. 
pour jeter le trouble dans son esprit et lui arracher l'aveu que 
le démon seul l'inspirait. « On lui proposait, dit un de ses 
assesseurs (Isambard de La Pierre), des interrogatoires telle- 
ment difficiles, subcils et cauteleux, que les plus grands 
clercs de l'assistance n'y eussent su répondre qu'à grand'- 
peine. » 

Elle répondit à tout, cependant, avec une intelligence, une 
finesse, une fermeté, plus surprenantes peut-êcre que ses ex- 
ploits. Sa présence d'esprit ne fut pas plus en défaut que ne 
l'avait été son courage. 

A la question: Savez-vous être en la grâce de Dieu? » elle ré- 
pondit : « Si je n'y suis, Dieu m'y mette ! et si j'y suis, Dieu 
m'y maintienne ! s 

On lui demanda si, en quittant ses père et mère, elle ne 
croyait point pécher. — « Puisque .Dieu,. le commandait, il le 
convenait de faire. Quand j'auraiseu cent pères et mères, et que 
j'eusse été fille de roi, je serais partie. « 

« Dieu hait-il les Anglais ? — De l'amour ou de la haine 



66 PETITES IGNORANCES 

que Dieu a aux Anglais, je ne sais rien ; mais je sais bien 
qu'ils seront boutés hors de France, excepté ceux qui y mour- 
ront, et que Dieu enverra victoire aux Français contre les 
Anglais. » 

Presque toujours aussi, sa naïve ironie déconcertait ses 
juges : harcelée de sottes questions au sujet de la forme sous 
laquelle lui était apparu saint Michel : « Portait-il une cou- 
ronne? avait-il des habits? n'était-il pas tout nu? » elle ré- 
pondit: « Pensez-vous donc que Dieu n'ait pas de quoi le 
vêtir 1 ? » 

On citerait ainsi de très nombreux exemples, témoignant à 
la fois de la justesse de son esprit, de sa hardiesse et même de 
son habileté. 

L'étendard de Jeanne fut un des objets sur lesquels l'inter- 
rogatoire insista : 

« Si un des gens de votre parti vous eût baillé son éten- 
dard à porter, eussiez-vous eu aussi bonne espérance comme 
en celui qui vous était donné de Dieu, ou en celui de votre 
roi? — Je portais plus volontiers celui qui m'était ordonné par 
Notre-Seigneur, et toutefois du tout je m'en attends i je m'en 
remets) à Notre-Seigneur. « 

« Ne fit-on pas flotter ou tourner votre étendard autour de la 
te te du roi, comme on le sacrait à Reims ? — Non, que je sache. » 

(i Pourquoi fut-il plutôt porté au sacre, en l'église de Reims, 
que ceux des autres capitaines? — 77 avait été à la peine, 
c'était bien raison qu'il fût à l'honneur. « 

Le procès de Jeanne, qui a révélé en elle tant de suprêmes 
facultés, nous a fait connaître aussi qu'elle n'a gardé les trou- 
peaux que dans son enfance : lorsqu'on lui a demandé si elle 
avait un métier, elle a répondu que sa mère lui avait appris à 
coudre, qu'elle ne pensait pas qu'une femme de Rouen sût lui 
en apprendre aucune chose, et que depuis qu'elle avait été 

i . Déjà, dans les premiers mois de son arrivée près du roi, un des docteurs 
de Poitiers ayant voulu absolument savoir de quel idiome se servait l'archange 
i en lui parlant, elle avait répondu finement à ce Limousin : « Il parle 
un meilleur français que vous. » 



H1ST0RIQU ES ET LITTERAIRES. 67 

grande ec avait eu entendement, elle n'était pas allée aux 
champs garder les brebis et autres bêtes. Le nom d'héroïque 
bergère^ qu'on s'est habitué à lui donner, n'est donc pas tout à 
fait exact : quand Jeanne est devenue héroïque^ il y avait long- 
temps qu'elle n'était plus bergère. 

Ecorcheurs. — Dernière dénomination spéciale sous la- 
quelle ont été connues et maudites, pendant la première moitié 
du règne de Charles VII, les compagnies de brigands qui onc 
infesté la France au moyen âge. Le mot se passe de commen- 
taires : aucun n'était plus propre à peindre tout ensemble la dé- 
solation et la colère des paysans, ces éternelles victimes des 
routiers. Les ecorcheurs avaient reçu d'aucres noms qui n'étaient 
pas moins significatifs : trente mille diables, houspillons, ton- 
deurs et retondeurs . « car ils retondaient, dit Olivier de La 
Marche dans ses Mémoires^ ce que les premiers avoient failli 
de happer et de prendre ». 

Ces bandes avaient cela de caractéristique qu'elles étaient 
formées en grande partie de cadets et de bâtards de familles 
nobles, suivis de leurs serviteurs, de leurs vassaux, et com- 
mandées par de puissants seigneurs : « Tout le tour du 
royaume, dit le même chroniqueur, écait plein de places et for- 
teresses dont les gardes vivoient de rapines et de proie, et par 
le milieu du royaume alloient et chevauchoient les ecorcheurs de 
pays en pays, sans épargner les pays du roi ni du duc de Bour- 
gogne, et furent les capitaines principaux, le bâtard de Bour- 
bon frère du duc Charles de Bourbon), le bâcard d'Armagnac, 
Rodrigue de Villandras 1 Rodrigo de Villandrando 1 ), Antoine 
de Chabannes (depuis comte de Dammartin 2 ), etc. Pothon 
de Saintrailles et La Hire furent de ce pillage et de cette écor- 

1. La plus redoutable bande était celle de cet aventurier espagnol, qui 
. ait la France apr :rvic contre les Anglais. 

a. Quand Ch le mari de il. fut 

attache au parti de Ch. 11 - VII, , dans un jour de gaieté, le salua du 

titre de capitaine des ecorcheurs; Chabannes lui répondit : «Je n'ai jamais 
écorché que vos ennemis; et île que leur peau vous a fait plus de 

profit qu'a moi. » 



OU PETITES IGNORANCES 

chérie ; mais du moins ils combattoient les ennemis du royaume, 
et tenoient les frontières contre les Anglais, à l'honneur et re- 
commandation de leurs renommées. » Les chroniqueurs du 
temps accusent même le roi et les seigneurs de la cour d'avoir 
soutenu « les pilleries » . 

A plusieurs reprises, de 1433 à 1439, les assemblées na- 
tionales, représentées surtout parle tiers état et le clergé, firent 
au roi des tableaux déchirants : la guerre des Anglais était un 
moindre mal que l'épouvantable règne des écorcheurs. Il faut 
lire, pour s'en convaincre, les récits des contemporains. Toutes 
les atrocités, toutes les horreurs de la dépravation et de la fé- 
rocité ont été commises pendant de longues années par ces 
hordes d'incendiaires et d'assassins. « On eût cru, dit Michelet, 
que la France était envahie par des essaims de damnés rappor- 
tant de l'enfer des crimes inconnus. » 

Pour purger la Bourgogne de ces bandits, le comte de Fri- 
bourg recourut à une levée en masse : on fit un tel carnage 
d'écorcheurs que la Saône et le Doubs « regorgeoient de leurs 
charognes ». Plus tard, le dauphin Louis, de son côté, en 
conduisit quelques milliers à la bataille meurtrière de Saint- 
Jacques contre les Suisses; mais il en serait resté ou revenu 
toujours, si la réorganisation des finances, nécessitée par la 
haine de l'impôt arbitraire, si surtout l'organisation d'une 
armée régulière n'avaient mis fin à de détestables excès et 
assuré pour l'avenir l'ordre général, la force contre l'ennemi, 
et le respect des droits de chacun. L'heure sonna enfin (édit du 
2 novembre 1439) où il fut défendu, sous peine de confiscation 
de corps et de biens, de lever des soldats sans commission ex- 
presse du roi; où toutes pilleries et violences furent imputées à 
crime de lèse-majesté, aux capitaines et aux soldats ; où il fut 
enjoint à tous de résister à quiconque pillerait, et où la mort 
d'un pilleur, de quelque condition qu'il soit, était réputée t à 
mérite et à bienfait » pour celui qui l'avait * occis ». Les 
officiers de justice qui auraient refusé de poursuivre les pilleurs 
seraient punis comme fauteurs des coupables et dégradés de 
tous honneurs et offices. L'app'ication de cette ordonnance fut 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. <5p 

malheureusement retardée par la révolte qui s'est appelée Pra- 
guerie. C'est seulement plusieurs années après que le chroni- 
queur Jacques Duclercq 1 put écrire sans trop d'exagération : 
« Grâce à la bonne ordonnance des gens d'armes, larrons ni 
brigands n'osoient se tenir en France, et tous marchands et 
autres bonnes gens pouvoient voyager par tout le royaume, 
leur poing plein d or . aussi sûrement par les champs que parmi 
les bonnes villes. » 

La Praguerie. — L'ordonnance de réformation de l'armée, 
rendue le 2 novembre 1439 pour répondre aux vœux exprimés 
par les états généraux, soumettait à l'autorité du roi et à la 
discipline les innombrables compagnies d'hommes d'armes qui 
ravageaient le royaume. Le roi se réservait le droit de nommer 
les capitaines et de fixer le nombre de leurs soldats, et défense 
était faite à qui que ce fût de lever des troupes. 

Rien n'était mieux fait pour exciter une révolte qu'une mesure 
qui frappait ainsi du même coup les seigneurs et les écorcheurs, 
en mettant un frein à tous les abus, à tous les excès, en interpo- 
sant le pouvoir central entre le seigneur et ses sujets, en s'effbr- 
çant enfin de dompter ces prétentions traditionnelles et ces 
mauvaises passions qui désolaient et ruinaient le pays. 

Les ennemis de l'ordre, grands et petits, furent aussitôt 
d'accord pour la révolte. La Trémoille, jaloux du connétable 
de Richemont, se mit à la tête du complot, et les ducs de 
Bourbon et d'Alençon, les comtes de Vendôme et de Dunois 
entraînèrent avec eux le dauphin, ce même prince ambitieux 
qui déclarait alors qu'il ne voulait plus être sujet comme par le 
passé, qui se sentait en état de <t faire très bien le profit du 
royaume », et qui devait plus tard, sous le nom de Louis XI, 
porter lui-même de si rudes coups à la féodalité. 

Le roi Charles VII, soutenu par les conseils de Richemont, 
opposa une vigoureuse résistance à laquelle les révoltés ne 
s'étaient pas attendus: presque sur tous les points l'insurrection 

1. Mémoires. 



7 o PETITES IGNORANCES 

eue le dessous, et le succès de i'erureprise fuc tout à fait com- 
promis lorsque les conspirateurs apprirent que le duc de Bour- 
gogne refusait d'entrer dans leur alliance. Le comte de Dunois, 
abandonnant ses complices, rentra dans l'obéissance ; puis les 
princes négocièrent, et Charles VII pardonna aux chefs de la 
conspiration ainsi qu'au dauphin, non sans les avoir admo- 
nestés de ne plus tomber en pareille faute. Cependant, lorsque 
le dauphin sollicita la grâce de La Trémoille et de ses aco- 
lytes, de Chaumont et de Prie, le roi lui répondit : « Qu'ils se 
retirent en leurs maisons et s'y tiennent! je ne veux plus les 
voir! — En ce cas, monseigneur, dit le dauphin, il faut que 
je m'en aille; car ainsi leur ai-je promis. — Louis, répliqua le 
roi irrité, les portes sont ouvertes, et si elles ne vous sont 
assez grandes, je vous ferai abattre quinze ou vingt toises des 
murs pour vous faire passage. S'il vous plaît vous en aller, 
allez-vous-en; car, au plaisir de Dieu, nous en trouverons assez 
de notre sang qui nous aideront à maintenir notre honneur et 
seigneurie, mieux que vous n'avez fait jusqu'ici. » 

Pour satisfaire cette soif de pouvoir qui, à dix-huit ans, 
dévorait déjà le dauphin, le roi lui donna, sur l'avis de son 
conseil, le gouvernement du Dauphiné, en y mettant des restric- 
tions destinées à maintenir ce jeune ambitieux dans la soumis- 
sion. 

C'est par allusion aux révoltes qui avaient éclaté dans la 
Bohême et surtout à Prague après la mort de Jean Huss, brûlé 
comme hérétique (141 5), que les contemporains donnèrent à la 
révolte des princes le nom de Praguerie. Ces longues guerres 
civiles de la Bohême avaient laissé de tels souvenirs de ter- 
reur que les mots Prague et rébellion étaient devenus syno- 
nyme.^. 

A coeurs vaillants rien" d'impossible. — Jacques 
Cœur, fils d'un marchand pelletier de Bourges, était né avec 
le génie des grandes affaires; il élargit le cercle des transac- 
tions ordinaires de son époque en faisant concurrence sur 
la mer aux Vénitiens et aux Génois pour le commerce du 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 7 i 

Levant. Il est le créateur du commerce français à l'extérieur. 

Charles VII, voulant se l'attacher, le nomma maître de 
la monnaie de Bourges en 1435, époque où fut frappé le gros 
d'argent qu'on appela le gros de Jacques Cœur ; puis il le char- 
gea, sous le titre d'argentier du roi. de l'administration des 
finances du pays. 

Les grandes entreprises commerciales de Jacques Cœur 
ayant réussi au delà de toutes les espérances, il dirigea plus 
d'affaires à lui seul que tous les négociants réunis de France et 
d'Italie; ses richesses devinrent immenses, et l'on disait pro- 
verbialement : Riche comme Jacques Cœur. C'est grâce aux 
deux cent mille écus d'or qu'il prêta à Charles VII que ce roi 
put entreprendre (1449) la. conquête de la Normandie 1 . Il entre- 
tint lui-même à ses frais quatre armées pendant toute la durée 
de la guerre. Il avait pris auparavant, dans le gouvernement, 
la part la plus active à tout ce qui s'était fait d'utile et de con- 
sidérable : il avait régularisé le système monétaire, il s'était 
acquitté avec succès de diverses missions politiques, il avait 
donné un caractère officiel aux relations qu'il avait contrac- 
tées avec l'Orient comme particulier, et avait fait enfin de sa 
prodigieuse fortune le plus ferme appui de la fortune pu- 
blique. Aussi, pour le récompenser de ses éminents services, 
Charles VII lui avait-il accordé (1440) des lettres d'anoblisse- 
ment. Jacques Cœur avait mis dans ses armes trois coquilles 
de sable, allusion à saint Jacques, son patron, accompagnées 
de trois cœurs de gueules avec cette devise : A vaillans cuers 
riens impossible, empruntée aux sires de Saint-Fargeau, dont il 
avait acheté les domaines. Cette devise se trouvait s'appliquer 
à lui-même, par les mots autant que par la pensée. Il l'inscrivit 
sur la façade de sa magnifique maison de Bourges, où il fit fi- 
gurer aussi, dans les sculptures, des cœurs et des coquilles, sans 

1. Charles Vil ayant demandé des emprunts à plusieurs des grands qu'il 

avait combles de richesses et qui s'excusèrent sous de fri ites, il 

s'adressa à Jacques Cœur, qui, c ( très zélé pour l'honneur du roi et le bien de 
l'État, dit Thomas Basiu, oil'rit spontanément une grande somme d'i 
répondant : Sire, ce que j'ay est vostre. 



7 2 PETITES IGNORANCES 

oublier le navire, source de sa forcune. Les devises des bas-reliefs 
étaient : Dire, faire, taire; en bouche close n'entre mous che. 

On a reproché à Jacques Cceùr d'avoir été orgueilleux de 
sa fortune et de sa grande position; mais, en vérité, on le serait 
à moins : il avait conquis lui-même tous ses biens et tous ses 
titres dans un temps où rien de pareil encore ne s'était vu. Au 
reste, si l'orgueil doit êcre puni, Jacques Cœur l'éprouva 
cruellement. 

Les dernières années de Jacques Cœur furent aussi som- 
bres, aussi misérables que les autres avaient été brillantes 
et prospères. Les courtisans, jaloux de son crédit, de son opu- 
lence et de sa renommée, conjurèrent sa perte. On l'accusa 
d'abord d'avoir empoisonné Agnès Sorel, qui lui avait donné 
un dernier témoignage d'estime en le choisissant pour l'un de 
ses exécuteurs testamentaires ; et, sans autre information préa- 
lable, il fut arrêté à Taillebourg, le 31 juillet 1451. Lorsque 
cette accusation fut reconnue fausse, les ennemis de Jacques 
Cœur, qui ne voulaient ni lâcher leur proie ni rendre les dé- 
pouilles dont ils s'étaient déjà emparés, accumulèrent des accu- 
sations d'autre nature : avoir eu des intelligences contre le roi 
avec le dauphin, avoir fait sortir de l'argent du royaume, avoir 
renvoyé à son maître un esclave chrétien qui s'était réfugié sur 
une de ses galères, avoir altéré la monnaie et commis des 
exactions en province. 

Charles VII, en ces tristes circonstances, fut lâche et ingrat 
comme il savait l'être ; il donna pour juges à Jacques Cœur 
trois de ses ennemis les plus acharnés : Antoine de Cha- 
bannes, comte de Dammartin, ancien chef des écorcheurs, le 
chambellan Guillaume Gouffier, et le Florentin Otto Castel- 
lani, qui se fit donner la place d'argentier du roi. L'accusé se 
justifia sur tous les points, mais on lui refusa les moyens de 
produire ses preuves et ses témoins, et lorsqu'il voulut en ap- 
peler à l'Eglise, on le menaça de la torture pour le forcer à y 
renoncer. L'appareil des tourments abattit son courage, il 
s'abandonna à ses ennemis. 

Déclaré coupable à tous les chefs, il fut condamné 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 73 

(29 mai 1453) à quatre cent mille écus d'amende, à la confis- 
cation du reste de ses biens au profit du roi, et au bannisse- 
ment du royaume à perpétuité. Le 5 juin suivant, un échafaud 
était dressé à Poitiers sur la grande place, et Jacques Cœur, à 
genoux, sans ceinture ni chaperon, une torche au poing, fai- 
sait amende honorable. Une foule immense, stupéfaite, était là 
pour voir s'humilier comme un criminel celui qui avait si puis- 
samment contribué à faire renaître la nationalité française. La 
Thaumassière l'a dit dans son Histoire du Berry : « Ses ri- 
chesses furent le plus grand de ses crimes et donnèrent envie à 
des vautours de cour d'en poursuivre la confiscation. » 

Deux grandes forces, au xv e siècle, l'une divine, l'autre 
humaine, Jeanne d'Arc et Jacques Cœur, ont sauvé la nation 
et le roi; elles resteront dans l'histoire de cette époque comme 
une gloire pour la France et une honte pour Charles VII. 

Les Gobeliks. — La famille des Gobelin, originaire de 
Reims, selon les uns, de Hollande, selon d'autres, est connue 
en France depuis le milieu du xv e siècle, époque vers laquelle 
Jehan Gobelin, premier du nom, vint s'établir comme teintu- 
rier à Paris, dans le faubourg Saint-Marcel, sur les bords de 
la Bièvre, dont les eaux étaient alors réputées pour la tein- 
ture. Il teignait les draps et excellait dans l'art d'appliquer les 
couleurs écarlates. 

La fortune de la maison fut rapide, les générations s'y suc- 
cédèrent, et le nom de Gobelin fut si bien répandu qu'il devint 
un mot de la langue : la Bièvre s'appela la riviire des Gobe- 
Itns. Plusieurs membres de la famille quittèrent leur profes- 
sion, achetèrent des titres et des emplois et firent de belles al- 
liances. Les Gobelin disparurent comme teinturiers, à la fin 
du xvir siècle, lorsque Jean Gluck importa de Hollande un 
nouveau procédé de teinture en écarlate. 

Vers cette époque, Colbert, préoccupé d'embellir les mai- 
sons royales, particulièrement le Louvre et les Tuileries, en 
les décorant de meubles, de tentures et d'autres ornements, 
forma le projet de réunir, dans un même local et sous une même 



7+ PETITES IGNORANCES 

direction, les hommes les plus habiles dans les divers arts et 
métiers de luxe. L'ancien hôtel des Gobelin appartenait alors à 
un sieur Leleu, conseiller au parlement, et il était occupé par 
les frères Cannaye qui y fabriquaient de la tapisserie. Colbert 
en fit l'acquisition et provoqua, au mois de novembre 1667, la 
création d'un établissement royal, sorte d'immense atelier où 
l'on devait composer et exécuter tout ce qui constitue un 
ameublement. « La manufacture des tapisseries et autres ou- 
vrages, stipule l'édit de fondation, demeurera establie dans 
l'hostel appelé des Gobelins, maisons et lieux et dépendances à 
nous appartenant, sur la principale porte duquel hostel sera 
posé un marbre au-dessus de nos armes, dans lequel sera in- 
script : Manufacture royalle des meubles de la couronne. » 

Le Brun, premier peintre du roi, eut la direction de cette 
manufacture. Les hommes les plus capables y furent appelés, 
et on leur accorda, pour les attirer ou les retenir, des immu- 
nités et des privilèges considérables. Le graveur Sébastien 
Le Clerc demeura plus de quarante ans dans cet hôtel royal 
des Gobelins où l'on fabriqua beaucoup d'objets d'art, mais où 
bientôt l'on ne fit plus que de la tapisserie, sous la direction de 
Mignard, successeur de Le Brun, et sous la surveillance de 
La Chapelle-Bessé, architecte et contrôleur des bâtiments du roi. 

A la Révolution, rétablissement perdit naturellement son 
étiquette royale; mais il ne cessa pas d'appartenir à l'Etat et 
fut appelé Manufacture des Gobelins. Il arriva ainsi que, peu à 
peu, le nom d'une famille de teinturiers servit à désigner les 
plus belles tapisseries du monde. C'est là une fortune assez 
étrange : certains noms d'hommes ont été donnés aux objets 
que ces hommes avaient inventés ou aux établissements qu'ils 
avaient fondés ; ici, rien de pareil : il y a bien une teinturerie 
aux Gobelins, mais outre qu'elle ne procède pas de celle qui 
fut créée par l'ancienne famille des Gobelin. elle ne joue, dans 
l'établissement, à côté des magnifiques tapisseries de haute 
lice, qu'un rôle très secondaire 1 . 

1. Une autre manufacture publique de tapis dont le nom répondait peu à 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 75 

La Révolution fie d'abord grise mine à cet établissement de 
luxe, qui coûtait très cher à l'Etat; Marat, dans un moment 
de colère, ne le crut bon qu'à enrichir les fripons et les intri- 
gants; mais bientôt les fureurs se calmèrent, et la Convention, 
lorsqu'elle régla l'administration des biens qui dépendaient de 
l'ancienne liste civile (décret du 2j novembre 1792), ne sup- 
prima pas la manufacture des tapis. Moins de deux ans après, 
le zi floréal an II (11 mai 1794), elle décréta, sur le rapport 
du comité d'instruction publique, que les tableaux qui, d'après 
le jugement du jury des arts, auraient obtenu des récompenses 
nationales, seraient exécutés en tapisserie à la manufacture des 
Gobelins . et qu'il serait fait, pour ê;re exécutées dans cette 
manufacture, des copies des tableaux de David représentant la 
mort de Lepelletier de Saint-Fargeau et celle de Marat. 

La manufacture des Gobelins a subsisté à travers les trans- 
formations et les tourmentes politiques; mais elle n'a pas tou- 
jours été prospère : parfois, on Ta un peu délaissée; elle dépé- 
rit sous le Directoire; en 1850, lorsque l'Assemblée législative 
s'occupa de sa réorganisation, son exiscence même fut mise en 
question. Mais les merveilles qu'elle a produites ont triomphé 
de tous les obstacles, et elle restera une des gloires de l'indus- 
trie française. Les tapis:*erie;.' des Gobelins sont parvenues à un 
degré de perfection qui le dispute à la peinture, et, pour que 
les artistes qui les produisent restent dégagés de toutes préoc- 
cupations commerciales, il importe qu'ils puissent poursuivre 
leur tâche à l'abri d'une libérale protection. 

JE VEUX HONORER DANS MA VIEILLESSE UNE CHARGE CiUI 

m'a fait honneur quand j'étais jeune. — Le comte de Ri- 



la destination est celle qu'on appelait /.7 Savonnerie. Elle avait été établie sous 
Henri IV, au commencement du xvn e siècle, pour la fabrication Je tapis dans 
le genre oriental. Elle devait son nom au vaste local dans lequel elle avait 
été établie sur l'emplacement actuel de la Manutention militaire, quai de 
Billy, local qui avait servi d'abord de fabrique de savon. Ses belles produc- 
tions, destinées également aux résidences royales, rivalisèrent longtemps avec 
celles des Gobelins. En i7^!L la Savonnerie fut réunie à la manufacture des 
GobeliiK. 



76 PETITES IGNORANCES 

chemont, deuxième fils de Jean V, duc de Bretagne, fut d'abord 
dans le parti des Anglais ; mais il ne tarda pas à se détacher du 
duc de Bedford, pour lequel il n'avait aucune sympathie. Dès 
lors, il servit la France et la servit bien. A la bataille d'Azin- 
court, il fut trouvé sous les morts, blessé, défiguré, couvert 
de sang, et reconnu seulement à son vêtement de guerre. On 
le fit prisonnier, comme les ducs d'Orléans et de Bourbon, et 
lorsqu'il revint d'Angleterre, il fut fait connétable (1424K II 
s'associa aux exploits de Jeanne d'Arc et de Dunois, se rendit 
au congrès d'Arras comme ambassadeur de Charles VII, et 
gagna sur les Anglais la bataille de Formigny qui leur enleva 
la Normandie (1450). 

Les services rendus par Richemont lui marquent une place 
dans l'histoire à côté de son compatriote Du Guesclin. Un 
autre de ses titres à la reconnaissance de la France est de 
s*être activement occupé de la réorganisation, de la discipline 
d'une armée qui depuis trop longtemps était un fléau : c'est à 
lui qu'on doit l'ordonnance de 1439. 

Ses trois neveux s'étant éteints, dans l'espace de sept ans, 
sans laisser d'enfants mâles, il devint duc de Bretagne (1457) 
sous le nom d'Arthur III. A cette époque, il y avait longtemps 
déjà que Richemont vivait éloigné de la cour; Charles VÏI 
avait profité de ses services, mais au fond il ne l'aimait pas : 
les courtisans et les favoris que Richemont avait fait ou voulu 
faire punir avaient mis tout en œuvre pour le perdre dans 
l'esprit du roi. Cependant, Richemont, après êcre monté sur le 
siège ducal, ne renvoya pas son épée de connétable : Je veux 
honorer dans ma vieillesse, disait-il, une charge qui m'a fait 
honneur quand j'étais jeune. Lorsqu'il vint rendre hommage 
au roi pour le duché de Bretagne, son écuyer portait devant 
lui deux épées, l'une à raison de son duché, l'autre au titre de 
son office de connétable. 

Le roi est mort, vive le roi! — Cri que les hérauts 
d armes faisaient entendre au peuple, sous le régime monar- 
chique, pour annoncer du même coup la mort du roi et l'avè- 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 77 

nement de son successeur. Cela signifiaic qu'en France le roi 
ne mourait pas, que son parenc mâle le plus proche était à 
l'instant et par le seul droit de sa naissance en possession de 
l'autorité royale 1 . 

11 n'y eut pas, dans notre histoire, d'antagonisme plus 
grand entre un père et son fils, encre un roi et son succes- 
seur, que celui de Charles VII et de Louis XI. Aussi semble- 
t-il naturel que le principe qu'en France le roi ne meurt ja- 
mais ait été proclamé, pour la première fois, dans une cérémo- 
nie solennelle, à la mort de Charles VII. Le corps de ce roi fut 
porté à Saint-Denis, et un héraut d'armes abaissa sa masse en 
disant : « Priez pour Târne du très excellent, crès puissant et 
très victorieux le roi Charles, septième de ce nom. » Puis il 
releva son arme, et après l'espace de temps nécessaire pour 
dire un Pater, il cria : « Vive le roi Louis ! j 

Jamais peuc-ètre on ne sentit plus vivement le besoin de 
laisser là le mort pour s'inquiéter du vivant. Louis XI triom- 
phait, mais les grands savaient qu'ils allaient avoir un maître, 
et « le cri de : Vive le roi! crié sur le cercueil, dit Micheletr, 
ne trouva pas beaucoup d'écho chez eux. Dunois, qui avait vu 
et fait tant de guerres et de guerres civiles, ne dit qu'un mot à 
voix basse : « Que chacun songe à se pourvoir. » 

Lorsque la nouvelle se répandit au Louvre de l'assassinat 
de Henri IV, Sillery, Jeannin et Villeroi, les trois ministres 
ligués contre Sully, accoururent auprès de la reine. Celle-ci, 
en les voyant, s'écria : « Le roi est mort ! — Vous vous trom- 
pez, madame, répondit Sillery; en France, le roi ne meurt 
pas. « 

Pendant la Révolution, le prince de Condé, qui comman- 
dait les émigrés au delà du Rhin, fit retentir le mot de la 
vieille monarchie française aussitôt qu'il eut appris la mort 



i. «Sitôt qu'un rov de France est mort, si m Gis aisne* ou son plus prochain 
est roy, et n'est point le royaume sans roy, et, pour cette cause, le nouveau 
roy ne porte le deuil, mais se revest de pourpre ou de rouge, signifiant qu'il 
ya un roy de France. » (Jacojues Duclercq,, Mémoires ) 

■2. Histoire de France. 



7 H PETITES IGNORANCES 

tragique de Louis XVI; et le dauphin, âgé de huit ans et pri- 
sonnier au Temple, fut proclamé roi par cette armée d'émigrés 
sous le nom de Louis XVII. 

Ce cri fut entendu pour la dernière fois en 1824, lorsque 
Charles X succéda à son frère Louis XVIII. M. de Vaula- 
belle 1 a donné une intéressante relation de la cérémonie fu- 
nèbre dans laquelle étaient répétés solennellement les mots tra- 
ditionnels : 

« Sept jours après le décès, le 23 septembre, le cercueil 
royal fut transporté du château des Tuileries à l'église Saint- 
Denis, au bruit d'une salve de cent un coups de canon, ec 
demeura exposé dans cette basilique, au milieu d'une chapelle 
ardente, jusqu'au 24 octobre, jour fixé pour les funérailles. 
C'était la première fois, depuis la mort de Louis XV (10 mai 
1774), qu'une cérémonie de cette nature était offerte à la cu- 
riosité publique... La messe dite et l'oraison funèbre pronon- 
cée, on procéda aux derniers actes de la sépulture selon le 
vieux cérémonial de la monarchie. Douze gardes du corps en- 
levèrent le cercueil et le descendirent dans le caveau. Le roi 
d'armes, se dépoudlanc alors de sa cotte d'armes et de sa 
toque, les jeta sur le cercueil ainsi que son caducée; puis, recu- 
lant de trois pas, il s'écria : « Hérauts d'armes de France, 
venez remplir vos charges ! » Ces officiers s'approchèrent de 
l'ouverture du caveau et y jetèrent à leur tour leurs caducées, 
leurs cottes d'armes et leurs toques. Puis le drapeau et 
les cinq étendards de la compagnie des Cent Suisses et des 
quatre compagnies de gardes du corps furent descendus dans 
le caveau, ainsi que les honneurs du défunt (la couronne, le 
sceptre et la main de justice), et le pennon, les éperons, l'écu, 
la cotte d'armes, le heaume ec les gantelets, que le cérémo- 
nial, par une tradition des obsèques royales d'un autre âge, 
supposait avoir été portés ou revécus par ce souverain, le moins 
guerrier des rois. Par une autre raillerie de ces prescriptions 
empruntées aux coutumes antiques, le grand chambellan, obéis- 

1. Histoire des deux Restaurations. 



HISTORIQUES F. T LITTERAIRES. 79 

sanc à l'appel du roi d'armes, approcha du caveau la bannière 
de France; le dignitaire auquel sa fonction la confiait, vieil- 
lard chétif, boiteux, couvert de satin, de broderies d'or, de 
dentelles et de décorations en brillants, était un homme dont 
le nom se trouvait mêlé aux hontes les plus récentes de notre 
histoire, et qui, deux fois, avait pactisé avec l'ennemi; la 
main qui tenait cette noble bannière et qui l'inclina vers 
le cercueil du vieux roi était la main flétrie de M. de Tal- 
leyrand. 

« Ce dernier hommage accompli, le duc d'Uzès, faisant les 
fonctions de grand maître de la maison royale, baissa son bâton de 
commandement, en plaçant le bout dans l'ouverture du caveau, 
et cria : Le roi est mort! — Le roi est mort! répéta par trois 
fois le roi d'armes, qui, après le troisième cri, ajouta : Prions 
tous Dieu pour le repos de son âme! Le plus profond silence 
s'établit; le clergé, tous les assistants s'inclinèrent et firent 
une courte prière mentale. Le duc d'Uzès, relevant bientôt son 
bâton, pousse alors le cri de : Vive le roi ! Le roi d'armes ré- 
pète encore ce cri trois fois et ajoute : Vive le roi Charles, 
dixième du nom. par la grâce de Dieu, roi de France et de Na- 
varre, très chrétien ; très auguste } très puissant . notre très honoré 
seigneur et bon maître, à qui Dieu donne très longue et très heu- 
reuse vie! Criej tous : Vive le roi ! Ce cri sort aussitôt de mille 
bouches; les trompettes sonnent, les tambours battent, tous 
les instruments des nombreuses musiques militaires réunies dans 
l'église éclatent, pendant qu'au dehors du pieux édifice des 
salves d'artillerie et de mousqueterie annoncent à la population 
que toute douleur doit cesser pour faire place à l'allégresse, et 
que, si Louis XVIII vient de disparaître, son frère Charles X 
est roi. » 

Bien qu'il fût dans un état épouvantable, que les os des 
jambes, dans leur partie inférieure, fussent complètement ra- 
mollis, et que la gangrène dévorât ses pieds, Louis XVIII vou- 
lut remplir jusqu'à la dernière heure les fonctions officielles de 
la royauté. Il avait répondu à ceux qui le suppliaient de 
s'épargner : Un roi de France peut mourir; il n'est jamais 



8o PETITES IGNORANCES 

malade 1 . C'écait une manière grave de dire une dernière fois : 
U exactitude est la politesse des rois. 

Les neiges d'antan. — Autan, formé des mots ante an- 
num. signifie littéralement avant l'année, et, par extension, 
l'année passée : 

Avec trois brins de sauge, une figue d'antan 2 , 

c'est-à-dire une ligue de l'année dernière. 

Mais depuis la Ballade des darnes du temps jadis ; de Fran- 
çois Villon 3 , antan ne s'employait plus guère qu'avec les 

i. Louis XVIII, qui aimait les Latins, faisait ainsi une variante du mot 
de Vespasien : « Un empereur doit mourir debout. » (Decet imperatorem 
stantem mori), mot auquel Mathurin Régnier fait allusion dans la satire vi : 

11 n'est rien de si beau que tomber bataillant. 

2. Mathurin Régnier, Satire xi. 

3. Malgré ia ruiesse de son langage et certaine grossièreté de pensées, 
François Villon (1 4.3 1-1484) inaugura en France la poésie moderne ; c'est 
notre premier posté original; sa sincérité de poète lui a fait pardonner son 
existence de vaurien. Il a dit pour son excuse, dans le huitain xix du Grand 
Testament : 

Et sçiches qu'en grand pauvreté 
(Ce mot dit-on communément) 
Xe gist pas trop grand loyaulté. 

et dans le huitain xxi : 

Nécessité faict gens mesprendre, 
Et faim saillir le loup des boys. 

11 a fait plus que s'excussr, il s'est repenti; on en juge par ses aveux, 
qui sont fréquents dans ses poésies : il lui a manqué la force de se corriger : 

Bien sçay se j'eusse estudié 
Ou temps de ma jeunesse folle, 
Et à bonnes meurs dédié, 
J'eusse maison et couche molle : 
Mais quoy? je fuyoye l'escolle, 
Comme faict le mauvays enfant. . . 
En escrivant ceste parolle, 
A peu que le cueur ne me fend. 

(Huitain xxvi.) 

« C'est un homme et un poète, a dit M. Géruzez, homme de mauvaise 
compagnie, poète de bas étage, mais énergique et sincère; il a une profonde 
sensibilité, une vive imagination, de l'âme et de l'esprit. » 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. Hi 

neiges : parler des choses d'autrefois, c'était discourir des 
neiges d'autan; et maintenant les deux mots, en réalité, n'en for- 
ment plus qu'un; on ne se soucie pas plus des choses passées, 
disparues, fondues enfin, que des neiges d'antan. 

Voici cette ballade dont le mélancolique refrain est devenu 
proverbe : 



Dictes-moy où, n'en quel pays, 

Est Flora 1 , la belle Romaine, 

Archipiada 2 , ne Thaïs 3 , 

Qui fut sa cousine germaine; 

Echo 4 parlant quand bruyt on mainc 

Dessus rivière ou sus estan, 

Qui beauté eut trop plus qu'humaine? 

Mais où sont les neiges d'antan ! 

Où est la tressage Heloïs, 
Pour qui fut chastré et puis moyne 
Pierre Esbaillart 3 à Saint-Denys? 
Pour son amour eut cest essoyne 6 . 
Scmblablement, où est la royne" 
Qui commanda que Buridan 
Fusl jette en ung sac en Seine? 
Mais où sont les neiges d'antan ! 

La royne Blanche 8 comme ung lys. 
Qui chantoit à voix de sereine 9 



1. Courtisane romaine célèbre à qui l'on attribue l'institution des fêtes 
florales. 

2. Nom défiguré de quelque courtisane grecque, peut-être Archéanassa, 
de Colophon, qui fut aimée, dit-on, du philosophe Aristote. 

3. Fameuse courtisane d'Athènes qui suivit Alexandre en Asie, et qui, 
après la mort du conquérant, épousa Ptolémée, roi d'Egypte. 

4. La nymphe Echo, amante de Narcisse. 

5. Var. : Esbaillat, Esbaillayt et Esbaillart. Aucune ancienne édition ne 
porte le nom d'Abailardou d'Abeilard sous lequel l'amant d'Héloïse est resté 
connu. 

6. Peine, épreuve, du bas-latin exonia. 

7. Marguerite de Bourgogne, femme de Louis X, dit le Hutin, qui fut 
étranglée dans sa prison, en 13 1+, par ordre du roi. 

8. Blanche de Castille, mère de saint Louis, qui chantait, di:-on, en s'ac- 
compagnant du théorbe, les chansons dont le comte Thibaut de Champagne 
composait pour elle les paroles et la musique. 

9. Voix de sirène. 



PETITES IGNORANCES. 

Berthe au grand pied 1 , Bietris 2 , Allys 3 ; 
Harembourges, qui tint le Mayne 4 , 
Et Jehanne, la bonne Lorraine 5 , 
Qu'Anglois bruslèrent à Rouen; 
Où sont-ilz, Vierge souveraine?... 
Mais où sont les neiges d'antan! 



Prince, n'enquerez 6 , de sepmaine 
Où elles sont, ne de cest an, 
Que ce refrain ne vous remaine 7 : 
Mais où sont les neiges d'antan 8 ! 

La Ballade des seigneurs du temps Jadis } qui venait après, 
étaic conçue « suyvant le propos précèdent », et le refrain 
était : 

Mais où est le preux Charlemaigne ! 

La ligue du bien public. — Alliance que formèrent 
contre Louis XI, en 1465, François II, duc de Bretagne; 
Pierre, duc de Bourbon; Charles de Berry, frère du roi; Jean 
de Calabre, fils de René d'Anjou; le duc de Nemours; les 
comtes de Dunois, d'Armagnac et de Dammartin ; ayant à leur 

1. Berthe, fille de Caribert, comte de Laon, femme de Pépin le Bref et 
mère de Charlemagne, héroïne du roman de Berte aux grands pies. 

a. D'après l'abbé Prompsault (édition de 1832), c'est Béatrix de Provence, 
mariée en 1245 à Charles de France, fils de Louis VIII. 

j. Selon le même éditeur, c'est Alix de Champagne, mariée en nooau 
roi Louis le Jeune. 

4. Selon le même, c'est Éremburge, fille d'Élie de la Flèche, comte du 
Maine, mort en 11 10. 

5. Villon ne fut pas le seul des poètes du xv e siècle qui envoyèrent un salut à 
la bonne Lorraine. Christine de Pisan, âgée de soixante-dix ans, était retirée 
depuis vingt ans dans un monastère lorsqu'elle entendit parler de Jeanne d'Arc ; 
elle sortit de son silence pour faire, en l'honneur de la Vierge du triomphe, 
des vers qui furent sa dernière oeuvre et couronnèrent dignement sa vie. — 
Un autre poète, Martin Lefranc, composa, en 1441, un poème intitulé le 
Champion des Dames, qui contient quelques stances adressées à la libératrice. 

6. Ne cherchez pas à savoir. 

7. Ne vous reste ; du latin remanere. 

8. Cela signifie: ni de cette semaine, ni de cette année, ne vous demandez 
où elles sont, pour que ce refrain ne vous reste pas dans la mémoire. 



HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 8j 

tête le comte de Charolais, Charles le Téméraire, depuis duc 
de Bourgogne. 

Ces princes et seigneurs s'étaient ligués, non dans l'intérêt 
du peuple dont ils n'avaient aucun souci, mais dans leur intérêt 
personnel, et pour se révolter contre le roi, qui, en montant 
sur le trône, les avait dépouillés d'une partie de leurs privi- 
lèges. Le bien public était un prétexte, une étiquette menteuse. 
La ligue • s'entreprenoit, dit Comines, sous couleur de dire 
que c'étoit pour le bien public du royaume ». Cette enseigne., 
Sismondi l'a remarqué avec justesse, était un hommage rendu 
au progrès de la raison publique : on n'osait plus lever l'éten- 
dard de la révolte au nom d'intérêts privés. 

Louis XI, qui n'était pas sans inquiétude, convoqua à 
Tours, le 18 décembre 1464, les « sires du sang • et les grands 
barons, pour les assurer de l'intention où il était de gouverner 
avec les princes, qu'il regardait comme les appuis naturels de la 
couronne. Ceux-ci, à leur tour, protestèrent de leur dévoue- 
ment au roi; mais ni l'un ni les autres n'étaient sincères. 

D'après le plan des alliés, le roi, attaqué de tous les côtés 
à la fois, devait se trouver cerné autour de Paris par plus de 
60,000 ennemis. Le duc de Bourbon publia dans un manifeste 
(mars 1465) les intentions des princes pour la réforme de 
l'Etat, pour le bien du peuple, et commença les hostilités. 
Le roi, qui savait à quoi s'en tenir, répondit : « Si j'avois voulu 
augmenter leurs pensions et leur permettre de fouler leurs vas- 
saux comme par le passé, ils n'auroient jamais pensé au bien 
public. 1 II organisa la défense sur les divers points du pays, 
marcha lui-même dans le Berry contre le duc de Bourbon, et 
à force de promesses, de grâces et de pardons, il obtint la 
soumission du Berry et du Bourbonnais. 

Cependant les Bourguignons s'étaient avancés sur Paris; 
Louis XI vint à leur rencontre, et les deux armées se choquè- 
rent à Montlhéry (juillet 1465). Le roi ayant demandé à l'un 
de ses capitaines, le sire de Brézé, qu'il soupçonnait de ne lui 
être pas fidèle, s'il n'avait point baillé son scel (sa signature) 
aux princes, Brézé lui répondit : Oui } sire } le scel leur demeu- 



8 + PETITES IGNORANCES 

rera. mais le corps sera vostre. Il s'était promis de mettre le 
roi et Charolais si près l'un de l'autre « qu'on ne les pourroit 
plus démêler », et il s'élança dans ce but, avec tant d'impé- 
tuosité sur l'avant -garde bourguignonne, qu'il fut tué au pre- 
mier choc. L'ardeur manqua dans cette lutte civile. Le bruit 
se répandit que le roi était mort, une panique s'ensuivit, et 
une partie de son armée prit la fuite. De l'autre côté, les 
Bourguignons, battus par les Dauphinois et les Savoyards, 
s'enfuirent aussi à bride avalée^ et le champ de bataille se vida 
sans qu'il fût permis à personne de parler de victoire. « Jamais, 
dit Comines, plus grande fuite ne fut vue des deux parts. » 

La situation étant devenue critique pour Louis XI, il se 
résigna à traiter avant qu'elle fût tout à fait désespérée; il 
suivit le conseil de Francesco Sforza qui lui avait écrit : « Ne 
refusez nulle chose qu'on vous demande, pourvu que vous 
sépariez cette compagnie... » 

Des négociations s'ouvrirent, et après deux mois de luttes 
et de pourparlers, Louis XI, pour en finir, et très résolu d'ail- 
leurs à ne pas tenir ses engagements, conclut le traité de 
Conflans, près de Charenton (i er octobre 1645), P ar lequel il 
accordait à tous les princes et seigneurs qui s'étaient ligués 
contre lui des gouvernements, des provinces, des villes, des 
titres, des pensions. On se partagea les dépouilles de la France; 
ce fut pour la royauté un abaissement profond. « Chacun 
emporta sa pièce », suivant l'expression de Jean de Troyes ; 
mais au sujet du bien public, il ne fut rien stipulé 1 . Aussi, le 
peuple appela-t-il la ligue du mal public cette détestable coali- 
tion féodale. 



1. Le mot fut écrit cependant dans le traité définitif signé, le 29 octobre, 
à Saint-Maur-des-Fossés; mais ce ne fat ni pour faire revivre des avantages 
particuliers, ni pour revendiquer les états généraux ou la Pragmatique 
sanction : ce fin pour commettre trente-six notables hommes, douze prélats, 
douze chevaliers et écuyers, et douze personnes de conseil et de justice, à 
l'effet de s'enquérir des fautes et désordres touchant le bien public, avec plein 
pouvoir au roi d'y remédier. « On voulut bien laisser au roi, dit Henri 
Martin, le choix de ces réformateurs. Chacun étant repu en particulier, les 
grands s'embarrassaient peu de la réforme générale. » 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 85 

Dieu ait votre ame ; vous nous avez fait maint 
maux et douleurs. — Après avoir envahi la Suisse et s'être 
fait battre coup sur coup dans les batailles de Granson et de 
Morat (1476), le dernier duc de Bourgogne justifia une fois de 
plus le surnom de Téméraire en venant assiéger Nancy avec 
une armée à peu près épuisée. C'est là qu'il eut le pressenti- 
ment de sa perte : il entendit mugir encore la voix trop connue 
du taureau d'Uri, la trompe d'Unterwalden, et lorsqu'on lui 
posa son armet sur la tête, le lion d'or qui en formait le cimier 
tomba; Charles le Téméraire dit alors tristement : Hoc est 
signum Dei. Ce présage de Dieu ne mentit pas : la petite armée 
bourguignonne fut écrasée, les seigneurs qui entouraient le 
duc furent tués ou pris, lui-même disparut, et René, duc de 
Lorraine, entra triomphalement dans sa capitale. 

Charles le Téméraire n'était pas prisonnier, son corps ne 
gisait pas sur le champ de bataille, et rien ne laissait croire 
qu'il eût pris la fuite. On se demanda ce qu'il était devenu. 
Or le comte de Campo Basso avait trahi son maître, ainsi 
qu'il l'avait promis à Louis XI et au duc René. Il amena à ce 
dernier un jeune page nommé J.-B. Colonna, qui disait avoir 
vu tomber le duc Charles et se faisait fort de le retrouver. On 
le suivit 17 janvier 1477) jusqu'aux bords de l'étang de Saint- 
Jean, à peu de distance de Nancy, où se trouvaient enfoncés 
dans la vase douze à quinze cadavres entièrement nus. Une 
pauvre blanchisseuse de la maison du duc, qui s'était mise 
aussi à la recherche, vit briller une bague au doigt d'un de 
ces cadavres; elle s'avança, retourna le corps et s'écria : 
1 C'est mon prince! » Mathieu Lupi, son médecin portugais, 
Denis, son chapelain, Olivier de La Marche, son chambellan, et 
plusieurs valets de chambre le reconnurent, i ... et fut cogneu 
manifestement que c'estoit le duc de Bourgogne à six choses. 
La première et la principale fut aux dents de dessus, lesquelles 
il avoit autrefois perdues par une cheute. La seconde fut d'une 
cicatrice à cause de la playe qu'il eut à la journée de Mont- 
lehéry en la gorge, en la partie dextre. La tierce à ses grans 
ongles qu'il portoit plus que nul autre homme de sa court, ne 



86 PETITES IGNORANCES 

aultre personne. La quarte fut d'une playe qu'il avoit en une 
espaule, à cause d'une escarboucle que autrefois y avoit eue. 
La cinquiesme fut à une fistule qu'il avoit au bas du ventre en 
la pennillière du costé dextre. Et la sixiesme fut d'un ongle 
qu'il avoit retrait en l'orteil l . » 

Ce cadavre, qui avait la tête fendue de l'oreille à la bou- 
che, le tronc et les cuisses traversés de coups de pique et que 
les loups avaient commencé à dévorer, fut porté à Nancy, 
« ... et illec lavé et mondé et nétoyé, il fut mis en une cham- 
bre bien close où il n'y avoit point de clarté, laquelle fut 
tendue de veloux noir, et estendu le corps dessus une table, 
habillé d'un vestement de toile depuis le col jusques aux pieds, 
et dessous sa teste fut mis un oreiller de veloux noir, et dessus 
le corps ung poille de veloux noir, et aux quatre coincts avoit 
quatre grans cierges, et aux pieds, la croix et l'eauë bénoiste. 
Et ainsi habillé qu'il estoit le vint veoir mondit seigneur de 
Lorraine vestu de deuil et avoit une grande barbe d'or venant 
jusques à la seinture, en signification des anciens preux, et de 
la victoir qu'il avoit sur luy eue 2 . Et à l'entrée dit ces mots en 
luy prenant l'une des mains de dessus le [dit poille : Vos 
âmes ait Dieu, vous nous ave\ fait mains maulx et douleurs. 
Et à tant vint prendre l'eauë bénoiste et en getta dessus le 
corps, et depuis y entrèrent tous ceulx qui le vouldrent voir, 
et puis le fist ledit duc de Lorraine enterrer en sépulture bien 
et honorablement, et luy fist faire moult beau service 3 . » 

Voici , entre plusieurs, une des épitaphes que mérita 
Charles le Téméraire : 

« Toi qui avois la paix en haine, toi qui ne pouvois sup- 
porter le repos, ô Charles! ami de la discorde, te voici donc 
dans la tombe! — Que tu sois maintenant monté aux cieux ou 
descendu aux enfers, tu ne t'en souciais guère, et je ne m'en 
soucie pas davantage. » 

i. Chronique de Jean de Troyes. 

2. Usage emprun:é aux généraux romains, lorsqu'ils avaient gagné quelque 
grande victoire. 

j. Chronique de Jean de Troyes. 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 87 

Le rozier des guerres. — Lorsqu'une attaque d'apo- 
plexie (1481) vint avertir Louis XI que la mort, qui avait tant 
de fois frappé ses adversaires, pourrait bientôt le frapper à son 
tour, il éprouva le genre de remords qui s'empare de certaines 
âmes au moment où elles sentent que tout pour elles va être 
fini. Louis XI pensa moins à lui et un peu plus à son fils, à 
celui qui allait devenir le maître de la France, et qu'il avait 
tenu jalousement éloigné de tout, dans la solitude du château 
d'Amboise, ne voulant pas laisser la lumière pénétrer dans son 
esprit et prétendant qu'il serait toujours assez docte s'il savait 
ces cinq mots latins : Qui nescit dissimulare. nescit regnare 
(Qui ne sait dissimuler, ne sait pas régner) '. Il aurait pu, pour 
le préserver de faste et d'ostentation, ajouter sa maxime favo- 
rite : « Quand orgueil chemine devant, honte et dommage 
suivent de bien près. » 

Louis XI, ayant méconnu de bonne heure l'autorité pater- 
nelle, pouvait craindre que son fils ne la méconnût à son tour. 
Il ne le voulait capable et fort que pour le moment où lui, le 
roi, ne serait plus là. Ses conseils de sagesse au dauphin, • les 
belles et notables paroles » qu'il lui adressa, au château d'Am- 
boise (septembre 1482 , en présence des seigneurs, 1 pour 
l'édification de sa vie et bonnes mœurs, gouvernement et entre- 
tenement et conduite de la couronne de France », étaient 
destinés à lui dire ce que tant d'autres, qui même ne sont pas 
des souverains, devraient dire à leurs fils : suivez mes conseils 
plutôt que mon exemple. 

Louis XI voulut que son fils fût initié, non pas aux lettres 
et aux sciences, qu'il regardait comme des objets de luxe, mais 
à ce qu'il jugeait indispensable pour gouverner un peuple, 
c'est-à-dire l'histoire. A ses yeux, la connaissance de l'histoire 
était, pour un roi, l'art de ne pas tomber dans les mêmes fautes 
que ses prédécesseurs. A cet effet, il fit composer sous ses 

1. Cette devise avait été adoptée avant Louis XI par l'empereur d'Alle- 
magne Sigismond, qui heureusement n'avait pas que ce seul principe sur les 
vertus des rois: « Le plus digne de gouverner, disait-il, est celui que la bonne 
fortune ne saurait enller, et que la mauvaise ne peut abattre. » 



88 PETITES IGNORANCES 

yeux, par Etienne Porchier, un livre de maximes morales, 
politiques et militaires, intitulé le Rosier des Guerres ou Ro- 
sier historial. Le second titre explique le premier : l'histoire, au 
moyen âge, alors qu'elle n'était pas la ruse, ce que Louis n'en- 
tendait pas cette fois enseigner à son fils, était presque toujours 
la guerre. Le roi, voulant sans doute présenter à son fils, comme 
enseignement frappant, une des époques les plus désastreuses et 
en même temps les plus instructives de l'histoire de France, fit 
ajouter à son livre un résumé des Chroniques du Religieux de 
Saint-Denis 1380- 1422), où Ton voit Charles le Sage avoir 
pour successeur Charles l'Insensé. On y voit aussi, au com- 
mencement du règne de Charles VI, un chancelier de France 
(Miles de Dormans) dire au peuple, pour apaiser une sédition: 
« Les rois auraient beau le nier cent fois, c'est par la volonté 
des peuples qu'ils régnent, c'est la force des peuples qui les 
rend redoutables; et de même que les sueurs des sujets donnent 
de l'éclat à la royauté, de même la vigilance des rois doit 
pourvoir au salut des sujets. • 

Le Rojier des Guerres a été imprimé en 1522. Duclos, dans 
son Histoire de Louis XI 1 , en a donné les principales maximes, 
celle-ci, entre autres, qui en vaut plusieurs : « Quand les rois 
n'ont pas égard. à la loi, ils ôtent au peuple ce qu'ils doivent 
lui laisser, et ne lui donnent pas ce qu'il doit avoir; ce faisant, 
ils rendent le peuple serf et perdent le nom de roi, car nul ne 
doit être appelé roi hors celui qui règne sur les francs. Les 
francs aiment naturellement leur seigneur : les serfs naturel- 
lement le haïssent. » 

Guerre folle. — C'est surtout en triomphant avec fer- 
meté de l'opposition des grands que la fille de Louis XI, Anne 
de Beaujeu 2 , justifia le choix que son père avait fait d'elle pour 

1. On sait le mot du chancelier d'Aguesseau, à propos de ce livre qui ne 
semblait pas avoir été mûrement élaboré : « Ah! mon ami, qu'on voit bien 
que tu ne sais tout cela que d'hier au soir. » 

2. « Maîtresse femme, selon Brantôme, pourtant un peu brouillonne.» Elle 
disait elle-même : Je suis la moins folle femme du monde, car de femme 
sage, il n'y en a pas. C'est de son père qu'elle tenait ce propos. 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 89 

gouverner la France pendant la jeunesse de Charles VIII. Les 
princes du sang, ayant à leur tête le duc d'Orléans (depuis 
Louis XII), s'étaient mis en campagne pour reprendre le pou- 
voir que Louis XI leur avait enlevé, et qui, le roi mort, leur 
échappait encore. La régente déploya tant de vigueur qu'elle 
étouffa presque à sa naissance cette guerre entreprise en quel- 
que sorte contre la France, et qui mérita d'être surnommée 
guerre folle. 

Le fait principal de cette révolte des grands est la bataille 
de Saint-Aubin-du-Cormier (27 juillet 1488), où le duc d'Or- 
léans et le prince d'Orange furent battus et pris par La Tré- 
moille. Suivant un récit contenu dans une Histoire latine de 
Louis XII. écrite par un contemporain, Louis de la Trémoille, 
après avoir soupe avec les deux princes et leurs partisans, au- 
rait fait amener deux franciscains et tenu ce discours : 
• Princes, je n'ai pas puissance sur vous; et, si je l'avais, je 
ne l'exercerais pas ; je renvoie votre jugement au roi. Quant à 
vous, chevaliers, qui avez violé les serments du saint ordre de 
chevalerie et commis le crime de lèse majesté, vous allez mou- 
rir. 1 II ne leur laissa, ajoute-t-on, que le temps de se con- 
fesser, et fit exécuter sur-le-champ l'arrêt de mort qui avait 
été rendu contre eux 1 . Si La Trémoille avait commis cet acte 
de cruauté sommaire, qu'aucun autre historien de l'époque n'a 
relaté, il n'eût pas été digne d'être appelé par Jean Bouchet le 
chevalier sans reproche -. 

Tel est notre plaisir. — Le régime de la monarchie a 
toujours été un peu plus ou un peu moins le régime du bon 
plaisir. Sous les rois barbares, c'était le droit de la force; sous 
les autres, celui du caprice ou de la volonté personnelle. Pour 
un homme appelé par le hasard de la naissance à être le maître 
de tout un peuple, à disposer de ses destinées, la tentation est 



1. Un arrêt du 23 mai 1+88 avait condamné par contumace plusieurs 
seigneurs, adversaires de la cour, à perdre corps et biens. 

2. Le Panégyrique du chevalier sans reproche, par Jean Bouchet. 



ço PETITES IGNORANCES 

grande, il faut le reconnaître, de mettre la royauté hors de 
pages, et de se croire au-dessus des lois. 

Cette puissance absolue des souverains a été consacrée 
dans les proclamations, les édits et les ordonnances, sous le 
règne de François I er , par la formule de chancellerie : car tel 
est notre plaisir i . C'est à propos de l'imposition de la taille que 
François I rr • laissa en instruction et en pratique à ses succes- 
seurs, dit Sully (OEuv.jt. VIII), de ne requérir plus le consen- 
tement des peuples, pour obtenir des secours et des assistances 
d'eux ; ains de les ordonner de pleine puissance et autorité 
royale, sans alléguer autre cause ni raison que celle de : Tel 
est notre bon plaisir. » 

Les premiers exemples de l'emploi de cette formule avaient 
été donnés par Charles VIII dans plusieurs ordonnances de la 
fin de son règne, notamment celle du 6 janvier 1497, rendue à 
Amboise, pour les emboutiquements des sels es greniers de 
Languedoc, et autres points concernant les gabelles; et dans 
celles du 12 mai de la même année, relative à la compagnie des 
cent suisses, « pour la garde de nostre corps, outre nos autres 
gardes » et qui se termine par les mots : « Car tel est nostre 
plaisir, nonobstant quelsconques ordonnances, restrictions, 
mendemens ou defiences à ce contraire. » Cette formule auto- 
ritaire avait eu parfois une variante : Car ainsi nous plaist-il 
estre fait. 

Le roi de France ne venge pas les querelles du duc 
d'orléans. — Le duc Louis d'Orléans, petit-fils du prince 
qui fut assassiné par Jean sans Peur, monta sur le trône 
dans des conditions exceptionnelles : il était devenu, à son 
corps défendant, le beau-frère de Charles VIII, en épousant 

1. Et non : notre bon plaisir ; l'adjectif bon ne figurait pas dans les docu- 
ments officiels. Il n'appartient qu'aux expressions usitées pour signifier la 
volonté arbitraire: le régime du bon plaisir. C'est ainsi que Chateaubriand a 
dit : « Dans la monarchie absolue, le bon plaisir royal était tout » ; et Vacherot : 
« Dans une monarchie pure, le bon plaisir et la faveur disposent généralement 
des emplois. » 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 91 

Jeanne, deuxième fille de Louis XI, princesse vertueuse, et 
depuis vénérée comme une sainte, mais laide et contrefaite ; 
il avait pris les armes contre la couronne de France ; il 
avait été de ceux qui appelaient l'étranger à leur aide contre 
Anne de Beaujeu, qui n'avait de titre au pouvoir ni par le 
vœu des Etats, ni par les lois du pays; il avait été prisonnier 
pendant trois ans dans la tour de Bourges, on a dit même 
qu'il y avait connu les fameuses cages de fer-, enfin la cou- 
ronne de France, en passant dans ses mains, se trouvait 
transmise à une autre branche de la maison royale. 

Malgré ces antécédents, le duc d'Orléans succéda à Char- 
les VIII (1498) sans rencontrer d'obstacles, sinon sans faire 
naître de vives inquiétudes dans l'àme de ceux qui avaient été 
ses adversaires ou ses ennemis. Dès son avènement, il rassura 
les uns et les autres en se montrant aussi doux, aussi sensé que 
généreux. // ne serait décent et à honneur à un roi de France. 
dit-il, de venger les querelles d'un duc d Orléans 1 . D'après la 
chronique de Humbert Velay, c'est à la députation de la ville 
d'Orléans, venant faire sa soumission au roi, que ces paroles 
on été adressées; mais dans la conscience de Louis XII, qui 
voulait en faire la règle de ses premiers actes, elles étaient 
dites pour tous, aussi bien pour la ville dont il avait eu à se 
plaindre que pour le capitaine qui l'avait fait prisonnier à la 
bataille de Saint-Aubin, et que pour tous les courtisans qui, 
dans les dernières années du règne de Charles VIII, avaient 
excité ce roi à éloigner le duc d'Orléans. Louis XII, en effet, 
montra aussitôt son intention de traiter tout le monde avec 
bonté et sans aucun esprit de ressentiment en t confirmant 



1. « Rien de plus spontané et de plus authentique que ce mot de Louis XII : 
Le roi de France ne venge pas les injures du duc d'Orléans. Philippe. 
comte de Bresse et ensuite duc de Savoie, mort en 1+97, avait dit peu de temps 
avant lui: // serait honteux au duc de venger les injures faites au comte. 
Cette pensée généreuse était dans le cœur de ces deux princes, et nous ne 
devons pas sans doute les regarder comme de froids imitateurs de l'empereur 
Adrien, qui, le jour où il parvint au pouvoir, rencontrant un ancien ennemi, 
et remarquant son embarras : Tu es sauvé, lui dit-il (evasisti). » 

(Suard, Notes sur l'esprit d'imitation.) 



92 PETITES IGNORANCES 

Louis de La Trémoille dans tous ses états, offices et bien- 
faits i , et en déclarant qu'il « maintiendroit tout homme en 
son entier et état ». Il fut même généreux au point d'appeler 
auprès de lui M me Anne de France, et son mari le duc Pierre 
de Beaujeu, auxquels il donna des marques non équivoques 
de ses bonnes dispositions. Ce dernier trait prouve mieux 
que tout autre la ferme résolution qu'il avait prise de par- 
donner et d'oublier, car sa bienveillance pouvait ne pas aller 
jusque-là. Le jeune prince frivole et rebelle d'autrefois était 
devenu un roi modéré, humain, protecteur de l'ordre et de 
la justice, soucieux du bonheur de son peuple, et jamais 
parole royale ne fut plus religieusement tenue. 

Pour faire la guerre avec succès, trois choses sont 

ABSOLUMENT NÉCESSAIRES : PREMIÈREMENT, DE l' ARGENT ; 
DEUXIÈMEMENT, DE l' ARGENT; TROISIÈMEMENT, DE l' ARGENT. 

— Cette vieille vérité 1 , formulée ainsi avec une triple insis- 
tance, fut dite à Louis XII par le maréchal Gian Jacopo de 
Trivulzi, dit le Grand Trivulce (1448-1518), lorsqu'il s'agit 
d'envahir le Milanais (1499). Trivulce, que son excessive 
avarice rendait la risée de toute la cour, était placé mieux que 
personne pour proclamer ce grand principe 2 . Louis XI, du 
reste, qui savait fort bien aussi à quoi s'en tenir sur la puis- 
sance de l'argent, l'avait devancé en disant : Quand on combat 
à lances d argent . on a souvent la victoire. 

L'idée a été résumée depuis longtemps par les mots : Uar- 

1. L'oracle de Delphes avait dit à Philippe, roi de Macédoine: « Sers-toi 
d'armes d'argent et rien ne te résistera.'» Fidèle à ce conseil, Philippe avait 
coutume de dire qu'il n'y avait point de forteresse imprenable lorsqu'un mulet 
charge d'or pouvait y monter. 

2. Comme il arrive souvent aux avares très riches et très vaniteux, 
Trivulce, lorsqu'il se mettait en dépenses, ne connaissait plus de bornes. Il 
donna une fête à Louis XII dans laquelle 160 maîtres d'hôtel, assistés de 
1,203 officiers de bouche, réglaient l'ordre du service. On ne pouvait mieux 
justifier le proverbe : // n'est chère que de vilain. 

« Lorsqu'il voulut mourir, raconte Brantôme, il se fit mettre son épée sur 
le lit, et tant qu'il put il la tint en lieu de croix, et aussi que les diables lui 
voyant ainsi en la main eussent peur.» 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 9J 

gent est le nerf de la guerre.. La vérité entière est que l'ar- 
gent est le nerf de toutes choses, ainsi que l'a reconnu le car- 
dinal de Richelieu : Si l'argent est, comme on dit, le nerf de la 
guerre j il est aussi la graisse de la paix. 

L'argent et son pouvoir ont été chantés par maints poètes, 
depuis Jehan de Pontalais 1 jusqu'à Ponsard ; mais ce qu'il 
n'est pas sans intérêt de relire, c'est la façon dont M""' du Haus- 
set, dans ses Mémoires, raconte ce que pensait du précieux 
métal un de nos premiers économistes : 

a Comme je parlais avec mépris de quelqu'un qui aimait 
beaucoup l'argent, le docteur Quesnay, s'étant mis à rire, dit : 
« J'ai fait un drôle de rêve cette nuit. J'étais dans le pays des 
anciens Germains; ma maison était vaste, et j'avais des tas de 
blé, des bestiaux, des chevaux en grand nombre, et de grands 
tonneaux pleins de cervoise - ; mais je souffrais d'un rhuma- 
tisme, et ne savais comment faire pour aller à cinquante lieues 
de là, à une fontaine dont l'eau me guérirait. Il fallait passer 
chez un peuple étranger. Un enchanteur parut et me dit : « Je 
suis touché de ton embarras; tiens, voilà un petit paquet de 
poudre de prelinpinpin ; tous ceux à qui tu en donneras te 
logeront, te nourriront, te feront toutes sortes de politesses. » 
Je pris la poudre et je le remerciai bien. — Ah! comme j'ai- 
merais la poudre de prelinpinpin! lui dis-je ; j'en voudrais 
avoir plein mon armoire. — Eh bien, dit le docteur, cette 
poudre, c'est l'argent que vous méprisez... Il tira quelques 
louis de sa poche : Tout ce qui existe est renfermé dans ces 
petites pièces, qui peuvent vous conduire commodément au 
bout du monde. Tous les hommes obéissent à ceux qui ont 
cette poudre, et s'empressent de les servir. C'est mépriser le 
bonheur, la liberté, les jouissances de tout genre que mépriser 
l'argent... Vive la toute-puissante poudre de prelinpinpin ! » 

i. Qui argent a la guerre il entretient, 

Qui argent a gentilhomme devient, 

Qui argent a chacun lui fait honneur, 
C'est Monseigneur. 
2. Nom ancien de la bière. 



9+ PETITES IGNORANCES 

Cette poudre merveilleuse, à laquelle on supposait toutes 
les vertus, était celle qui faisait attribuer un grand pouvoir 
aux sorciers. Le mot prelinpinpin est de pure fantaisie; on dit 
aujourd'hui poudre de perlinpinpin , et cela signifie : remède de 
charlatan, sans aucune efficacité. 

A qui serait curieux de connaître en détail toutes les pro- 
priétés et tous les pouvoirs de l'argent, il faudrait signaler le 
poème du calculateur-poète Barrême (1640- 1703), l'auteur 
du Livre des comptes faits du grand commerce; ce poème se 
termine par ces quatre vers : 

L'argent a tout pouvoir sur la terre et sur Ponde; 
L'argent sauve la vie et délivre des fers ; 
L'argent ouvre les cieux et ferme les enfers ; 
L'argent fait tout le bien et tout le mal au monde. 

Reitres et lansquenets. — Les Retires (en allemand 
Reiter, cavalier, de reiten. aller à cheval, chevaucher) étaient 
les cavaliers allemands, quelque peu bandits *, qu'on appelait 
aussi pistoliers. parce qu'ils combattaient avec la pistole 2 ^ sorte 
d'arquebuse courte et légère. C'est même à eux qu'on attribue 
l'introduction de cette arme en France. Les Retires n'avaient 
pas d'acier sur le corps ; ils portaient seulement des pourpoints 
de buffle pour amortir les balles, et, contre le mauvais temps, 
de lourdes casaques qui reçurent le nom de retires. 

Ces troupes mercenaires furent souvent employées pendant 
les guerres de religion du xvi e siècle. Se recrutant principale- 

1. Dans une lettre datée de Bruxelles, 31 décembre 1^67, le duc d'Albe 
disait à Philippe II qu'il avait proposé aux ducs Eric, Henri et Philippe de 
Brunswick, de tenir sur pied pour le roi jusqu'au 4 janvier trois mille chevaux ; 
mais que la chose avait souffert des difficultés, à cause des levées qui se faisaient 
pour la France, « où les Allemands aiment mieux aller servir sans solde, 
qu'ailleurs avec solde, pour les grands désordres et vols qu'ils y commettent». 
(Correspondance de Philippe II sur les affaires des Pays-Bas, publiée par 
Gachard, t. I, n° 710.) 

2. Henri Estienne a raconté, dans la Precellence du langage françois, 
comment le mot pistole ou son diminutif pistolet désigna successivement un 
petit poignard, une petite arquebuse et un petit écu ; il devina même qu'il se 
dirait, dans le langage populaire, d'un petit homme bizarre : un drôle de 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 9S 

ment dans les Etats protestants de l'Allemagne, les Retires 
étaient des alliés naturels pour les huguenots; on en comptaic 
un grand nombre dans les troupes de Coligny. « Au premier 
appel de leurs frères de France, dit l'Estoile, ils accouroient. « 
On se servit des Reltres depuis Catherine de Médicis jusqu'à 
Louis XIII et même jusqu'au commencement du règne de 
Louis XIV. Lorsqu'on enrégimenta la cavalerie, les Re.'tres 
formèrent les régiments de cavalerie allemande qui furent créés 
de 1635 à 1671. 

Les Lansquenets (en allemand, landsknecht, de land. pays 
plat, et knechtj serviteur), étaient, dans le principe, les goujats, 
les palefreniers des reîtres; ils les suivaient à pied dans les 
guerres et portaient leurs armes. A la fin du xv e siècle, Maxi- 
milien I er , empereur d'Allemagne, créa une troupe mercenaire 
d"infanterie, composée en grande partie d'anciens Lansquenets. 
gens exercés au métier des armes ; et lorsque la réputation de 
ces sortes de troupes se fut répandue, les Lansquenets, orga- 
nisés en compagnies, puis en régiments, devinrent des troupes 
mercenaires employées dans toute l'Europe. Les Lansquenets 
furent les fantassins comme les reîtres étaient les cavaliers. Ces 
troupes commencèrent à faire partie de la milice française sous 
Charles VIII, qui en solda 6,000. Sous Henri II, il y avait 
20,000 Lansquenets dans l'armée française; mais jamais ils 
n'inspirèrent la même confiance que les Suisses : ils se signa- 
laient surtout par le pillage et la férocité. On s'en débarrassa 

pistolet. « A Pistoie, petite ville qui est à une bonne journée de Florence, 
se souloient faire de petits poignards, lesquels, estans par nouveauté apportez 
en France, furent appelez du nom du lieu, premièrement pistoiers, depuis 
pistoliers et à la fin pistolets. Quelque temps après, estans venue l'invention 
des petits harquebuses, on leur transporta le nom de ces petite poignards. 
Et ce pauvre mot ayant esté ainsi promené longtemps, en la fin encore a 
esté mené jusques en Espagne et en Italie pour signifier leurs petits escus ; 
et croy qu'encore n'a- t-iJ pas fait, mais que quelque matin les petits hommes 
s'appelleront pistolets et les petites femmes pistolettes. » Il faut croire, pour 
suivre l'indication de Henri Estienne, que la pistoie étant une petite arme, on 
aura donné son nom, par dérision, à on écu qui n'était qu'un petit écu. « Ayant 
les escus d'Espagne esté réduicts à une plus petite forme que les escus de 
France, ont pris le nom de pistolets. » (Claude Fauchet.) 



o<5 PETITES IGNORANCES 

sous Henri IV. lorsqu'il fuc enfin reconnu que la roture fran- 
çaise écait capable de bien combattre et pouvait former des 
armées. 

Un jeu de cartes où le hasard est tout, où le savoir n'est 
rien, devait avoir été inventé par ces soldats d'aventure, 
enclins à la tromperie et au vol; aussi lui laissèrent-ils leur 
nom : le lansquenet. 

Louis XII, dit le père du peuple. — t Ce fut notre bon 
roi Louis, douzième de ce nom, dit Pasquier, qui pour ses bons 
et doux déportements, fut, après son décès, honoré du bel 
éloge de Père du peuple. » 

Pasquier se trompe sur l'époque : c'est du vivant de 
Louis XII, et lui présent, que ce beau titre lui fut décerné. 

Louis XII était l'idole de la bourgeoisie ; il avait pour elle 
de grands égards et savait qu'il pouvait compter sur son appui. 
Il s'agissait pour lui, en 1506, de résoudre la question poli- 
tique du mariage de sa fille Claude avec le prince qui devait 
être un jour François I er1 . Jugeant sage de se faire imposer 
ses propres résolutions par les états généraux, qui depuis 
longtemps n'avaient pas été appelés à s'occuper des affaires pu- 
bliques, il invita les députations des cours de justice, des corps 
de ville et autres corporations à venir exposer leurs vœux. La 
noblesse et le haut clergé ne figurèrent à ce congrès du tiers 
état que comme ornement du trône; ils ne votèrent pas. 

L'assemblée solennelle eut lieu le 14 mai 1506, dans la 
grande salle du château de Plessiz-lez-Tours. Thomas Bricot, 
chanoine de Notre-Dame et député de Paris, porta la parole, 
au nom des états; il énuméra les bienfaits et les nobles actions 



1. « Pour laquelle chose (le mariage de Madame Claude de France avec 
François, comte d'Angoulême) traicter, voulut audict lieu de Tours tenir 
conseil. Dont envoya à tous ses parlements de France et à toutes ses villes, 
pour faire venir vers luy de chacun lieu gens saiges et hommes consultez. Et 
tant que en peu de temps furent en la dicte ville de Tours, de chascune cour 
de parlement, présidents et conseillers, et, de toutes les principales villes de 
France, hommes saiges, ordonnez et députez par les dictes villes et pays de 
France, comme dict est. » Jean d'Auton, Hist. de Louis XII.) 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 97 

du roi : la réduction des tailles aux trois quarts, la répression 
des désordres des gens de guerre, la réforme de la justice, et 
décerna à Louis XII le titre de Père du peuple 1 . Puis, met- 
tant le genou à terre, ainsi que tous les autres membres de 
l'assemblée, il lui dit: « Sire, nous sommes venus ici, sous 
votre bon plaisir, pour vous faire une requeste tendant au 
bien général de votre royaume, à savoir qu'il vous plaise don- 
ner votre fille unique à M. François ci-présent, qui est Tout 
François, » 

Le roi pleura en s'entendant nommer de » ce doux et saint 
nom de père du peuple », et toute l'assistance partagea son 
attendrissement. 

Je l'ai vaincu, il faut me vaincre moi-même. — 
Louis XII, le Père du peuple, et La Trémoille, le Chevalier 
sans reproche j firent des prodiges de valeur à la bataille d'Agna- 
del (14 mai 1509). Le roi « s'exposa au feu, dit Fleuranges, 
comme le plus petit soudoyer 1, et il répondit aux représenta- 
tions des siens que « quiconque avoit peur se mît derrière lui } 
et que vrai roi de France ne mouroit point de coup de canon ». 
La Trémoille, de son côté, dit à ses gens pour les enhardir à 
bien faire : Enfants , le roi vous voit. 

Le général Alviano, qui commandait l'armée vénitienne, 
fut fait prisonnier et conduit au camp des Français; il avait un 
œil crevé et le visage couvert de sang. Louis XII lui assura 
qu'il serait bien traité et l'encouragea à « bonne patience » ; 
mais Alviano, qui se fût regardé comme le plus victorieux des 
hommes s'il avait gagné une bataille contre un roi de France, 
ne répondit aux avances de Louis XII qu'avec une brusque 
fierté. « Il vaut mieux le laisser, dit le roi, je m'emporterais 



1. Et ici le mot peuple a une grande valeur et annonce une révolution : 
ce n'est point un mot banal appliqué à une foule depuis longtemps gouvernée 
par un maître; c'est un mot nouvellement introduit dans la langue pour 
désigner une jeune nation affranchie, formée des débris des serfs et des cor- 
véables de la féodalité. » (Chateaubriand, Analyse raisonnâe de l'Histoire 
de France.) 



9 8 PETITES IGNORANCES 

et j'en serais fâché. Je lai vaincu, il faut me vaincre moi- 
même. » 

Le plus sûr est pourtant de ne pas s'y fier. 

Dans cette même Italie, où Louis XII fit, après la journée 
d'Agnadel, de rapides conquêtes, il ne se montra pas toujours 
ni aussi généreux ni aussi maître de lui-même. Lorsqu'il ren- 
contra de la résistance ou que son orgueil fut offensé, il oublia 
facilement les belles paroles pour s'abandonner à la colère et à 
la cruauté. 

Journée des éperons. — Le 9 août 15 1 3, Henri VIII 
arrivait devant Térouenne, place d'armes des Français dans la 
marche d'Artois, dont un corps d'armée anglais avait commencé 
le blocus dès le 17 juin. Il était rejoint trois jours après par 
l'empereur Maximilien qui, préférant le profit à la gloire, ser- 
vait sous ses ordres, aux gages décent couronnes d'or par jour. 
La garnison de Térouenne s'était vaillamment défendue jusque- 
là; mais les vivres manquèrent, et le seigneur de Piennes, gou- 
verneur de Picardie, fut chargé par Louis XJI, qu'un accès de 
goutte retenait à Paris, de la ravitailler. Il fut résolu, à cet 
effet, par les généraux, qu'une troupe de quatorze cents lances 
ferait une fausse attaque du côté de Guinegate pour attirer l'atten- 
tion de l'ennemi, et que, pendant ce temps, huit cents cavaliers 
albanais au service de la France fondraient d'un autre côté sur 
les lignes ennemies, les traverseraient au galop, pénétreraient 
jusqu'aux fossés de la place et jetteraient des munitions et des 
vivres, emportés au cou de leurs chevaux. 

Tout alla du côté des Albanais comme on l'avait espéré. Il 
n'en fut pas de même du côté de la gendarmerie française 
qui, après avoir escarmouche pendant quelque temps contre 
les cavaliers de Henri VIII et de Maximilien, fut surprise, en 
se retirant, par deux gros corps d'infanterie anglaise et alle- 
mande qui avaient tourné la hauteur sans être vus et qui ma- 
nœuvraient pour couper la retraite aux Français. Ceux-ci, à 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 99 

l'aspect si imprévu de ces milliers d'hommes, munis de canons, 
furent saisis d'une terreur panique ; ils prirent la fuite et cou- 
rurent 1 à bride avalée », sans tourner la tête, jusqu'à ce qu'ils 
fussent en sûreté dans leur camp. Les chefs s'étaient jetés à 
l'arrière-garde pour arrêter les fuyards; mais la lutte fut im- 
possible et presque tous furent faits prisonniers; le chevalier 
Bayard était du nombre. 

Il y eut très peu d'hommes tués dans cette triste affaire ; 
mais Térouenne, n'espérant plus de secours, se rendit quelques 
jours après (22 août). La déroute de Guinegate (16 août) 
reçut le nom injurieux de Journée des éperons, parce que les 
Français y firent plus usage de leurs éperons pour fuir que de 
leurs armes pour combattre. On chansonna cette malheureuse 
déroute, et les gendarmes furent appelés des lièvres armés. 

Mignonne, je vous donne ma mort pour vos étrennes. 
— En dehors de la politique extérieure où il rivalisa de vio- 
lence et de perfidie avec les héros de Machiavel, Louis XII, 
enclin à la justice, était soucieux du bien de son peuple et 
très préoccupé de ménager les deniers de l'Etat. Il se plaisait 
à dire lui-même : Bon roi, roi avare. J'aime mieux être ridi- 
cule aux courtisans que lourd au peuple^-. Il ajoutait comme 
corollaire : t Le menu du peuple est la proye du gentilhomme 
et du soldat, et ceux-ci sont la proye du diable. » 

1. Les basochiens se faisaient, avec plus de malice que de bon sens, les 
échos des courtisans et des gentilshommes, et raillaient, dans leurs farces allé- 
goriques, l'économie excessive du roi. Ils allèrent jusqu'à mettre en scène 
Louis XII sous la figure de Y Avarice. Le roi leur permit de rire en liberté, 
pourvu qu'ils ne parlassent point de sa femme et respectassent l'honneur des 
dames. Peu lui importait, d'ailleurs, les malices décochées contre lui, puisqu'on 
jetait 1j ridicule sur le pape, dont les prétentions étaient plaidées et con- 
damnées; c'était pour lui un appel à l'opinion, une sorte de lit de justice 
populaire. 

Anne de Bretagne ne fut pas épargnée autant que le roi l'avait voulu : 
les basochiens l'attaquèrent par des allusions hardies au procès du maréchal 
de Gié, et les représentations furent interdites pendant quelque temps. — 
Louis XII ayant fait une grande maladie à Blois en 1S05, Anne de Bretagne 
pouvait redouter, si le roi mourait, la haine de Louise de Savoie, qui devien- 
drait alors reine-mère. Aussi, avait-elle préparé sa retraite en Bretagne, et elle 



ioo PETITES IGNORANCES 

Mais les rois économes sont dans le cas des pères avares, 
ils ont presque toujours des successeurs prodigues. Le comte 
d'Angoulême, qui devait régner sous le nom de François I er , 
épousa Claude, fille aînée de Louis XII ; et lorsque le roi vit 
que son gendre empruntait des sommes considérables, abusant 
du crédit que lui donnait sa position près du trône, il pensa 
que ce gros garçon gâterait tout par son amour pour la gloire, 
pour l'éclat et les plaisirs. La prédiction se réalisa : Fran- 
çois I er , moins jaloux d'être que de paraître, n'eut dans l'âme 
aucun sentiment élevé, ne fonda rien de vraiment grand, et 
mérita jusqu'à un certain point que Napoléon dise de lui 1 : 
« François I Pr , après tout, n'était qu'un héros de tournois, un 
beau de salon, un de ces grands hommes pygmées 2 . i 

Pour resserrer son alliance avec l'Angleterre, Louis XII, 
après la mort d'Anne de Bretagne, épousa en troisièmes noces 
(9 octobre 15 14) la princesse Marie, sœur de Henri VIII. Il avait 
alors cinquante-deux ans et elle en avait seize; elle était belle, 



ne pardonnait pas au maréchal de Gié d'avoir fait arrêter les bateaux chargés 
d'objets précieux qu'elle avait envoyés à Nantes. Des que Louis XII fut guéri, 
elle fit exiler le maréchal, qui, se croyant quitte par cette disgrâce, s'était 
retiré dans une charmante habitation appelée le Verger, où il avait pris pour 
devise: A la bonne heure m'a pris la pluie. Mais Anne la vindicative n'avait 
pas assouvi sa vengeance: elle voulut le faire condamner à mort. Le parlement 
de Toulouse ne répondit pas à ses vœux ; il se borna à prononcer la confis- 
cation des biens du maréchal. La reine se consola en s'écriant: « Je suis bien 
aise qu'il vive pour sentir plus vivement sa peine. » Le mot fut répété et les 
basochiens dirent, dans une de leurs farces, qu'un maréchal ayant voulu ferrer 
un âne, reçut un coup de pied qui l'avait jeté de la cour dans le verger. 

1 . Mémorial de Sainte-Hélène. 

2. Le mérite qu'il faut reconnaître à François I er , c'est d'avoir été, au 
point de vue de la Renaissance des lettres et des arts, l'homme de son temps. 
Aucun n'était plus propre à donner une forte impulsion en France au mou- 
vement qui commençait à se manifester: c'est lui qui devait appeler d'Italie 
des artistes comme Léonard de Vinci, Le Rosso, le Primatice, André del 
Sarto, Benvenuto Cellini ; c'est lui qui devait donner des encouragements aux 
poètes, c'est lui qui devait fonder le Collège de France et l'Imprimerie royale. 
Hors de là, celui qu'on appela le roi chevalier fut trop souvent un roi 
déloyal dont les actions démentaient les paroles, un homme frivole, épris de 
voluptés. La comparaison de Tavannes était vraie: « Alexandre voit les femmes 
quand il n'a point d'affaires; François voit les affaires quand il n'a plus de 
femmes. » 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 101 

vive, élevée sans beaucoup de retenue; lui était malade, épuisé. 
« Il voulut faire du gentil compagnon avec sa femme », dit 
Fleuranges, et bientôt il put éprouver la vérité d'une de ses 
maximes : L'amour esc le roi des Jeunes gens et le tyran des 
vieillards. Brantôme a dit que Louis XII « avoit une jeune 
guilledrine qui bientôt le mèneroit en paradis tout droit ». 
Elle n'y manqua pas : au bout de trois mois de mariage, le 
roi mourait (x er janvier 1515) et disait mélancoliquement à sa 
jeune femme : Mignonne, je vous donne ma mort pour vos 
étrennes. La Mignonne accepta le cadeau sans déplaisir, et 
n'attendit pas la fin de son deuil pour épouser son amant, le duc 
de Suffolk. Le mariage eut lieu secrètement à Paris; mais 
Henri VIII, au retour de Marie en Angleterre, fit célébrer 
cette union à Greenwich, avec les honneurs dus à une sœur du 
roi d'Angleterre, veuve d'un roi de France. 

Il n'y a point de place faible la ou il y a des gens de 
coeur. — Bayard (1475-1524), le Chevalier sans peur et sans 
reproche, ainsi que l'appelle son historien, le Loyal serviteur 1 , 
savait aussi bien qu'un autre que les belles phrases ne préser- 
vent pas des boulets de canon; mais il n'ignorait pas qu'elles 
ont, aux heures de crise, le pouvoir d'entraîner les hommes, et, 
d'ailleurs, les paroles qu'il prononçait, dans sa naïve éloquence, 
étaient toujours l'expression de ses nobles sentiments. 

En 1521, les armées de Charles-Quint envahissaient la 
Champagne : les Impériaux s'étaient emparés de Mouzon, et 
Mézières allait être menacée. La question était grave : si Mé- 
zières était prise, la Champagne était perdue. Cette ville parais- 
sant hors d'état de soutenir un siège, on proposait de la dé- 
truire et de ravager au loin tout le pays pour affamer l'ennemi. 
Bayard, qui avait horreur des dévastations, répondit qu'il n'y 
avait point de place faible là où il y avait des gens de cœur pour 
la défendre. Il assembla soldats et bourgeois, leur fit jurer de se 

1. <c La tresioyeuse plaisante et récréative hystoire composée parle Loyal 
serviteur du bon chevalier sans paour et sans reprouche, le gentil seigneur 
de Bayart. » 1527. 



102 PETITES IGNORANCES 

défendre jusqu'à la mort et leur dit gaiement en terminant sa 
harangue : « Si les vivres nous manquent, nous commencerons 
par manger nos chevaux, puis nous salerons et mangerons... 
nos valets. » 

Malgré son courage et l'ardeur qu'il soufflait à ses compa- 
gnons, Bayard n'aurait pu sauver la place s'il n'avait dû comp- 
ter que sur des gens de cœur au nombre de 2,000 à peine pour 
résister à une armée forte de 35,000 hommes, qui l'attaquait 
avec violence de deux côtés à la fois. Aussi s'avisa-t-il d'un 
moyen de mettre la mésintelligence entre Sickingen et Nassau. 
ses deux assaillants, et son stratagème eut un plein succès. Ce 
fut grâce à la ruse que Bayard triompha. Ses forces et sa bra- 
voure ne pouvant suffire, il y ajouta son esprit. 

Au bout de cinq semaines, les Impériaux, découragés et 
inquiets, levaient le siège (17 septembre 1521). Le Loyal ser- 
viteur rapporte qu'on dit au duc de Nassau, revenu dans les 
Pays-Bas : « Eh quoi! vous aviez quarante mille hommes et 
cent pièces d'artillerie, et vous n'avez pu prendre Mézières, un 
pigeonnier ? — Le duc répondit : « Le pigeonnier était gardé 
par un aigle et par des aiglons autrement becqués et membres 
que toutes les aigles de l'Empire, 1 

Bayard fut proclamé le sauveur de la France, et lorsqu'il 
quitta Mézières, les habitants lui montrèrent la plus vive grati- 
tude. L'anniversaire de la délivrance de la ville fut pendant 
longtemps l'objet d'une fête publique dans laquelle on pronon- 
çait l'éloge du Bon chevalier ; et plus d'un siècle après le siège, 
en 1624., M. Vallerand-Payon, petit-fils d'un des maîtres de 
Mézières en 1521, léguait à la ville, qui la conserve dans ses 
archives sous le nom de coupe de Bayard. une coupe en ver- 
meil destinée à perpétuer le souvenir du glorieux événement. 

Envoyé à l'armée d'Italie, que commandait l'incapable Bon- 
nivet, Bayard, dans une retraite, fut blessé d'une arquebusade 
et mourut deux heures après, entre Romagnano et Gattinara 
(30 avril 1524). Lorsque Jacques JofFrey, son écuyer, vint 
l'aider à descendre de cheval, il lui dit : « Appuyez- moi 
contre cet arbre, et placez-moi de telle sorte que j'aie le visage 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. ioj 

tourné vers les ennemis. Jamais je ne leur ai tourné le dos; je 
ne veux pas commencer en mourant, car c'est fait de moi. ■ 

C'est là qu'il reçut de tous, amis et ennemis, des témoi- 
gnages d'attachement et de sympathique admiration; c'est là 
qu'il dit au traître connétable Charles de Bourbon, qui lui 
exprimait sa pitié : « Ah! pour Dieu, monsieur, n'ayez pitié 
de moi, mais plutôt de vous-même, qui combattez contre votre 
foi et votre roi. » 

Les contemporains de l'illustre chevalier disaient de lui 
qu'il avait trois excellentes qualités d'un grand général : Assaut 
de bélier , défense de sanglier et fuite de loup. 

Les Espagnols, jouant sur les mots gris on et bayard qui si- 
gnifiaient le premier, un âne, un baudet, le second, un cheval 
bai 1 , avaient coutume de dire qu'il y avait en France beaucoup 
de Grisons et peu de Bayards. A quoi les Français répon- 
daient : S'il y a peu de Bayards en France, il n'y en a pas du 
tout en Espagne. 

On a dit que Bayard détestait la flatterie et qu'il aimait par- 
dessus tout la justice : Tous empires^ royaulmes et provinces 
sans justice } disait-il, sont forests pleines de brigands; mais 
il ne paraît pas qu'il ait compté beaucoup sur la justice des 
hommes, car lorsqu'on lui demandait ce qu'un bon gentilhomme 
doit laisser à ses enfants, il répondait : « Ce qui ne craint ni 
la pluie, ni la tempeste, ni la force des hommes, ni la justice 
humaine : la sagesse et la vertu, i 

Tout est perdu fors l'honneur. — Ces paroles ne sont 
pas textuelles, mais elles sont bonnes' 2 : elles résument comme 
il convient la lettre de François I pr à sa mère, après la défaite 
dePavie (24 février 1525), et elles disent, autant qu'on le peut 
faire en quelques mots, ce qui s'est passé sur ce champ de ba- 
taille où le roi de France a été fait prisonnier faute d'assistance 
et non faute de vaillance. 



1. Bayarl était le nom d'un cheval fameux dans les romans de chevalerie; 
on le voit dans Renaut de Montauba?i, dans Roland furieux, etc. 

2. Trois siècles plus tard un autre vaincu, le plus illustre de tous, devait les 



io + PETITES IGNORANCES 

Dans sa chronique rimée sur la bataille de Pavie, le hé- 
raut d'armes de Charles-Quint, Nicaise Ladam, représente 
François I er combattant, seul et abandonné des siens, contre 
des soldats impériaux qui, attirés par la richesse de ses armes, 
comptaient faire une importante capture. François I er l'a ra- 
conté lui-même dans son Epître sur la campagne d'Italie, vai- 
nement il regardaic autour de lui ; pendant qu'il était ainsi 
combattu, il ne voyait que peu des siens : 

Les trop meschans s'enfuyoient sans combat. 

Le roi a raconté aussi avec simplicité, sans même dire 
qu'il était blessé à la jambe et au visage, comment il fut vaincu 
au milieu des soldats qui se disputaient sa prise : 

Mais quoy ! j'estois soubz mon cheval en terre, 

Entre ennemys alors porté par terre, 

Dont ma derïense à l'heure ne vallut. 

Contre mon gré aussi Dieu le voulut! 

Bien me trouva en ce piteux arroy 

Exécutant, leur chef le vice-roy, 

Que, quant me veit, il descendit sans faille, 

Affin qu'ayde à ce besoin ne faille. 

Las! que diray? cela ne veulx nier. 

Vaincu je fuz et rendu prisonnier. 

Ainsi fait prisonnier de guerre par Charles de Lannoy, 
vice-roi de Naples, François I er fut promené dans tout le camp 
ennemi , puis enfermé dans le château fort de Pizzighi- 
tone, avec MM. de Montmorency, de Brion, de Montchenu, 
de la Barre et quelques autres gentilshommes. Ses armes, dont 
on le dépouilla, furent envoyées, comme trophée de victoire, 
à Charles-Quint, alors en Espagne; l'épée fut déposée au châ- 



redire dans tout leur laconisme. Lorsque Napoléon, après la défaite de 
Waterloo, rentra à Paris (21 juin 1815), la première personne qu'il rencontra 
en arrivant à l'Elysée fut M. de Caulaincourt; il lui serra silencieusement la 
main ; mais Drouot, qui accompagnait l'empereur, n'ayant pu s'empêcher de 
dire à ceux qui l'entouraient : Tout est perdu! Napoléon ajouta vivement: 
Excepté l'honneur! 



HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 105 

teau de Tolède, et l'armure de corps fuc portée en Allemagne. 
Elle se trouvait à Inspruck lorsqu'elle fut rendue à la France 
en 1807 *. 

C'est du château de Pizzighitone que François P r écrivit à 
sa mère, Madame Louise de Savoie, duchesse d'Angoulême, 
régente de France, cette lettre restée célèbre : 

» Madame, pour vous faire sçavoir comme se porte le reste 
de mon infortune, de toutes choses ne m est demeuré que l'hon- 
neur et la vie qui est saulve. Et pour ce que, en vostre adver- 
sité, ceste nouvelle vous fera ung peu de reconfort, j'ay prié 
qu'on me laissast vous escripre ceste lettre : ce que l'on m'a 
aisément accordé, vous suppliant ne vouloir prendre l'extré- 
mité vous mesmes, en usant de vostre accoustumée prudence; 
car j'ay espérance à la fin que Dieu ne me abandonnera point 
vous recommandant vos petits enfans et les miens, et vous sup- 
pliant faire donner le passage à ce porteur pour aller et retour- 
ner en Espaigne, car il va devers l'empereur, pour sçavoir 
comme il voudra que je sois traicté. 

« Et sur ce va très humblement se recommander à vostre 
bonne grâce 

« Vostre très humble et très obéissant filz, 
« Françoys. 1» 

A cette lettre, Louise de Savoie, aussi habile, aussi éner- 
gique qu 1 elle était corrompue, répondit, en se faisant assister 
de Marguerite, la sœur bien-aimée de François I rr : 

« Au Roy mon très redoubté filz et souverayn seigneur, 

1 Monseigneur, je ne puis par meilleur endroit commencer 
ceste lectre, que de louher Nostre Seigneur de ce qu'il luy a 
pieu vous avoir gardé l'honneur , la vye et la sente ; dont, par 



1 . «1 La seule chose complète et qui ait conservé de l'authenticité est l'armure 
de François I er , enlevée à la bataille de Pavie. Elle vient d'InsprucU et m'a 
été remise par S. A. le prince de Neufchâtcl. Mon intention était de la faire 
monter dignement et de la joindre aux trophées de la campagne de Prusse. 1» 
(Lettre de M. Dcnon au grand maréchal du palais Duroc. 21 août 1807. ) 
Cette armure figure au premier rang dans le musée d'artillerie de Paris. 



io<$ PETITES IGNORANCES 

l'escripture de vostre main, il vous plaist m'aseurer; qui a 
esté en notre trybulacyon tel confort, qu'yl ne se peust sufy- 
semment escripre, et aussy de quoy vous estes entre les mains 
d'un tant homme de bien et duquel vous estes sy bien trayté, 
vous asseurant, monseigneur, que ayent entendu les chouses 
desus dictes, et qu'il vous plaist dellyberer de pourter ver- 
tueusement toutes les choses quy plest à Dyeu vous envoyer, 
comme Mompezat m'a aseurée, que ainsy de ma par je 
soutyendré, celon vostre yntencyon et desyr, la fortune en 
telle sorte, pour le secours de voz petys enfens et afères de 
vostre roiaume, que je ne vous seray ocasyon de vous ad- 
joindre peyne daventayge, suplyant le Créateur, monseigneur, 
vous avoir en sa seynte protectyon, comme luy requyer de bon 
ceur 

« Vostre très humble, bonne mère et subjecte, 

« Loyse. 
a Vostre très humble seur, 

i Marguerite. » 

Voici comment, de son côté, le vice-roi de Naples annon- 
çait la victoire à l'empereur Charles-Quint : 

« Nous donnasmes hier la bataille, et plust à Dieu vous don- 
ner victoire, laquelle fut suivie de sorte que avez le roy de 
France prisonnier, et luy en mes mains.... Je vous supplie, 
autant que m'est possible, penser à vos affaires et tost exécuter 
ce qui convient, puisque Dieu vous envoyé le temps. Et ne 
aurez jamais meilleur saison pour prendre vos couronnes qu'à 
ceste heure; car vous ne tenez obligation à aucun de Italie, ni 
eux espoir sur le roy de France, car vous le tenez en vos mains.... 
Sire, je crois que vous souvient que M. de Bersele disoit que 
Dieu envoyé aux hommes en leur vie un bonne août, et que si 
le laisse passer sans le cueiller, qu'il y a danger que ne le re- 
trouverez plus. Je ne dis ceci pensant que Vostre Majesté doive 
laisser passer le temps sans en faire vostre proffit, mais seule- 
ment pour mon devoir.... Sire, M. de Bourbon s'est bien acquitté 
et a fait bien bon devoir... Sire, la victoire que Dieu vous a 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 107 

donné a esté le jour S'-Mathias, qui est jour de voscre nativité. 

« Du camp, là où le roy de France estoit logé, devant 
« Pavie, le 25 février 1525. 

1 Charles de Lannoy. 1 

Il n'est pas sans intérêt de rapprocher cette lettre de celle 
de François I er : cet Italien, préoccupé de mettre à profit l'oc- 
casion favorable du moment, et ce Français qui, prenant bra- 
vement son parti, espère, puisque l'honneur est sauf, que Dieu 
ne l'abandonnera pas, offrent un intéressant contraste : on se 
demande si le vainqueur, avec ses inquiétudes, est plus heureux 
que le vaincu, avec ses espérances. 

En résumé, François I er a justifié, sur le champ de bataille 
et même pendant sa captivité, le fameux mot qui laissait l'hon- 
neur intact au milieu du désastre. Il a eu le droit d'écrire aux 
grands du royaume : J'ai plustost esleu honneste prison que 
honteuse fuite 1 . 

1. Lettre du roi François I er aux grands du royaume et aux compagnies 
souveraines : 

« Mes amys et bons subjets, soubs la coulleur d'autres lettres, j'é eu le 
moyen et lyberté de vous pouvoyr escripre, estant seur vous randre grant 
plesyr de savoyr de mes nouvelles, lesquelles selon mon infortune, sont 
bonnes, quar la santé et l'onneur, Dyeu mercy, me sont demeurés sayns, 
et autre tant d'infelysytéz n'ay receu nul plus grant plesyr que savoyr 
l'obéissance que portez à Madame, en vous montrans bien estre vrays loyaulx 
subjetz et bons Françoys, la vous recommandant tousjours et mes petys 
enfans qui sont les vostres, et de la choze publyque, vous asseurant qu'en 
contynuant en dylygence et desmontrassyon qu'avez fet jusques ycy, donercs 
plus grant envie à nos ennemys de me delyvrer que de vous fere la guerre. 
L'empereur m'a ouvert quelque party pour ma delyvrance et ay espérance 
qu'il sera raysonnable et que les choses bientost sortyront leur elTet; et soyez 
seurs que, comme pour mon honneur et celluy de ma nassyon, j'é plustost 
esleu l'onneste pryson que l'onteuse fuyte, ne sera jamès dyt que sy je n'é esté 
sy eurculx de fayre bien à mon royaulme, que pour envye d'estre delyvré je 
y face mal, se estimant bien cureulx pour la lyberté de son pays toute sa vye 
desmeurer en pryson. 

« Votre Roi, 
<c Françoys. 
<( De la Barre, bailly de Paris. » 

Cette lettre est écrite de la main de La Barre et signée par le roi, mais elle 
n'est pas datée. Elle est vraisemblablement de la fin du mois de mars 15^5. 



io8 PETITES IGNORANCES 

Monsieur de La Palice. — Le maréchal Jacques de 
La Palice est devenu légendaire ; il doit sa popularité à 
une complainte. Rien pourtant, dans la vie de ce vaillant 
capitaine, ne donnait prise au ridicule. Il combattit sous 
Charles VIII, sous Louis XII, sous François I er , et sur tous 
les champs de bataille, il se signala par son courage et 
de brillants faits d'armes 1 . Nommé maréchal de France 
en 15 15, il fut un des héros de la journée de Marignan. La 
bataille de Pavie (1525), où il devait trouver la mort, fut 
livrée malgré ses sages conseils. Son cheval étant tombé blessé 
et l'ayant entraîné dans sa chute, il fut fait prisonnier par un 
Italien auquel un Espagnol réclama sa part de la rançon 
qu'offrait le maréchal. L'Italien refusa, et l'Espagnol tua La 
Palice à bout portant. 

Les soldats du maréchal, qui avaient pour lui une sorte de 
culte, célébrèrent ses exploits dans des chants guerriers. Pour 
exprimer que leur vaillant chef avait combattu jusqu'à la der- 
nière heure, ils dirent, sans se douter qu'ils prêteraient à rire, 
quelque chose de semblable à ceci : 

Monsieur d'ia Palice est mort, 

Mort devant Pavie, 
Un quart d'heure avant sa mort 

Il était encore en vie. 

Ce couplet était destiné sans doute à peindre l'imprévu, la 
soudaineté de la mort de La Palice; mais le côté comique de 



1. 11 ne faut pas avoir parlé, même occasionnellement, de Jacques de 
La Palice sans rappeler un des nombreux traits qui ont honoré sa belle car- 
rière. Lorsque la ville de Ruvo tomba au pouvoir des Espagnols (1503), 
La Palice, blessé à la têt':, fut fait prisonnier ; et comme la citadelle tenait 
encore, Gonzalve le menaça de la mort s'il ne donnait à son lieutenant l'ordre 
de la rendre. Conduit au pied des remparts, il appelle son lieutenant Cormon 
et lui crie: Gonzalve, que vous voye\ y menace de m'oter la vie si vous ne 
vous rende\ promptement. Mon ami, regarde\-moi comme un homme déjà 
mort; et si vous pouvez tenir jusqu'à l'arrivée du duc de Nemours, faites 
votre devoir. Cormon se défendit, la citadelle ne fut prise que d'assaut; 
mais Gonzalve n'exécuta pas sa menace; il se borna à refuser les offres qu'on 
lui fit pour la rançon de La Palice, qui ne fut délivré que plus tard. 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 109 

cette naïveté n'échappa pas aux railleurs, et peu à peu la chan- 
son fut continuée sur le même ton par des plaisanteries qui en 
firent une longue série de niaiseries. C'est au xvii* siècle 
que la vieille complainte fut remise en vogue. La Monnoye 
(1641-1728) la ressuscita en y mêlant un certain nombre de 
couplets de son cru et probablement en retouchant les autres; 
il y en eut plus de cinquante. La Monnoye avait pour les 
facéties rimées un goût qui explique sa collaboration à la fa- 
meuse complainte 1 . 

Paix des Dames. — C'est au //W/e de Cambrai (5 août 1529), 
si funeste à François I er et à la France, si funeste aussi à 
l'Italie, forcée, à partir de ce jour, de courber la tête sous le 
joug espagnol et allemand, que l'histoire a donné le nom de 
Paix des Dames. Ce fut l'un des actes détestables et heureuse- 
ment le dernier de ce mauvais génie du roi qui s'est appelé 
Louise de Savoie. La fin de ces grandes guerres d'Italie qui 
avaient duré plus d'un tiers de siècle a été négociée par des 
femmes et surtout par Marguerite d'Autriche, tante de Charles- 
Quint, et Louise de Savoie, mère de François I er . Ces deux 
princesses ayant reçu leur pouvoir, l'une de l'empereur d'Alle- 
magne, l'autre du roi de France, se rencontrèrent à Cambrai; 
les pourparlers durèrent un mois, et quand François I er eut 
fait toutes les concessions, et que Charles n'en eut fait qu'une, 
on signa. 

1. La Monnoye, devenu populaire par ses Noëls bourguignons, était un 
poète érudit; il eut, dans sa jeunesse, la singulière fortune de remporter 
cinq fois de suite le prix de poésie aux concours de l'Académie française, et 
l'on a raconté que l'illustre compagnie, pour avoir d'autres lauréats, le fit 
prier de s'abstenir. C'est dans un de ses poèmes couronnés, la Fureur des 
duels abolie par Louis XIV (1671), que La Monnoye faisait aux invalides ce 
singulier compliment : 

Moins vous êtes entiers et plus on vous admire. 

La Monnoye était conseiller-correcteur à la chambre des comptes de 
Dijon. Il disait, avant de quitter sa province: « A Dijon, je ne suis qu'un 
simple correcteur : à Paris, je serai forcément un bel esprit, profession aussi 
dangereuse que celle de danseur de corde. » 



no PETITES IGNORANCES 

L'excuse de François, ont dit quelques historiens, est dans 
l'amour paternel : ses enfants souffraient de la captivité, comme 
il en avait souffert lui-même; il voulait à tout prix les délivrer. 
Ces considérations, très respectables chez un particulier, ne 
sont pas suprêmes pour un souverain; et, d'ailleurs, le tort 
de François I er ne fut pas là tout entier ; il était inconséquent, 
versatile; il était faible, sans puissance sur lui-même, et se 
laissait trop aisément guider par une conseillère haineuse, avide 
d'argent et d'autorité, qui fit beaucoup de mal à lui et au pays. 
Jamais il ne fut moins à propos à un fils de ne point déplaire à 
sa mère, selon ses expressions. 

Deux ans plus tard (14 septembre 1531), Louise de Savoie 
mourait, n'emportant les regrets de personne, délivrant le roi 
d'une influence fatale, et laissant des sommes considérables dans 
les coffres où s'étaient engloutis les fonds destinés à la subsis- 
tance de nos armées. Cet argent réveille deux tristes souvenirs : 
la perte du Milanais et le supplice de Samblançay. 

La belle Paule. — Ainsi fut surnommée la Toulousaine 
Paule de Viguier (1518-1610 , issue de deux bonnes familles 
du Languedoc. Agée de quinze ans à peine et dans la fleur de 
sa ravissante beauté, elle fut choisie par les capitouls de Tou- 
louse pour débiter une harangue poétique au roi chevalier 
lorsqu'il vint dans cette ville (1533U François I er ne put voir 
cette belle jeune fille sans pousser un cri d'admiration, et de 
ce moment M lle de Viguier fut appelée la belle Paule. Aussi 
sage, aussi soumise qu'elle était charmante, elle dut épouser 
d'abord, pour obéir aux vœux de sa famille, un conseiller au 
parlement, M. Baynaguet; mais quand ce premier mari fut 
mort, ce qui ne tarda guère, elle épousa l'homme de son choix, 
Philippe de La Roche, baron de Fontenille, et fut heureuse 
jusqu'à l'âge de quatre-vingt-douze ans. 

La belle Paule reçut les compliments de Catherine deMédicis, 
qui la déclara au-dessus de sa réputation; et du connétable de 
Montmorency, qui proposait de la placer au nombre des mer- 
veilles de l'univers. On venait exprès à Toulouse pour admirer 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. lu 

cette beauté incomparable, et lorsqu'elle sortait, la foule, avide 
de la voir, lui faisait cortège. Cet enthousiasme donna lieu à 
une légende. La belle Paule. pour se soustraire à ces admira- 
tions indiscrètes, ne sortait plus de chez elle que la tête voilée. 
Les capitouls lui intentèrent un procès, et elle fut condamnée à 
paraître deux fois par semaine à visage découvert, pour ne pas 
priver ses compatriotes du bonheur de la contempler. 

La beauté de la baronne de Fontenille, chantée par les 
poètes contemporains, a été longuement célébrée par un sien 
cousin, Gabriel de Minut, dans un livre qui a pour titre : De 
la Beauté^ discours divers P suivis de la Paulographie . ou 
Description des beaute\ d'une dame Tholosaine. nommée la belle 
Paule (1587). 

Paule de Viguier ne se contenta pas d'être exceptionnelle- 
ment belle : elle eut de l'esprit, elle cultiva même les lettres, 
et l'on a conservé d'elle ce souvenir poétique : 

DE LA MORT D'UN MIEN FILS 

Le tendre corps de mon fils moult chéri 
Gist maintenant dessous la froide lame; 
Aux lieux très clairs doit triompher son âme; 
Car en vertu toujours il fut nourri. 
Las! j'ai perdu ce beau rosier Houri, 
De mes vieux ans l'orgueil et l'espérance ; 
La seule mort peut donner allégeance 
Au mal cruel qui mon cœur a meurtri ; 
Ors, adieu donc, mon entant moult chéri, 
De toi mon cœur gardera souvenance ! 

Une autre femme, célèbre aussi par sa beauté, sous Fran- 
çois I" r , mais d'ailleurs très différente de la Belle Paule } est 
restée connue sous le nom de la Belle Ferronnière. soit parce 
qu'elle était mariée à un riche ferronnier (marchand d'ouvrages 
en fer), soit parce que son mari s'appelait Ferron. Elle était, 
disait-on, venue d'Espagne, à la suite d'une troupe de gens 
accompagnant le roi au retour de sa captivité. Elle portait à la 
tête une chaîne d'or avec un joyau sur le front : c'est depuis 
que ce genre de bijou fut appelé Ferronnière. 



lia PETITES IGNORANCES 

Le portrait de Lucrezia Crivelli, ce chef-d'œuvre de Léonard 
de Vinci (1497), que Ton voit au musée du Louvre, a été 
appelé la Belle Ferronnière parce que cette jeune femme, dont 
les cheveux sont en bandeaux, porte une ferronnière sur le 
front. 

Chambres ardentes. — Quatre sortes de chambres de 
justice, établies hors du droit commun, ont reçu cette dénomi- 
nation, qui éveille l'idée du feu (ardere. brûler). 

i° Le tribunal où l'on jugeait les criminels d'Etat apparte- 
nant à d'illustres familles; la salle entièrement tendue de noir 
était éclairée par un grand nombre de flambeaux. C'est, de 
même, à ce grand appareil de lumières que les chapelles élevées 
aux personnages dont on veut honorer publiquement la mé- 
moire doivent le nom de chapelles ardentes. 

2 Le tribunal d'exception établi au parlement de Paris, 
après l'avènement de Henri II, pour la recherche et la punition 
des protestants. Le nom de chambre ardente pouvait, cette fois, 
faire allusion au bûcher tout autant qu'aux flambeaux, car les 
protestants étaient condamnés, comme hérétiques, au supplice 
du feu. Déjà, en 1540, François I'' 1 " avait attribué à des juges, 
moitié laïques moitié ecclésiastiques, la poursuite des héréti- 
ques. Cette juridiction, dont les arrêts étaient" souverains et 
exécutés sans délai, cessa de siéger vers 1560. 

3 La commission extraordinaire chargée sous Louis XIV 
(1680) de sévir contre les empoisonneurs. Elle fut établie à 
l'arsenal quatre ans après que la marquise de Brinvilliers eût 
été brûlée vive. Le peuple qualifia cette commission de chambre 
ardente, parce que les crimes qu'elle avait à poursuivre étaient 
passibles du feu; elle fut appelée aussi chambre des poisons. 
Une certaine poudre, dite poudre de succession^ avait mis à la 
mode en quelque sorte le crime d'empoisonnement. La Voisin, 
sage-femme, condamnée pour avoir usé de cette poudre, fut 
brûlée au mois de février 1680, après avoir eu la main droite 
percée d'un fer chaud. 

4 La commission extraordinaire qui procéda, pendant la 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. jij 

Régence, contre les fermiers des revenus publics, depuis 1689 
jusqu'à 17 17, et qui, après la chute du système de Law, eut 
mission de juger les malversations commises par les préposés au 
visa des billets de banque. Elle prit alors le nom de chambre 
du visa. 

Toute femme varih. — Une histoire de Blois, publiée 
par Bernier au milieu du xvir siècle, contient ce passage re- 
latif au château de Chambord : « L'on y voit dans un cabinet 
joignant la chapelle cette rime écrite sur un carreau de vitre 
avec un diamant de la propre main de ce prince (François I er ) : 

Souvent femme varie, 
Malhabil qui s'y fie. » 

Il n'existe aucun autre témoignage de l'existence de ce dis- 
tique sur une vitre qui, longtemps cherchée, n'a jamais été re- 
trouvée 1 . Le seul historien contemporain qui ait parlé d'une 
inscription faite par le roi au château de Chambord, c'est 
Brantôme (Vies des Dames galantes. Discours IV) , et son ré- 
cit est fort peu d'accord avec celui de Bernier : 

« Il me souvient qu'une fois, m'estant allé pourmener à 
Chambord, un vieux concierge, qui estoit céans et avoit esté 
valet de chambre du roi François I er , m'y reçut fort honneste- 
ment; car il avoit dès ce temps-là connu les miens à la cour 
et aux guerres, et luy-mesme me voulut montrer tout; ec 
m' ayant mené à la chambre du roy, il me monstra un escrit au 
costé de la fenestre . i Tenez, dit-il, lisez cela, monsieur, si 
« vous n'avez veu de l'escriture du roy mon maistre, en voilà. » 
Et l'ayant leu, en grandes lettres il y avoit ce mot : Toute 
femme varie. • 

C'est Brantôme qu'il faut croire, puisqu'il raconte ce qu'il 
a vu et ce qu'on lui a dit. Son récit, d'ailleurs, est beaucoup 

1. Les uns ont dit qu'elle avait été vendue aux Anglais, les autres, qu'elle 
avait été sacrifie par Louis XIV à M"" de la Valliere; mais aucun.' preuve 
n'a été fournie. 

8 



U 4 PETITES IGNORANCES 

plus vraisemblable que l'autre : du temps de François I er on ne 
rayait pas le verre avec le diamant; si le roi, en tout cas, avait 
tracé deux lignes sur une vitre avec sa bague, son écriture 
n'eût pas été reconnaissable. Ce petit travail eût aussi exigé du 
temps, et l'on sait que François I er , devenu mélancolique et taci- 
turne, écrivit ces quelques mots pour répondre en silence à sa 
chère sœur Marguerite, qui plaidait la cause de son sexe (1545). 

Si la vitre légendaire ne se retrouve pas au château de 
Chambord, on y voie, en revanche, plusieurs fois répétées, les 
salamandres fantastiques qui servent de marque à tous les mo- 
numents du règne de François I er . 

Le petit reptile, sorte de crapaud pourvu d'une queue, que 
les Grecs appelaient salamandre, sécrète une liqueur acre, 
d'une odeur forte et repoussante, qui lui sert, dit-on, de dé- 
fense contre les animaux qui voudraient le dévorer. La sécré- 
tion devenant d'autant plus abondante que l'animal est plus 
irrité, elle est surtout active au contact du feu. De là, le pré- 
jugé ancien et très répandu encore que la salamandre peut vi- 
vre au milieu des flammes et même les éteindre. 

Peu à peu, la croyance s'est établie que le feu était le sé- 
jour habituel de la salamandre, comme l'air celui des oiseaux, 
comme l'eau celui des poissons. Devenu ainsi un animal mer- 
veilleux, le petit reptile fut dépouillé de son humble figure : 
on lui donna les ailes d'un dragon, on lui fit vomir des 
flammes; il devint l'emblème brillant de l'amour, le symbole 
renommé de la valeur, et c'est sous cette forme fantastique 
que François I er , d'après le conseil de son gouverneur Boisé, 
mit la salamandre dans ses armoiries avec cette devise : Nutrio 
et exstingo (j'y vis et je l'éteins). Le sens quelque peu mystérieux 
de ce blason est expliqué par la légende d'une médaille italienne 
frappée dans la jeunesse de François I" : — Nudrisco il buono 
e spengo il reo (je nourris le bon et f éteins le méchant). 

Tirez le rideau, la farce est jouée. — Les rideaux 
qui, aujourd'hui, dans les théâtres, se lèvent et se baissent, 
étaient jadis plus modestes, surtout dans les baraques des sal- 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. i, s 

timbanques et aux théâtres de marionnettes : ils glissaient sur 
une tringle au moyen d'anneaux, comme ceux des fenêtres, et 
lorsque le spectacle était fini, on pouvait dire : Tirej le ri- 
deau, la farce est jouée. Cette expression est restée dans notre 
langue pour signifier figurément : tout est fini. 

Rabelais 14.95— x 5 5 3 4 U ^ dans son existence inquiète et 
tourmentée, fut successivement cordelier, bénédictin, médecin 
et curé, fut aussi et surtout un grand savant, un écrivain de 
génie, un peintre comique de premier ordre, « la raison ha- 
billée en masque », disait Boileau, et son livre de Pantagruel . 
mélange de fantaisies et de verve inventive, mises au service du 
bon sens sous la- livrée de la folie, lui a conquis la célébrité. 
On s'est plu, à travers de nombreuses incertitudes, à prêter à 
Rabelais quelque chose de l'humeur bouffonne, des extrava- 
gances des personnages de son roman, et Ton a raconté sur 
son compte quantité de tours grotesques ou sacrilèges dont il 
faudrait sans doute retrancher plus de la moitié. On a pré- 
tendu même qu'au moment de mourir il plaisantait encore : 
son curé, qui ne passait pas pour un habile homme, lui aurait 
dit en lui apportant la sainte hostie : « Voilà votre Sauveur et 
votre maître, qui veut bien s'abaisser jusqu'à venir vous trou- 
ver; le reconnaissez-vous? — Hélas! oui, aurait répondu Ra- 
belais, je le reconnais à sa monture. » — Et au moment de 
rendre le dernier soupir il se serait écrié, comparant sa vie à 
une grande farce : Je m'en vais chercher un grand peut-être,' 
ttrej le rideau, la farce est jouée. 

Cette anecdote est répétée depuis longtemps par tous les 
conteurs d'historiettes, parce qu'elle est attachée au nom fa- 
meux de Rabelais; et cependant il y a plus de deux siècles que 
du Verdier (1544- 1600), dans sa Prosopographie, et Colletet 
(1598- 1659), dans son Histoire des poètes françoisj invitent 
leurs lecteurs à ne pas y ajouter foi : * Sur la fin de ses jours, 
dit ce dernier, rentrant en soy-mesme, reconnoissant ses pé- 
chés, et ayant recours à l'infinie miséricorde de Dieu, il rendit 
son esprit en fidèle chrétien. Aussy tous ces contes ridicules 
que l'on a faits de luy, et toutes ces paroles libertines que l'on 



nû PETITES IGNORANCES 

luy a attribuées n'ont esté que de vaines chimères et des faus- 
setés punissables, inventées à plaisir pour le rendre plus odieux 
au monde. » 

La note dominante de Rabelais, dans un siècle d'idées 
hardies et de libre langage, ce n'est ni la licence ni la grossiè- 
reté, c'est le rire. Aussi Baïf (1532-1589) eut-il raison de lui 
faire cette épitaphe : 

Pluton, Prince du noir Empire, 
Où les tiens ne rient jamais, 
Reçois aujourd'hui Rabelais, 
Et vous aurez tous de quoi rire. 

Huguenots. — Sobriquet que les catholiques donnèrent, 
dans une intention injurieuse, aux protestants et particulière- 
ment aux calvinistes. Ceux-ci l'adoptèrent comme titre de 
gloire, et, pour en relever la signification par une noble ori- 
gine, ils voulurent admettre que les huguenots étaient les dé- 
fenseurs de la race de Hugues Capet contre les princes lor- 
rains. De toutes les étymologies proposées pour expliquer le mot 
Huguenot, la moins invraisemblable est celle qui fait venir le 
mot huguenot de l'allemand eigenossen. confédérés (Eid. ser- 
ment, et genosse. compagnon). Mais on a objecté que le sens 
n'était pas favorable à cecte étymologie, parce que le mot con- 
fédérés s'appliquait mal à une secte religieuse, qu'il ne consti- 
tuait pas un terme injurieux, et qu'enfin il ne pourrait s'appli- 
quer qu'aux Suisses protestants qui cependant n'ont jamais été 
nommés ainsi. 

A ces objections, présentées par Scheler et Littré, il faut 
répondre que le nom d'eignot. dérivé d' eigenossen, fut pris à 
Genève par les partisans de la liberté, qui avaient formé des 
alliances avec les confédérés suisses, et que de Genève, le ber- 
ceau du calvinisme, il a fort bien pu passer en France et subir 
peu à peu des transformations. Ce qui le prouve, c'est que 
huguenot se trouve écrit eignot et aignot dans des documents 
du xvi e siècle, tels que la Response des triumvirs à la déclara- 
tion faite à Orléans, le 8 avril 1562, par M. le prince de Condé. 



HISTORIQUES ET L I T TT E R A I R ES. 117 

où on lit les passages suivants : » Le roi de Navarre se laissoit- 
il circonvenir par les paroles, comme les aignos s'efforcent le 
prince de Condé }... La conjuration faice dernièrement à 
Orléans, baptisée Association en françois, et en genevois 
aignossen. a trop découvert le fait. » 

Si Théodore de Bèze, d'Aubigné, de Thou et Pasquier ont 
rattaché le sobriquet huguenot au roi Hugon. d'une légende 
tourangelle, ce n'est pas tout à fait sans motif, car pour le 
peuple, il était bien plus simple de tirer huguenot de Hugon 
que d'Eigenossen. et il est très probable que les choses se 
seront à peu près passées comme le rapporte Henri Martin dans 
une note de son Histoire de France : » Ce nom (eignot) passa 
en France, mais assez obscurément, jusqu'à ce que le peuple 
de Tours en eut fait la fortune par une circonstance assez sin- 
gulière. On s'imaginait qu'il revenait la nuit, dans les rues de 
Tours, un lutin, un esprit malfaisant, appelé le roi Hugon. qui 
effrayait ou maltraitait les passants attardés. Probablement quel- 
ques Tourangeaux entendirent parler des eignots . sans savoir 
le sens de ce mot étranger : ils en firent le nom de huguenots 
et prétendirent que les huguenots étaient les gens du roi Hugon. 
parce qu'ils rôdaient dans l'ombre comme lui et tenaient leurs 
sabbats la nuit, » 

L'origine populaire qui rattache les huguenots au roi Hugon 
est d'accord avec le récit de Pasquier, qui avait entendu pro- 
noncer le nom de huguenot par quelques-uns de ses amis tou- 
rangeaux; elle est confirmée aussi par l'explication que donre 
Th. de Bèze dans son Histoire ecclésiastique (1580). 

Paix fourrée ou petite paix de Chartres. — Le 
traité de paix signé à Longjumeau, le 23 mars 1568, entre les 
catholiques et les protestants, remettait en vigueur Ledit 
d'Amboise (19 mars 1563; ' et ne donnait satisfaction à per- 

1. Par cet édit, passé entre Catherine de Médicis et Coudé, il était stipulé 
q l'en attendant le remède du temps, la tenue d'un concile et l.i majorité du 
roi, les barons, châtelains, hauts justiciers, seigneurs tenant pleins fiefs de 
haubert, pratiqueraient librement, dans leurs maisons, avec leurs familles et 



u8 PETITES IGNORANCES 

sonne. Des deux côtés, on cédait à la nécessité : les consé- 
quences possibles du siège de Chartres effrayaient Catherine, et 
les assiégeants, à bout de ressources, se résignaient à accepter 
la paix. Il répugnait au prince de Condé de continuer la 
guerre dans ces circonstances difficiles , car « il aymoit sa 
patrie et avoit pytié du peuple » , a dit de lui Montluc, assuré- 
ment peu favorable aux huguenots 1 . 

La liberté religieuse fut maintenue aux réformés; mais ils 
restaient à la merci de leurs ennemis, sans autre sûreté que 
la parole d'une femme italienne, car ils devaient livrer leurs 
forteresses et licencier leurs troupes. Condé remercia le 
roi de cette paix dans une lettre respectueuse, mais courte, 
froide et mêlée d'un peu d'ironie : « Espérant, dit-il en termi- 
nant, que Votre Majesté se rendra curieuse de la faire ob- 
server. » 

Cette paix mal assurée n'était pas celle que L'Kospital avait 
demandée au jeune roi Charles IX dans son Discours des rai- 
sons et persuasions de la paix en 1568; elle excita la défiance 
des uns, la colère des autres ; elle ne reposait sur aucune base 
sérieuse. C'est à cause de cela sans doute que, par comparaison 



leurs sujets, la religion dite réformée; que les autres gentilshommes ayant 
fiefs (sans vassaux) et demeurant sur les terres du roi auraient le même droit 
pour eux et leurs familles seulement; mais que, pour la bourgeoisie, ladite 
religion ne serait exercée que dans les faubourgs d'une seule ville par bailliage, 
ce qui supprimait, en fait, le culte réformé dans les villes et dans les cam- 
pagnes, car les pauvres gens auraient dû faire jusqu'à quinze lieues pour 
assister au prêche du dimanche. Cette clause révolta Coligny qui s'écria que 
« restreindre la religion à une ville par baillaige, c'était ruiner plus d'églises 
par un trait de plume que les forces ennemies n'en eussent pu abattre 
pendant dix ans ». Calvin, plus indigné encore que Coligny, traita Condé de 
misérable. 

1. Un jugement sur Condé qui ne semblera suspect à personne est celui qu'a 
porté le duc d'Aumale dans son Histoire des princes de Condé: « Il semble 
qu'il y avait dans sa nature, comme dans sa destinée, quelque chose d'in- 
complet : il ne se laissait jamais abattre, mais il ne pouvait ou ne savait 
jamais être vainqueur. Ferme, plein de ressources et vraiment grand dans les 
revers ou les circonstances critiques, il se montrait indécis ou imprévoyant 
dans les temps ordinaires ou quand la fortune lui souriait, et, quelque 
bien doué qu'il fût, on doit dire qu'il n'avait pas l'esprit aussi grand que le 
cœur. » 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. iij» 

avec celle de Charcres, entre les maisons d'Orléans et de Bour- 
gogne, qui ne valait pas mieux, elle fut appelée Paix fourrée 
ou Petite paix de Chartres. 

Paix boiteuse et mal assise. — Après le combat d'Ar- 
nay-le-Duc (26 juin 1570), où les protestants reprirent leurs 
avantages sur les catholiques, Catherine de Médicis jugea que 
le moment était favorable pour traiter ; elle poussa même 
Charles IX à faire des concessions. Coligny, de son côté, était 
tellement las de la guerre civile qu'il se montra disposé à con- 
clure la paix lorsqu'il vit que de sérieuses garanties assuraient 
aux protestants l'exécution des promesses royales. 

Pour rassurer, disait l'édit, les « prétendus réformés » 
contre les inimitiés qu'ils avaient encourues, le roi donnait en 
garde, pour deux ans, aux princes de Navarre et de Condé et 
à vingt gentilshommes de « la religion » désignés par l'autorité 
royale, les villes de la Rochelle, Cognac, Montauban et la 
Charité, où se pourraient retirer « ceux de la religion s qui 
n'oseraient retourner sitôt en leurs maisons. Tous les membres 
des parlements, tous les officiers royaux et municipaux et les 
principaux habitants des villes des deux religions étaient 
astreints à jurer « l'entreténement de l'édit ». 

Cette paix, si sincère en apparence, au nom de laquelle 
devait être effacée la mémoire de tous les troubles passés, fut 
signée à Saint-Germain, le 8 août 1570, c'est-à-dire deux ans 
avant la Saint-Barthélémy. 

Les négociateurs de la cour, pour le traité de paix de 
Saint-Germain, furent Armand de Gontaut-Biron et Henri de 
Mesmes. Or, comme le premier était boiteux et que le second 
était seigneur de Malassis, la paix dont ils avaient rédigé les 
stipulations fut appelée, par plaisanterie, Paix boiteuse et mal 
assise. Les dispositions pacifiques manifestées à la suite du 
traité semblaient avoir donné tort à cette dénomination, mais 
les événements ultérieurs ne la justifièrent que trop. 

VOUS AVEZ LA l'LAIF ET MOI LA DOULEUR. — Les jours si- 



j2o PETITES IGNORANCES. 

nistres de la Saint-Barthélémy étaient proches. Catherine de 
Médicis n'ayant pu obtenir du roi la perte de l'amiral Coligny, 
qu'elle détestait, résolut de s'en faire délivrer par les Guise. 
Elle voulait profiter du meurtre d'un ennemi, sans en avoir 
la responsabilité. Elle nourrissait, d'ailleurs, l' arrière-pensée 
que la mort de Coligny mettrait vraisemblablement aux prises 
catholiques et huguenots, que ses ennemis de l'un et de l'autre 
camp s'égorgeraient entre eux, et que la royauté resterait de- 
bout, au milieu des morts, maîtresse de la position. 

La reine-mère et le duc d'Anjou s'entendirent donc avec la 
veuve du grand Guise et son fils sur les moyens de faire dis- 
paraître celui qui, pour des motifs différents, était, de la part 
de ces quatre personnages, l'objet d'une implacable haine. Mau- 
revert, homme expert en matière de crime, fut chargé de l'exé- 
cution. On le cacha chez un chanoine, ancien précepteur de 
Guise, dans une maison du cloître de Saint-Germain-l'Auxer- 
rois, sur le chemin de la rue Béthisy, où demeurait l'amiral, 
et, posté là, il attendit trois jours. 

Le vendredi matin, 22 août 1572, l'amiral sortit du Louvre ; 
le roi l'avait fait appeler au sujet d'un mémoire dans lequel 
Philippe de Mornay démontrait avec force l'opportunité d'une 
guerre nationale contre les Espagnols, qui courbaient la Flan- 
dre sous un joug abhorré. Coligny, regagnant sa demeure, mar- 
chait lentement, absorbé dans la lecture de ce mémoire, lors- 
qu'un coup d'arquebuse, parti d'une fenêtre, lui brisa le pouce 
de l'index de la main droite et lui mit une balle dans le bras 
gauche. Coligny, de sa main mutilée, montra la maison d'où 
le coup était parti, et fit prévenir leroi, en le priant de vouloir 
bien le visiter. 

Charles IX, furieux d'abord, puis très attristé, se rendit 
chez l'amiral vers deux heures, aussitôt après son dîner, accom- 
pagné de sa mère et de ses deux frères. Il l'avait dit en appre- 
nant le crime, « c'écoit lui qui étoit blessé ». Coligny reçut 
du roi, dans cette rencontre, les témoignages d'un chagrin très 
vif et d'une affectueuse sympathie. « Mon père, lui dit-il, vous 
ai'ej la plaie ; et moi la douleur ; mais je renie mon salut que 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 121 

j'en ferai une vengeance si horrible que jamais la mémoire ne 
s'en perdra. » 

Ce moc n'a pas toujours été donné sous cette forme; selon 
de Thou, le roi aurait dit : « La blessure est pour vous, la 
douleur est pour moi » ; selon Le Laboureur : « Vous avez reçu 
le coup au bras, et moy je le ressens au cœur » ; selon d'au- 
tres, enfin, pour qui la phrase avait besoin d'être arrondie : 
t A vous la douleur de la blessure; à moi l'injure et l'outrage. » 
Mais il importe peu : quels que soient les termes, le sentiment 
reste le même, et rien ne prouve qu'au moment où le roi l'ex- 
prima, ce sentiment ne fut pas sincère. 

Deux jours après avoir entendu ces paroles de douloureux 
regret, Coligny était assassiné dans la nuit du 24 août 1572; 
les restes mutilés de son cadavre étaient suspendus par la 
populace aux piliers patibulaires de Montfaucon, et le roi, 
suivi de sa cour, venait les regarder. Brantôme suppose 
même que des courtisans auraient laissé voir, en se bouchant 
le nez, qu'ils étaient choqués de la mauvaise odeur, et que 
le roi aurait répété à cette occasion le mot de Vitellius vi- 
sitant le champ de bataille de Bédriac (mai 69) : L'odeur d'un 
ennemi mort est très bonne. Voltaire a reproduit ce mot dans 
ses noces de la Henri ade et dans ses Essais sur les guerres ci- 
viles. Cependant, si Charles IX, comme la pluparc des Valois, 
était un furieux, un frénétique, il n'avait ni le sang-froid ni la 
préméditation du crime ; c'est à sa mère qu'était réservée cette 
odieuse besogne. 

Diviser pour régner. — Le traité du Prince^ de Machia- 
vel, généralement regardé comme le code de la tyrannie, en- 
seigne que si les mots humanité, justice, clémence, bonne foi, 
peuvent être dans la bouche des princes, ceux-ci doivent en 
même temps fouler aux pieds toutes ces vertus, lorsqu'ils le 
jugent nécessaire à la conservation du pouvoir. « Il serait à 
souhaiter que les choses pussent être toujours réglées par la 
justice; mais comme la chose est impossible, ce serait niaiserie 
de s'y astreindre. » Machiavel fit un art de la tyrannie et en- 



122 PETITES IGNORANCES 

seigna aux princes à se jouer de leurs sujets, en exposant 
même les circonstances où il convient d'être scélérat; mais s'il 
a le premier formulé, dans son livre, des principes de perver- 
sité politique, il n'a fait que réduire en maximes les pratiques 
de Louis XI, de Ferdinand le Catholique, des nombreux tyrans 
italiens et de beaucoup d'autres souverains. 

Ce n'est pas non plus de Machiavel que date la maxime 
Diviser pour régner : elle existait chez les Latins sous la forme 
Divide et impera; elle a été un des ressorts de la puissance ro- 
maine, et Louis XI, pour souffler la discorde entre les grands 
vassaux qu'il voulait abattre, l'a jointe à la règle de conduite 
dont il ne s'est jamais départi : Qui ne sait pas dissimuler ne 
sait pas régner. Voltaire a dit depuis : « Dissimuler, vertu de 
roi et de femme de chambre. » 

L'application de la maxime Diviser pour régner a été plus 
particulièrement mise au compte de Catherine de Médicis, compa- 
triote et presque contemporaine de Machiavel 1 , parce qu'elle s'est 
trouvée placée, dans le cours de tous les règnes auxquels elle a 
présidé, entre les deux factions opposées, exagérées, intolé- 
rantes et furieuses des catholiques et des protestants : n'ayant 
nulle envie de les concilier, elle s'efforça, pour conquérir et 
garder le pouvoir, de mettre tout son génie politique à les di- 
viser en les poussant à la lutte et aux massacres-. Henri IV, 
qui ne se dissimulait pas à coup sûr tout le mal que Catherine 
de Médicis avait fait à la France, reconnaissait, avec autant de 
générosité que de bon sens, que la situation pour elle avait été 
singulièrement difficile : « Mais je vous prie, disait-il un jour 

i. C'est à Laurent II de Médicis, père de Catherine, que le livre du 
Prince fjt présenté. 

2. « Depuis que la Reyne Catherine s'étoit fortifiée des conseils du chan- 
celier de l'Hospital, elle avoit pris ses précautions aussi bien contre les Guise 
que contre les Princes du sang, et comme elle vouloit toujours tenir pour 
règle de sa conduite, cette maxime de sa maison qu'il faut diviser pour 
régner, elie songeoit à entretenir les troubles, afin d'avoir de tous cotez de 
quoy s'appuyer, et afin de contenir tous les deux partis l'un par l'autre. 
Quand la balance penchoit trop d'un côté, elle la rechargeoit à l'opposite pour 
la remettre dans l'équilibre. » (Mézeray, Abrégé chronologique ou extrait de 
l'Histoire de France.) 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. iaj 

à Claude Groulard, premier président de Normandie, qu'eut 
pu faire une pauvre femme ayant, par la mort de son mari, cinq 
enfants sur les bras, et deux familles de France qui pensaient 
d'envahir la couronne, la nôtre et celle de Guise? Fallait-il pas 
qu'elle jouât d'étranges personnages pour tromper les uns et 
les autres, et cependant garder comme elle a fait ses enfants, 
qui ont successivement régné par la sage conduite d'une femme 
si avisée ? Je m'étonne qu'elle n'a encore fait pis. » 

Je n'ai trouvé que BONS citoyens et braves soldats^, 
mais pas un bourreau. — Trois des gouverneurs de pro- 
vince qui s'étaient montrés les plus enragés, les plus barbares 
même, pendant les guerres civiles contre « ceux delà religion » 
refusèrent d'obéir aux ordres de massacre qu'ils reçurent de la 
cour après la Saint-Barthélémy. Ce sont : le comte de Tende, 
gouverneur de Provence; Saint-Hérem, gouverneur d'Auvergne; 
et enfin d'Aspremont, vicomte d'Orthe, le tyrannique et très 
impopulaire gouverneur de Bayonne. 

On lit dans l'Histoire universelle de d'Aubigné : « Etant 
arrivé à Bayonne le courrier qui venoit de faire mettre en pièces 
les hommes, femmes et enfants de Dax, qui avoient cherché 
leur sûreté en la prison, le vicomte d'Orte, gouverneur de la 
frontière, répondit aux lettres du roi en ces termes : « — Sire, 
« j'ai communiqué le commandement de Votre Majesté à ses h- 
« dèles habitants et gens de guerre. Je n'y ai trouvé que bons 
« citoyens et braves soldats, mais pas un bourreau. C'est pour- 
« quoi eux et moi supplions très humblement Votre dite Majesté 
t vouloir employer en choses possibles, quoique hasardeuses 
« qu'elles soient, nos bras et nos vies, comme étant vôtres, Sire, 
« autant qu'elles dureront. » 

Cette lettre, dont on n'a retrouvé l'original, ni à Bayonne, 
ni dans les Archives nationales de Paris, et qui n'est citée par 
aucun autre historien contemporain, pas même par de Thou, 
est regardée comme apocryphe. Elle est sans doute delà plume 
de d'Aubigné lui-même qui se sera plu à la rédiger et à lui faire 
prendre place dans l'histoire, pour rendre dignement homqfcige 



, 2+ PETITES IGNORANCES 

à la belle conduite d'un homme qui, pris de remords peuc-êcre pour 
ses cruautés passées, refusait d'obéir à un ordre d'assassinat 1 . 
La lettre est supposée 2 , mais elle n'est pas en contradiction 
avec les faits : à Bayonne, les protestants furent effectivement 
épargnés. Elle n'a pas été écrite par celui à qui on l'attribue, 
mais elle a exprimé sa pensée, et sert depuis trois siècles à per- 
pétuer le souvenir d'un acte d'humanité. Faire parler ainsi, en 
termes énergiques et indignés, un ennemi des huguenots, un de 
leurs persécuteurs les plus acharnés, le mettre en révolte lui- 
même contre l'odieux de la Saint-Barthélémy, c'est, de la part 
d'un historien protestant, un trait de rare habileté. 

J'ignorais que j'eusse me'rité ni la mort ni le pardon. 

— Le grand homme de bien du xvi e siècle, Michel de l'Hos- 
pital (1506-1573), dont tous les actes et toutes les paroles sont 
des enseignements de vertu et de patriotisme, s'efforça de con- 
tenir les partis par la justice, d'opposer la modération à la vio- 
lence, la tolérance à l'emportement religieux ; mais il vivait au 
milieu des intrigues de cour et des guerres civiles, et ce fut en 
vain qu'il voulut la conciliation. Sa loyauté devint gênante, sa 
franchise déplut; il perdit son influence, ses conseils furent 
dédaignés ; on le représenta comme le fauteur des rebelles et 
des hérétiques, et lorsqu'il fut complètement découragé, qu'il 
comprit, au. moins, que tout était perdu, Charles IX lui rede- 
manda les sceaux (1568). Il avait été nommé chancelier de France 
huit ans auparavant, sous le règne éphémère de François II. 
L'Hospical se retira, le cœur navré, « avec une grandissime 
tristesse », comme il l'a dit en écrivant son testament, dans sa 



1. Il y eut même des bourreaux pour se mettre en révolte: celui de 
Troyes refusa de prêter les mains à la « tuerie, disant qu'il n'étoit de son 
office d'exécuter aucun sans qu'il y eût sentence de condamnation». Celui de 
Lyon lit une réponse analogue : « Je ne tue que des coupables et n'exécute que 
des jugements légitimes. » 

2. Une polémiqua s'est engagée, en 1852, dans le Courrier de Bayonne 
au sujet de l'authenticité de la lettre du vicomte d'Orthe. (Voy. Bulletin de la 
Société de l'Histoire du protestantisme français, i re année (1852-53), p. 208 
et 4M.) 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 225 

petite terre de Vignay,près d'Etampes. Il y était depuis quatre 
ans, occupé du soin de sa famille et de la culture des lettres an- 
tiques, lorsqu'il apprit la terrible nouvelle du massacre de la 
Saint-Barthélémy. L'Hospital n'était pas protestant ; mais il 
avait fait rendre des édits de pacification, et il appartenait au 
parti des tolérants 1 . A ce titre, il devait être menacé. Sa mai- 
son fut entourée par une populace furieuse, ses gens furent 
pris et garrottés ; il crut que l'heure de la mort était venue et 
se résigna. Il venait d'ordonner d'ouvrir les portes aux meur- 
triers 2 , lorsque des cavaliers accoururent pour le protéger 
contre ses agresseurs, et lui annoncer que le roi lui pardonnait 
son ancien zèle pour les hérétiques. J'ignorais, répondit 
L'Hospital, que j eusse jamais mérité ni la mort ni le pardon 3 . 
Le vieux chancelier ne survécut que six mois à ces événe- 
ments; il mourut le 13 mars 1573. Ce massacre dans les 
ténèbres, qui dépassait ses plus sinistres prévisions, lui avait 
laissé une telle impression d'horreur qu'il en était presque 
venu, par comparaison, à admirer les luttes de la guerre 
civile : « Telles n'étoient pas les habitudes de nos anciens rois 
de France. Leurs âmes n'étoient pas faites à la trahison et à la 
ruse. Ils ne déroboient pas d'odieuses victoires dans l'ombre 
de la nuit. Dans mon enfance, personne n'auroit percé le cœur 
de son ennemi avant de lui annoncer à haute voix l'approche 
du péril. On combattoit à armes égales, en champ clos, sous les 
murs de la ville, devant le peuple tout entier. » 

Tel brille au secokd ra\g qui s'éclipse au premier. 
— Ce vers du premier chant de la Henriade fait allusion à 



1. >< J'ay ouy de ce temps, dit Brantôme, faire comparaison de luy et de 
Thomas Morus, chancelier d'Angleterre, le plus grand aussi qui fust jamais 
en ce pays, fors que l'un estoit fort catholique, et l'autre le tenoit-on huguenot, 
encore qu'il allait à la messe; mais on disoit à la court: — Dieu nous garde 
de la messe de M. de L'Hospital. — Enfin quoi qu'il creust, c'estoit un très 
grand persouu igc. En tout, un très homme de bien et d'honneur. » 

2. <i Si la petite porte n'est bastante pour les faire entrer, dit-il. qu'on leur 
ouvre la grande. » 

3. Je ne pensois pas avoir jamais mérité ni pardon, ni mort advancée. 



126 PETITES IGNORANCES 

Henri III. Étant duc d'Anjou, il avait été créé lieutenant 
général du royaume et s'était acquis, assez facilement, il est 
vrai, une réputation de général habile aux combats de Jarnac 
et de Moncontour, et au siège de la Rochelle. Devenu roi de 
France, à son retour de Pologne (1574), il se montra sans 
autorité et sans force contre les deux partis en présence : les 
réformés, ayant à leur tête le roi de Navarre, et la Ligue, fo- 
mentée par l'Espagne, soutenue par le duc de Guise. 

Tel brille au second rang qui s'éclipse au premier: 
Il devint lâche roi d'intrépide guerrier : 
Endormi sur le trône au sein de la mollesse, 
Le poids de sa couronne accablait sa faiblesse. 

(Voltaire, la Henriade.) 

Après s'être déclaré le chef de la Ligue, après avoir fait la 
guerre pour les intérêts du duc de Guise, ce malheureux roi, 
trahi par son allié, se vit obligé de fuir sa capitale et de tenir 
à Blois les Etats du royaume. Il comprit alors que ce prétendu 
allié était son plus dangereux ennemi et, dernière faiblesse, il 
le fit assassiner. Forcé de se réconcilier avec Henri de Navarre 
et de faire avec lui contre les ligueurs le siège de Paris, il fut 
replacé de fait à ce second rang qui lui convenait mieux que le 
premier ; mais il n'eut ni l'occasion ni le temps d'y briller, car 
à son tour il fut assassiné (1589). 

Le balafré. — On ne s'est livré jusqu'ici qu'à des conjec- 
tures sur l'étymologie du mot balafré : les ans le font venir 
de la particule péjorative bis, ber, et du tudesque leffur, lèvre, 
cas où balafre signifierait plaie, lèvre béante ; d'autres, du 
wallon lafur, gâter, avec le préfixe bar de travers, ce qui 
ferait de balafre une blessure oblique ; il y a d'autres opinions 
encore. Mais un point sur lequel on est d'accord, c'est la 
définition : pour Littré et pour les autres lexicographes, une 
balafre est une taillade faite, particulièrement sur le visage, 
par une arme tranchante; c'est aussi et surtout la cicatrice que 
laisse la blessure lorsqu'elle est guérie. Pour l'Académie, une 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 127 

balafre est une blessure longue, ce qui implique toujours l'idée 
de coupure. 

D'après cela, le visage du duc Henri de Guise n'était pas 
un visage balafre, car c'est d'un coup de feu qu'il avait été 
blessé à Dormans, en Champagne, le 10 octobre 1575, dans un 
combat contre les huguenots, i L'incident le plus notable de la 
journée, dit Henri Martin, fut la blessure que reçut le duc 
de Guise. Une arquebusade lui emporta une partie de la joue 
et de l'oreille gauche ; il lui en resta une cicatrice qui lui 
valut l'héritage du surnom de t Balafré » qu'avait porté son 
père. • 

Balafre éveillant l'idée d'estafilade et non celle d'arque- 
busade, la blessureque François deGuise, père de Henri, reçut 
à Boulogne (1545), en combattanc contre les Anglais, était 
plus une balafre que celle de son fils. C'était, dit Pasquier, « un 
coup de lance entre le front et le nez, qui lui outreperça le 
chef, dont toutefois il échappa » . 

Paix df. Monsieur. — Le cinquième édit de pacification 
signé le 6 mai 1576. à Châtenoy, près de Château-Landon, 
qui fit pousser aux catholiques un long cri de douleur et de 
colère et qui prosoqua la Ligue, est appelé Paix de Monsieur 
parce que, dans la pensée de Catherine de Médicis, que 
Henri III laissa tout mener dans cette affaire, ce traité de 
paix avait surtout pour but de regagner Monsieur (le duc 
d'Alençon) en le détachant du parti calviniste. De grandes con- 
cessions étaient faites aux huguenots, auxquels on accordait le 
libre exercice du culte dans toute la France et plusieurs villes 
de sûreté : Angoulômc. Niort, la Charité, Bourges. Saumur et 
Mézières; et des lettres patentes octroyaient au duc d'Alençon, 
en accroissement d'apanage pour lui et ses hoirs mâles, les 
duchés d'Anjou, de Touraine et de Berry, plus une pension de 
cent mille écus. 

Le cierge de Notre-Dame de Paris refusa de chanter le 
Te Ueum pour la paix; Catherine, qui s'était rendue à Sens 
aussitôt après la signature du traité, Le fit chanter danslacathé- 



I2 8 PETITES IGNORANCES 

drale de cette ville., non sans avoir rencontré d'abord une cer- 
taine résistance. 

La paix, cette fois encore, ne fut pas de longue durée : la 
Li^ue, qui venait de se former, fit des progrès, et les protestants 
furent bientôt dans le cas de reprendre les armes. 

Les Grands jours de Poitiers. — Les Grands jours, 
sous l'ancienne monarchie, étaient les assises extraordinaires 
que les rois de France faisaient tenir ou tenaient eux-mêmes 
dans les provinces éloignées de la capitale. Ces assises avaient 
reçu le nom de Grands jours parce qu'elles inauguraient habi- 
tuellement leur juridiction aux grandes fêtes de Tannée. 

Les juges, pris parmi les membres du Parlement, étaient 
envoyés avec des pouvoirs très étendus pour juger, en dernier 
ressort, toutes les affaires civiles ou criminelles, sur appel des 
juges ordinaires des lieux, et principalement pour remettre sous 
la main de la justice les coupables que Téloignement rendait 
plus hardis et plus entreprenants, ou qui étaient d'un rang 
trop élevé pour qu'un tribunal ordinaire pût les atteindre. 

Ces assises judiciaires étaient très redoutées. Aussi, expri- 
mait-on que Dieu, à certaines époques de l'histoire d'un 
peuple, suscitait, pour le punir, le fléau des guerres civiles, 
en disant proverbialement : Les guerres civiles sont les grands 
jours des deux. 

Les Parlements autrefois étaient ambulatoires; c'est depuis 
qu'ils étaient devenus sédentaires que les rois avaient donné 
commission à ces cours de justice souveraine. Du reste, le 
nom de Grand jour servait déjà à désigner la séance d'ouver- 
ture du Parlement, lorsqu'il était ambulatoire. 

Les Grands jours royaux étaient imités des assises tenues à 
Troyes, avant Philippe le Bel, par les comtes de Champagne. 
Cette prérogative leur avait été accordée, dit Pithou, à cause de 
la dignité de palatins 1 . Les Grands jours de Champagne étaient 
choisis dans l'ordre de la noblesse, et lorsque les jugements 

I. Seigneurs qui possédaient une résidence ayant le titre de palais. 



HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. i 2? 

renfermaient une quescion de principe ou une décision pouvanc 
faire règlement, ils étaient insérés dans le recueil des Coutumes 
de Champagne. 

Les rois accordaient souvent aux princes du sang le droit 
de faire tenir des Grands jours dans leurs apanages et dans 
leurs pairies, et parfois aussi à des seigneurs, pour connaître 
des crimes commis par leurs baillis, sénéchaux et autres juges; 
mais toujours sous la réserve du droit d'appel au Parlement de 
Paris. Ces Grands jours seigneuriaux furent abolis par l'édit de 
Roussillon (1563) qui défendait à tout seigneur d'avoir deux 
degrés de juridiction en un même lieu. 

Les derniers Grands jours de la royauté furent tenus 
en 1605 par Henri IV dans le Quercy et le Limousin; en 1634, à 
Poitiers, sous Louis XIII, et en 1665- 1666 en Auvergne, sous 
Louis XIV. Ces derniers sont plus connus que beaucoup 
d'autres parce qu'ils ont été l'occasion, pour Fléchier, d'une 
narration ironique intitulée : Mémoires sur les Grands jours 
tenus à Clermont-Ferrand en 1665-1666. Outre de curieux dé- 
tails sur les assises elles-mêmes, le livre de Fléchier, œuvre 
d'un observateur attentif et perspicace, présente un tableau 
piquant de la vie de province au xvir siècle. L'abbé Flé- 
chier, jeune encore, se trouvait là en qualité de précepteur du 
fils de M. Lefèvre de Caumartin, conseiller du roi, maître 
des requêtes, qui tenait les sceaux et représentait le pouvoir 
royal. 

Mais les Grands jours restés célèbres entre tous sont les 
Grands jours de Poitiers (1579), et ils doivent leur célébrité a 
une bien petite circonstance. « Il est presque incroyable, dit 
Sainte-Beuve, jusqu'où allait, dans ce grave xvr siècle, le 
penchant naturel à la folâtrerie et au badinage.... Pendant la 
tenue des Grands jours à Poitiers, les plus considérables per- 
sonnages de la magistrature se réunissaient chez les dames Des 
Roches, mère et fille, la fleur et l'ornement du pays poitevin, 
toutes deux recommandables par leurs vertus, leurs talents et 
leur beauté. Un soir qu'on y causait poésie et galanterie, 
comme à l'ordinaire, Etienne Pasquier, alors avocat au Parle- 

9 



no PETITES IGNORANCES 

ment, aperçut une puce sur le sein de M" e des Roches, et la 
fit remarquer à la jeune dame qui en rit beaucoup. Le lende- 
main, elle et Pasquier apportèrent chacun une petite pièce de 
vers sur l'incident de la veille. De ce moment ce fut à qui 
célébrerait la puce de M" e des Roches. Ces savants élèves de 
Cujas, ces vertueux sénateurs, Achille de Harlay et Barnabe 
Brisson à leur tête, se mirent en frais de gentillesse et placèrent 
à l'envi le puceron bienheureux au-dessus de la colombe de 
Bathylle et du moineau deLesbie. » 

Rapin, Passerai, Pierre Pithou, Scévole de Sainte-Marthe, 
Loisel, Binet, Joseph Scaliger, Odet Turnébe, Mangot, Cho- 
pin, entre beaucoup d'autres, célébrèrent la bestiole en fran- 
çais, en latin, en grec, en italien, en flamand, en espagnol. 
Mais là ne se borna pas cette joute littéraire : M 11 " des Roches 
voulut honorer, en leur répondant, les poètes chante-puce. Il 
y eut allusions nouvelles, compliments, répliques et force son- 
nets qui firent des Grands jours de Poitiers un des événements 
du siècle. Pasquier lui-même, qu'on s'est habitué à surnommer 
le judicieux, ne dut guère moins de renom à cette circonstance 
frivole qu'à ses travaux les plus sérieux. C'est lui qui, pour 
associer à la gloire des graves assises ce flot de poésies légères, 
dédia au président des Grands jours. Achille de Harlay, le 
recueil qu'il fit de toutes les pièces composées dans ce tournoi 
poétique et polyglotte. 

Cette puce, restée fameuse, a contribué sans doute à per- 
pétuer le souvenir des dames Des Roches; mais, tout incident 
à part, elles avaient l'une et l'autre assez de mérite pour n'être 
pas oubliées. M""' des Roches, qui était savante en toutes 
sortes de langues, même en grec et en latin, s'était elle-même 
occupée de l'éducation de sa fille; elle y avait mis tout son 
esprit et tout son cœur, et ce ne fut pas son moins parfait 
ouvrage. Elle adorait sa fille autant que sa fille l'admirait. 
Celle-ci avait refusé les partis les plus brillants pour ne pas se 
séparer de sa mère. Le desdn la seconda cruellement dans cette 
pieuse résolution : victime de la peste qui désola sa ville na- 
tale en 1587, elle succomba le même jour que sa mère. Par là, 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 131 

son vœu le plus cher fut accompli : Madeleine ec Catherine 
des Roches ne se quittèrent jamais. 

Guerre des Amoureux. - — Nom donné par les contempo- 
rains à la septième guerre de religion (1580). 1 Cette nouvelle 
prise d'armes des protestants fut le résultat des insinuations de 
Marguerite de Valois, qui joua un rôle fort actif dans la poli- 
tique des guerres de 1580 1 , et de la séduction des femmes de 
la cour protestante de Nérac, où régnaient les "plaisirs et la 
galanterie : de là, son nom de Guerre des Amoureux. « La cour 
étoit si belle et si plaisante, dit Marguerite dans ses Mémoires. 
que nous n'enviions point celle de France, moi y étant avec 
bon nombre de dames et filles, et le roi mon mari écant suivi 
d'une belle troupe de seigneurs et de gentilshommes aussi hon- 
nêtes gens 2 que les plus galans que j'ai veus à la cour, et n'y 
avoit rien à regretter en eux, sinon qu'ils étoient huguenots. » 

Les hommes sages, parmi les protestants, désapprouvaient 
l'entreprise; mais le duc d'Anjou joignit ses instances à celles 
des dames, et le roi de Navarre se laissa entraîner. Aussi, 
n'est-il resté de cette expédition hasardeuse que la célébrité 
que Henri s'est acquise à la prise de Cahors. Dans presque 
tous les autres engagements, les catholiques eurent l'avantage : 
des soixante entreprises combinées pour éclater simultanément, 
trois ou quatre seulement réussirent. 

1. Henri III avait écrit au roi de Navarre que sa femme le trahissait pour 
le vicomte de Turenne, jeune seigneur nouvellement converti à la Réforme, 
et Marguerite n'avait plus d'autre pensée que la vengeance. « Pour cet effet, 
dit Mézeray. se servant des mêmes moyens qu'elle avoit souvent vu pratiquer 
a sa mère, clic instruisit les Dames de sa suite à envelopper tous les braves 
d'auprès de son mary dans leurs lilets, et fit en sorte que luy-même se prit 
aux appasts de la belle Fosseuse, qui ne pratiqua que trop bien les leçons de 
sa maîtresse. » La Fosseuse est le nom sous lequel on désignait Françoise 
de Montmorency, fille de Pierre de Montmorency, baron de Fosseux. Elle 
avait été placée, des 157S, en qualité de fille d'honneur, auprès de Marguerite 
de Navarre. 

2. Les seigneurs que Marguerite décore du nom d'hoiinèles gens sont pour 
la plupart de jeunes libertins, sans conscience et sans mœurs, qui vivent de 
pillage. Le mot honnête, an icvi* siècle, se disait du rang beaucoup plus que 
de la vertu. 






i J2 PETITES IGNORANCES 

La lutte acharnée du roi de Navarre et des défenseurs de 
Cahors dura du samedi 28 mai au mardi 31, c'est-à-dire 
quatre jours et quatre nuits. On lit, dans les Mémoires de 
d'Aubigné et de Sully, des détails circonstanciés qui donnent 
une idée de ce que fut ce terrible combat. A plusieurs re- 
prises, dix fois peut-être, Henri fut supplié par ses troupes 
épuisées et affamées de faire sonner la retraite; mais quoi- 
qu'il fût blessé et que ses pieds saignants le soutinssent à 
peine, il refusa de céder tant que la victoire ne serait pas 
assurée : il ne sortirait de Cahors, disait-il, que mort ou vain- 
queur 1 . 

Ce combat est un événement capital dans la vie de Henri 
de Navarre ; il fonda sa réputation de courage et d'intrépidité. 
« En toutes ses autres actions, dit Davila 2 , ayant rendu des 
preuves de sa vivacité merveilleuse, il donna en celle-cy autant 
d'estonnement à ses gens que de terreur à ses ennemis, leur 
faisant connoistre à quel poinct il estoit vaillant et hardy dans 
les combats. 1 Le soir même de la victoire, avant de songer au 
repos, il annonçait à M""' de Batz que son mari était sauf et 
que la bataille était gagnée : « Je ne me despouilleray pas, 
combien que je sois tout sang et pouldre, sans vous bailler 
bonnes nouvelles, et de votre mary, lequel est tout sain et 
saulf. Le capitaine Navailles, que je depesche par delà, vous des- 
duira comme avons eu bonne raison de ces paillards de Cahors. 
Vostre mary ne m'y a quitté de la longueur de sa hallebarde. 
Et nous conduisoit bien Dieu par la main sur le bel et bon es- 
troit chemin de saulveté, car force des nostres que fort je 
regrette sont tombez à costé de nous. « 

La guerre avait été déclarée le 10 avril, elle se termina le 



1. Quinze ans après, dans la journée de Fontaine-Française (} juin 1595), 
Henri IV, risquant sa vie avec une égale témérité, repoussa de même tous 
les conseils de prudence. A ceux qui le suppliaient de ne pas hasarder ainsi 
celui de qui dépendait le sort de l'Etat, il répondit: Je n'ai pas besoin de 
conseil, mais d'assistance ; et lorsque, dans la situation la plus critique, on 
lui parla de fuir, il s'élança résolument au secours de Biron en disant: Il y a 
plus de péril à la fuite qu'à la chasse. 

2. Histoire des guerres civiles de France de 1559a 1598. 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. ijj 

26 novembre par le traité de Fleix. Ce n'était pas la paix : pen- 
dant près de vingt ans encore, de nouvelles tempêtes devaient 
éclater. 

Le maréchal de Cossé-Brissac (1507- 156 3) avait d'avance 
fait ressortir à sa manière l'inutilicé des luttes entre les catho- 
liques et les protestants en disant : Si Dieu est dans l'hostie. 
ils ne l en osteront pas ' s' il «'y est point, nous ne l'y mettrons 
pas. 

Tertullien ' avait dit sur un autre ton : Sanguis martyrum 
semen chnstianorum (le sang des martyrs est une semence de 
chrétiens ; et Shakespeare, dans une de ses comédies, adres- 
sait ces paroles aux fanatiques de son temps : « C'est le brû- 
leur et non le brûlé qui est hérétique. C'est celui qui allume le 
bûcher qui est sacrilège, et non pas celui qui est la proie des 
lîammes. » Conte d : hiver : act. II, se. iv.) 

Tout cela était résumé dans un proverbe vainement répété 
au xvi e siècle : Le couteau n'apaise pas l hérésie. 

Que celui qui a peur s'en aille ! — Henri III avait 
interdit au duc de Guise l'entrée à Paris; mais Bellièvre, 
chargé de l'ordre royal, l'avait mal exécuté. 

Pendant ce temps, les Seize tramaient leur complot contre 
le roi, et la lutte se préparait. Le moment étant venu d'agir, la 
présence de Guise à Paris devenait nécessaire ; de son côté, la 
reine mère, trahissant son propre fils, faisait tout pour encou- 
rager le duc à venir. Guise se décida : il partit le 8 mai 1588 
et entra dans Paris le lendemain, vers midi, par la porte Saint- 
Martin. 

La nouvelle de son arrivée s'étant répandue en quelques 
instants, la foule se précipita sur ses pas, criant : Vive Guise! 
Il exerçait sur tous, sur les huguenots eux-mêmes, disait-on, 
une véritable séduction : 1 La France, écrivait Balzac au siècle 
suivant, étoit folle de cet homme-là, car c'est trop peu dire 
amoureuse. 1 Ceux qui pouvaient l'approcher baisaient ses ha- 

1. Apologet.. I. 



13+ PETITES IGNORANCES 

bits et lui faisaient toucher des chapelets comme un saint. De 
toutes les fenêtres, les dames lui jetaient des rameaux verts et 
des fleurs. Guise traversa lentement cette foule idolâtre; il 
était radieux. 

Il se rendit à l'hôtel de Soissons, chez la reine-mère. Bien 
qu'elle l'eût appelé en quelque sorte, elle fut vivement troublée 
à son aspect. L'imminence de la crise l'épouvanta. Le roi 
ayant refusé de venir chez elle, comme il en avait été prié, 
Catherine dut se décider, quoique malade, à mener Guise au 
Louvre, où elle n'avait pas paru depuis plus de deux ans. 

A la nouvelle de l'arrivée du duc, Henri III s'était écrié : 
77 est venu ! par la mort Dieu il en mourrai — Au moment où 
Guise entra, accompagné de la reine-mère, on venait de dé- 
battre dans le cabinet du roi la question de savoir si Guise 
serait mis à mort; Alphonse Ornano, surnommé Alphonse 
Corse, à cause de sa patrie, avait été mandé et se proposait 
pour exécuteur des hautes œuvres du roi. 

Henri III, blême de colère, dit au duc : Je vous avois fait 
avertir que vous ne vinssiez pas. — Le duc, s'inclinant avec 
respect, répondit : Sire. Je me suis venu remettre aux mains 
de Votre Majesté pour lui demander justice des calomnies de 
mes ennemis; toutefois je n aurois eu garde de venir si j'en 
eusse reçu défense expresse. Henri III , sur cette parole, 
s'emporta contre Bellièvre, qui n'avait pas exécuté ses ordres; 
et la reine-mère, alarmée, prit à part le roi pour lui peindre 
le danger de l'exaltation populaire. Le duc, profitant des hési- 
tations du roi, se retira et ne fut pas arrêté. Une seconde en- 
trevue eut lieu à l'hôtel de Soissons, mais le duc avait appris 
à ne plus se mettre à la discrétion du roi, et cette fois il était 
gardé par le peuple. 

Pendant ce temps, la fermentation des esprits allait tou- 
jours croissant; la journée des barricades était proche. L'agi- 
tation régnait au Louvre et à l'hôtel de Guise : on suppliait le 
roi de ne point livrer bataille dans Paris; et Guise, de son 
côté, faisait demander si les apprêts de guerre étaient dirigés 
contre lui. On lui répondait que non, puis on lui envoyait 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. i 3s 

offrir la paix et le pardon pour ses amis s'il consentait à sortir 
de Paris. Quelques-uns des gens du duc lui ayant conseillé 
d'accepter, il leur cria : Que celui qui a peur s'en aille! Il 
ne répondit pas cependant d'une manière formelle : il prit le 
temps de s'assurer que le peuple était pour lui, que l'insurrection 
serait formidable, et quand il vit que les troupes ne marchaient 
pas contre l'hôtel de Guise, il laissa les événements s'ac- 
complir. 

C'est grand' pitié quand le valet chasse le maître. — 
Premier président au Parlement de Paris et personnification la 
plus parfaice de cette ancienne magistrature française qui fu t, 
au xvr siècle, dans sa glorieuse périole, Achille de Har- 
lay (i 536-161 6 laissa la réputation d'un des plus savants, des 
plus intègres et des plus fermes magistrats qui aient honoré la 
France. Comme ses ancêtres, il professa pour la monarchie un 
attachement inébranlable ; il avait, disait son panégyriste, 
Jacques de la Vallée, le cœur tout semé de fleurs de lis; 
mais, ami avant tout de la justice, il montra son dévouement en 
osant dire la vérité. 

On sait combien furent inutiles ses remontrances et ses aver- 
tissements avec un roi incapable de faire un noble effort et 
qui cédait sans cesse aux suggestions les plus perfides, se ré- 
servant, comme on Ta si bien dit, le dernier recours des lâches, 
la trahison et l'assassinat. 

La fermeté de caractère et de langage dont ILirlay ne 
s'est jamais départi dans le cours de sa belle et difficile car- 
rière, il la montra surtout au duc de Guise. Après la journée 
des barricades, le duc victorieux vint chez Harlay avec les 
siens, dans l'espoir de lui arracher une adhésion. Ils trou- 
vèrent, dit L'Estoile, « M. le premier qui se pourmenoit dans 
son jardin, et s'estonna si peu de leur venue qu'il ne daigna 
pas seulement tourner la tête ni discontinuer sa promenade 
commencée, pour voir ceux qui talonnoient ses pas, laquelle 
achevée qu'elle fut et étant au bout de son allée, il se retourna 
et en se retournant il vit le duc. Alors haussant la voix, il lui 



J3<5 PETITES IGNORANCES 

d'il tristement : « C'est grand pitié quand le valet chasse le 
* maître. Au reste, mon âme est à Dieu, mon cœur est à mon 
« roy, et mon corps entre les mains des meschants et à la vio- 
« lence ; qu'on en fasse ce qu'on voudra 1 . » Le duc de Guise ne 
se rebuta point ec le pria d'assembler le Parlement. « Quand 
« la majesté du prince est violée, reprit Harlay, le magistrat 
i na plus d'autorité. » On le menaça. Il envoya quérir son fils 
pour mourir avec lui. Le duc et ses gens n'osèrent. » 

A quelques jours de là, Guise se présenta au Parlement 
pour l'amener à ratifier le rétablissement proclamé par les 
Seize de l'antique liberté des élections municipales. Il retrouva 
sur son siège de magistrat l'homme ferme et courageux de la 
scène du jardin. Harlay conjura le duc de ne pas écouter ceux 
qui lui offraient de vaines grandeurs dont la poursuite ne pou- 
vait le mener qu'à sa ruine, i Pour cette compagnie, ajoutâ- 
t-il, elle est assise sur les fleurs de lys, et, étant établie par le 
roy, elle ne peut respirer que pour son service : nous perdrons 
trestous pluiùt la vie que de fléchir à rien de contraire. » 

Le soir de la fuite du roi, Harlay avait déjà parlé au duc 
de ses dangereuses actions sur un ton qui avait décontenancé, 
dit du Vair, le vainqueur des barricades : » En sortant de là, 
ledit sieur de Guise dit tout haut : Je me suis trouvé à des 
batailles , à des assauts et à des rencontres les plus dange- 
reuses du monde; mais jamais je n'ai été étonné comme à 
l'abord de ce personnage. » 

Jeté à la Bastille et menacé du dernier supplice, Harlay ré- 
pondit : i Je n'ay ni teste ni vie que je préfère à l'amour que 
je dois à Dieu, au service que je veux rendre à mon roy, au 
bien que je désire à ma patrie. » 

Achille de Harlay, comte de Beaumont 1639-1712), petit- 
neveu du grand Harlay, fut aussi premier président du Parle- 
ment de Paris. Saint-Simon, qui ne lui pardonnait ni la faveur 
de Louis XIV ni l'amitié de M me de Maintenon, Ta traité du- 



1. D;ms l'opinion de Mézeray, cette réponse quelque peu déclamatoire a 
cté une invention royaliste du lendemain et faite après le triomphe. 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. ij7 

rement dans ses Mémoires ; mais il avait la réputation d'un 
homme d'esprit, et s'il n'a pas eu à prononcer de graves pa- 
roles, il a dit quelques mots assez piquants. Le plus connu est 
la petite leçon qu'il donna en audience et du même coup aux 
conseillers qui dormaient et à ceux qui causaient : Si ces 
messieurs qui causent ne faisoient pas plus de bruit que ces mes- 
sieurs qui dorment, cela aceommoderoit jort ces messieurs qui 
écoutent. 

On raconte aussi que l'évêque d'Autun, Roquette, soup- 
çonné d'avoir inspiré Tartuffe à Molière, se plaignait que les 
officiers d'Autun L'avaient quitté pour aller à la comédie : « Ces 
gens-là étoient de bien mauvais goût, lui répondit Harlay, de 
vous avoir quitté pour des comédiens de campagne. « On lui 
prête même un calembour : à l'architecte Mansart, qui sollici- 
tait une charge de président à mortier 1 pour son fils, il aurait 
répondu : a iSe mêlez pas, monsieur, votre mortier avec le 
nôtre. « 

Achille de Harlay ne fut pas de ceux qui applaudirent aux 
réformes apportées à la procédure criminelle par l'ordonnance 
de 1670; il dit, pour montrer combien peu l'accusé était pro- 
tégé : Si j'étais accusé d'avoir volé les tours de Notre-Dame, je 
commencerais par me cacher. 

La marquise de Créqui disait : « Je ne vois pas assez Dieu 
pour l'aimer au-dessus de toutes choses, et je vois beaucoup 
trop mon prochain pour l'aimer comme moi-même. » Grimm, 
citant cette boutade dans sa Correspondance, ajoute qu'elle lui 
rappelle la confession du président de Harlay : « Je me con- 
fesse de n'avoir pu aimer Dieu au-dessus de toutes choses, ni 
mon prochain comme moi-même. » 

Ce n'est pas parler en roi. — Non seulement Bernard 
Palissy 1510-15901 fut un grand savant, un philosophe, un 



1. Par assimilation Je forme avec le vase dans lequel ou pile les substances 
chimiques, le mortier était une sorte Je bonnet que le chancelier de France 
et les grands présidents, appelés à cause Je cela présidents à mortier, por- 
taient pour marque de leur dignité. 



138 PETITES IGNORANCES 

des meilleurs écrivains de son temps et un grand artiste ; non 
seulement il fut l'infatigable travailleur qui s'écriait : i La na- 
ture, la grande ouvrière... l'homme ouvrier comme elle! » mais 
il fut aussi l'un des plus zélés propagateurs de la foi religieuse. 
Il embrassa la cause de la Réforme et la soutint, dans les temps 
les plus difficiles, avec la ferveur d'un saint et l'autorité d'un 
apôtre. C'est pour la religion protestante qu'il a combattu et souf- 
fert, c'est pour elle qu'il est mort dans les cachots de la Bastille. 

Au commencement de cette année tristement célèbre de 
1588, où s'ouvrit l'un des grands drames de l'histoire fran- 
çaise, entre l'émeute des barricades à Paris et le meurtre du 
duc de Guise à Blois, les ligueurs avaient obtenu l'emprison- 
nement de Bernard Palissy ainsi que de deux jeunes femmes 
protestantes, filles du procureur Foucaud. Oublié par les mas- 
sacreurs de la Saint-Barthélémy, dans l'asile que la reine-mère 
lui avait donné aux Tuileries, Palissy était ressaisi par la Ligue 
triomphante. Mathieu de Launay, un des Seize, insistait pour 
qu'on le conduisît au spectacle public^ c'est-à-dire pour qu'on 
fît de lui un autodafé solennel. Henri III, désirant le sau- 
ver, vint le trouver dans sa prison pour le décider à se conver- 
tir : « Mon bonhomme, lui dit-il, il y a quarante-cinq ans que 
vous êces au service de la reine-mère et de moi; nous avons 
enduré que vous ayez vécu en votre religion parmi les feux et 
les massacres; maintenant, je suis tellement pressé par ceux de 
Guise et mon peuple, qu'il m'a fallu malgré moi mettre en 
prison ces deux pauvres femmes et vous ; elles seront demain 
brûlées et vous aussi, si vous ne vous convertissez. — Sire , 
répondit Palissy, vous m'avez dit plusieurs fois que vous avie z 
pitié de moi; mais, moi, j'ai pitié de vous qui avez prononcé 
ces mots : J'y suis contraint! Ce rtest pas parler en roi. Ces 
filles et moi qui avons part au royaume des cieux, nous vous 
apprendrons ce langage royal, que les Guisards, tout votre 
peuple ni vous, ne sauriez contraindre un potier à fléchir les 
genoux devant les statues, parce que je sais mourir. » 

Les Foucaudes, comme les appelle L'Estoile, rivalisèrent 
de courage avec l'illustre vieillard : elles restèrent inébran- 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 139 

labiés dans leur foi, et on les pendit en Grève le 28 juin 1588. 
Les ligueurs n'osèrent pas mettre à mort le grand artiste ; ils 
l'abandonnèrent dans sa prison. Celui dont Lamartine a dit : 
« Si un tel homme est petit, qui donc est grand? » mourut là, 
en 1590, « de misère, nécessités et mauvais traitements ». Il 
avait quatre-vingts ans. 

Dans l'édition princeps (1563) des œuvres de Bernard Pa- 
lissy, on voit au titre de son premier ouvrage (Recepte véri- 
table par laquelle tous les hommes pourront apprendre à multi- 
plier leurs thrésors) une vignette ayant pour légende : Povreté 
empesche les bons esprits de parvenir. Cette vignette représente 
un petit personnage dont le bras droit est lié à une lourde 
pierre qui le retient à la terre, et dont le bras gauche, ailé et 
levé vers le ciel, semble invoquer Dieu, qui se montre dans 
les nues. Palissy symbolisait ainsi sans doute le double senti- 
ment de l'épreuve terrestre et de la céleste espérance. 

Il n'oserait ! — Vers la fin de cette année 1588 où il 
avait dû fuir de Paris, après la journée des barricades, 
Henri III, étant aux Etats de Blois, dont l'ouverture avait eu 
lieu le 16 octobre, exposa ses griefs, ses périls aux plus sages 
de ses confidents, leur demandant de l'aider à se sauver « par 
un prompt remède ». On lui conseilla l'assassinat du duc de 
Guise. Henri III était d'avance de cet avis; des idées de 
meurtre avaient déjà hanté son esprit, et il ne fut plus question 
pour lui que des moyens d'exécution. Il s'adressa d'abord à 
Crillon, qui lui répondit avec sa franchise ordinaire : Sire, 
je fais profession de soldat et non point de bourreau ; s'' il plaît à 
Votre Majesté que je fisse un appel au duc de Guise et que je 
me coupe la tforge avec lui. je suis prêt. 

Loignac, moins scrupuleux, se chargea de faire le coup 
avec les Quarante-Cinq 1 , qui tous haïssaient mortellement le 
duc de Guise. 



1. Ces quarante-cinq gentilshommes formaient la garde particulière du 
roi; peu de temps après, elle tut réduite à vingt-cinq. 



i 4 o 



PETITES IGNORANCES 



Le duc avait reçu de différents côtés des avertissements sur 
le danger qu'il courait : il refusait d'"y croire. Les larmes 
du président de Neuilly semblaient cependant l'avoir décidé 
à quitter Blois, lorsque l'archevêque de Lyon s'écria : Qui 
quitte la partie la perd. Guise, très résolu à ne rien aban- 
donner, répondit : Mes affaires sont réduites- en tels termes 
que quand, je verrais la mort entrer par la fenêtre . je ne sorti- 
rois point par la porte pour la fuir. 

Le 22 décembre, il trouva sous sa serviette, en se mettant à 
table, un billet ainsi conçu : Donnez-vous de garde, on est 
sur le point de vous jouer un mauvais tour. Il écrivit au bas ces 
deux mots : // n'oserait ! et jeta le billet sous la table. Dans 
la soirée, son cousin, le duc d'Elbeuf, lui dit nettement qu'on 
attenterait le lendemain à la vie des princes catholiques ; il lui 
répondit en riant de s'aller coucher, comme il allait le faire 
lui-même; et il ajouta, d'après ce que rapporte L'Estoile : 
Je vois bien, mon cousin, que vous avej regardé votre alma- 
nach ; car tous les almanachs de cette année sont farcis de telles 
menaces. 

Le lendemain matin, Henri de Guise était assassiné par 
une cohorte de lâches, dans la chambre même du roi, où Revol, 
secrétaire d'Etat, était venu lui dire qu'il était attendu 1 . 

Quand Henri III fut assuré que le grand ennemi était bien 
mort, il sortit de son cabinet, l'épée au poing, et s'écria en 
poussant du pied le cadavre : Nous ne sommes plus deux! Je 
suis roi maintenant - ! ' 



i. a Là, dit Pasquier dans sa lettre à M. Airault, lieutenant criminel 
d'Angers, il se trouve investi par une douzaine de gentilshommes, qui l'at- 
tendoient de pied coi, et salué de plusieurs coups, qui portèrent si vivement, 
qu'il n'eut moven que de râler. » (27 décembre 1588). 

Suivant L'Estoile (Journal de Henri III), « entre autres cris et paroles 
du duc de Guise, celles-ci furent clairement entendues : — « Mon Dieu, je 
suis mort, ayez pitié de moi: ce sont mes péchés qui en sont cause. » 

2. a Sur ce pauvre corps fut jeté un méchant tapis; et là, laissé quelque 
temps exposé aux moqueries des courtisans, qui l'appeloient le beau roi de 
Paris, nom que lui avoit donné Sa Majesté, lequel estant en son cabinet, leur 
ayant demandé s'ils avoient fait, en sortit, et donna un coup de pied par le 
visage à ce pauvre mort, tout ainsi que le duc de Guise en avoit donné au 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. i 4 i 

Ce tragique événement mit la terreur dans toutes les âmes. 
Le roi, s'épanouissant dans sa victoire, répétait : Morte la 
bête, mort le venin! De son côté, Catherine de Médicis deman- 
dait avec effroi, sans obtenir de réponse, ce que signifiait 
tout ce bruit, car le meurtre s'était accompli au-dessus même 
de sa chambre. Le roi descendit chez sa mère, retenue au lit 
par la goutte, et lui dit en entrant : Madame, ce marin je 
me suis rendu roi de France: f ai fait mourir le roi de Paris! n 
Catherine, frappée de stupeur, lui répondit : Vous ave\ fait 
mourir le duc de Guise! Dieu veuille que cette mort ne soit point 
cause que vous soye~ roi de rien ! C est bien coupé, mais saurcr- 
vous recoudre? 

Trois jours après, le cardinal de Guise, à son tour, était 
massacré à coups de hallebardes, moyennant 400 écus, par le 
capitaine du Guast et quatre soldats de sa compagnie. 

Henri III enjoignit aux Etats de continuer leurs travaux ; il 
expédia des circulaires dans toute la France et chargea son 
ambassadeur à Rome, le marquis de Pisani, d'expliquer au 
pape la nécessité où il s'était trouvé de défendre sa couronne 
et sa vie : Vous direj à Sa Sainteté, écrivait-il, que ses saintes 
et personnelles admonitions et l'exemple de sa justice m'ont os té 
tout scrupule qui me pouvait retenir d user de ce moyen. 

Et il ajoutait en post-scriptum qu'il oubliait de dire qu'il 
s'était aussi décharge du cardinal de Guise. Ledit cardinal 
a voit été si impudent de dire qu'il ne mourroit point qu il ne m eût 
tenu la tête pour me raser et faire moine. 

On racontait, en effet, que le cardinal avait juré ne vouloir 



feu amiral. Le roi, l'ayant un peu contemplé, dit tout haut : Mon Dieu, 
qu'il est grand ! Il parait encore plus grand mort que virant. Le cardinal 
de Guis.-, qui esioit assis avec M. l'archevêque de Lvon au conseil, entendant 
la voix de son frère qui crioit: Merci à Dieu ! remua sa chaise pour se lever, 
disant : « Voilà nu m frère qu'on tue. » Lors se levèrent les maréchaux 
d'Aumont et de Retz, et. l'épée nue à la main, crièrent : « Qu'homme ne 
« bouge, s'il ne veut mourir. » [ncontinent après, lesdits cardinal et arche- 
vêque furent conduits en un galetas bâti quelques jours auparavant pour y 
loger des feuillants et capucins. Ainsi finit le règne de Nembrot le Lorrain.» 
(Journal dj L'Estoile.) 



142 PETITES IGNORANCES 

pas mourir « avant d'avoir mis et tenu la tête de ce tyran 
entre ses jambes pour lui faire la couronne avec la pointe d'un 
poignard ». La duchesse de Montpensier, sœur des Guise, 
disait, de son coté, que les ciseaux d'or qu'elle portait suspen- 
dus à sa ceinture étaient destinés à « faire la couronne monacale 
à Henri, quand il seroit confiné dans un cloître ». 

Je louerois davantage vostre oeuvre, si elle ne me 
louoit tant. — Marguerite de Valois, fille de Henri II et 
de Catherine de Médicis, et première femme de Henri IV, 
était prisonnière au château d'Usson, sous la garde du marquis 
de Canillac, lorsqu'elle reçut le livre des Dames illustres où 
Brantôme célébrait avec enthousiasme ses charmes, ses grâces 
et même ses vertus. Elle n'accepta pas les éloges exagérés de 
l'auteur, et pour rectifier quelques faits, sinon pour dire toute 
la vérité, elle écrivit ses Mémoires et dit au début, s' adressant 
à Brantôme : « Je louerois davantage vostre œuvre, si elle ne 
me louoit tant, ne voulant qu'on attribue la louange que j'en 
ferois plustost à la philaftie qu'à la raison, ni que l'on pense 
que, comme Themistocle, j'estime celui dire le mieux qui me 
loue le plus. C'est un commun vice aux femmes de se plaire 
aux louanges, bien que non méritées. Je blasme mon sexe en 
cela, et n'en voudrois tenir cette condition. Je tiens néantmoins 
à beaucoup de gloire qu'un si honnête homme que vous m'aye 
voulu peindre d'un si riche pinceau, * 

Brantôme avait détaillé ainsi avec enthousiasme toutes les 
perfections de son modèle : • On diroit que la mère nature, 
ouvrière très parfaicte, mit tous ses plus rares et subtils esprits 
pour la façonner. Car, soit qu'elle veuille monstrer sa douceur 
ou sa gravité, il sert d'embraser tout un monde, tant ses traicts 
sont beaux, ses linéamens tant bien tirés, et ses yeux si trans- 
parens et agréables qu'il ne s'y peut rien trouver à redire; et, 
qui plus est, ce beau visage est fondé sur un corps de la plus 
belle, superbe et riche taille qui se puisse voir, accompagnée 
d'un port et d'une si grave majesté qu'on la prendra tousjours 
pour une déesse du ciel, plus que pour une princesse de la 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. i 4} 

terre; encore croit-on que, par l'advis de plusieurs, jamais 
déesse ne fut veue plus belle ; si bien que pour publier ses 
beautés, ses mérites et vertus, il faudroit que Dieu allongeast 
le monde et haussast le ciel plus qu'il n'est; d'autant que 
l'espace du monde et de l'air n'est assez capable pour le vol de 
sa perfection et renommée. Davantage, si la grandeur du ciel 
estoit plus petite le moins du monde, ne faut point doubter 
qu'elle l'esgaleroit. « 

A ces extravagances, Marguerite ne répondit pas précisé- 
ment à Brantôme qu'il allait trop loin; mais elle lui fit obser- 
ver qu'elle avait vieilli : « En ce portrait l'ornement du tableau 
surpasse de beaucoup l'excellence de la figure que vous en avez 
voulu rendre le sujet. Si j'ai eu quelques parties de celles que 
vous m'attribuez, les ennuis les effaçant de l'extérieur en ont 
aussi effacé la souvenance de ma mémoire. » 

Le mot de Marguerite de Valois fut répété par Louis XIV 
lorsque Boileau lui donna lecture des quarante derniers vers 
de sa première épître : « Voilà qui est très- beau, dit le roi au 
poète, cela est admirable. Je vous louerais davantage si vous ne 
m'aviej pas tant loué. Le public donnera à vos ouvrages les 
éloges qu'ils méritent ; mais ce n'est pas assez pour moi de vous 
louer. Je vous donne une pension de deux mille livres; j'or- 
donnerai à Colbert de vous la payer d'avance, et je vous accorde 
le privilège pour l'impression de tous vos ouvrages. « 

Ralliez-vous a mon panache klanc. — Un des coups 
les plus terribles qui aient été portés à la Ligue est la bataille 
d'Ivry, livrée le 14 mars 1590. L'armée de Mayenne y fut 
écrasée, bien qu'elle fût d'un tiers plus nombreuse que celle 
de Henri IV. 

« Le mardi, dont le lendemain on combattit, fut tenu con- 
seil avec MM. les princes et maréchaux de France, où il fut 
proposé (représenté) à Henri IV que l'on ne donnoit point de 
batailles sans s'assurer d'un lieu de retraite, en cas de malheu- 
reux succès : mais lui, d'un cœur généreux et magnanime, 
ieur dit qu'il les estimoit tous de même opinion que lui ; et 



i ++ PETITES IGNORANCES 

que de sa part il ne désignoic aucre lieu de retraite que le 
champ où se donneroit la bataille, voulant dire qu'il étoit résolu 
d'y vaincre ou de mourir. Recherchez les apophtegmes de tous 
ces anciens guerriers, tant de la Grèce que de Rome, vous n'en 
trouverez point un plus beau 1 . » 

C'est aussi avant la bataille d'Ivry, lorsque Henri IV 
quitta Dreux pour aller déployer son armée dans la plaine de 
Saint-André, entre Nonancourt et Ivry, que, d'après ce que 
rapporte l'historiographe Pierre Matthieu, le colonel allemand 
Tich de Schomberg demanda au roi la paye de ses troupes. 
Henri IV lui répondit, avec sa vivacité ordinaire que jamais 
homme d honneur ne demandait argent la veille d'une bataille. 
Au moment d'engager le combat, le roi se rappela cette dure 
parole, elle lui pesait; il s'approcha du colonel et lui dit : 
Monsieur de Schomberg. je vous ai offensé; cette journée 
peut être la dernière de ma vie; je ne veux point emporter l hon- 
neur d'un gentilhomme' je sais votre valeur et votre mérite : par- 
donnej-moi et embrasser-moi . — Schomberg lui répondit : 
// est vrai. sire. Votre Majesté me blessa Vautre jour, et au- 
jourd'hui elle me tue; car l'honneur qu'elle me fait m'oblige de 
mourir pour son service. Schomberg tint parole ; il combattit 
vaillamment et resta sur le champ de bataille. 

Le 14 mars, vers dix heures du matin, les deux armées 
s'ébranlèrent. Henri IV, voulant être reconnu de tous, par ses 
ennemis comme par ses amis, avait planté sur son cimier un magni- 
fique panache déplumes blanches; en le mettant sur sa tète, il 
adressa aux siens cette vive harangue : Mes compagnons, Dieu 
est pour nous ! Voici ses ennemis et les nôtres! Voici votre roi! 
A eux! Si vous perde~ x vos cornettes , ralliez-vous à mon panache 
blanc: vous le. trouvère- au chemin de la victoire et de V honneur ! 

A un certain moment, on crut le roi mort, et les ligueurs 
criaient victoire : ils avaient vu tomber un officier dont le 
casque était, comme celui du roi, orné d'un panache blanc. 



1. Etienne Pasquier, Lettre à M. de Sainte-Marthe, trésorier général de 
France en Poitou. 



HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. i + j 

Touc à coup, Henri IV T reparaît, couvert de sang et de pous- 
sière, et crie à ses troupes, devenues inquiètes et chancelantes : 
Tourne^ visage, afin que si vous ne voulej combattre^ pour le 
moins vous me voyiej mourir. L'élan fut irrésistible : i Sur 
cette parole, dit Pasquier, lui et les siens ayant un vive Dieu 
en la bouche pour le mot du guet, il broche son cheval des 
éperons, à la tête de tous ses gens, et entre dans la mêlée avec 
telle générosité, que ses ennemis ne firent plus que conniller 
(chercher une cachette). » 

L'armée en déroute fut poursuivie, mais les choses étant' 
racoisées (apaisées), le roi voulut épargner le sang français; les 
lansquenets seuls demandèrent vainement merci : on se souvenait 
de leur trahison d'Arqués, ils furent massacrés sans pitié. Quar- 
tier aux François! avait crié Henri, sauveç la noblesse fran- 
çaise et main basse sur les étrangers ! 

Le soir même de la bataille, Henri IV écrivait ces quelques 
mots à M. de Curton : « Curton, je viens de battre mes en- 
nemys dans la plaine d'Ivry. Je ne tarde pas à te l'escrire r 
persuadé que personne n'en recevra la nouvelle avec plus de 
plaisir que toy. Ce xmf mars, à neuf heures du soir. » 

Et par une rencontre singulière, le même jour et à la- 
même heure, le marquis de Curton écrivait au roi : « Je viens 
de battre vos ennemis dans la plaine d'I. soire. Le comte de 
Randan, qui les commandoit, vient de mourir de ses blessures; 
mon fils a esté aussi blessé, mais j'espère qu'il n'en mourra pas. 
Rastignac, Lavedan et Chazeron ont fait des merveilles. J*en- 
verray demain un plus long détail à Votre Majesté. Ce 
xn ij' mars 1590, à neuf heures du soir. » 

Le saut périlleux. — Henri IV eût-il pu prendre pos- 
session de son royaume sans changer de religion? Il est per- 
mis de le penser : les obstacles qui se dressaient encore de- 
vant le vainqueur d'Ivry n'étaient pas tels qu'il ne pût 
les surmonter. Toutefois, la question avait dû être mise sur ce 
terrain puisque c'était au nom de la religion catholique que 
combattaient ses fanatiques ennemis , et il faut croire que 



]+ 6 PETITES IGNORANCES 

les misères de la France eussent été prolongées encore si 
Henri IV n'avait pas abjuré. Il était grandement temps à coup 
sûr de mettre fin aux calamités et aux discordes que la Ligue 
avait semées dans le pays, sans parler du danger de la conquête 
étrangère par Philippe II. 

Au milieu des pressions de diverse nature qui ont agi sur 
lui, Henri IV a dû céder, on l'a dit, aux raisons politiques, à 
l'intérêt du pays au moins autant qu'à l'intérêt personnel 1 ; il a 
dû faire ce sacrifice à l'Etat. Mais lorsqu' après avoir long- 
temps hésité, le roi prend enfin une résolution, on entrevoit 
chez lui comme un besoin de ne pas traiter sérieusement une 
chose sérieuse. Il n'y a aucune raison de croire qu'il ait dit : 
Paris vaut bien une messe (voy. ce mot), mais d'autres saillies 
lui ont échappé : il a tenu devant son fou, Chicot, des propos 
qui ont autorisé celui-ci à lui dire : « Monsieur mon ami, de 
moi je tiens que tu donnerois en un besoin les papistes et 
huguenots aux protonotaires de Lucifer, et que tu fusses pai- 
sible roi de France », et Pavant-veille de son abjuration il 
écrivit à Gabrielle d'Estrées qu'il allait faire le saut périlleuse 2 . 

Gabrielle avait beaucoup poussé Henri IV à abjurer. Sully 
et Matthieu la supposent guidée déjà par l'espoir de devenir 
reine de France. Aussi dut-elle recevoir avec plus de joie que 
de surprise la lettre que voici : 



i. L'Esloile raconte, quelque temps après l'abjuration (février 1594), que 
« le Roy aiant advisé un gentilhomme à la messe qui toujours avoit fait pro- 
fession de la religion, lui demanda s'il ne l'avoit pas vu au presche, et s'ii 
«'avoit pas toujours esté de la religion. — « Oui, dit-ii, sire. — Comment 
donc allés-vous aujhourdhui à la messe? — Pour ce que vous y allés, sire, 
lui respondit-il. — Ah! dit le Roy, j'entends bien que c'est: vous avés volon- 
tiers quelque couronne à gangner. » 

2. « Le jésuite Daniel a beau me dire, dans sa très sèche et très fautive 
Histoire de France, que Henri IV, avant d'abjurer, était depuis longtemps 
catholique, j'en croirai plus Henri IV lui-même que le jésuite Daniel; sa 
lettre à la belle Gabrielle, c'est demain que je fais le saut périlleux, prouve 
au moins qu'il avait encore dans le cœur autre chose que du catholicisme. Si 
son grand cœur avait été depuis longtemps si pénétré de la grâce efficace, il 
aurait peut-être dit à sa maîtresse: ces évêques m'édifient, mais il lui dit: 
ces gens-là m'ennuient. Ces paroles sont-elles d'un bon catéchumène?» 
Voltaire, Mélanges historiques.) 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. i +7 

« J'arrivay arsoir de bonne heure ec fus importuné de 
Dieu-gard jusques à mon coucher. Nous croyons la trefve et 
qu'elle se doit conclurre ce jour d'huy. Pour moy, je suis, à 
l'endroict des Ligueurs, de l'ordre de Saint-Thomas. Je com- 
mence ce matin à parler aux evesques l . Oultre ceulx que je vous 
manday hier pour escorte, je vous envoyé cinquante harque- 
busiers qui valent bien des cuiraces. L'espérance que j'ay de 
vous voir demain retient ma main de vous faire plus long dis- 
cours. Ce sera dimanche que je fairay le sault périlleux. » 

Ne semble-t-il pas, à ce langage, que Henri IV" veuille 
s'étourdir sur une action douteuse , ou n'attacher qu'une 
importance secondaire à ce qu'il regarde comme un moyen 
ou un instrument? Tout en tenant compte de la vivacité 
d'esprit de Henri IV, ce ton de légèreté gênerait un peu si 
l'on voulait se persuader, comme l'ont dit de graves historiens, 
que son abjuration fut une affaire entre lui et sa conscience, 
et qu'il changea d'autel parce qu'il vit la vérité du côté où 
il voyait la couronne. L'évêque Péréfixe lui-même avoue que 
Henri ne céda pas uniquement à l'impulsion de la grâce, mais 
qu'il obéit aussi à des motifs humains, c'est-à-dire d'intérêt et 
d'ambition. Bien qu'il ait tenu sa parole aux évêques et qu'il soit 
resté loyalement catholique, on incline volontiers à croire, 
avec Gabriel d'Amours, qu'au moment de l'abjuration le roi 
n'avait « faute de science, mais un peu faute de conscience ». 

Pendant tout le règne de Henri IV, il y eut beaucoup de 
gens, parmi les catholiques comme parmi les protestants, pour 
ne pas croire à la sincérité des sentiments religieux du roi. 



i. Ce fut, en ellet, le même jour, 2j juillet 1593, qu'il entra eu conférence 
avec Renaut de Beaune, archevêque de Bourses; Philippe du Bec, e\èqnc de 
Nantes; Nicolas de Thou, évêque de Chartres; Claude d'Antennes, évêque du 
Mans, et du Perron, évêque d'Evrcux, chargés de le convaincre. Ces prélats 
ne pouvaient ^uére soupçonner sa lettre à Gabrielle lorsqu'ils l'entendirent 
répondre sérieusement a leurs arguments, et qu'il termina en leur disant: 
Je mets aujourd'hui mon âme entre vos mains. Je vous prie: prene\-y 
garde; ear là oit vous me faites entrer, je n'en sortirai que par la mort; et 
de cela je vous le jure et proteste. On dit même que des larmes lut vinrent 
. ix yeux. 



i 4 8 PETITES IGNORANCES 

Quatre ans après son abjuration, un cordelier fut arrêté parce 
qu'il avait prêché en chaire « que le Roy, dit L'Estoile, estoit 
un vray excommunié, et qu'il n'estoit en la puissance de tous 
les papes de l'absoudre » ; et le mardi gras de 1597, on lisait sur 
les murs des environs du Louvre un placard intitulé : Les dix 
commandemens au Roy. 

Hœrétique point ne seras, de fait ni de consentement; 
Tous tes pecchés confesseras au Saint-Père dévotement; 
Les églises honoreras, les restituant entièrement ; 
Les bénéfices ne donneras qu'aux gens d'Eglise seulement; 
Ta bonne seur convertiras par ton exemple doucement ; 
Tous les ministres chasseras, et huguenos pareillement ; 
La femme d'autrui tu rendras, que tu retiens injustement; 
Et la tienne tu reprendras, si tu veux vivre saintement; 
Justice à un chacun feras, si tu veux vivre longuement; 
Grâce ou pardon ne donneras contre la mort iniquement ; 
Et ce faisant te garderas du couteau de frère Clément. 



Lks croouants. — Au commencement de l'année 1594, 
alors que les grands traitaient avec le roi Henri, qui venait 
de recevoir la soumission de Paris (21 mars 1594), et que les 
villes de la Ligue s'empressaient de se rendre et d'ouvrir leurs 
portes, les paysans du sud-ouest de la France se soulevèrent 
par milliers et prirent les armes contre la noblesse et les rece- 
veurs des tailles qui les écrasaient et les suçaient jusqu'au sang 1 . 
Cette révolte, au moment où la lassitude de la guerre civile 
faisait déposer les armes à ceux qui s'étaient battus si long- 
temps pour le roi ou pour la Ligue, fit donner à ces insurgés 
le sobriquet de tard avisés ; mais ce nom n'est pas celui qui 
leur resta. Lorsqu'aprés avoir refusé de payer les tailles, les 
dîmes, les droits féodaux, ces révoltés coururent sus aux per- 
cepteurs, aux gens de guerre, aux nobles, à tous ceux enfin 
qui croquaient le pauvre peuple, leur cri de guerre fut : Aux 



1. « Ils en vouloient surtout, dit L'Estoile à propos de cette Ligue des 
crocans, aux gouverneurs et aux trésoriers, qui estoient cause que le roy dit, 
jurant son venire-saint-gris et gossant à sa manière accoustumée, que, s'il 
n'eust point esté ce qu'il estoit, et qu'il eust eu un peu plus de loisir, qu'il se 
fust faict volontiers crocan. » 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. i +9 

Croquants! Ce mot, qui' signalait leur présence, les nobles le 
leur renvoyèrent, et il servit désormais à les designer. Telle 
est l'origine admise par l'historien de Thou, par le P. Daniel, 
et par le chroniqueur Palma-Cayet. Pour d'Aubigné, le nom 
de croquants vient de ce que la ville de Crocq fut, en 1592, le 
berceau de l'insurrection 1 ; et d'après le dictionnaire de Tré- 
voux, le nom de ces révoltés vient du croc dont ils s'étaient 
fait une arme. Quoi qu'il en soit, le mot, devenu synonyme 
de paysan, est resté dans la langue, comme terme de mépris, 
pour désigner un homme de rien. 

Le nombre des croquants s'éleva jusqu'à quarante mille. 
Ils tinrent en armes plusieurs assemblées populaires, ils en- 
voyèrent des députés au roi pour lui représenter l'oppression 
du peuple et les excès d'une grande partie de la noblesse. 

Le roi conjura la tempête en remettant tous les arré- 
rages des tailles et subsides. Les croquants se calmèrent, se 
dissipèrent peu à peu, et le maréchal de Matignon, gouver- 
neur de Guyenne, acheva d'épuiser leurs forces en enrôlant 
ceux qui avaient été soldats pour les employer contre les Espa- 
gnols. Les croquants ne furent entièrement soumis qu'au bout 
de deux ans. 

D'autres insurrections de paysans, ayant pour cause éter- 
nelle les impôcs et les percepteurs, éclatèrent dans la première 
moitié du xvn" siècle ; elles furent appelées, comme la pre- 
mière, révoltes des croquants. Les plus considérables furent 
celles de 1624, réprimée par le maréchal de Thémines, et celle 
de 1637, qui fut écrasée par le duc de La Valette, lieutenant géné- 
ral de Guyenne, et où périrent plus de douze cents paysans. 

Je VOUS AI ASSEMBLÉS POUR ME METTRE EN" TUTELLE 
ENTRE VOS MAINS, ENVIE QUI NE PREND GUERE AUX ROIS, AUX 

barbes grises et aux victorieux. — Lorsque Henri I\ r put 
songer, vers la fin de 1 596, à la réorganisation intérieure du 

1. « La petite guerre des croq unis, ainsi nommez pour ce que la première 
bande qui prit les armes fut d'une paroisse nommée Croc, de Limousin. » 
{Histoire universel!?. 



150 PETITES IGNORANCES 

pays, particulièrement dans l'administration financière, il 
compta avec raison sur le dévouement et le génie de son fidèle 
de Rosny, qui, déjà en 1593, avait rédigé un mémoire sur le 
rétablissement du royaume » ; mais il pensa aussi qu'il devait 
faire appel à la nation. Le moment semblait favorable pour 
convoquer les Etats généraux : Henri IV, par son caractère et 
par son genre d'esprit, était appelé plus que tout autre à rendre 
à la France ses anciennes libertés, et à gouverner habilement 
avec le concours du pays. Cependant l'expérience récente des 
Etats généraux factieux de Blois et des États généraux mer- 
cenaires de Paris n'était pas de nature à lui inspirer une grand e 
confiance; il hésita à partager le pouvoir avec une autorité 
qui pouvait devenir gênante, susciter des troubles, des con- 
flits, et il se borna à convoquer une assemblée de notable s 
ayant pour mission, dans sa pensée, non de dicter des lois, 
mais d'apporter des lumières et de donner des conseils. « Les 
troubles qui n'étoient pas éteints par la France ne permettoient 
pas plus grande convocation : les cœurs des peuples n'étoient 
pas encore assez ployés à l'obéissance 1 . » 

Le 4 novembre 1596, le roi ouvrit à Rouen la session 
de l'Assemblée des notables en prononçant cette harangue, 
quelque peu gasconne au fond, mais franche et vive dans la 
forme, qui est restée comme un modèle de droiture et de bon 
sens : 

« Si je voulois acquérir le tiltre d'orateur, j'aurois apprins 
quelque belle et longue harangue, et la vous «prononcerais avec 
assés de gravité ; mais, messieurs, mon désir me poulse à deux 
plus glorieux tiltres, qui sont de m'appeller libérateur et res- 
taurateur de cest Estât. Pour à quoy parvenir, je vous ay 
assemblez. Vous sçavés à vos despens, comme moy aux miens, 
que lorsque Dieu m'a appelle à ceste Couronne, j'ay treuvé la 
France non seulement quasy ruinée, mais presque toute perdue 
pour les François. Par la grâce divine, par les prières et bons 
conseils de mes serviteurs qui ne font profession des armes, 

1. D'Aubigné. Histoire universelle. 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 151 

par l'espée de ma brave ec généreuse noblesse (de laquelle je 
ne distingue point les princes, pour estre nostre plus beau tiltre. 
foy de gentilhomme!), par mes peines et labeurs, je l'ay sauvée 
de la perte : sauvons-la astheure de la ruine. Participés, mes 
chers subjects, à cette seconde gloire avecques moy, comme 
avés faict à la première. Je ne vous ay point appeliez, comme 
faisoient mes prédécesseurs pour vous faire approuver leurs 
volontez ; je vous ay assemble^ pour recevoir vos conseils, 
pour, les crere, pour les suivre, bref, pour me mettre en tutelle 
entre vos mains : envie qui ne prend gueres aux Roys. aux barbes 
grises et aux victorieux. Mais la violente amour que je porte à 
mes subjects et l'extresme envie que j'ay d'adjouster ces deux 
beaux tiltres àceluy de Roy me font treuver tout ayséet hono- 
rable. Mon chancelier vous fera entendre plus amplement ma. 
volonté, s 

Gabrielle, qui devint mère quelques jours après de t la 
petite Mademoiselle de Montmorency », comme l'appelle- 
Henri IV dans une lettre à son compère le connestable de 
France, exprima son étonnement de ce que le roi avait parlé 
de se mettre en tutelle. — Ventre saint-gris! dit Henri IV r 
d est vray ; avec mon espee au costc. 

L'épée ne fut pas nécessaire : Henri IV put avoir l'air de 
s'être mis en tutelle sans être en réalité contrarié dans ses vues. 
La seule innovation regardée comme attentatoire à l'autorité 
royale fut le Conseil de Raison, chargé de régler la distribu- 
tion d'une partie du revenu public, et ainsi nommé t d'au- 
tant qu'il rendroit raison à un chacun » . Mais le roi et de 
Rosny s'entendirent pour mettre ce conseil aux prises avec les 
difficultés que fit naître la perception du sou pour livre, taxe 
établie par l'Assemblée des notables sur toutes les marchan- 
dises à l'entrée des villes, des bourgs et dans les foires. Cet 
impôt, appelé la pancarte, fut impopulaire, très peu produc- 
tif et occasionna même des émeutes dans plusieurs villes; 
d'autres complications survinrent encore et le Conseil de Raison 
fut heureux, voyant son impuissance, de renoncer à l'exercice 
de ses fonctions. 



i ja PETITES IGNORANCES 

Pends-toi, brave Crillow — Dans une note relative 
au 97 e vers du chant vin de la Henriade : 

Sully, Nangis, Crillon, ces ennemis du crime, 

Voltaire a dit : « Crillon était surnommé le brave. Il offrit à 
Henri III de se battre contre le duc de Guise. C'est à ce Cril- 
lon que Henri le Grand écrivit : « Pends-toi, brave Crillon ; 
« nous avons combattu à Arques, et tu n'y étais pas... Adieu, 
« brave Crillon, je vous aime à tort et à travers. « 

Depuis cette note, c'est-à-dire depuis un siècle et demi, l'ex- 
pression pends-toi. brave Crillon est répétée à tout propos et a 
pris place en quelque sorte dans la langue. Lorsqu'en y regardant 
d'un peu près, on voulut remonter aux sources, on s'aperçut 
que la lettre de Henri IV à Crillon n'était ni vraie ni vraisem- 
blable. Elle n'a pas été retrouvée et ne pouvait effective- 
ment pas l'être, car à l'époque de la bataille d'Arqués, en 
1589, Henri IV n'avait pas eu encore dans son armée celui 
que ses soldats appelaient l'homme sans peur et que le roi 
devait surnommer un jour le brave des braves 1 . 

Il existe une autre lettre du roi à Crillon ou plutôt à Grillon 
(Henri IV le nommait ainsi) ; mais elle est datée du camp 
d'Amiens (20 septembre 1597), et si ce n'est qu'on y lit : pende\- 
vous. elle ressemble fort peu à celle qu'a supposée Voltaire ; la 
voici textuellement et avec son orthographe : 

« Brave Gryllon, pandes vous de navoyr esté ycy près 
de moy lundy dernyer a la plus belle occasyon quy ce soyt 
james veue et quy peut estre ce verra james. Croyès que ie 
vous y ay byen desyré. Le Cardynal nous vynt voyr fort 
furyeusement, mes yl san est retourné fort honteusement. Jes- 
pere jeudy prochayn estre dans Amyens ou ie ne .cejourneré 
gueres pour aller antreprandre quelque chose car jay maynte- 
nant une des belles armées que l'on sauroyt ymaginer. Yl ny 

1. C'est dix ans plus tard, au retour de la campagne de Savoie (1600) que 
Henri IV, devant la cour, proclama Crillon le premier capitaine du monde, 
et que Crillon lui répondit: Sire, vous en ave\ menti, car c'est vous. 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 153 

manque ryen que le brave Gryllon quy cera tousjours le byen 
venu ec veu de moy. A Dieu ce xx e cetambre au camp devant 
Amyens. 

« Henry. » 

C'esc sans doute un souvenir confus de cette lettre qui 
aura causé la méprise de Voltaire. » Son imagination, dit 
M. Berger de Xivrey 1 , aura suppléé à sa mémoire. Le siège 
d'Amiens, qui sortait du cadre de la Henriade. ne lui était pas 
aussi présent que le combat d'Arqués. « 

Quant au ton de familiarité qui respire dans l'expression 
pends-roi. brave Crillon. il est erroné comme le reste. Henri IV 
a quelquefois écrit à ses correspondants de se pendre, — c'était 
une des formes de son style épistolaire, — mais il les a 
rarement tutoyés. Le baron de Batz, qu'il avait surnommé le 
faucheur depuis ses prodiges de valeur à la prise de la ville 
d'Eause, est un des compagnons d'armes pour lesquels il est 
sorti à cet égard des usages de son temps 2 . 

Pour se faire une idée du ton sur lequel Henri IV écrivait 
à Crillon en 1589, il suffit de lire la lettre qu'il lui adressa, un 
mois environ avant la bataille d'Arqués, au sujet de la mort de 
Henri III, survenue le 2 août 1589 : 

« A Monsieur de Grillon. 
« Parmy la presse de mille et mille affaires, sy aurés-vous 



1. Recueil des lettres missives des Henri IV, publié par M. Berger de 
Xivrey, membre de l'Institut. (Collection des documents inédits sur l'Histoire 
de France.) 

2. On en peut citer, comme exemple, cette lettre si concise et si vive qu'il 
lui écrivit le 12 mars 15H6: 

« Mon faucheur, mets des aisles à ta meilleure beste ; j'ay dict à Mon- 
tespan de crever la sienne. Pourquoy? tu le sçauras de moy àNérac; hastes,. 
cours, viens, vole; c'est l'ordre de ton niaistre et la prière de ton amy. 

« Henry. » 

Mais Hcn:i de Navarre n'avait pas toujours tutoyé M. de Bat/. En 1576. 
il l'aimait déjà beaucoup, car c'est à lui et aux trois autres seigneurs qui 
l'accompagnaient (Mornay, Rosny et Béthune) .1 s m entrée dans la ville 
d'Eausc qu'il dut d'échapper à l'un des plus grands périls auxquels il fut 



, 5+ PETITES IGNORANCES 

ce mot de ma main, pour vous asseurer combien je prise L'affec- 
tion que vous m'avés toujours gardée. Vous aurés beaucoup de 
regret à nostre commune perte ; vous avés perdu un bon mais- 
tre; mais vous esprouverés que j'ay succédé en la volonté 

qu'il vous portoit. A Dieu. 

« Henry. » 

Messieurs, voila le maréchal de biron que je PRÉ- 
SENTE ÉGALEMENT A MES AMIS ET A MES ENNEMIS. Charles 

de Gontaut, duc de Biron (1562-1602), qui avait montré dès 
son enfance un génie décidé pour les armes, fut plus que per- 
sonne l 1 objet des faveurs de Henri IV, faveurs que justifièrent, 
dans tous les combats auxquels il prit part, ses talents et son 
intrépidité. Colonel des Suisses à Page de quatorze ans, il de- 
vint successivement maréchal de camp et lieutenant général. Il 
reçut du roi, en 1592, le titre d'amiral de France, titre qu'il 
échangea bientôt contre celui de maréchal de France : il avait 
alors trente-deux ans. 

Après la reprise d"Amiens (25 septembre 1597), Henri IV 
le fit duc et pair, e: il dit aux députacions venues pour le com- 
plimenter : Messieurs j voilà le maréchal de Biron } que je pré- 
sente également à mes amis et à mes ennemis . 

Ce vaillant soldat devait trahir son roi. Présomptueux jus- 
qu'à l'arrogance, dénué de sens moral et insatiable d'argent, 
il se laissa gagner par les Espagnols. Dans une mission dont 
Henri IV le chargea à Bruxelles, il promit de se joindre aux 

e\pcsé. Cependant, lorsqu'en souvenir de cet événement, il lui donna le com- 
mandement de la place d'Eause, il ne le tutoya pas : 

« Mons r de Batz, Pour ce que je ne puis songer à ma ville d'Euse qu'il ne 
me souvienne de vous, ni penser à vous qu'il ne me souvienne d'elle, je me 
suis desliberé vous establir mon gouverneur en icelle et pays d'Eusan. Adonc 
aussy me souviendra quand et quand d'y avoir un bon seur amy et serviteur 
sur lequel me tiendray reposJ de saseureté et conservation pour tout ce dont 
je vous ay bien voulu choisir. Mais d'icy à ce qu'ayez receu certaines lettres et 
instructions, vous en allez en la dicte ville et y amenez assez de vos amys pour 
y estrele maistre et empescher que l'on y remue. Dieu vous ayt, Mons r de Batz, 
en sa sainte garde. 

« Yostre affectionné amy, 

« H EN r v. Il 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 155 

rebelles que l'Espagne parviendrai à soulever en France; il fit 
même, en 1599,1m traité formel contre son bienfaiteur. Ses me- 
nées furent connues : à deux reprises différentes Henri IV 
pardonna. Mais le roi eut une troisième fois des preuves 
non équivoques de la trahison de Biron, et il tenta vainement 
de l'amener à se repentir : Biron s'obstinant à nier, sa perte fut 
décidée, car Henri IV avait pour maxime de pardonner à ceux 
qui se soumettent et d'abattre les superbes. Le 31 juillet 1602, 
Biron fut décapité 1 . Son père avait eu le pressentiment de 
cette funeste destinée ; il lui avait dit au siège d'Epernay, en 
1592 : « Biron, je te conseille, quand la paix sera faite, que 
tu ailles planter des choux dans ta maison ; autrement il te 
faudra porter ta tête en Grève. » 

A peu près deux siècles plus tard, un autre Gontaut-Biron, 
petit-arrière-neveu du maréchal, devait avoir aussi une fin tra- 
gique. Après avoir pris part à la guerre de l'indépendance 
américaine et servi courageusement son pays, il fut accusé 
d'incivisme devant le tribunal révolutionnaire présidé par Fou- 
quier-Tinville, et condamné à mort sous prétexte de conspira- 
tion contre la République. Abreuvé de dégoûts et l'amertume 
dans l'àme, Biron dit à ses compagnons d'infortune : « C'est 
fini, messieurs, je pars pour le grand voyage, b On raconte 
que, s'étant fait servir des huîtres dans sa prison, il dit au bour- 



1. Le même jour, Henri IV écrivait à M. des Diguières : « Enfin le duc 
de Biron a esté condamné à mort par ma cour de Parlement; mais, usant en 
m mi cndroict de ma clémence accoustumee, autant que la seureté de mon 
Royaulme et la crainte de son crime me l'ont permis, j'ay voulu, pour retrancher 
quelque chose de son ignominie, que le dict arrest ayt esté exécuté dedans le 
clos du chasteau de la Bastille de ma ville de Paris, où il estoit prisonnier : de 
façon que ce jourdhuy il a eu la teste tranchée en présence de ceulx que ma 
dicte cour y a commis pour cest ett'ect, et non en la place de Grève, comme 
il est porté par son dict arrest, dont je vous envoyé copie, ailin que vous le 
t.iciés entendre aux gouverneurs particuliers de vostre charge et aultres mes 
b ms serviteurs que vous estimerés à propos ; vous asseurant que j'ay regret 
que le dict duc se soit tant oublié que d'avoir mérité ce chastiment, mais je 
devois tel exemple an public et à la seureté de ma personne et conservation 
de cest Estai à ma postérité. Je prie Dieu, Mons r des Diguières, qu'il 
vous ayt en sa saiucte garde. Éscript à Saint-Germain eu Lave, le derniei 
juillet i(jo-j. » 



JS<5 PETITES IGNORANCES 

reau en lui présentant un verre de vin : « Prenez, vous devez 
avoir besoin de courage au métier que vous faites. » 

Comme ami, je vous offre mon bras; comme maître, je 
vous promets justice. — Cette phrase cadencée résume ce 
que le roi Henri IV écrivit à Duplessis-Mornay (i 549-1 623), 
lorsque ce dernier fut outragé par le jeune Saint-Phal. L'épi- 
sode est consigné dans les Mémoires de Mornay i qui fut, on 
le sait, le conseiller et le confident le plus écouté, le plus aimé 
du roi jusqu'au jour de l'abjuration. « Il le servait de sa per- 
sonne dans les armées, de sa plume contre les excommunica- 
tions des papes, et de son grand art de négocier, en lui cher- 
chant des secours chez tous les princes protestans 2 . 1 

Duplessis-Mornay avait pris une grande part, en 1589, à la 
réconciliation de Henri III et du roi de Navarre, et les deux 
rois l'avaient récompensé de ce service en lui donnant le gou- 
vernement de Saumur, qu'il garda jusqu'en 1620. Il écait dans 
cette position lorsqu'au mois de novembre 1597, il « fust trais- 
treusement attaqué d'une querelle d'Alemant à Angers ». dit 
L'Estoile. Un gentilhomme nommé Saint-Phal, prétendant que 
Mornay avait ouvert mal à propos ses lettres, résolut de 
se venger; il arrêta Mornay en pleine rue et lui demanda 
raison de son procédé : sans attendre de réponse, il le frappa 
d'un coup de bâton à la tête, le renversa et s'enfuit 3 . Mornay 
écrivit au roi pour demander justice, et il reçut aussitôt cette 
lettre chaleureuse de la main du roi, souvent citée en té- 



1. Mémoires et correspondances de Duplessis-Mornay. t. VII. 

2. Voltaire, Evénemens sur lesquels est fondée la Henriade. 

3. « Et pour ce que le dit Du Plessis estoit un des principaux de ia 
religion, qui pour la défense d'icelle escrivoit ordinairement, et faisoit livres 
et escrits contre les traditions receus en l'Eglise rommaine, mesme contre le 
purgatoire, on en fist lui suivant quatrain, en forme d'allusion sur lui et le 
baston de Saint-Phal : 

Le gouverneur, armé de l'escritoire, 
Dans la cité d'Angers sera contraint, 
Ayant voulu tollir le purgatoire, 
Se prosterner sous le baston d'un saint. 
(Journal tle L'EstoUt.) 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 157 

moignage de l'amitié du monarque pour son ancien ministre : 
■ Mons* Du Plessis, j'ay un excresme déplaisir de l'ou- 
trage que vous avés receu, auquel je participe et comme Roy et 
comme vostre amy. Comme le premier, je vous en feray jus- 
tice, et me la feray aussy. Si je ne portois que le second tiltre, 
vous n'en avés nul de qui l'espée fust plus preste à desguainer 
que la mienne, ny qui vous portast sa vie plus gaiement que 
moy. Tenés cela pour constant, qu'en effect je vous rendray 
office de Roy, de maistre et d'amy : et sur ceste vérité je finis, 
priant Dieu vous tenir en sa garde. » De Fontainebleau, ce 
VIII e novembre (1597). 

Le roi voulut que Saint-Phal fût poursuivi comme assassin, 
mais la famille sollicica sa grâce; elle fut accordée à la con- 
dition que Saint-Phal demanderait pardon au roi, en présence 
des principaux seigneurs de la cour, de ses parents et aussi de 
Duplessis-Mornay, auquel il ferait des excuses. Saint-Phal se 
présenta sans épée ; on l'avait jugé, indigne de la porter après 
avoir commis une lâcheté. Mais lorsque le roi lui eut accordé 
sa grâce, il ordonna que son épée lui fût rendue, disant « qu'il 
estoit plus honorable à M. Duplessis d'être satisfait par un 
homme armé que désarmé » . 

La paulette. — La vénalité des charges avait commencé 
à s'introduire sous les règnes de Charles VIII et de Louis XII, 
et même sous celui de Louis XI, puisque les arrêts de 1493 et 
de 1508 proscrivent la vente des offices de judicature, et que 
les Etats généraux de 1484 avaient fait des remontrances à ce 
sujet; mais ce ne fut que sous François I"' que la vénalité des 
charges devint légale, qu'on vendit ouvertement les offices de 
judicature, et que le roi les multiplia pour en faire ressources, 
soit à son propre profit, soit au profit des courtisans qui ven- 
daient aux solliciteurs leur protection auprès du roi. 

Les titulaires se crurent naturellement le droit de revendre 
ce qu'ils avaient acheté, et ainsi s'établit l'usage qu'une charge 
pouvait être cédée par son titulaire à une personne capable de 
la remplir, à la condition toutefois que ce titulaire survivrait 



, 5 8 PETITES IGNORANCES 

quarante jours à la cession par lui faite. Si le titulaire mou- 
rait sans avoir résigné sa charge eu avant l'expiration des qua- 
rante jours, la charge était dévolue au fisc. La vénalité des 
offices fut consacrée sous Henri II par l'ordonnance de 1554, 
et sous Charles IX par les édits de 1568 et 1569. Le chance- 
lier de l'Hospital avait essayé, dans l'ordonnance de 1560, de 
faire revivre l'ancienne pratique des élections, d'après laquelle, 
à chaque vacance, les cours et tribunaux présentaient trois 
candidats au roi, qui nommait l'un d'eux; mais l'abus s'était 
maintenu à côté de la loi. 

Cet état de choses, mauvais pour tout le monde, fut l'objet 
de nombreuses réclamations, et bien que l'autorité royale eût 
promis plusieurs fois d'y mettre fin, il subsistait encore au 
commencement du xvn e siècle (1604), époque où Sully s'oc- 
cupa de régulariser la situation. Il fut alors décidé que les 
offices de justice et de finances constitueraient une propriété 
héréditaire et que les propriétaires payeraient au roi un droit 
annuel équivalent au soixantième de la valeur de chaque office. 
Ce droit fut appelé la Paillette^ du nom du traitant Charles Pau- 
et, qui l'avait suggéré à Sully et qui en fut le premier fermier. 

Cette réglementation ne fut pas d'abord du goût des magis- 
trats : on les mettait en quelque sorte à la taille, on portait 
atteinte à leur dignité. L'intérêt des familles, cependant, l'em- 
porta peu à peu sur les principes, et l'habitude fut prise de 
considérer les charges comme un patrimoine, ce qui eut pour 
conséquence de consolider la noblesse de robe. 

O.V CROIRAIT QUE JE VOUS PARDONNE. Sully (1560-1641), 

né au château de Rosny, dans le Vexin français (aujourd'hui 
Seine- et-Oise), porta le nom du lieu de sa naissance, avec le 
titre de baron, puis de marquis, jusqu'à l'époque où il fut créé 
duc de Sully (1606). Il y avait à Sully-sur-Loire (Loiret) un 
vieux château, berceau de ses ancêtres, qui, dès le XI e siècle, 
était le siège d'une baronnie. Sully l'acheta en 1602, moyen- 
nant 43,000 écus payés à la veuve de Claude La Trémoille, 
et quatre ans après Henri IV l'érigea en duché. 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 159 

C'est dans ce château, devenu par ses soins une des plus 
belles résidences de France, et aussi dans le château de Mile- 
bon, près Chartres, où il mourut, que Sully se retira après la 
mort de Henri IV, et qu'il rédigea, entouré de ses secrétaires, 
les mémoires qui ont pour titre : OEconomies royales^ ou, plus 
complètement : Mémoires des sages et royales œconomies d : Estac 
de Henri le Grand 1 . Les mémoires publiés par Sully offrent 
cette particularité que les secrétaires du grand maître sont sup- 
posés lui raconter l'histoire de sa vie et des principaux événements 
auxquels il a pris part. « Il faut se représenter, dit M. Bazin, 
dans son histoire de la Cour de Marie de Mèdicis. quatre 
hommes de plume dont chacun vient tour à tour, après avoir 
passé de longues journées à feuilleter notes, relations, lettres, 
mémoires ou états entassés dans une armoire, lire au seigneur 
du lieu, lequel écoute, approuve ou reprend, le récit de ce qu'il 
a fait, vu, dit et entendu, s' adressant, non pas au public, 
comme un écrivain de métier, non pas à des lecteurs choisis, 
comme les plus modestes des hommes célèbres, mais à lui- 
même, en face, au héros, au témoin, au personnage de tous 
les faits qu'ils racontent. » 

On n'occupe pas dans l'Etat et dans le cœur de son roi une 
place aussi exceptionnelle que celle de Rosny sans avoir beau- 
coup d'envieux et sans provoquer la calomnie. Il le savait 
mieux que personne : « Il n y a rien, disait-il, dont il soit si 
difficile de se défendre que d'une calomnie travaillée de main 
de courtisan. » Il fut plus que tout autre l'objet des incrigues 
de cour et des libelles diffamatoires. En 1605, les attaques 
furent plus vives, plus nombreuses que jamais : Henri IV trouva 
des mémoires contre Rosny sur sa table, sous ses tapis, 
au chevet de son lit, et de tous côtés il entendait soit des rap- 
ports malicieux, soit des éloges perfides. Il y eut particulière- 



1. En donnant le titre singulier d'Œconomics à ses mémoires, Sully avait 
pris le mot dans le sens qne comporte l'étymologte : lois Js Li maison. Ce 
mol était absolument d'accord avec l'homme, avec son caractère comme avec 
ses aptitudes: Sully ne fut ni un créateur ni un réformateur, il fut un orga- 
nisateur et ce qu'on a appelé depuis un économiste. 



,6o PETITES IGNORANCES 

ment un grand libelle diffamatoire dans lequel toutes les accu- 
sations étaient réunies; il était intitulé : Discours d' Estât } pour 
faire voir au Roi en quoi Sa Majesté est mal servie. Juvigny, 
qui l'avait rédigé, le remit au roi en lui disant qu'il l'avait 
trouvé par terre, dans sa chambre. On allait, dans ces insi- 
nuations audacieuses, jusqu'à prêter à Rosny le projet de pré- 
tendre s'approprier la couronne ou de vouloir la transmettre à 
un autre. Le roi, à ce moment, était irrité contre son conseiller 
intime, au sujet des difficultés et des malentendus auxquels 
avait donné lieu le remplacement de Crillon comme mestre de 
camp du régiment des gardes. Dans son dépit, il lut ces 
libelles, il s'aigrit, il se plaignit et finit par avoir une explica- 
tion avec celui qui avait été pendant de longues années son ami 
le plus fidèle et son serviteur le plus dévoué. 

Les détails de cette explication sont relatés tout au long et 
un peu confusément dans le chapitre cm des OEconomies royales . 
chapitre qui a pour titre : Nouvelles intrigues contre Rosny. Il 
est à deux doigts de sa perte. Eclaircissement à la suite duquel 
il recouvre toute sa faveur. L'entretien eut lieu à Fontainebleau 
dans les allées des mûriers blancs; il dura quatre heures. Les 
OEconomies royales } très insuffisantes sous le rapport des dates, 
ne font pas connaître le jour où la scène se passa; mais on peut 
le placer, d'après les circonstances qui s'y rattachent, dans la 
première quinzaine de mai \6o^. 

Le roi emmena Rosny dans le parc, loin des courtisans, qui 
pouvaient voir les interlocuteurs se promener et discourir, 
mais qui ne pouvaient pas les entendre. Il avait souffert de ses 
soupçons, il tenait à soulager à la fois sa conscience et son 
cœur, et dit à Sully de lui répondre en toute sincérité : « Je 
veux que nous sortions d'icy, vous et moy, le cœur net de tous 
soupçons, et contens l'un de l'autre, ne doutant point comme 
parmy quelques veritez que l'on m'a pu dire, l'on y a meslé 
mil mensonges et faussetez, l'on n'ait fait de semblable en 
vostre endroit; et partant, comme je veux vous ouvrir mon 
cœur, je vous prie de ne me déguiser rien de ce qui est dans le 
votre. » 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 161 

Roçny alors entendit prononcer les noms de tous ceux qui 
l'attaquaient; il apprit ou feignit d'apprendre de quoi il était 
accusé, il lut même le factum de Juvigny; et lorsque le roi lui 
dit : « Hé bien! que vous semble de tous ces beaux contes ? » 
Rosny lui répondit : « Mais vous mesme, sire, qui les avez 
leus et releus et si longtemps gardez, quelle opinion en avez- 
vous } Car, pour moy, je ne m'estonne pas tant de toutes ces 
bagatelles qui ne sont en effet que fadeses et niaiseries de gens 
sots et malicieux, comme je faits de voir qu'un si grand Roi, 
plein d'esprit, de jugement, de courage et de bonté, et qui m'a 
cognu par tant de louables expériences, a pu avoir la patience 
de les lire, de les garder si longtemps, de me les faire lire 
tout du long en sa présence et de me demander ce qu'il m'en 
semble, i 

Rosny n'eut pas grand'peine à se justifier des accusations et 
surtout des « fantasques et bizarres projets » inventés par ses 
ennemis ; le roi ne demandait qu'à être convaincu et il le fut 
pleinement. On a beaucoup répété que Rosny, après avoir 
éclairci tous les points, répondu à toutes les attaques, et prc- 
testé de son absolu dévouement, était tombé aux pieds de 
Henri IV, qui lui avait dit aussitôt avec bonté : Relevei-vous } 
mon ami; on croirait que je vous pardonne 1 . Ce mouvement du 
ministre et cette parole du roi sont très propres sans doute à 
caraccériser la situation; mais, d'après le récit du narrateur 
des OEconomies royales^ ce n'est pas tout à fait ainsi que les 
choses se passèrent. 

i Mettez-vous le cœur en repos, dit Rosny en terminant, 
reprenez la mesme confiance que je vous ay veu avoir de ma 
personne, diligence et probité, et vous asseurez que la vostre 
royale, vostre gloire, vostre honneur, vostre contentement 
et le bien de vos affaires, me seront à jamais aussi chers et 



i. C'est La Harpe, dans son Eloge de Henri IV, qui a accrédita cette 
phrase: « La reconnaissance le précipite aux genoux du prince à la vue des 
courtisans. Mais ce transport noble peut ressembler a l'humiliation d'un cou- 
pable. Henri craint que l'on ne fasse un second outrage à l'innocence: AV/crc;- 
vous, s'écrie-t-il, rcleve\-vous ; ils vont croire que je vous pardonne. » 



,62 PETITES IGNORANCES 

précieux que ma vie et mon honneur; ce que je vous jure 
sur mon Dieu, mon âme ec mon salue; et me permettez, pour 
confirmer toutes ces veritez, que je me jette à vos pieds et 
vous embrasse les genoux, comme à mon Roy bien aymé, 
unique maistre et bien faicteur. » Ce que voulant exécuter, 
il vous retint et vous dit : 

« Non, ne le faites pas, car je ne voudrois pour rien du 
monde que ceux qui nous regardent creussent que vous eussiez 
commis aucune faute qui meritast une telle soumission; car ce 
seroit vous faire tort, puisque je vous tiens pour homme de bien 
et du tout innocent, voire pour le plus loyal et utile serviteur 
que je sçaurois avoir, ne me pouvant imaginer que vous n'eus- 
siez eu copie de ce malheureux libelle qui m'a tant agité l'esprit, 
d'autant qu'autrement vous eust-il esté impossible d^' répliquer 
si suffisamment, et le convaincre si facilement de faux, par des 
raisons invincibles, que j'ay honte en moy-mesme d'avoir seule- 
ment escouté telles fadaises, ausquelles je vous donne ma foy 
et ma parole de ne penser jamais, et de vous aymer et chérir 
plus cordialement que je n'ay point encor fait. » Et sur cela 
vous vint embrasser, vous commanda de faire le semblable en 
son endroit ; et puis ayant repris ses papiers, qu'il vous promit 
de brusler, il vous prist par la main, et sortîtes de ces allées 
de mûriers; à l'entrée desquelles ayant trouvé quasi toute la 
cour, chacun attendant de voir quelle seroit la fin de si longs 
discours, que l'on se doutoit bien avoir pour sujet les malcon- 
tentemens que le Roy avoit quasi tout publiquement tesmoignez 
contre vous, et sur ce qu'ayant demandé quelle heure il estoit, 
on luy avoit respondu qu'il estoit près d'une heure, et qu'il n'en 
estoit que neuf lorsqu'il estoit entré dans ces canaux, il 
respondit : « Je voy bien que c'est, il y en a ausquels il a plus 
ennuyé qu'à moy; et partant, afin de les consoler, je vous veux 
bien dire à tous que j'ayme Rosny plus que jamais, et qu'entre 
luy et moy, c'est à la mort et à la vie. » 

La réconciliation fut, en effet, aussi durable que complète ; 
Juvigny, dès le mois d'août suivant, fut puni de ses calomnies; 
et l'année suivante, Rosny fut créé duc de Sully. 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 163 

Pendant vingt ans, Henri IV combla de biens et d'hon- 
neurs celui qu'il appelait son « vray et grand amy » ; il lui en 
aurait donné plus encore si Sully avait consenti à se faire ca- 
tholique : il ne put lui conférer le collier du Saint-Esprit, le roi 
Henri III, créateur de Tordre, ayant imposé à Henri IV le ser- 
ment qu'il avait lui-même prononcé d'en exclure les héré- 
tiques (1588). 

Sully dédaignait un peu l'industrie, estimant que la France 
n et ait point propre à de telles babioles; par contre, il avait 
l'agriculture en très grande considération; il se plaisait à répéter 
que Labourage et pastourage sont les deux mamelles dont la- 
France est alimentée; les deux vraies mines et trésors du Pérou. 

Après la mort de Henri IV (1610), Sully ne resta pas long- 
temps à la cour; sa sévérité et sa franchise 1 déplurent. Il se 
démit peu à peu de la plupart de ses charges et, lorsqu'il céda 
celle de grand maître de l'artillerie , Richelieu lui donna en 
échange le bâton de maréchal (j8 septembre 1634). 

Sully ne quitta jamais les habits de deuil et vieillit au fond 
de ses châteaux, absorbé dans ses souvenirs. Mandé par 
Louis XIII, il fit de loin en loin quelques apparitions à la cour. 
Sa gravité et ses vêtements démodés ayant excité un jour les 
railleries des courtisans, Sully les fit taire par cette verte 
sortie : « Quand le feu roi votre père, de glorieuse mémoire, 
dit-il à Louis XIII, me faisait l'honneur de m'appeler auprès 
de sa personne, pour s'entretenir avec moi sur ses grandes 
affaires, au préalable il faisait sortir les bouffons. » 

La vache a Colas. — AIangei~vous de la vache à Colas? 



1. On ne parle pas de la franchise de Sully sans rappeler l'anecdote de la 
poutre; la voici, racontée par Chamfort: « Henri IV s'y prit singulièrement 
pour faire connaître à un ambassadeur d'Espagne le caractère de ses trois 
ministres, Villeroi, le président Jeannin et Sully. Il lit appeler d'abord Villeroi : 
« Voyez-vous cette poutre qui menace ruine.' — Sans doute, dit Villeroi sans 
lever la tête; il faut la raccommoder, je vais donner des ordres. » Il appela 
ensuite le président Jeannin: « 11 faudra s'en assurer», dit celui-ci. On fait 
venir Sully qui regarde la poutre: « Eli! sire, y pensez-vous? dit-il ; cette 
poutre durera plus que vous et moi. » 



,(5 4 PETITES IGNORANCES 

— En êtes-vous? — Telles étaient, vers la fin du régne de 
Henri IV, les questions dérisoires qui signifiaient : Etes-vous 
huguenot? — La façon dont Nicette interroge Mergy, dans le 
Pré aux Clercs, rappelle ce souvenir. 

On n'a rien trouvé de mieux jusqu'ici, pour expliquer la 
Vache à Colas., qu'une vieille histoire dont le récit a été repro- 
duit par D. Lottin dans ses Recherches historiques sur la ville 
d'Orléans, depuis Aurélien^ l'an 274, jusqu'en 1789. t Colas 
Pannier, cultivateur à Bionne, petit bourg près d'Orléans, 
avait une vache qu'il laissait paître librement dans les environs 
de son habitation, non loin de laquelle les protestants d'Orléans 
avaient un temple très renommé dans la province. Un jour de 
ce mois (septembre 1605), cette vache entra dans le temple et 
y causa un grand désordre par la frayeur qu'on eut de cet 
animal devenu furieux. Les protestants attribuèrent cette œuvre 
du hasard à la malice de quelques paysans catholiques, s'em- 
parèrent de la vache, la tuèrent, et, après l'avoir mise en pièces, 
s'en distribuèrent les morceaux. Colas Pannier s'en plaignit 
au bailli d'Orléans, César de Balzac, seigneur de Gyé, qui 
condamna solidairement les protestants à indemniser le paysan 
de sa vache, et aux frais, ce qui donna lieu à des chansons, à 
des quolibets et au proverbe : 77 est de la vache à Colas } pour 
désigner les protestants. » 

La chanson avait été faite et répandue, paraît-il, avec une 
singulière rapidité, car, le 10 du même mois, L'Estoile écrivait 
dans son Journal : « On trompetta des deffenses par la ville 
de Paris, de plus chanter parles rues la chanson de Colas; et 
ce, sur peine de la hart, à cause des grandes querelles, scan- 
dale et inconvéniens qui en arrivoient tous les jours, jusques à 
des meurtres. Cette chanson avoit été bâtie contre les hugue- 
nots par un tas de faquins séditieux, sur le sujet d'une vache 
qu'on disoit être entrée dans un de leurs temples près Chartres 
ou Orléans, pendant qu'on y faisoit le prêche; et qu'ayant 
tué la dite vache, qui appartenoit à un pauvre homme, ils 
avoient après fait quêter pour la lui payer. Or à Paris et par 
toutes les villes et villages de France on n' avoit la tête rompue 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 1C5 

que de cette chanson, laquelle grands et petits chantoient à 
l'envie l'un de l'autre en dépit des huguenots, devant la porte 
desquels pour les agacer cette sotte populace la chantoit ordi- 
nairement ; et étoit déjà passé en commun proverbe, quand on 
vouloit désigner un huguenot, de dire : c'est la vache à Colas ; 
d'où procédoit une infinité de querelles et batteries, ceux de la 
religion s'en formalisant fort et ferme, et étant aussi peu en- 
durans que les autres, qui s'en fussent servis volontiers à faire 
une sédition, à l'instigation de quelques-uns de plus grande 
qualité qui les y poussoient sous main, et faisant semblant 
d'éteindre le feu l'allumoient. 

Les deux récits ne se contredisent pas; mais il serait néces- 
saire, pour les rendre vraisemblables, de mettre un peu d'ordre 
dans les dates : tous les événements, d'après ces narrateurs, se 
seraient passés dans les dix premiers jours de septembre, et 
dix jours n'auraient pas suffi, au commencement du xvir siècle, 
pour faire, en une telle occurrence, tant de chemin et tant de 
besogne. 

Ceux à qui la vache tuée et dépecée dans un prêche 
sembla étrange cherchèrent une autre origine à l'expression. 
AI. Quitard a mis en avant un paysan des Cévennes, nommé 
Colas naturellement, qui, après avoir embrassé le protestan- 
tisme, aurait fait tuer une vache dans le saint temps du carême 
et en aurait ostensiblement distribué la viande à ses coreli- 
gionnaires; mais là se bornent ses indications. M. Athanase 
Coquerel fils n'était pas plus précis lorsqu'il prétendait que 
Colas était quelque traiteur du Pré aux Clercs ou des environs, 
chez qui les jeunes seigneurs réformés allaient manger de la 
viande le vendredi. Ces hypothèses vagues ou incomplètes obli- 
gèrent à s'en tenir à la scène de boucherie du temple protes- 
tant de Bionne. 

Les protestants ripostèrent aux catholiques par une chanson 
contre le clergé, le Le^at de la vache à Colas } dans laquelle la 
vache disait : 

Pour solennellement 
Fti c mes funérailles, 



■ i66 PETITES IGNORANCES 

Je laisse entièrement 
Mes boudins et triparties 
Au clergé de la France, 
Dont on fait si grand cas, 
Pour avoir souvenance 
De la vache à Colas. 

Pardieu. les plus grands clercs ne sont pas les plus 
tins 1 . Ce dernier vers de la satire III de Mathurin Régnier 
(i 573—1613) est une traduction en bon français du proverbe 
en mauvais latin : Mugis magnos clericos non sunt mugis magnos 
sapientes. cité par Rabelais (liv. I, ch. xxxix). Les Italiens ont 
un proverbe semblable : Tutti quei ch'hanno lettere. non son'savi. 
La vérité qu'il proclame est de tous les temps comme de tous 
les pays, et Molière s'est plu à la reproduire coup sur coup 
dans la fameuse scène entre Clitandre et Trissotin, des Femmes 
savantes : 

Mais j'aimerois mieux être au rang des ignorants 
Que de me voir savant comme certaines gens. 



La science est sujette à faire de grands sots. 

.... et je vous suis garant 
Qu'un sot savant est sot plus qu'un sot ignorant. 

(Act. IV, se. m.) 

Le P. Griffet, célèbre théologien du xvnr siècle, avait un 
domestique qui disait, en parlant de son maître : Hors sa science. 
il ne sait absolument rien. 

Le mal vient, selon Montaigne, de la mauvaise façon de se 
prendre aux sciences : « A la mode de quoy nous sommes 
instruicts, il n'est pas merveille, si ny les escholiers, ny les 
maistres, n'en deviennent pas plus habiles, quoy qu'ils s'y 
facent plus doctes. De vray, le soing et la despense de nos 
pères ne vise qu'à nous meubler la teste de science : du juge- 
ment et de la vertu, peu de nouvelles. Criez d'un passant à nostre 
peuple : i Ole sçavant homme! » et d'un aultre : 1 O le bon 

1. Clerc se disait pour savant, parce qu'il n'y avait autrefois que les gens 
d'église qui étudiassent, et que la corporation des clercs, au moyen âge, avait 
le dépôt exclusif de la science. 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 167 

homme! » il ne fauldra pas à destourner les yeulx et son res- 
pect vers le premier. Il y fauldroit un tiers crieur : > O les 
lourdes testes! » Nous nous enquerons volontiers : « Sçait il 
du grec ou du latin? escrit il en vers ou en prose ? » mais s'il 
est devenu meilleur ou plus advisé, c'estoit le principal, et 
c'est ce qui demeure derrière. Il falloit s'enquérir qui est 
mieulx sçavant, non qui est plus sçavant. » [Essais, liv. I, 
ch. xxiv.) 

Les satires de Régnier renferment un grand nombre de 
vers bien frappés qui ont une marque très personnelle, et qui 
parfois affectent heureusement la forme de sentences : 

Puis les gueux en gueusant trouvent maintes délices. 

(Sat. II.) 
L'un l'ait plus qu'il ne peut, et l'autre plus qu'il n'ose. 

(Sut. X.) 
Au compas du devoir il règle son courage. 

(Sat. X.) 
Qui gay fait une erreur la boit à repentence. 

(Sat. XI.) 
Corsaires à corsaires, 
L'un l'autre s'attaquant, ne font pas leurs affaires 1 . 

(Sat. XII.) 
L'honneur est un vieux sainct que l'on ne chomme plus. 

(Sat. XIII.) 
Les fous sont aux échets les plus proches des rois. 

(Sat. XIV.) 
Son amour est fragile et se rompt comme un verre. 

(Sat. XIV.) 
Nous sommes du bonheur de nous-même artisans, 
Et fabriquons nos jours ou fascheux ou plaisans. 
La fortune est à nous, et n'est mauvaise ou bonne 
Que selon qu'on la forme ou bien qu'on se la donne-. 

(Sat. XIV.) 

Paris vaut bien une messe. — Il parut, au commence- 

1. Mot reproduit par La Fontaine dans le Tribut envoyé par les animaux 
à Alexandre (liv. IV, fab. xn), et cité par Boileau dans l'épigrammc xxxv. 
— Cela répond au proverbe espagnol : De corsaire à corsaire, il n'y a que 
des barils d'eau à prendre. 

■i. Cette sentence, que les anciens ont plusieurs fois exprimée, est déjà en 
un seul vers dans la satire XIII : 

Chacun est artiian de sa bonne fortune. 



i6B PETITES IGNORANCES 

ment du xvn e siècle, un recueil satirique composé de huit 
pamphlets 1 , dont l'auteur est resté inconnu, et qui a pour titre : 
les Caquets de l'accouchée. Ce titre reposait sur la vieille ha- 
bitude prise par les commères, amies de l'accouchée, de venir 
la distraire en devisant sur tout et sur tous, en racontant les 
petits événements de la veille et les bruits qui couraient par la 
ville. « On avoit donné, à Paris, dit Henri Estienne, le nom 
de caque toires aux sièges sur lesquels écoient assises les dames 
(et particulièrement si c'étoit autour d'une gisante); chacune 
vouloit montrer n'avoir point le bec gelé. » 

C'est dans ce recueil que l'on trouve, avec une légère va- 
riante, le mot généralement prêcé à Henri IV, et attribué ici à 
son fidèle ministre : « Je vous sçay bon gré, dit la maistresse 
des requestes, de parler ainsi à cœur ouvert, car il est vray, la 
hare sent tousjours le fagot, et, comme disoit un jour le duc de 
Rosny au feu roy Henry le Grand, que Dieu absolve, lorsqu'il 
luy demandoit pourquoy il n'alloit pas à la messe aussi bien que 
luy : Sire. sire, la couronne vaut bien une messe. 

Le fameux Paris vaut bien une messe semble être sorti de 
ce propos, plusieurs années après la mort du roi Henri. Il n'y 
a aucune trace du mot ou de quelque autre qui le rappelle, ni 
dans les Mémoires de d'Aubigné, de l'Estoile ou de Sully, ni 
dans les lettres de Henri IV : rien, par conséquent, n'autorise 
à le regarder comme historique. La seule raison qu'on ait d'at- 
tribuer à Henri IV un mot qui ne se lit nulle part, qui n'a été 
entendu par personne, c'est qu'il est très bien dans la nature 
goguenarde et rusée de ce roi, préoccupé de satisfaire les in- 
térêts du royaume plus encore que sa conscience. Si le mot 
n'est pas vrai, il est du moins vraisemblable 2 . Le même esprit 

i. Lancés par feuilles volantes, ces pamphlets réunis formèrent un tout 
qui eut sept éditions, de 1622 à 1630. 

2. Aussi est-il généralement adopté, tout comme s'il avait été recueilli par 
les contemporains de la bouche même du roi. Jules Simon a dit, dans son 
Eloge de M. Mignet (1885): « En France, où Henri IV commençait par un 
mot d'une morale relâchée : Paris vaut bien une messe, et finissait par 
l'acte d'un grand citoyen et d'un grand roi, l'Edit de Nantes. » — Et depuis 
longtemps on lit dans le Mémorial de Sainte-Hélène: « Le changement de 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 169 

d'humeur plaisante et légère aurait fait dire à Henri IV que le 
meilleur des canons était celui de la messe, puisqu'il avait servi 
à le mettre sur le trône. 

La poule ait pot n'est guère plus authentique que Paris vaut 
Lien une messe. Tous les historiens ont rappelé le vœu formé 
par Henri IV de voir le paysan mettre la poule au pot le di- 
manche; ce vœu exprime les préoccupations du roi pour le 
bien-être des classes laborieuses, il répond aussi à l'état de 
prospérité relative du pays; mais on ne sait précisément ni à 
quel propos ni dans quelles circonstances le bon roi aurait 
dit : Je veux que chaque laboureur de mon royaume puisse 
mettre la poule au pot le dimanche. 

Pierre Matthieu et Péréfixe placent la poule au pot dans une 
conversation de Henri IV avec le duc Charles-Emmanuel de Sa- 
voie qui, admirant les beautés et les richesses de la France, au- 
rait demandé au roi ce qu'elle lui valait de revenus. Henri aurait 
répondu : « Elle me vaut ce que je veux », et le duc ayant 
désiré savoir ce que signifiait cette vague réponse, le roi aurait 
ajouté : « Oui, ce que je veux, parce qu'ayant le cœur de mon 
peuple, j'en aurai ce que je voudrai; et si Dieu me donne en- 
core de la vie, je ferai qu'il n'y aura point de laboureur en 
mon royaume qui n'ait le moyen d'avoir une poule dans son 
pot. » Bien que cette dernière phrase ne semble pas venir, 
dans la conversation, avec beaucoup d'à-propos, elle est, pa- 
raît-il, le point de départ de la tradition ; elle a dû contribuer 
à faire dire au poète Gudin de la Brenellerie 1 , dans son 
Eloge de J oit aire (1771 

Seul roi de qui le pauvre ait garde la mémoire. 

religion, inexcusable pour des intérêts prives, peut se comprendre peut-être 
par l'immensité de ses résultats politiques. Henri IV avait bien dit : Paris 
vaut bien une messe! Napoléon pensait que Henri IV, en abjurant, avait 
fait disparaître toutes les difficultés qu'il eût rencontrées à chaque instant dans 
un pays catholique : « Un hérétique eût été, sur le trône, l'ennemi du pape, 
des évêques, des cérémonies religieuses. » 

1. C'est ce même Gudin qui, dix ans plus tard, écrivit, dans te Discours 
sur l'abolition Je la servitude, ce vers souvent cité : 

I.e roi d'un peuple libre est seul un roi puissant. 



, 7 o PETITES IGNORANCES 

Donnez-moi quelques lignes de l'écriture d'un homme, 

CELA ME SUFFIRA POUR LE FAIRE P£NDRE. Ces paroles Ollt été 

attribuées, soie à Laffemas, soit à Laubardemont, les âmes dam- 
nées de Richelieu (i 585-1642). Ces deux hommes, tristement cé- 
lèbres, l'un par le procès du chevalier de Jars, l'autre par le procès 
d'Urbain Grandier et du malheureux de Thou, se sont vantés 
d'être experts en matière d'iniquités, et cette phrase cynique, 
dans la bouche de Laubardemont surtout, n'a rien qui doive 
surprendre. Cependant, il ne paraît pas qu'elle soit ni de lui 
ni de Laffemas. Elle a peut-être été simplement imaginée pour 
donner une idée de la façon dont se faisait alors le procès 
de ceux qu'on avait résolu d'avance de trouver criminels. 

Du temps de Richelieu, c'est à lui-même qu'on prêtait ces 
paroles, et l'on pensait que les exécuteurs dociles de ses vo- 
lontés ne faisaient, en les répétant ou en les appliquant, 
qu'obéir à l'inspiration de leur maître. On lit dans les Mé- 
moires de M me de Motteville . au sujet du procès du che- 
valier de Jars *, que Laffemas, surnommé alors le bourreau du 
cardinal, avait promis de tourmenter si bien le chevalier qu'il 
en tirerait à peu près ce qu'il en désirait savoir, « et que sur 
peu de mal il trouveroit les moyens de lui faire son procès 
selon les manières mêmes du cardinal, qui } à ce que j ai oui 
conter à ses amis, avoit accoutumé de dire qu'avec deux lignes 
de l'écriture d'un homme, on pouvoir faire le procès au plus 
innocent, parce qu'on pouvoit sur cette matière ajuster si bien 
les affaires, que facilement on y pouvoit faire trouver ce qu'on 
voudroit. 1 M n,e de Motteville est toujours sincère et de bonne 
foi; mais elle était trop dévouée à Anne d'Autriche pour n'être 
pas l'ennemie de Richelieu ; il est donc permis d'admettre 
qu'elle n'est pas allée aux preuves, et l'on doit tenir un peu 
compte, avant de la croire ici sur parole, du plaisir qu'elle a 
dû prendre à relever le propos. 

1 . François de Rochechouart, chevalier de Jars, ayant pris part aux intrigues 
de la reine contre Richelieu, fut enfermé à la Bastille (1632), puis transféré à 
Troyes où il fut condamné à mort (1633]. Il était déjà sur l'échafaud lorsqu'on 
lui apporta sa grâce. 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 171 

Il faut aussi se défier des hiscoriens toujours disposés à 
rendre les tableaux plus sombres lorsque Richelieu y occupe la 
première place. Quelques-uns, par exemple, se sont plu, pour 
inspirer un sentiment de terreur, à défigurer la phrase dans 
laquelle le cardinal a fait intervenir sa robe rouge. Richelieu 
avait dit : Quand j'ai pris une résolution, je vais droit à mon 
but et je renverse tout de ma soutane rouge. A ces paroles, 
qui témoignent d'une volonté ferme, inexorable, mais rien de 
plus, on a substitué celles-ci : « Quand une fois j'ai pris une 
résolution, je renverse tout, je fauche tout, et ensuite je couvre 
tout de ma robe rouge 1 . » Il y a une grande distance entre ces 
deux phrases : la soutane qui renverse éveille l'idée des diffi- 
cultés ou des obstacles devant lesquels on ne s'est pas arrêté ; 
celle qui couvre semble indiquer des violences et peut-être des 
crimes qui restent voilés, après avoir été commis dans l'ombre. 

Richelieu, on le sait, avait donné toute sa confiance au 
Père Joseph (i 577-1638), et l'employait dans les affaires les 
plus épineuses; il avait de la rare habileté de son confident une 
opinion qu'il exprimait plaisamment en disant : Je ne connais 
aucun ministre en Europe capable de faire la barbe à ce capucin, 
quoiqu'il y ait belle prise. 

L'expression proverbiale : Cela ne va pas si vite. Père Jo- 
seph, est sortie d'un entretien entre l'Eminence rouge et 
Y Eminence grise. On projetait une expédition militaire, et le 



1. Victor Hugo fait deux fois allusion à ce mot, dans la scène i re du 
II e acte de Marion Delorme, au milieu des propos que tiennent les seigneurs 
sur ce qui s? passe. D'abord, Bouchavannes s'écrie: 

Meure le Richelieu qui déchire et qui rlatte! 

I. 'homme à la main sanglante, à la robe écarlate. 

Puis, quelques instants après, l'Angely, « le bouffon du roi, le fou cardi- 
naliste », dit à ces mêmes seigneurs : 

Prenez x Jr d e > messieurs ! le ministre est puissant ; 
C'est un large faucheur qui verse A Ilots le sang, 
Et puis il couvre tout Je sa soutane rouge, 
Et tout est dit. 



172 PETITES IGNORANCES 

Père Joseph faisait marcher les troupes à son gré, sur la carte, 
sans tenir grand compte ni des espaces à franchir, ni des ri- 
vières à traverser. Le cardinal l'arrêta tout à coup dans sa 
course rapide en lui disant : • Cela ne va pas si vite, Père 
Joseph ; où passeront les troupes ? « 

On a tenu nombre de propos sur le compte du cardinal : 
le plus expressif ou au moins le plus piquant est celui qu'on a 
mis irrévérencieusement dans la bouche du pape Urbain VIII : 
S il y a un Dieu, il le payera bien; mais vraiment } s'il ny a 
point de Dieu, cest un habile homme. (Ah! che se gli è un Dio, 
ben tosto lo pagherà ; ma veramente se non c'è Dio, è galant" 
huomo.) Un Italien, ami de M me de Motteville, lui a assuré que 
le mot avait été dit, et qu'il ne fallait pas s'en étonner, parce 
que « le bon pape railloit assez souvent •. Le comte de Tré- 
ville, quoiqu'il fût capitaine des gardes et d'un caractère natu- 
rellement enjoué, avait, dans sa plaisanterie sur Richelieu, 
poussé la hardiesse moins lo in que le Saint-Père : Si le car- 
dinal est en paradis, avait-il dit à Louis XIII, il faut que le 
diable se soit laissé escamoter en chemin. 

Plus ma qualité de roi me peut donner de facilité a 
me satisfaire, plus je dois etre en* garde contre le péché 
et le scandale. — Louis XIII n'aimait pas les femmes ; il 
n'était ni galant ni amoureux : la froideur de sa nature se con- 
ciliait en cela avec ses scrupules religieux. Il fut touché à sa 
manière de la beauté de M 11 ' de Hautefort; il prit plaisir à la 
voir, à s'entretenir avec elle ; mais sa passion n'alla pas plus 
loin. « Dès que le roi la vit, il eut de l'inclination pour elle. 
La reine mère, à qui elle fut donnée d'abord pour fille d'hon- 
neur, voyant naître cette petite étincelle de feu dans l'âme de 
ce prince si farouche pour les dames, tâcha de l'allumer plutôt 
que de l'éteindre, pour gagner ses bonnes grâces par cette 
complaisance. Mais la dévotion du Roi fit qu'il s'y attacha si 
peu, que j'ai ouï dire depuis à la même dame de Hautefort 
qu'il ne lui parloit que de chiens, d'oiseaux et de chasse. Et je 
l'ai vue avec toute sa sagesse, en me contant son histoire, se 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. , 7i 

moquer de lui de ce qu'il n'osoit approcher d'elle quand il 
l'entretenoic l . » 

Dans l'intention de peindre par un exemple la réserve et la 
pudeur de Louis XIII, on a raconté qu'il alla chercher des 
pincettes d'argent pour prendre un billet ou un volant 
réfugié dans le sein de M 11 '' de Hautefort ; et Saint-Simon, vou- 
lant donner une formule aux sentiments de ce roi qui repous- 
sait toute idée de dérèglement, et qui, en amour, ressemblait 
aussi peu que possible à son père Henri IV, a fait, dans ses 
Mémoires } le récit suivant : « Le roi étoit véritablement amou- 
reux de M" e de Hautefort... Il en entretenoit continuellement 
mon père, qui vit clairement combien il en étoit épris... Un 
jour que le roi lui parloit avec passion de cette fille, mon père 
lui proposa d'être son ambassadeur et de conclure bientôt son 
affaire. Le roi le laissa dire, puis, prenant un air sévère : « Il 
est vrai, lui dit-il, que je suis amoureux d'elle, que je le sens, 
que je la cherche, que je parle d'elle volontiers et que j'y 
pense encore davantage; il est vrai encore que tout cela se fait 
en moi malgré moi, parce que je suis homme, et que j'ai cette 
foiblesse; mais ■plus ma qualité de roi me peut donner plus de 
facilité à me satisfaire qu'à un autre, plus je dois être en garde 
centre le péché et le scandale -. Je pardonne pour cette fois à 
votre jeunesse, mais qu'il ne vous arrive jamais de me tenir un 
pareil discours si vous voulez que je continue à vous aimer, u 

Il est possible que Louis XIII n'ait pas tenu ce petit dis- 
cours ; mais Saint-Simon a bien fait, en tout cas," de le lui 
prêter : les bons exemples, lorsqu'ils sont rares et c'est le cas 
chez les rois, ne perdent rien à être convertis en préceptes. 

Ultima ratio regum. — La dernière raison des rois est le 
canon. Cette façon d'exprimer que la force triomphe en dernier 
ressort de ceux dont on n'a pu vaincre la résistance était une 
des maximes adoptées par le cardinal de Richelieu, qui l'avait 

i. M"" de Motteville, Mémoires. 

■2. C'est la traduction un peu délayée de la belle parole de Salluste : In 
maxima fortuna minima licentia est. 



i 7é PETITES IGNORANCES 

même fait inscrire sur les canons. Il la tenait d'un autre car- 
dinal, Francisco Ximenès (1436-15 17), devenu régent des 
royaumes d'Aragon et de Castille à l'âge de soixante-dix-neuf 
ans 11516). Pour assurer le trône àl'archiduc Charles, il manda 
auprès de lui Ferdinand, son puîné, qui avait la faveur des 
orands et du peuple, et, sous prétexte de veiller à sa sécurité, 
il changea les officiers qui composaient sa maison. Des sei- 
gneurs du parti de Ferdinand ayant demandé à Ximenès les 
raisons de ces actes d'autorité, le régent les conduisit sur un 
balcon, leur montra des détachements de la milice bourgeoise 
qu'il avait instituée, ordonna une décharge d'artillerie, et leur 
dit : « Voilà la dernière raison du roi. (Hœc est ratio ultima 
régis.) » 

Une autre devise chère à Richelieu était une autruche avec 
cette inscription : Fortis dura coquit. (Il n'est rien de si dur 
que le courageux ne digère.) 

A la duchesse d'Aiguillon comme à tous ceux qui vinrent 
le solliciter en faveur de l'abbé de Saint-Cyran, arrêté comme 
janséniste en 1638, Richelieu fit cette réponse caractéristique : 
« Si, dans le siècle dernier, on eût fait enfermer Luther et 
Calvin, on aurait épargné bien des troubles et bien du sang à 
l'Europe. « 

Voila bien du bruit pour une omelette! — Des Bar- 
reaux (1602-1673) fut d'abord conseiller au parlement, puis il 
donna sa' démission pour s'abandonner," dans une maison du 
faubourg Saint-Victor, qu'il avait nommée Y lie de Chypre, à 
tous les raffinements de la vie. Comme poète, Des Bar- 
reaux n'occupe qu'une modeste place dans un siècle où la 
poésie eut tant d'illustres représentants, et son nom serait à 
peu près oublié s'il n'était resté attaché à une boutade devenue 
proverbe. On raconte qu'ayant donné rendez-vous, un ven- 
dredi saint, à quelques amis de plaisir, dans un cabaret de 
Saint-Cloud, il ne trouva que des œufs et commanda une ome- 
lette au lard. Au moment où nos épicuriens se mettaient à 
table, un violent orage éclata et la maison fut ébranlée. Des 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 175 

Barreaux se leva, ouvrit la fenêtre et jeta l'omelette dehors en 
disant : Voilà bien du bruit pour une omelette! 

Que cette plaisanterie soit de pure invention, qu'elle n'ait 
été mise au compte de Des Barreaux que pour le montrer tout 
ensemble incrédule et peureux, cela n'est pas impossible, car 
ce libertin était surtout un fanfaron : « Il le fît bien voir en 
une grande maladie qu'il eut, dit Tallemant des Réaux, car il 
fit fort le sot et baisa bien des reliques. » 

L'anecdote de l'omelette semble, du reste, avoir été admise 
par Boileau, qui y fait allusion dans la Satire des Femmes, 
pour montrer plus d'une Capanée J 

Du tonnerre dans l'air bravant les vains carreaux, 
Et nous parlant de Dieu Ju ton de Des Barreaux. 

La boutade a pris de l'extension : elle se dit de tous les 
grands bruits, quels qu'ils soient, qui n'ont pas de raison 
d'être ; elle est de la même famille qu'une tempête dans un verre 
d'eau, expression proverbiale que les Romains avaient déjà : 
A^itare Juctum in simpula } soulever les flots dans une simpule 
(petit verre à boire). 

Des Barreaux se convertit avant de mourir ; ainsi que le 
diable devenu vieux, il se fit ermite et s'attira par là cette 
épigramme : 

Des Barreaux, ce vieux débauché, 
Atfecte une réforme austère : 
Il ne s'est pourtant retranché 
Que ce qu'il ne pouvoit plus faire. 

Gui Patin, qui ne crut pas au repentir de Des Barreaux, 
dit en apprenant sa mort : « Il a bien infecté des pauvres jeunes 



1. Capanée étant un des sept chefs qui mirent le siège devant Ti 
Charles Perrault, dans la préface de l'Apologie des femmes, s'e^t révolté contre 
cet emploi du féminin: « Je ne sais pas, dit-il, si on peut dire qu'une femme 
est une Capanée, pour signifier qu'elle est une impie; mais je sais bien qu'on 
ne dira jamais qu'une femme est une Thésée, pour dire qu'elle est une infidèle ; 
qu'elle est une Cicéron, pour dire qu'elle est fort éloquente; ni qu'elle est une 
Socrate, pour dire qu'elle est fort sage. » 



i 7 6 PETITES IGNORANCES 

gens de son libertinage ; sa conversation était bien dangereuse 
et fort pestilente au public. » 

L'année de Corbie. — L'année 1636 fut malheureuse, mi- 
litairement. L'année précédente, Louis XIII ayant déclaré la 
guerre à l'Espagne, des bandes espagnoles envahirent la Pi- 
cardie et s'emparèrent presque sans coup férir de quelques 
villes dont les remparts étaient délabrés. Le 15 août, Corbie, 
voisine d'Amiens et située à trente-cinq lieues seulement de 
Paris, ouvrit aussi ses portes à l'ennemi, et des cris de fureur 
s'élevèrent contre le cardinal, qui n'avait pas pourvu à la dé- 
fense du pays. « C'est pour bâtir son palais Cardinal et sa rue 
de Richelieu qu'il a mis Paris hors de défense! » criaient les 
Parisiens avec colère. « Pourquoi prévoyait-il la guerre, sans 
avoir les moyens de la soutenir ) Nous portons la peine de son 
ingratitude envers sa bienfaitrice et de son alliance avec les 
hérétiques! » 

L'armée royale marcha sur Corbie, en fit le siège, et la 
reprit le 14 novembre. Mais la terreur des Parisiens avait été 
grande; ils s'étaient crus menacés l . On avait ordonné que 
chaque maison fournirait un soldat 2 , chaque maître de poste 
un cheval, et dans l'élan patriotique qui avait promptement 
succédé à la panique, il s'était formé une armée de 20,000 
hommes, composée en grande partie de commis, d'artisans, de 
clercs de procureurs et de laquais. 

L'émotion causée par l'invasion espagnole laissa, chez les 
Parisiens surtout, un souvenir durable : pendant longtemps, 
l'année 1636 fut appelée l'année de Corbie. On lit dans les 

1. « Durant le grand effroy qu'on eut à Paris, elle (M uie Pilou) s'en alla 
chez le feu président de Chevry, qui luy dit : « Les ennemys viendront par 
la porte Saint-Antoine, et braqueront leur canon qui fessera dans toute la rue. 
— Il faut donc aller, dis-je, dans les petites rues. — Un autre me disoit: ils 
prendront les petites rues comme les grandes. Enfin, je retourne chez moy 
dans la rue Saint-Antoine ; il me faschoit bien de desemparer ; mon mary 
estoit malade jusqu'à tenir le lict, il y avoit longtemps. Je luy dis: mon 
pauvre homme, il faut que je m'en aille; tu fermeras les yeux, et tu diras que 
tu es mort. » (Tallemant des Réaux, Historiettes.) 

2. Cette mesure ayant été renouvelée en iCjç», lors du] siège de Paris 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 177 

Historiettes de Tallemant des Réaux : L'année de Corbie 
obligea chaque porte cochère à fournir un cavalier. Mon père 
équipa un de ses commis pour cela. 

Lorsque Richelieu, après avoir provoqué des mesures 
énergiques pour la défense de la capitale, fut remis de l'ébran- 
lement causé par la prise de Corbie, le Père Joseph lui dit : 
Ne vous avais-je pas bien dit que vous n'êtes qu'une poule 
mouillée^ et qu'avec un peu de fermeté vous rétabliriez vos 
affaires'/ 

Deux ans plus tard, c'était Richelieu qui s'efforçait de 
ranimer le Père Joseph, à l'agonie dans le château de Ruel, 
au moment où Brisach capitulait : Courage . Père Joseph. 
lui criait Richelieu, Brisach est à nous. 

Les .vuds-pieds. — Ainsi se désignèrent eux-mêmes, comme 
signal de misère et de vengeance, les paysans normands qui 
prirent les armes, en 1639, pour se révolter contre le système 
d'impôt qui déclarait les habitants de chaque commune soli- 
daires les uns des autres pour le payement des taxes. 

La Normandie avait toujours été pressurée plus que toutes 
les autres provinces du royaume, en raison de sa richesse et de 
sa fertilité. Les impôts grandissaient à mesure que décroissait 
l'aisance des contribuables, et le nombre des insolvables aug- 
mentant toujours, la solidarité devint une insupportable tyran- 
nie. La cour des aides de Rouen, voyant l'orage menacer, avait 

pendant la Fronde, on lisait da::s ic Courrier burlesque Je la guerre de 
Paris : 

Le mardi, le conseil de ville 

Fit un règlement fort utile, 

Savoir que, pour lever soldats, 

Tant de pied comme sur dadas, 

L'on taxeroit toutes les portes, 

Petites, grandes, foibles, fortes; 
l.i cochère fourniroit 

Tant que le blocus dureroit 

Un bon cheval avec un homme, 

Ou qu'elle donnerait la somme 

De quinze pi tôles de poids, 

Payables la première t 

Les petites un niousquetaire 

Ou trois pistolcs pour en faire. 



17 8 PETITES IGNORANCES 

défendu, par un arrêt du 4 juin 1639, d'exercer des poursuites 
pour solidarité. Mais cet arrêt fut cassé, et le mois suivant la 
révolte éclata. Commencé à Avranches et à Rouen, le mouve- 
ment se propagea dans toute la Normandie. Les nuds-pieds, 
organisés en bandes furieuses, pillèrent et brûlèrent tout ce 
qui, de près ou de loin, tenait au gouvernement et au fisc. Tout 
homme signalé comme un monopoleur était massacré sur-le- 
champ, et partout des proclamations menaçantes étaient répan- 
dues au nom d'un chef mystérieux qui s'intitulait le « général 
Jean-nuds-pieds » . 

Gassion, actif et intrépide comme on le sait, entra en Nor- 
mandie avec un corps de six mille hommes. Les nuds-pieds 
firent une résistance désespérée ; mais finalement ils furent écra- 
sés, et tous les rebelles qu'on put trouver ensuite furent pen- 
dus ou roués vifs. 

Cette révolte eut pour conséquences des mesures rigou- 
reuses (janvier 1640). Les cours souveraines, le corps de ville, 
tous les corps constitués de Rouen furent remplacés par une 
commission royale que présida le chancelier Séguier ; les prin- 
cipales villes de la Normandie perdirent leurs privilèges pen- 
dant plus d'un an ; il y eut de nombreuses exécutions sur les 
places publiques; la ville de Rouen fut frappée d'une contribu- 
tion extraordinaire de 1 085 000^ livres, et tous les impôts an- 
ciens et nouveaux furent rétablis. 

La mort m'aura tout entier ou n'aura rien. — 
Fabert (1 599-1662), enrôlé comme simple soldat dès l'âge de 
quatorze ans dans un des régiments du duc d'Epernon, était 
maréchal de France à cinquante-neuf ans, c'est-à-dire qu'il 
n'avait guère mis moins d'un demi-siècle à gagner ses grades à 
la pointe de l'épée. Tous les combats auxquels il prit part fu- 
rent marqués par des actions d'éclat. Il risquait sa vie avec tant 
d'intrépidité et échappait à la more avec tant de bonheur qu'on 
croyait à quelque sortilège 1 . « On s'est obstiné, dit Voltaire, 

1. Cette opinion se rattachait au goût que Fabert avait pour l'astrologie 
judiciaire et les sciences occultes. 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 179 

à vouloir accribuer au merveilleux la fortune et la mort de Fa- 
bert. Il n'y eut d'extraordinaire en lui que d'avoir fait sa for- 
tune uniquement par son mérite. » 

Au siège de Turin (1640), Fabert fut blessé d'un coup de 
feu à la cuisse. Les chirurgiens déclaraient l'amputation indis- 
pensable. Le comte d'Harcourt et Turenne, ainsi que le cardi- 
nal de La Valette, qui commandait l'armée et qui faisait le plus 
grand cas de Fabert, l'engageaient à subir l'opération. Fabert 
répondit : « Il ne faut pas mourir par pièces; la mort m aura 
tout entier ou n'aura rien. » C'est au moins sous cette forme un 
peu oratoire que l'on s'est habitué à transmettre les paroles de 
Fabert. La vérité est qu'il renvoya tout doucement les chirur- 
giens venus pour l'opérer, en leur disant : « Vous ne m'avez 
pas consulcé sur cette affaire qui m'intéresse, puisqu'il s'agit 
de ma vie ; ainsi vous ne ferez pas ce que vous avez résolu. 
Qui aura le gigot aura le reste du corps. Je serai à moi-même 
mon chirurgien. 1 La confiance du vaillant soldat ne fut 
pas trompée : il guérit si bien et si vite qu'il prenait part, 
l'année suivante, à la bataille de la Marfée et au siège de Ba- 
paume. 

Son désintéressement, son humanité, même envers les vain- 
cus, étaient aussi remarquables que ses talents militaires et son 
dévouement à la patrie. Dans la fameuse retraite de Mayence 
(1635), où il contribua à sauver les débris de l'armée française 
et à arrêter l'invasion de Gallas en Champagne, il arriva dans 
un camp où les Autrichiens avaient abandonné leurs malades 
et leurs blessés, a Tuons tous ces gredins-là! » s'écria-t-on. 
t Ce conseil, dit Fabert, est d'un barbare ; cherchons une autre 
vengeance plus noble et plus digne de notre nation. 1 Et il fit 
distribuer aux ennemis les vivres et les secours dont ils avaient 
besoin. Lorsqu'il fut nommé gouverneur de Sedan en même 
temps que maréchal de France (1658), il augmenta les fortifi- 
cations de cette place et paya de sa bourse une partie*dcs dé- 
penses. Il répondit à ses parents qui le lui reprochaient : « Si 
pour empêcher qu'une place que le roi m'a confiée ne tombât 
entre les mains de l'ennemi, il fallait mettre à une brèche ma 



,80 PETITES IGNORANCES 

personne, ma famille et mon bien, je n'hésiterais pas un in- 
stant. « 

Longtemps auparavant, on avait essayé d'inspirer à Maza- 
rin des doutes sur la fidélité de Fabert, et le cardinal s'était 
écrié : « Ah ! s'il se fallait méfier de celui-là, en qui pour- 
rait-on mettre sa confiance? « 

Il y a plus loin' de rie.y a un que d'un a mille. — 
Anne Baudesson (1578-1668', femme de Jean Pilou, procu- 
reur au Châtelet, cette vieille aussi laide qu'elle était spiri- 
tuelle, dont Sauvai a parlé dans ses Antiquités de Paris et que 
M lle de Scudéry a célébrée dans Clélie ; sous le nom d'Arricée. 
comme une philosophe de grande vertu, est une personnalité 
bourgeoise que Tallemant des Réaux a révélée dans ses Histo- 
riettes. On a conservé le souvenir de quelques-unes des sail- 
lies de M"' e Pilou. 

« Quand je passe par les rues, disait-elle, je vois des la- 
quais qui s'écrient : 1 Bon Dieu ! la laide femme ! 1» Je me 
retourne : Vois-tu, mon enfant, je suis aussi belle que j'étais à 
quinze ans, quoique j'en ai plus de soixante-douze. Il n'y a que 
moi en France qui se puisse vanter de cela. » Il n'y avait per- 
sonne, ajoutait-elle, qui se fui si bien accommodé de deux vi- 
laines choses : la laideur et la vieillesse, « Cela me donne un 
million de commodités : je fais et je dis tout ce qu'il me plaît. » 
Elle racontait en riant que, depuis son veuvage, trois hommes 
avaient voulu l'épouser ; « mais, soit dit à mon honneur, ils 
ont été tous trois mis aux Petites-Maisons ». 

Elle répondait vertement à qui s'avisait de vouloir lui man- 
quer : « Je n'ai que faire de vous ni de personne; Robert 1 et 
moi nous avons plus de bien qu'il nous en faut. 1 L'abbé de 
Lenoncourt s'étant permis de la railler sottement : « Monsieur, 

1. Robert était son fils. Le voyant se rendre malade à force de dévotions, 
elle lai dit: « Mon Dieu, Robert, à quoi bon se tourmenter tant! Veux-tu 
aller par delà Paradis? » Et lorsqu'elle reprochait à ce bon garçon, un peu 
simple, quoique âgé de cinquante-deux ans, de n'être pas propre, il lui 
répondait: « Madame Pilou, donnez-vous patience, cela viendra avec le 
temps. » 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 181 

avez-vous été condamné par arrêt du Parlement à faire le plai- 
sant? Car, à moins de cela, vous vous en passeriez fore bien. » 
Un jour, M me Pilou eut affaire à une femme qui vint, sans 
en être priée, l'entretenir de ses intrigues, et lui demander con- 
seil sur les moyens de se séparer de son mari. Un certain secré- 
taire d'ambassade ayant figuré dans ses propos, M""' Pilou lui 
dit . n Vous m'avez toute la mine de ne valoir rien, et ce secré- 
taire d'ambassadeur est sans doute votre galant. — Il est vrai, 
dit l'autre, qu'il m'a aimée; mais je vous jure que c'est le 
seul... — Ma mie, dit M"" Pilou, il y a plus loin de rien à un 
que d un à mille. » Sur quoi, elle la pria de se retirer. 

Recipe Boisrobert. — Boisrobert (i 592-1662) dut sa for- 
tune auprès de Richelieu à la tournure vive et joviale de son 
esprit. Les abbayes qu'on lui donna firent de lui un abbé ; mais 
il ne perdit rien sous l'habit ecclésiastique de cette belle hu- 
meur qui délassait le cardinal de ses graves occupations et sou- 
vent le faisait rire aux dépens du prochain 1 . « Ce divertisse- 
ment était si utile au cardinal, rapporte Pélisson dans son His- 
toire de V Académie, que son premier médecin, M. Citois, avait 
accoutumé de lui dire : « Monseigneur, nous ferons tout ce 
que nous pourrons pour votre sancé ; mais toutes nos drogues 
sont inutiles si vous n'y mêlez un peu de Boisrobert. » 

Il arriva que Boisrobert, ayant désobéi à Richelieu, fut 
éloigné de sa personne. Vainement des démarches furent ten- 
tées pour obtenir son pardon, soit par une députation de l'Aca- 
démie française, soit par Bautru. La réconciliation ne put avoir 
lieu que grâce à l'intervention de Citois qui, profitant d'une 
indisposition de Richelieu, conclut ses ordonnances par cette 
formule : Recipe Boisrobert. 

Gui Patin avait écrit de Boisrobert : « C'est un prêtre qui 
vit en goinfre, fort déréglé et fort dissolu. 1» L'abbé aimait avec 

1. Pour flatter le cardinal dans son ressentiment contre Corneille, Bois- 
robert fit tourner en ridicule la tragédie du Cid par des laquais et des mar- 
mitons. Quand Don Diègue disait à sou lils: Rodrigue, .is-tu du cœur? 
Rodrigue répondait: Je n'ai que du carreau. 



iHi PETITES IGNORANCES 

passion, en effet, le jeu et la bonne chère. On raconte que, 
passant dans la rue Saint-Anastase, en rêvant sans doute à 
quelque bon repas, il fut prié de confesser un homme qui ve- 
nait d'être blessé mortellement. Il s'approcha et dit pour toute 
exhortation : « Mon camarade, pensez à Dieu et dites votre 
Benedicite. » 

Tallemant des Réaux raconte à son tour que Gilles Boileau, 
frère aîné du poète, rencontrant un jour le laquais de Bois- 
robert, lui demanda comment se portait son maître, qui avait 
alors la goutte. « Monsieur, il souffre comme un damné. — 
Il jure donc bien? — Hélas! monsieur, il n'a plus que cette 
consolation-là ! » 

On l'obligea à dire la messe quelquefois, dit ailleurs Tal- 
lemant : e M me Cornuel, à la messe de mynuict, comme ce 
vint à Dominus vobiscum, vit que c'estoit Boisrobert; elle dit à 
quelqu'un : i Voylà toute ma dévotion esvanouye. » Le len- 
demain, comme on la vouloit mener au sermon : « Je n'y veux 
pas aller, dit-elle; après avoir trouvé Boisrobert disant la 
messe, je trouverois sans doute Trivelin 1 en chaire. Je croy, 
adjousta-t-elle, que sa chasuble estoit faitte d'une Juppé de 
Ninon. » 

Boisrobert, qui aimait à attaquer, trouva quelquefois des 
gens prêts à la riposte. Un jeune conseiller à qui il avait dit en 
ricanant : i Je suis ravi quand je vois la France si bien conseil- 
lée », lui répondit sur le même ton : « Je suis ravi quand je 
vois l'Eglise si bien servie. » 

Les Importants. — Le parti politique qui s'est appelé 
Cabale des Importants fut en faveur et même en possession du 
pouvoir pendant quelques mois (entre mai et septembre 1643;. 
Les membres qui le composaient étaient pour la plupart d'an- 
ciennes victimes de Richelieu, ce qui leur constituait des titres 
auprès de la régente Anne d'Autriche. C'étaient les ducs de 
Vendôme, de Mercœur, de Guise, les comtes de Montrésor, 

1. Bouffon de la troupe italienne. 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. i8j 

de Foncrailles, de Fiesque, d'Aubijoux, de Beaupertuis et de 
Saint-Ybar, cous absurdes autant qu'intrépides et professant les 
maximes les plus outrées. Leurs chefs étaient le duc de Beau- 
fore et l'évêque de Beauvais, Potier. Ce dernier prit, suivant 
l'expression du cardinal de Retz, la figure de premier ministre, 
ne doutant de rien et tranchant les questions avec la légèreté de 
l'ignorance; les autres personnages du parti obtinrent des pen- 
sions, des dignités, des gouvernements. Les allures orgueil- 
leuses, les airs de supériorité qu'ils affectaient leur valurent le 
surnom d'Importants. C'était M me Cornuel qui les avait ainsi 
nommés parce qu'ils terminaient leurs discours par ces mots : 
« Je m'en vais pour une affaire d'importance 1 . » Mais ils n'é- 
taient pas moins incapables qu'importants 2 , ils devinrent même 
déplus en plus intrigants, et lorsque Beaufort eut mis le comble 
à la mesure en voulant se venger sur Mazarin de l'exil de la 
duchesse de Montbazon (22 août 1643), la reine mère, perdant 
patience, se débarrassa des Importants. Potier fut renvoyé dans 
son diocèse, les autres furent emprisonnés ou exilés. 

Plus tard, pendant les troubles de la Fronde, quelques dé- 
bris des Importants se groupèrent de nouveau autour du duc 
de Beaufort, devenu populaire 3 ; ils s'imaginèrent qu'ils for- 
maient un parti redoutable; ils n'étaient qu'ambitieux et furent 

1. Elle a dit depuis que les Jansénistes étaient des Importants spirituels. 

2. « J'ai des amis, écrivait Alexandre de Campion, qui n'ont pas toute la 
prudence qui serait à désirer; ils se font un honneur à leur mode et donnent 
des habits si extraordinaires à la vertu qu'elle me semble déguisée, de sorte 
qu'en cas qu'ils aient toutes les qualités essentielles, ils s'en servent si mal 
que l'applaudissement qu'ils se sont attiré ne servira peut-être qu'à leur 
destruction. » 

3. Sa belle tête et sa grande mine l'avaient rendu cher au peuple, qui lui 
donna le surnom de roi des halles. « Le duc de Beaufort-Vendôme, petit- 
lils de Henri IV, l'idole du peuple et l'instrument dont on se servit pour le 
soulever, prince populaire, mais d'un esprit borné, était publiquement l'objet 
des railleries de la cour et de la Fronde même. On ne parlait jamais de lui que 
sous le nom de mi Jes halles. Une balle lui ayant fait une contusion au bras, 
il disait que ce n'était qu'une confusion. » (Voltaire, Siècle Je Louis XIV.) 
On racontait aussi qu'il avait demandé un jour au président Bcllièvre s'il ne 
changerait pas la face des affaires en donnant un soufflet au duc d'Elbeuf, et 
que ce magistrat lui avait répondu gravement: « Je ne crois pas qu 
puisse changer autre chose que la face du duc d'Elbeuf. » 



j8 + petites ignorances 

une dernière fois ridiculisés. Ils n'étaient plus alors, disait en- 
core le cardinal de Retz, qu'un parti composé de quatre ou 
cinq mélancoliques qui avaient l'air de penser creux. 

Les petits-maîtres. — On désigna sous ce nom les 
jeunes seigneurs belliqueux, avantageux et superbes qui s'agi- 
tèrent autour du vainqueur de Rocroy, et qui reparurent plus 
impérieux encore pendant la Fronde 1 lorsque Condé, ayant 
ramené dans Paris la cour triomphante, se livra au plaisir de 
la mépriser après l'avoir défendue. Les petits-maîtres se croyaient 
alors les arbitres de la cour; ils insultaient le gouvernement et 
prétendaient * faire manger de l'herbe à tous les bonnets 
carrés » (ainsi qu'ils désignaient les membres du parlement). Ils 
reçurent le nom de petits-maîtres « parce que, dit M roe de 
Mocteville, ils étoient à celui qui le paroissoit être de tous les 
autres ». 

Leurs prétentions et leur vanité furent telles qu'ils lais- 
sèrent leur surnom à ces jeunes gens aux manières libres ou 
impudentes pour qui l'éclat et la parure sont la grande 
affaire de la vie. « On avait appelé la cabale du duc de Beau- 
fort, au commencement de la'régence, celle des importans; on 
appelait celle de Condé le parti des petits-maîtres, parce qu'ils 
voulaient être les maîtres de l'Etat. Il n'est resté de tous ces 
troubles d'autres traces que le nom de petit-maître, qu'on 
applique aujourd'hui à la jeunesse avantageuse et mal élevée, et 
le nom de frondeurs, qu'on donne aux censeurs du gouverne- 
ment 2 . » 

Lorsque le petit-maître Tut devenu un type ridicule de la 



i. Les petites passions, les pamphlets et les chansons qui caractérisèrent 
les luttes et les intrigues survenues en France de 16+8 à 1652 les firent com- 
parer à une guerre d'écoliers. Bachaumont, en appelant Frondeurs les membres 
du parlement en rébellion contre le ministère, les traitait comme ces enfants 
du peuple qui jouaient à la fronde dans les fossés, qui se dispersaient, quand les 
archers intervenaient, et recommençaient lorsque les archers avaient disparu. 
La cour, disait-il, viendra aussi peu à bout du parlement que les archers ne 
viendront à bout des frondeurs. 

•1. Voltaire, Siècle de Louis XIV. 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 185 

société, comme plus tard le fashionable, le dandy, le lion ou le 
gandin, les auteurs dramatiques le mirent sur la scène pour le 
berner, le mystifier et le siffler. Il fut même spécialement l'objet 
de plusieurs comédies : le Petit-Maître de campagne (1701); le 
Petit-Maître corrige, par Marivaux (1734); le Petit- Maître 
amoureux, par Romagnesi (1734); le Petit-Maître en province, 
par Harny (1763). 

SoUVENEZ-VOUS DE RoCROY, DE FrIBOURG ET DE NoRD- 

lingen. — Presque tous les historiens ont répété depuis Volcaire 
(Siècle de Louis XII ) qu'avant la bataille de Lens, livrée le 
20 août 1648, Condé cria à ses soldacs : Amis, souvenez-vous 
de Rocrov. de Fribourg et de Nordlingen! 

Il faut croire que ces paroles ont été prononcées puisque 
tout le monde est d'accord pour le dire ; cependant, elles ne 
sont pas regardées comme acquises à l'histoire. Ce qu'on sait 
avec plus de certitude, c'est que Condé, à Fribourg, jeta sa 
canne dans les retranchements ennemis, et qu'il a dit, après 
Rocroy, en apprenant que le vieux comte de Fuentes, qui com- 
mandait l'infanterie espagnole, était mort percé de coups : 
Je voudrais être mort comme lui si je 11 avais pas vaincu. 

En tout cas , la version accréditée de la harangue du 
prince de Condé à Lens se rapporte aussi peu que possible 
avec ce qu'on lit dans les Mémoires de M""' de Motteville : 
« Cette bataille avoit été désirée des deux partis. L'archi- 
duc avoit eu ordre du roi d'Espagne de la donner à quelque 
prix que ce fût, croyant avec raison que s'il la gagnoit, la 
France, vu l'état où elle étoit, seroit devenue la proie de son 
ambition. Et pour cet effet l'archiduc avoit envoyé son bagage 
se reposer dans les villes de Flandre, comme de son côté M. le 
prince en avoit fait autant; et ces deux grands princes avoicnt 
chacun le même dessein, qui étoit de combattre à outrance. 
Aussi tous deux y firent-ils de grandes choses. Le prince de 
Condé, à son ordinaire, se trouva partout; et le comte de 
Châtillon conta à la reine que, pour toute harangue, il avoit dit 
à ses soldats : « Mes amis, ayez bon courage. Il faut nécessai- 



i8fi PETITES IGNORANCES 

rement combattre aujourd'hui : il sera inutile de reculer; car 
je vous promets que, vaillants et poltrons, tous combattront, 
les uns de bonne volonté, et les autres par force. « 

Le moment était critique. Condé venait de l'éprouver, car 
il avait failli être pris, et il était fort opportun de tenir à ses 
soldats un langage net et sévère à la fois. Tout cela ressemble 
beaucoup à la vérité. 

Ce qu'on incline à conclure de ces deux versions, qui n'ont 
été réfutées ni l'une ni l'autre, c'est que Condé, à la bataille de 
Lens, aura deux fois harangué ses troupes : une première fois 
pour les préparer et les soutenir; une seconde fois, pour les 
entraîner. Il est possible aussi, comme quelques historiens l'ont 
admis, que le tout ait été dit dans une même harangue, et que 
les mots : « Souvenez-vous de Rocroy, de Fribourg et de Nord- 
lingen » aient été le dernier trait, celui qui a frappé et que l'on 
a retenu. 

Les harangues jouent un grand rôle sur les champs de bataille : 
les meilleures sont d'ordinaire les plus courtes et les plus vives. 
Avant la bataille de Rocoux (1746), l'aumônier du régiment 
d'Auvergne voulut faire aux soldats une exhortation qui deve- 
nait un peu longue. Le lieutenant-colonel de Chamouroux, 
perdant patience, l'interrompit en criant : Soldats! Al. l'abbé 
veut dire qu il n'y a pas de salut pour les lâches ! Vive le roi! 
tt en avant! 

Tous les chefs ne puisent pas leurs arguments aux mêmes 
sources, et parmi ces arguments, il y en a quelquefois de sin- 
guliers. Voici, par exemple, ce qu'au siège de Cadix, en 1702, 
le général anglais dit à ses troupes : Anglais, qui mange\ tous 
les jours de bon bœuf et de bonne soupe, souvenez-vous bien que 
ce serait le comble de Vinfamie de vous laisser battre par cette 
canaille d'Espagnols qui ne vivent que d'oranges et de citrons. 

A la bataille de Minden (1757), le corps des grenadiers de 
France, que commandait M. de Saint-Pern, était exposé au feu 
d'une batterie qui en emportait des files entières. Celui-ci, qui 
tâchait de leur faire prendre patience, se promenait devant la 
ligne au petit pas de son cheval, sa tabatière à la main : Eh 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 187 

bien, mes enfants, leur disaic-il, en les voyant un peu émus, 
qu'est-ce que c est? du canon? Eh bien! ça tue. ça tue. voilà tout! 
Ce sont là, à coup sûr, des raisons sans réplique. Il 
paraît, du reste, que tous les moyens sont bons. Frédéric II, 
voulant faire retourner ses troupes à la charge pour la septième 
fois, les trouva chancelantes. Il leur cria d'un ton courroucé : 
Voulei-vous donc vivre éternellement? Et cette apostrophe les 
décida. 

Quand vous m'aurez tué, il ne me faudra que six 
pieds de terre. — Le premier président Matthieu Mole (1 584- 
1656) eut pour règle de sa vie politique le respect de l'auto- 
rité royale et l'honneur du Parlement. On sait quelles luttes i 
eut à soutenir, quels périls mêmes il dut affronter, dans une 
époque aussi troublée que celle de la Fronde, pour défendre 
tout ensemble le pouvoir royal et l'ordre public, les préroga- 
tives du Parlement et l'autorité des lois. Aussi Montesquieu lui 
a-t-il rendu cet hommage : « Mole montra de l'héroïsme dans 
une condition qui ne s'appuie ordinairement que sur d'autres 
vertus. » 

Dans une des crises les plus violentes de la Fronde, le bruit 
ayant couru que Mole avait eu une conférence secrète avec 
Mazarin, il s'ensuivit un débat tumultueux qui se transforma en 
émeute dans la grande salle et dans les cours du palais où s'en- 
tassait la multitude. Mole, sans écouter ceux qui lui conseil- 
laient de rentrer par derrière dans son hôtel, sortit de la 
grand'chambre et s'avança calme et impassible au milieu d'une 
foule menaçante. Un des séditieux lui ayant mis son mousquet 
sur le front en lui criant qu'il allait le tuer. Mole, sans écarter 
l'arme et sans détourner la tête, lui dit : Quand vous inaurei 
tué, il ne me faudra que six pieds de terre l . {2j février 1649.) 



1. On a touiours quelque peine à laisser les grands hommes s'exprimer 
simplement. Chateaubriand, dans ses Mélanges littéraires, a donné à ce mot 
une forme solennelle qui le dénature: Six pieds de terre feront toujours 
raison au plus grand homme du monde. Aussi, s'est-il cru obligé d'ajouter: 
« C'est agir comme le vieux Caton et parler comme le vieux Corneille. » 



i88 PETITES IGNORANCES 

Ces simples paroles rappellent le caractère grave et modeste 
de Mole ainsi que son genre d'éloquence 1 , beaucoup plus que 
celles qu'on lui a prêtées dans une autre circonstance égale- 
ment périlleuse : « Jeune homme, il y a plus loin que vous ne 
pensez du poignard d'un séditieux à la poitrine d'un honnête 
homme. » On est d'autant plus disposé à mettre en doute cette 
phrase pompeuse que le comte Mole n'y fait aucune allusion 
dans la notice qu'il a consacrée à son illustre ancêtre. Cepen- 
dant, Claude Le Peletier, si digne de foi par sa scrupuleuse 
probité et par sa haute admiration pour Mole, a admis cette 
réponse dans sa petite biographie intitulée Mémoire sur la vie 
et les actions de Monsieur Mole, garde des sceaux de France. 
Voici comment la scène est rapportée et la phrase reproduite : 
« Etant revenu chez lui (après avoir traversé Paris dans la 
journée des barricades), une populace encore furieuse se pré- 
senta à la porte de sa maison qu'il fit ouvrir, et il se présenta 
aux séditieux avec une assurance dont ils ne purent soutenir la 
majesté. Il n'eut qu'à se montrer pour couvrir les mutins de 
honte et les renvoyer chez eux avec respect pour cet homme 
intrépide. Lorsqu'il demanda sa robe pour s'aller présenter à 
cette populace mutinée, l'abbé de Chanvallon, qui a été depuis 
archevêque de Paris, s'étant trouvé auprès de lui, voulut lui 
représenter qu'il s'exposoit trop, mais il lui répondit : Jeune 
homme, apprenez qu'il y a toujours bien loin de la poitrine d'un 
homme de bien au poignard d'un séditieux. » 

Bien plus vraisemblable assurément est la façon dont il 
renvoya, d'après ce même Le Peletier, les émeutiers qui peu 

i. «Cet homme avoit une sorte d'éloquence qui lui étoit particulière. Il 
ne connoissoit point d'interjection ; il n'étoit point congru dans sa langue; 
mais il parloit avec une force qui suppléoit à tout cela ; et il étoit naturelle- 
ment si hardi qu'il ne parloit jamais si bien que dans le péril. » (Cardinal de 
Retz, Mémoires.) 

« Il avait reçu du ciel l'âme la plus conforme à son esprit, sereine, calme, 
intrépide, et le dedans se réfléchissait admirablement au dehors dans un corps 
sain et robuste, et dans une figure où la force était empreinte. Sa parole était 
concise et ferme, sans nulle élégance, et son ton presque toujours celui du 
commandement et de l'autorité. » (Victor Cousin, M me de Longueville pendant 
la Fronde.) 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 189 

de jours après le tumulte du Parlement vinrent à son hôtel pen- 
dant qu'il dînait : « Le premier président se leva de table, et 
ayant ordonné qu'on leur ouvrît la grande porte, il descendit 
son degré et vint se présenter à cette troupe de séditieux en 
leur demandant ce qu'ils vouloient de lui. Son visage respecta- 
ble et son intrépidité arrêtèrent toute la chaleur de ces gens- 
là; et comme ils ne lui dirent rien, après être demeuré quelque 
temps en leur présence, il leur dit : Alle\-vous-en } vous ave\ 
chacun gagné votre tes ton ; et il remonta dans sa chambre. » Le 
teston était la petite pièce de monnaie que recevaient chaque 
jour les émeutiers. 

Les mazarixades. — Toutes les satires, toutes les chan- 
. tous les pamphlets publiés pendant la Fronde contre 
Mazarin furent appelés majarinades^ du nom sous lequel pa- 
rut, en 1649, 1 un d es P^ us f ame u x d e ces libelles, attribué à 
Scarron. Le mot s'appliqua bientôt à tous les écrits politiques, 
qu'ils fussent ou non dirigés contre le cardinal ; on le donna 
même à des ouvrages historiques étendus, tels que l'Histoire de 
la prison des princes. Dans la Bibliographie 'des Ma^arinades 
(3 vol. in-8°). publiée, en 1850-1851, par M. C. Moreau, le 
nombre en est porté à plus de quatre mille. 

Jamais pareille explosion n'avait éclaté en France, jamais 
les publications politiques n'avaient pris de pareilles propor- 
tions. « C'est une chose admirable, dit le Remerciement des 
imprimeurs à monseigneur le cardinal Mandrin (164.9), ^ e q ue M e 
façon nous travaillons. Votre vie est un sujet inépuisable poul- 
ies auteurs et infatigable pour les imprimeurs. 11 ne se passe 
pas de jour que nos presses ne roulent sur plus d'un volume 
de toute sorte d'ouvrages, tant de vers que de prose, de latin 
que de français, tant en caractères romains qu'italiques, canon, 
petit canon, parangon, gros romain, saint-augustin, cicéro, etc. 
Une moitié de Paris imprime ou vend des imprimés, l'autre 
moitié en compose : le Parlement, les prélats, les docteurs, les 
prêtres, les hermites, les religieux, les chevaliers, les avocats, 
les procureurs, les clercs, les secrétaires de Saint-Innocent, les 



îyo PETITES IGNORANCES 

filles du Marais, enfin le cheval de bronze et la Samaritaine 
écrivent et parlent de vous. » 

La plupart de ces satires en vers et en prose sont des lazz: 
contre Mazarin : on se moque de lui, de son accent italien, de 
ses habitudes efféminées, de ses amours et de ses succès. 
D'autres ont pour objet les divers incidents qui se produisent 
pendant la Fronde; mais qu'elles soient bouffonnes, ordurières 
ou railleuses, presque toujours ce sont des platitudes. Gui 
Patin 1 , que son antipathie contre Mazarin devait disposer à 
applaudir, écrivait au début : a Mais il n'y a encore rien qui 
vaille. « Le cardinal de Retz exprimait une opinion analogue 
sur l'ensemble de ces productions : « Il y a plus de soixante 
volumes de pièces composées dans le cours de la guerre civile, 
et je crois pouvoir dire avec vérité qu'il n'y a pas cent feuil- 
lets qui méritent qu'on les lise. » 

Plusieurs pamphlets furent aussi des attaques violentes con- 
tre la cour et même contre le Parlement. Ce dernier, pour 
réprimer les excès, rendit un arrêt contre les libelles sans nom 
d'auteur ni d'imprimeur. Les diffamations et les injures n'en 
allèrent pas moins leur train, et cependant, elles furent parfois 
cruellement punies. 

« Le 22 juin 1649, le Chastelet rendit un jugement de 
grande conséquence et très nécessaire pour réprimer cette 
licence effrénée qu'un nombre infini de personnes de toutes 
sortes de conditions avoient prise impunément de faire imprimer 
et de vendre publiquement au Palais et dans toutes les rues de 
cette ville quantité de libelles diffamatoires et injurieux, non 
seulement contre ceux qu'ils appeloient majanns (parce qu'ils 
n'estoient point séditieux, mais estroitement attachés au service 
du roi et de F Estât), mais encore contre les magistrats, contre 

1. Ce médecin philosophe voyait les Frondeurs d'un très bon œil : « Il y 
a ici des honnêtes gens qu'on appelle des Frondeurs, qui sont conduits par M. de 
Beaufort, le coadjuteur, M" ie de Chevreuse et autres. » — C'est le même qui 
prononçait sur ses malades des oraisons funèbres du genre de celle-ci : 
« M. de R. est mort comme il a vécu. Il est sorti de ce monde sans avoir 
jamais voulu savoir ce qu'il y était venu faire. Il a vécu en pourceau et est mort 
de même. » 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. i ?I 

le Parlement, les princes du sang et la reyne mesme. En effet, 
l'on pouvoit dire sans mentir et sans exagération qu'en moins 
de six mois on avoit mis au jour et distribué insolemment dans 
Paris plus de deux mille imprimés scandaleux et pleins de mes- 
disances atroces en vers, en prose, en françois et en latin, dont 
le plus modéré n'estoit bon qu'à jeter au feu. Par ce jugement, 
la veuve d'un libraire et deux de ses enfans ayant esté trouvés 
saisis de plusieurs exemplaires en vers burlesques, où l'honneur 
de la reyne estoit meschamment deschiré, avoient esté con- 
damnés, à sçavoir ceux-cy à faire amende honorable devant le 
Chastelet et à être pendus et estranglés en Grève après avoir été 
appliqués à la question pour sçavoir l'auteur de cet infâme et 
décestable ouvrage, et celle-là seulement, parce qu'elle estoit 
fort vieille et ne sçavoit ni lire ni écrire, d'assister au supplice 
de ses deux enfans, attachée au derrière de la charrette 1 . « 

Les noms cités parmi les pamphlétaires de la Fronde sont 
ceux de poètes burlesques, tels que Scarron -, Sarrazin et Lo- 
ret; d'autres sont plus sérieux : Patru, le cardinal de Retz et 
aussi Gui Patin, pour qui Mazarin n'est qu'un coupeur de 
bourses. 

Le savant bibliographe Gabriel Naudé prit en main la 
défense de son protecteur, du fondateur de cette bibliothèque 
majarine qu'il appelait sa fille bien-aimée. Il publia en 1650 le 
jugement de tout ce qui a esté imprimé contre le cardinal 



t. Supplément an journal d'Olivier Lefèvre J'Ormesson. 
■j.. Voici, comme échantillon des mazarinades, les derniers vers delà violente 
et grossière satire attribuée à Scarron : 

On te reverra dans Paris, 

El l.'i comme au trébuche! pris, 

Et de U rapine publique, 

Et de ta fausse politique, 

Et de ton sot gouvernement, 

Au redoutable Parlement, 

Et dont tu fais si peu de compte, 

TJltramontain, tu rendras compte ; 

Puis, après ton compte rendu, 

Cher Jules, tu seras pendu 

Au -bout d'une vieille potence, 

remords et sans repentance. 



192 PETITES IGNORANCES 

Mazarin, depuis le sixième janvier jusques à la déclaration du 
i" avril Z650. Cet ouvrage, ordinairement désigné sous le nom 
de Mascurat . est un dialogue entre le libraire Saint-Ange 
(Naudé) et l'imprimeur Mascurat (Camusat); ils s'entretiennent 
des libelles publiés contre Mazarin et prennent naïvement la 
peine de les réfuter. 

Mazarin, bien qu'il ait été, dans le pays de la chanson, 
le plus chansonné des hommes d'Etat, s'était beaucoup moins 
ému que son fidèle Naudé. Quand de nouveaux impôts provo- 
quaient de nouvelles satires, le cardinal se contentait de mur- 
murer : Ils chantent, ils payeront. 

L'habitude de chansonner ne se perdit pas ; on continua de 
ridiculiser, dans de joyeux couplets, les hommes et les choses 
des gouvernements, et peu de temps avant la Révolution, on 
pouvait dire encore avec vérité, comme le fit un homme d'esprit 
à Chamfort, que le gouvernement de France était une monar- 
chie absolue tempérée par des chansons. — Beaumarchais, vers 
la même époque, faisait chanter à Brid'oison, dans le Mariage 
de Figaro (1784), à propos du bon peuple de France : 

Qu'on l'opprime, il peste, il crie ; 
Il s'agite en cent fa-açons: 
Tout fini-it par des chansons. 

La Constitution de 1791 fut mise en vaudeville comme le 
reste, et l'on y chantait : 

Le roi sera le roi de France, 
Et pourtant il ne sera rien; 
Mais comme une ombre de puissance 
Au moindre prince va très bien, 
On pourra lui laisser, par grâce, 
Ou pour mieux dire, par abus, 
Le doux plaisir de voir sa face 
Empreinte sur tous les écus. 

Il n'y a point de grand homme pour son valet de 
chambre. — Tous, pauvres mortels, nous sommes soumis aux 
faiblesses, aux exigences, aux infirmités de l'espèce humaine; 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. i 9i 

aucun n'y échappe, si haut qu'il soie placé, et personne ne 
le sait mieux qu'un valet de chambre. Avec lui, dans l'abandon, 
dans le négligj de la vie intime, adieu l'éclat des triomphes, 
adieu le prestige de la grandeur. M 1 "- Cornuel (1605-1694), 
cette personne « accorte et fine » qui, d'après ce que rapporte 
Tallemant des Réaux, remplit le xvn e siècle de mots agréables 
ou piquants, a donc touché juste une fois de plus en disant : 
// n'y a point de grand homme pour son valet de chambre. Il 
est vrai qu'elle avait eu, pour lui souffler cette vérité, un cé- 
lèbre contemporain et un illustre devancier. Le maréchal de 
Cannât disait : // faut être bien héros pour l'être aux yeux de 
son valet de chambre; et Montaigne avait écrit dans ses Essais : 
« Tel a esté miraculeux au monde, auquel sa femme et son va- 
let n'ont rien veu seulement de remarquable; peu d'hommes 
ont esté admirez par leurs domestiques ; nul a esté prophète 
non seulement en sa maison, mais en son pais, dicc l'expérience 
des histoires. » (Liv. III, ch. 11. Du Repentir.) 

Il y a aussi La Rochefoucauld qui a dit : « La plupart des 
héros sont comme certains tableaux : pour les estimer, il ne 
faut pas les regarder de trop près. « Puis Massillon, qui a 
parlé de ces hommes dont le nom seul semble être grand, dont 
la réputation rougirait de la bassesse de leurs mœurs et de 
leurs penchants. Et de nos jours Lamartine a écrit : 

Pour son siccle incrédule un héros n'est qu'un homme. 

Fontenelle se plaignait de ce que les étrangers et surtout 
les Anglais faisaient plus de cas de lui que ses compatriotes. 
Son amie M me Geoffrin lui répondit : « C'est que nous vous 
voyons de trop près. Vous savez que nul n'est grand homme 
pour son valet de chambre. » 

J.-B. Rousseau (1671-1741), lui, dans son Ode a la fortune. 
a mis le héros, non plus en présence de son valet et de son 
siècle, mais en face des revers; et, la aussi, d l'a montré se 
dépouillant d'une vaine grandeur : 

Montrez-nous, guerriers magnanimes. 
Votre vertu dans tout son jour; 



i 9+ PETITES IGNORANCE 

Voyons comment vos cœurs sublimes 
Du sort soutiendront le retour. 
Tant que sa faveur vous seconde, 
Vous êtes les maîtres du monde, 
Votre gloire nous éblouit ; 
Mais, au moindre revers funeste, 
Le masque tombe, l'homme reste, 
Et le héros s'évanouit. 



J'aime qui m 1 aime, j"estime qui le mérite, et je fais 
plaisir a qui je puis. — Ainsi parlait en toute sincérité Gilles 
Ménage (1613-1692), qui se piquait en outre, sur le ton de la 
plaisanterie, de se connaître en œufs frais, en pommes de 
reinette et en amitié, mais qui ne bornait pas là ses préten- 
tions, car Ménage ne fut pas un érudit modeste. Il a laissé une 
telle réputation de pédantisme, d'outrecuidance et de précio- 
sité, qu'il n'est pas inutile, pour rétablir un peu l'équilibre, de 
rappeler, par ce mot, qu'il eut aussi d'excellentes qualités. 
Malheureusement, à force de prôner lui-même ses bonnes ac- 
tions, il finissait par les gâter. C'est ainsi que Gombauld 1 , 
qu'il avait obligé, se crut autorisé à lancer ce quatrain : 

Si Charles 2 , par son crédit, 
M'a fait un plaisir extresme, 
J'en suis quitte; il l'a tant dit, 
Qu'il s'en est payé Iny-mesme. 

Tallemant des Réaux, qui n'aime pas Ménage, qui s'est 
efforcé, dans les Historiettes . de faire ressortir ses défauts, ce- 
lui tout particulièrement d'être vain à outrance, s'est vu ce- 
pendant obligé d'écrire : « A la vérité, on ne peut pas nier 
qu'il ne serve ses amys quand il peut; mais on ne sçauroit 
aussi nier qu'il ne s'en vante furieusement. Il n'est point in- 

1. Le même qui, dans l'enquête entreprise par l'Académie française contre 
les mots surannés, lutta pour faire réformer l'expression fermer la porte, 
déclarée impropre : 

Or pour avoir moins froid à la fin de décembre, 
On va pousser sa porte, et l'on ferme sa chambre. 

2. Nom substitué à Gilles. 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 195 

téressé, mais il fait aussy terriblement le libéral, et encore 
plus l'homme d'importance. Il a quelque fierté, mais il a bien 
(donné) dans la badinerie, et jamais personne n'a plus fait clac- 
quer son fouet. » 

Ménage enseigna à M"" de Sévigné le latin et l'espagnol, 
et devint amoureux de son élève. Il dut se contenter de n'être 
que son ami et son confident, car elle le regardait comme fort 
peu dangereux. Lorsqu'il lui dit : « Je suis votre confesseur et 
j'ai été votre martyr », elle lui répondit : « Et moi votre 
vierge ». Il raconte lui-même d'assez bonne grâce qu'un jour 
M" 1L de Sévigné ayant retiré une de ses mains qu'il tenait 
entre les siennes, M. Peletier , qui se trouvait là, lui dit: 
« Voilà le plus bel ouvrage qui soit jamais sorti de vos 
mains. » 

Il avait fait de nombreux emprunts aux anciens, et les 
ennemis qu'il s'était attirés par son humeur satirique, son goût 
pour la « mordacité 1 » et son intempérance de langue, se mo- 
quaient de ses plagiats autant que de sa suffisance. Molière, qui 
l'a mis, dans les Femmes savantes . sous le masque de Vadius, 
lui fait dire par Trissotin : 

Va, va restituer tous les honteux larcins 

Que réclament sur toi les Grecs et les Romains. 

M 11, de Mourion lui ayant reproché son penchant à mé- 
dire : « Savez-vous, lui dit-il, ce que c'est que la médisance: 1 
— Pour la médisance, je ne le saurais bien dire ; mais, pour le 
médisant, c'est M. Ménage. » 

La mort n'imposa pas silence aux ennemis du médisant. 



1. Ses épigrammes n'étaient pas toutes mordantes: on cite comme sim- 
plement piquante celle qu'il lit à propos de sou imprimeur Journcl, qui, en 
bon Parisien, ne voulait pas imprimer, dans les Origines françaises, le passage 
relatif a la badauderie : 

De peur d'offenser sa patrie, 
Journel, mon imprimeur, digne enfant de Paris, 
Ne veut riun imprimer sur la badauderiu: 

Journel est bien de son pays. 



1Ç 6 PETITES IGNORANCES 

Sous prétexte de les rappeler à la modération, La Monnoye fit 
cette épigramme : 

Laissons en paix monsieur Ménage, 
C'étoit un trop bon personnage 
Pour n'estre pas de ses amis. 
Souffrez qu'à son tour il repose, 
Lui dont les vers et dont la prose 
Nous ont si souvent endormis. 

Le roi est le maître, il peut attendre taxt qu'il lui 
plaira. — On a raconté que Louis XIV dit un jour : J'ai 
failli attendre! mais on n'a rien précisé sur les circonstances 
dans lesquelles il prononça ces graves paroles ; il est même 
probable qu'il ne les a pas dites, car il a plus d'une fois at- 
tendu, et sans trop d'impatience. Ces paroles n'ont dû être 
mises dans sa bouche que pour caractériser, par une niaiserie^ 
le despotisme du plus hautain des monarques. 

D'après ce que rapportent les biographes de Lulli 
(1633-1687), il paraît que s'il n'est pas prouvé que le roi so- 
leil ait failli attendre, il est vrai qu'un certain jour, dans sa 
jeunesse, il attendit réellement. Louis XIV avait coutume, 
comme on sait, de figurer dans les ballets organisés à la cour 
par Benserade et Lulli. Or, une fois, dans son empressement 
juvénile, il arriva sur le lieu du divertissement avant que les 
préparatifs fussent terminés. Des valets de pied ayant été vai- 
nement envoyés coup sur coup à Lulli pour qu'il eût à se 
hâter, le jeune roi s'impatienta et fit dire que si l'on ne com- 
mençait, il ne pouvait plus attendre. Lulli, soucieux avant 
tout de faire bien ce qu'il avait à faire, répondit sans se dé- 
concerter : Le roi est le maître, il peut attendre tant qu'il lui 
plaira 1 . 

Lulli s'est signalé par la hardiesse de ses réponses, et cela 
n'a pas nui à sa fortune. Lorsqu'il brigua le brevet de secré- 
taire du roi, Louvois crut l'humilier en lui disant qu'il n'avait 



1. Le motif personnel que chacun devrait avoir d'être exact a été donné 
par Boileau : On pense volontiers aux défauts de celui qu'on attend. 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 197 

d'autre recommandation que d'avoir fait rire. Lulli riposta : 
« Vous en feriez bien autant, si vous le pouviez l . > Il fut 
plus respectueux avec Dieu qu'avec le roi et son ministre : 
ayant entendu chanter à une messe un air qu'il avait composé 
pour l'opéra, il dit : 1 Seigneur, je vous demande pardon, je 
ne l'avais pas fait pour vous. » 

Abîme de Pascal. — On a désigné sous ce nom le gouffre 
imaginaire que Pascal (1623-1662) croyait toujours voir s'ou- 
vrir sous ses pieds chancelants. Cette vision aurait eu pour 
cause un accident qui produisit sur l'imagination de Fauteur 
des Provinciales une très vive impression, et qui se trouve ra- 
conté ainsi dans un manuscrit des Pères de l'oratoire de Cler- 
mont : t M. Arnoul (de Saint- Victor), curé de Chambourcy, 
dit qu'il a appris de M. le prieur de Barillon, ami de M me Pé- 
rier (l'une des deux sœurs de Pascal), que M. Pascal, quelques 
années avant sa mort, étant allé, selon sa coutume, un jour de 
fête, à la promenade du pont de ISeuilly avec quelques amis, 
dans un carrosse à quatre ou six chevaux, les deux chevaux de 
volée prirent le frein aux dents à l'endroit du pont où il n'y 
avait point de garde-fou; et s'étant précipités dans l'eau, les 
lesses qui les attachaient au train de derrière rompirent, en 
sorte que le carrosse demeura sur le bord du précipice. Ce qui 
fit prendre la résolution à M. Pascal de rompre ses promenades 
et de vivre dans une entière solitude. » 

Depuis lors, a dit ensuite l'abbé Boileau, i ce grand esprit 
croyait toujours voir un abyme à son côté gauche, et y faisait 
mettre une chaise pour se rassurer; je sais l'histoire d'original. 
Ses amis, son confesseur, son directeur avaient beau lui dire 
qu'il n'y avait rien à craindre, que ce n'étaient que des 
alarmes d'une imagination épuisée par une étude abstraite et 
métaphysique, il convenait de tout cela avec eux, et un quart 

1. Louvois ne garda rancune à Lulli ni de sa réplique ni de son titre 
de secrétaire ; il lui dit même, en le rencontrant quelques jours après à 
Versailles : « Bonjour, mon confrère. » On appela cela un bon mot de 
M. de Louvois. 



io8 PETITES IGNORANCES 

d'heure après il se creusait de nouveau le précipice qui l'ef- 
frayait. » 

Les philosophes du xvnr siècle prirent à la lettre le récit 
de l'abbé Boileau; ils en conclurent qu'à partir de ce moment 
Pascal devint faible d'esprit, et eut une petite folie. De nos 
jours, quelques-uns ont incliné dans ce sens, pensant que le 
gouffre sur les bords duquel Pascal s'était arrêté, comme par 
miracle, avait été pour lui l'image de l'éternité, et que depuis 
il avait toujours eu la vision de cet abîme, prêt à l'engloutir. 
D'autres, tel que Sainte-Beuve, se sont étonnés que Pascal 
n'ait jamais parlé de cette vision à personne, que l'abbé Boi- 
leau ait été seul à en faire mention, et ils ont estimé, par suite, 
que X abîme de Pascal devait êcre une légende *. 

Ce qui peut laisser place cependant à la supposition que 
Pascal, dans les dernières années de sa vie, et depuis l'acci- 
dent de Neuilly, fut obsédé par une idée fixe, c'est le petit 
écrit en double exemplaire, l'un sur parchemin, l'autre sur pa- 
pier, qu'on trouva après sa mort dans la doublure de son 
pourpoint, et qu'il cousait et recousait chaque fois qu'il chan- 
geait d'habit. 

Dans un travail intitulé Pascal physicien et philosophe 
(1885), RI. Nourrisson, repoussant toute idée de folie chez 
Pascal, s'efforce de démontrer que le papier cousu dans ses 
vêtements était, non pas une amulette, mais un écrit où l'ar- 
dente foi de Pascal s'était résumée en traits enflammés pour se 
nourrir et se fortifier elle-même. Vingt-cinq ans auparavant, 
Emile Saisset, à la Sorbonne, avait soutenu la même opinion, 
disant en terminant : <i Qu'en dites-vous? Etes-vous disposés 
à rire de l'amulette? Pour moi, je suis profondément touché. 
Je trouve ce fragment d'une profondeur admirable. Il me fait 
aller au fond de l'âme de Pascal. Je ne puis le comparer qu'au 
récit de la conversion de saint Augustin. » 



1. Une autre légende, ou plutôt une fable à laquelle Michelet a donné cours, 
d'après M n,e de Genlis, c'est que le duc d'Orléans ayant eu besoin d'un sque- 
lette pour ses opérations d'alchimie, on alla déterrer Pascal. Cette profa- 
nation n'a jamais eu lieu que dans l'imagination de M me de Genlis. 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 199 

L'état, c'est moi. — Ces mots, qu'on a mis dans la 
bouche de Louis XIV, résument d'une manière aussi brève 
qu'expressive le discours qu'il prononça le 13 avril 1655, jour 
où il se rendit au parlement pour défendre à l'assemblée de 
délibérer sur les dix-sept édits bursaux 1 , vérifiés et enregistrés 
sous ses yeux quelques jours auparavant. 

Louis XIV chassait à Vincennes lorsqu'il apprit que le Par- 
lement blâmait les nouveaux impots établis pour faire face aux 
dépenses de la campagne de 1655. Mazarin lui représenta le 
danger de cette situation, et le roi, pour y mettre un terme, 
« prit la peine, écrit Gui-Patin, d'aller au Palais, bien accom- 
pagné, où, de sa bouche et sans autre cérémonie, il leur a dé- 
fendu de s'assembler davantage contre les édits ». Le roi 
n'avait pas, comme on l'a tant répété, un fouet à la main -; 
mais il était en costume de chasse, « en justaucorps rouge et 
chapeau gris », dit Montglat, « en grosses bottes », dit 
M m * de Motteville, et son langage n'étonna pas moins que son 
costume 3 . Voici la scène, telle qu'elle est racontée dans le 
Journal d : un bourgeois de Paris : « En entrant, » Sa Majesté ne 
fit paroître que trop clairement sur son visage l'aigreur qu'elle 
avoit dans le cœur. Chacun sçait, dit-elle d'un ton moins doux 
et moins gracieux qu'à l'ordinaire, combien vos assemblées 

1. Edits qui avaient pour objet de faire entrer de l'argent dans les caisses 
de l'Etat, soit par la création d'offices, soit par de nouveaux impôts. Un des 
édits de Louis XIV, relatif au timbre exigé pour les actes notariés, devait 
surtout, paraît-il, soulever des difficultés. « 11 y en a un, dit Gui-Pat;n, poul- 
ie papier des notaires, afin qu'ils soient obligés d'en faire leurs actes publics. 
Ce qui ne se peut exécuter sans bien du désordre et qui fera beaucoup de 
bruit. » 

2. Ce fouet, dont on ne trouve aucune trace dans les relations contempo- 
raines, est sorti du cerveau de Voltaire, qui l'a jugé nécessaire sans doute 
pour donner plus de couleur a la fameuse scène du Parlement. 

3. Ce n'était pas la première fois que Louis XIV se mettait à son aise 
avec le Parlement : le 7 septembre 164.5, âgé de sept ans, il y vint en jaquette 
tenir un lit de justice pour l'enregistrement de dix édits fiscaux. « Il y prit 
place fort résolument, rapporte Olivier Lefèvre d'Ormesson dans son Journal, 
et dit: « Messieurs, je suis venu en mon parlement pour mes atiaires. Mon 
chancelier vous dira mon intention. » Après, M. le chancelier monta au roy, 
se mit à genoux devant luy du costé de la rcyne, et sembla prendre de luy 
l'ordre de ce qu'il avoit à dire. » 



2oa PETITES IGNORANCES 

ont excité de troubles dans mon Etat, et combien de dangereux 
effets elles y ont produits. J'ai appris que vous prétendiez en- 
core les continuer sous prétexte de délibérer sur les édits qui 
naguère ont été lus et publiés en ma présence. Je suis venu ici 
tout exprès pour en défendre (en montrant du doigt messieurs 
des enquêtes) la continuation, ainsi que je fais absolument à 
vous, monsieur le premier président (en le montrant aussi du 
doigt), de les souffrir ni de les accorder, quelque instance 
qu'en puissent faire les enquêtes. Après quoi, Sa Majesté s'étant 
levée promptement sans qu'aucun de la compagnie eût dit une 
seule parole, elle s'en retourna au Louvre et de là au bois de 
Vincennes, d'où elle étoit partie le matin, et où M. le cardinal 
l'attendoit. » Cette façon cavalière de se présenter, de parler et 
de se retirer « sans ouïr aucune harangue », était sinçulière- 
ment inusitée. Aussi, « toute la compagnie, ajoute le Bourgeois 
de Paris, en étoit restée dans une consternation incroyable » . 
Louis XIV n'a pas dit : L'Etat . c'est moi . même quand 
Pomponne de Bellièvre, président du Parlement, vint lui parler 
des intérêts de l'Etat, puisque ces paroles ne se trouvent dans 
aucun des mémoires contemporains; mais il a dit mon Etat, 
d'une manière significative', dans de graves circonstances, et les 
paroles légendaires 1 peuvent très bien servir de titre à la scène 
bottée du Parlement : elles sont ingénieusement inventées 
pour donner l'idée du despotisme absolu auquel Mazarin fai- 
sait préluder ce jeune monarque de dix-sept ans. 

Pour Colik, c'est un bok garçon qui ne dira jamais de 

i. Elles ont été redites par Napoléon, examinant sa situation en 181} : 
« A compter du jour où, adoptant l'unité, la concentration du pouvoir, qui 
seule pouvait nous sauver; à compter de l'instant où, coordonnant nos doc- 
trines, nos ressources, nos forces, qui nous créaient une nation immense, les 
destinées de la France ont reposé uniquement sur le caractère, les mesures et 
la conscience de celui qu'elle avait revêtu de cette dictature accidentelle; à 
compter de ce jour, la chose publique, l'État, ce fat moi! Ce mot, que j'avais 
prononcé pour ceux qui pouvaient me comprendre, a été fortement censuré 
par les esprits bornés et les gens de mauvaise foi. L'ennemi l'avait bien senti; 
aussi s'était-il étudié tout d'abord à n'abattre que moi. » (Mémorial de Sainte- 
Hélène.) 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 201 

mal de personne. — Boileau le père ne fut pas prophète le 
jour où il die, en parlant des trois fils qu'il avait eus de sa se- 
conde femme, Anne de Nielle : « Gilot est un glorieux, Jaco 
un débauché ; pour Colin, c'est un bon garçon qui ne dira Ja- 
mais de mal de personne. » 

Ce Colin, c'est Nicolas, c'est notre Boileau-Despréaux; les 
deux autres sont ses frères aînés, Gilles et Jacques. Or Jac- 
ques, le débauché, fut chanoine; Gilles, le glorieux, fut mem- 
bre de l'Académie française vingt-cinq ans avant Nicolas, et 
Colin est devenu poète satirique. 

Le grand justicier littéraire n'ayant pas répondu à la pré- 
diction paternelle, — Cotin, Quinault, Chapelain et tant d'autres 
en surent quelque chose, — on lui représenta que ses satires lui 
feraient des ennemis ; il répondit : Je serai honnête homme 
et je ne les craindrai pas. > Du reste, Boileau fut un ami dé- 
voué, un cœur généreux, et par là il est resté le bon garçon 
pressenti par son père. Comme le disait M me de Sévigné, il 
n'était cruel qu'en vers. 

Il y eut une autre circonstance où la situation pour Boileau 
fut prise à rebours. Parvenu à l'apogée de sa gloire, il fut 
nommé historiographe du roi. « Quand je faisais, dit-il à ce 
propos, le métier de satirique, que j'entendais assez bien, on 
me menaçait de coups de bâton; à présent, on me donne une 
pension pour faire le métier d'historien que je n'entends pas. » 

VOUS PLEUREZ, ET VOUS ETES LE MAITRE. — Louis XIV 

avait été élevé avec les nièces de Mazarin, les filles de 
ses deux sœurs, M"" Martinozzi et M me Mancini. Une 
de ces jeunes filles eut l'art de captiver l'esprit et le cœur du 
roi; ce fut Marie Mancini 1 . Elle éveilla ses idées, lui donna 
le goût des lettres, excita son imagination par les romans, et le 
décida à apprendre l'italien, pour qu'il pût lire avec elle Pé- 

1. Celle que sa mûre, en mourant, avait prie le cardinal de mettre en 
religion, parce qu'elle avait toujours paru d'un mauvais naturel, et que feu 
son mari, qui avait été un grand astrologue, avait prédit qu'elle serait cau^e 
de beaucoup de maux. 



202 PETITES IGNORANCES 

trarque et les autres poètes. Ayant peu de charmes physiques, 
elle s'efforça de lui plaire par l'attrait de sa conversation, par 
la vivacité de son esprit, et le roi devint tellement épris qu'il 
proposa à Mazarin de l'épouser. 

Anne d'Autriche, très alarmée, et Mazarin lui-même, bien 
qu'il ait pu être ébloui un instant à la pensée d'une telle gran- 
deur 1 , s'opposèrent énergiquement à ce mariage. Le cardinal 
fît valoir la raison d'Etat, la nécessité de continuer les négo- 
ciations relatives au projet de mariage avec l'infante d'Espagne, 
et bien qu'il dût lui en coûter, le roi céda. « Il fallut enfin, dit 
M me de Motteville, que le roi consentît à une séparation si 
rude, et qu'il vît partir M 11, Mancini pour aller à Brouage, 
qui fut le lieu choisi pour son exil. Ce ne fut pas sans répandre 
des larmes aussi bien qu'elle ; mais il ne se laissa pas aller aux 
paroles qu'elle ne put s'empêcher de lui dire, à ce qu'on pré- 
tend : Vous pleurej et vous êtes le maître. Se contentant de 
ne lui donner en cette occasion que des marques d'une grande 
et sensible amitié, il eut la force de se vaincre lui-même. » 

Ce mot, que déjà M me de Motteville n'affirme pas avoir été 
dit-, est accrédité sous une autre forme : Vous êtes roi. vous 
pleurai et j e P ars ' " ma ^ on na P as retrouvé cette phrase 
tout entière dans les mémoires des contemporains, pas même 

1. « Quoi que m'ait pu dire cette Ëminence, écrit Loménie de Brienne 
dans ses Mémoires, si le mariage de Sa Majesté eût pu se faire avec sa nièce, 
et que Son Eminence y eût trouvé ses sûretés, il est certain qu'Elle ne s'y seroit 
pas opposée. » 

Mazarin aurait été moins éloigné de voir monter sur le trône sa nièce 
Olympe, pour qui le roi avait éprouvé une première inclination. Mais Marie 
Mancini n'aimait pas son oncle, elle l'avait desservi auprès du roi; Mazarin 
ne l'ignorait pas, et l'occasion fut heureuse pour lui de mettre ses intérêts 
personnels d'accord avec ceux de l'Etat. « Le cardinal qui savoit, dit M' ue de 
La Fayette, que la reine ne pourroit entendre sans horreur la proposition de 
ce mariage et que l'exécution en eût été très hasardeuse pour lui, se voulut 
faire un mérite envers la reine et envers l'Etat d'une chose qu'il croyoit 
contraire à ses propres intérêts. » 

2. M. Chéruel, dans son Histoire de France sous le ministère de Mazarin, 
n'est pas plus affirmatif que M me de Motteville : « Ce fut le 21 juin 1659 
qu'eut lieu la séparation de Louis XIV et de Marie Mancini. On rapporte 
qu'à ce moment le roi versa des larmes, et que Marie Mancini lui dit: « Vous 
pleurez, vous êtes le maître et je pars ! » 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. aoj 

dans ceux de Marie Mancini, qui, du reste, sont tout à fait muets 
sur ce point. 

Voici la version de l'abbé de Choisy 1 : « Le roi se rendit 
aux raisons du cardinal, qui envoya l'ordre de conduire sa 
nièce à Brouage. Marie pleura beaucoup. Le roi parut attendri, 
mais il avoit pris sa résolution ; et ce fut dans le moment du 
départ qu'elle lui dit ces paroles qui vouloient dire tant de 
choses : Ah! sire, vous êtes roi et Je pars ! » 

Quant à Montglat" 2 , il place la scène à l'époque du second 
départ de Marie, lorsqu'elle alla, en 1661, épouser don Lo- 
renzo Colonna, connétable du royaume de Naples; il est en 
retard de deux ans et fait évidemment confusion; le roi était 
marié alors, il n'avait plus les mêmes raisons pour être « fâché 
du départ » de son ancienne amante. « Quand elle fut prête à 
partir, dit-il, pour aller à Rome trouver son mari, le roi, lui 
disant adieu, témoignait un grand déplaisir de la quitter ; et 
elle pleurant, affligée de sortir de France, ne se put empêcher 
de dire au roi : « Vous êtes fâché de mon départ, et moi de 
1 même : Vous êtes roi et cependant je pars ! « pour lui faire 
connaître qu'il ne sentait pas ses forces. « 

La fameuse phrase est un composé de différentes versions : 
on a pris Vous pleur e\ à M" ,e de Motteville, et les mots vous 
êtes roi et je pars à l'abbé de Choisy. Cet amalgame, destiné à 
rendre la situation aussi touchante que possible, devait être 
l'œuvre d'un romancier. Il parut effectivement, en 1680, un 
roman intitulé : le Palais-Royal ou les Amours de M me de la 
J'ai 'liire } dans lequel on lit que cette amante désolée (Marie 
Mancini), au moment de monter en carrosse, dit fort spirituelle- 
ment à son amant, qu'elle voyait plus mort que vif par l'excès 
de sa douleur : Vous pleure\, vous êtes roi ; et cependant je 
suis malheureuse et je pars. C'est de là que la phrase, dé- 
pouillée de ses accessoires inutiles, est passée dans l'histoire. 

Il y a, dans la tragédie de Bérénice, des allusions transpa- 



1. Collection A. Pctitot et Montmerqué. 2 e série, t. LX I II. 

2. Collection MiJiaud et Poujoulat, t. Y . 



2o 4 PETITES IGNORANCES 

rentes à la situation de Louis XIV et de Marie Mancini. On 
se rappelle le soin que prit Marie d'inspirer au roi le goût des 
choses de l'esprit lorsque Titus s'écrie : 

Je lui dois tout, Paulin. Récompense cruelle ! 
Tout ce que je lui dois va retomber sur elle. 
Pour prix de tant de gloire et de tant de vertus, 
Je lui dirai: « Partez et ne me voyez plus.» 

Et le mot d'adieu de la jeune fille se retrouve tout entier 
dans la bouche de Bérénice lorsqu'elle dit à Titus, au VI e acte, 
se. v : 

Vous êtes empereur, Seigneur, et vous pleurez ! 

puis au V e , se. v : 

Et cependant je pars, et vous me l'ordonnez. 

La réponse de Marie Mancini avait déjà été mise en vers 
dans une petite pièce intitulée Preuves d'amour : 

Je croy tous vos serjnents et tout ce que je voy ; 
Mais enfin je pars, Sire, et vous êtes le Roy. 

Monseigneur, vous avez tort! — Benserade(i6i2-i6pi), 
le poète attitré des divertissements de la cour de Louis XIV, 
celui qui mit en rondeaux les Métamorphoses d'Ovide *, eut au 
xvii e siècle la réputation d'un homme d'esprit; mais ses con- 



i. C'est lui que vise Molière dans les Précieuses ridicules lorsqu'il fait 
dire àMascarille: « Je travaille à mettre l'histoire de France en madrigaux.» 

Le grand Condé, qui goûtait Benserade, dit à Boileau : « Ses rondeaux 
sont clairs, parfaitement rimes, et disent bien ce qu'ils veulent dire. » — 
Boileau répondit en souriant : « J'ai vu autrefois une estampe représentant un 
soldat qui se laisse manger par les poules ; au bas étaient ces deux vers: 

Le soldat qui craint le danger 
Aux poules se laisse manger. 

« Cela est clair, cela est bien rimé, cela dit ce que cela veut dire; et 
cependant cela ne laisse pas que d'être le plus plat du monde. » 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 205 

temporains eux-mêmes lui refusèrent le goût et le jugement, et 
l'on n'est à ces conditions qu'un homme d'esprit très incom- 
plet. C'est à peine s'il faut donner le nom de talent au genre 
d'habileté qui lui permit de faire débiter pendant vingt ans de 
fades allégories et des louanges pompeuses à toute une cour, 
— roi, princes, princesses et grands seigneurs, déguisés en 
dieux ou en héros de la fable. — Cela est fade et insipide plus 
qu'autre chose. 

Bien qu'on ait placé Benserade au nombre des lyriques du 
xvn e siècle, ses œuvres sont depuis longtemps oubliées, et si 
l'on a gardé quelque souvenir de ce poète, c'est à ses boutades 
qu'il le doit. Il paraît qu'il fut malin de très bonne heure : 
on lui donne à peine huit ans lorsque l'évêque de Dardanie 
(M. Puget) lui demande s'il veut changer son nom d'Isaac contre 
un nom chrétien; le rusé gamin répond : « Oui, pourvu qu'on 
me donne du retour. » Ce début était une promesse, car il ne 
cessa jamais d'être sensible aux questions d'intérêt : il dit, en 
apprenant la mort d'une femme riche et ridicule qu'on avait 
enterrée la veille : « Quel dommage! Avant hier, c'eût été un 
bon parti. « Il y a dans le Menagiana beaucoup de mots de ce 
genre portés au compte de Benserade; il y a même des calem- 
bours : il discutait avec un ecclésiastique à qui l'on vint an- 
noncer qu'il était nommé cardinal : « J'étais bien fou, dit-il, de 
disputer avec un homme qui avait la tête si près du bonnet. 1 
C'est lui qui travestit le mot consacré : a II ne dit rien, mais 
il n'en pense pas moins », pour l'appliquer à un imbécile : « Il 
ne dit rien, mais il n'en pense pas davantage. 1 

Parmi ses saillies plus ou moins spirituelles, le mot qu'il 
faut retenir, parce qu'il s'ajoute à ceux qui servent à peindre 
les instincts courtisanesques, c'est celui qu'il eut un jour l'occa- 
sion de dire à Mazarin. Le cardinal jouait au piquet, et une 
discussion s'était élevée sur un coup douteux. Benserade, arri- 
vant, entendit crier Mazarin et vit que tout le monde se taisait 
autour de lui. Sans rien savoir de ce qui s'était passé, il dit en 
s'approchant : « Monseigneur, vous ave^ tort! — Qu'en sais-tu? 
répliqua le cardinal. — Le silence de ces messieurs me le 



2C6 PETITES IGNORANCES 

prouve : ils crieraient plus fort que vous si vous aviez rai- 
son 1 . » 

Martyrologe de l'antimoine. — Gui-Patin (1602- 1672), 
que ses ennemis appelaient le médecin des trois S (la saignée, 
le son et le séné), ne jurait que par Hippocrate ou Galien, et 
repoussait systématiquement toutes les découvertes nouvelles. 
Entêté des anciens, il se serait consolé de quitter ce monde 
pourvu qu'il trouvât dans l'autre Aristoie, Platon, Cicéron et 
Virgile, sans oublier Pline, dont l'histoite naturelle était pour 
lui une grande mer dans laquelle il faisait boa nager. 

Il était, au dire de Ménage, « le médecin le plus gaillard 
de son temps « ; il le prouva dans sa lutte ardente contre son 
confrère Renaudot, qu'il croyait flétrir en l'appelant gantier-. 
Sa réputation d'homme d'esprit le faisait rechercher dans le 
monde, où l'on prenait plaisir à l'entendre ; Bayle ne regarde 
même pas comme incroyable que « quelques grands lui aient 
offert un louis d'or sous son assiette toutes les fois qu'il vou- 
drait aller chez eux » . 

La verve causcique du docteur était intarissable; mais ses 
plaisanteries, si elles ne ma'nquaient jamais de sel, n'étaient pas 
toujours du meilleur goût. Il gagna, en plaidant lui-même, le 
procès que Renaudot lui avait intenté pour mettre fin à ses sar- 
casmes; fier de sa victoire, il poursuivit son adversaire de ses 



1. Plus tard, Voltaire a prêté ce trait au comte de Gramont : « Jugez ce 
coup de piquet, lui aurait dit le roi (Louis XIV;. — Vous avez tort, sire. — 
Mais vous ne savez pas ce dont il s'agit. — Ah! sire, si vous aviez raison, 
tous ces messieurs ne vous l'auraient-ils pas dit.- » 

2. Théophraste Renaudot (1584.-1653) avait étudié la chirurgie à Paris, 
mais il s'était fait recevoir docteur à Montpellier. Arrivé à Paris avec un grand 
besoin d'activité, il ne se borna pas à exercer la médecine; il établit une 
maison de prêt ou mont-de-piété, et un bureau d'adresses et de rencontres; 
puis enfin, pour faire connaître au public les nouvelles politiques aussi bien 
que les nouvelles industrielles et commerciales, il fonda une feuille hebdoma- 
daire qu'il intitula Galette, à l'imitation des papiers-nouvelles de Venise, qui 
coûtaient un^ ga\etta. Le premier-numéro parut le 30 mai 1631. Après sa 
mort, la gazette fut continuée par ses deus fils. Isaac et Eusèbe, médecins 
comme lui. C'est de Renaudot que date l'origine du journal en France ; c'est à 
ce titre que son nom n'est pas tombé dans l'oubli. 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 207 

quolibets jusqu'au dehors du palais : i Consolez-vous, monsieur 
Renaudot, vous avez gagné en perdant? — Comment cela? — 
Vous étiez entré camus, et vous sortez avec un pied de nez. > 

La cause de ces querelles et de bien des invectives était 
Y antimoine, le remède nouveau, le remède chimique, la bète 
noire de Gui-Patin, pour qui la saignée était le remède su- 
prême. Il avait dressé un registre où figuraient les noms de 
tous ceux qui, selon lui, avaient été tués par l'antimoine; ce 
registre avait pour titre : Martyrologe de l'antimoine. « Asclé- 
piade, disait-il, pensoit que le devoir de l'excellent médecin 
étoit de guérir ses malades tuto celeriter et jucunde ; nos antimo- 
niens nous envoient en l'autre monde tuto et celeriter. » Aussi 
trouve-t-on souvent dans ses lettres des passages comme 
celui-ci : 1 L'antimoine, duquel on ne parle plus guère ici 
qu'avec détestation, reçut hier un vilain coup de pied chez un 
conseiller de la cour, nommé M. de Villemontel, dont la fille 
mourut, âgée de quatorze ans, d'une double dose de ce re- 
mède, k Le livre de l'avenir fut toujours scellé pour Gui-Patin ; 
il resta si réfractaire aux idées nouvelles qu'il écrivait l'année 
même de sa mort janvier 1672) : « Descartes et les chimistes 
ignorants tâchent de tout gâter, tant en philosophie qu'en 
bonne médecine. » 

Un peu puérilement fier de son sexe, Gui-Patin disait : 
« J'ai souvent loué Dieu de ne nfavoir fait ni femme, ni prêtre, 
ni Turc, ni juif. « Mais il se réjouissait avec raison d'être né 
de parents vertueux : « Je suis fils de bonnes gens, que je ne 
voudrois pas avoir changés contre de plus riches. J'ai céans 
leurs portraits sous les yeux; je me souviens tous les jours de 
leur vertu, et suis aise d'avoir vu l'innocence de leur vie, qui 
étoit admirable. » Félicitons-le aussi d'avoir dit, en parlant 
des alcools, qu'ils font vivre ceux qui les vendent et mourir 
ceux qui les achètent. 

Frappe, mais va-t'en. — Chapelle (1626-16861, fils na- 
turel d'un père François Lhuillier) qui ne le légitima qu'en 
1642, porta toute sa vie le surnom qu'il tenait du lieu de sa 



20 8 PETITES IGNORANCES 

naissance, la Chapelle-Saint- Denis. Epicurien par les sens et 
par l'esprit, ami du plaisir, de l'indépendance et aussi de la bou- 
teille, il reçut partout, grâce à son aimable caractère, le plus 
sympathique accueil. Mais il voulut vivre à sa guise et se 
soustraire à toutes les exigences sociales. Lorsque le duc de 
Brissac insista pour l'emmener pendant quelque temps dans 
ses terres, il finit par se décider à le suivre. Au bout de quatre 
jours de voyage on arriva à Angers, où Chapelle .alla dîner 
chez un chanoine de ses amis. Là, un vieux Plutarque lui 
tomba sous la main, il l'ouvrit et lut le passage : Qui suit les 
grands^ serf devient. Ce mot le rappela à lui-même ; il déclara 
au duc qu'il ne le suivrait pas plus loin. Vainement Brissac lui 
représenta qu'il était son ami, qu'il serait absolument le maître 
chez lui : Chapelle fut inébranlable; ce n'était pas sa faute, 
c'était Plutarque qui l'avait dit. 

Où Chapelle prétendait surtout jouir de sa liberté et garder 
toutes ses aises, c'est à table. Or il dînait un jour chez un de 
ses amis lorsqu'un seigneur, survenant au milieu du repas, vint 
s'asseoir à côté de Chapelle, et l'obligea, pour lui faire place, 
à se serrer un peu. Ce seigneur, après avoir débité quelques 
nouvelles de la cour, vint à parler des poètes qui avaient la 
hardiesse de faire des satires et des chansons contre les per- 
sonnes de qualité. « Si je les connaissais, dit-il, je leur donne- 
rais des coups de canne. « Chapelle, gêné par les gestes, les 
importunités et les sots discours de cet intrus, se lève brusque- 
ment, tend le dos et lui dit : Frappe, mais va-t'en. Jamais le 
mot de Thémistocle ne fut plus comiquement parodié. 

Ami de Molière, de Racine, de La Fontaine et de Boileau, 
Chapelle, à l'occasion, ne leur épargna pas les épigrammes. 
A Racine, qui lui demanda ce qu'il pensait de Bérénice, il ré- 
pondit par ce distique : 

Marion pleure, Marion crie, 
Marion veut qu'on la marie. 

Et à Boileau qui l'interrogeait sur ses ouvrages : « Tu es un 
bœuf qui fait bien son sillon. « 






HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 209 

J'appelle un chat un chat. — Cet hémistiche de Boileau 
(satire I re ) est devenu une locution de notre langue pour indi- 
quer qu'on laisse là détours, ménagements et réticences, pour 
ne rien dissimuler et pour appeler les choses par leur nom. 

Le reste du vers est historique; il concient un nom propre, 
et ce nom n'était pas imaginaire : 

J'appelle un chat un chat, et Rolet un fripon. 

Boileau avait mis en note, au nom de Rolet (édition de 
171 3) : « Procureur très-décrié, qui a été dans la suite con- 
damné à faire amende honorable et banni à perpétuité. « Bros- 
sette (1671-1743), le commentateur de Boileau, complète et 
rectifie ainsi les renseignements sur Rolet : « On Fappeloit 
communément au Palais Y âme damnée. M. le premier président 
de Lamoignon employoit le nom de Rolet pour signifier un fri- 
pon insigne : cest un Rolet. disoit-il ordinairement. Il avoit été 
souvent noté en justice; mais enfin ayant été convaincu d'avoir 
fait revivre une obligation de 500 livres, dont il avoit déjà 
reçu le payement, il fut condamné, par arrêt, au bannissement 
pour neuf ans, en 4 000 livres de réparation civile, en diverses 
amendes et aux dépens. Rolet fut ensuite déchargé de la peine 
du bannissement et obtint une place de garde au château de 
Vincennes. » 

Il faut quitter tout cela! — Mazarin mourut dans 
la nuit du 8 au 9 mars i66r, après avoir gouverné la France 
pendant dix-huit ans, ainsi que son maître Richelieu. Il avait 
beaucoup souffert de la gravelle, et depuis longtemps ses dou- 
leurs de goutte lui rendaient la marche extrêmement pénible. 
Louis-Henri de Loménie, comte de Brienne (1635-1 698) , raconte, 
dans ses Mémoires, qu'un jour où Anne d'Autriche était venue le 
visiter pour savoir comment il se portait, le cardinal lui répondit : 
« Très mal, madame t, en découvrant ses jambes décharnées, 
livides, couvertes de taches blanches et violettes, et en ajoutant, 
non sans une certaine ostentation : « Voyez, madame, ces 
jambes qui ont perdu le repos en le donnant à l'Etat. 1 — 



aïo PETITES IGNORANCES 

D'après ce que rapportent Montglat et M" ,e de Motteville, 
lorsque la reine mère venait faire de longues séances auprès de 
son lit, « il la traitait comme une chambrière i, et quand on lui 
venait dire qu'elle montait pour venir chez lui, il refrognait les 
sourcils et disait en son jargon: « Ah! cette femme me fera 
mourir tant elle est importune; ne me laissera-t-elle jamais en 
repos )» 

Le grand souci de Mazarin, lorsqu'il sentit sa fin pro- 
chaine, fut le sort futur de cette immense fortune évaluée alors 
par le surintendant Fouquet à cinquante millions, que d'autres 
portaient jusqu'à deux cents millions, et dont la source était 
loin d'être légitime. Il fit des legs considérables à ses nièces 
et à ses neveux, à divers établissements de charité, à l'hôtel de 
ville, aux Théatins pour la construction d'une église, et fonda 
le Collège des Quatre-Nations (voy. ce mot). Ses diamants et 
ses objets d'art les plus précieux furent distribués entre le roi, 
les deux reines, le frère du roi et quelques personnages 
illustres. 

Se séparer de tant de biens amassés avec amour, cela ne se fit 
pas sans déchirement. Mazarin aima l'or toute sa vie; jusqu'à 
ses derniers jours, il se livra à sa vieille passion pour le jeu 1 , 
et l'on a raconté qu'il pesait dans sa main les pièces d'or déjà 
gagnées pour ne remettre au jeu que les plus légères. Il ne se 
résigna pas non plus sans d'amers regrets à quitter les beaux 
tableaux, les objets précieux qui avaient contribué au luxe et 
au faste d'une existence quasi royale, et qui lui avaient coûté 
si cher. 

a Un jour, dit le comte de Brienne -, je me promenois 
dans les appartements neufs de son palais (c'est la grande 
galerie qui longe la rue de Richelieu et qui conduisait 
à sa bibliothèque); j'étois dans la petite galerie où l'on 



i. « Qui que ce soit n'entroit chez lui que les joueurs, dit Montglat, car il 
étoit grand brelandier. » 

a. Mémoires contenant les événements les plus remarquables du règne 
de Louis XIII et de ceux du règne de Louis XIV jusqu'à la mort du cardinal 
Ma\arin. 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 211 

voyoit une tapisserie coût en laine qui représentait Scipion, 
exécutée sur les dessins de Jules Romain; le cardinal n'en 
avoit pas de plus belle. Je l'entendis venir, au bruit que faisoient 
ses pantoufles, qu'il traînoit comme un homme fort languissant 
et qui sort d'une grande maladie. Je me cachai derrière la 
tapisserie, et je l'entendis qui disoit : U faut quitter tout cela*] 
Il s'arrêcoit à chaque pas, car il étoit fort faible, et se tenoit 
tantôt d'un côté, tantôt de l'autre; et jetant les yeux sur l'objet 
qui lui frappoit la vue, il disoit du profond du cœur : // faut 
quitter tout cela! Et se tournant, il ajoutoit : Et encore cela! 
Que j'ai eu de peine à acquérir ces choses ! puis-je les aban- 
donner sans regret?... Je ne les verrai plus où je vais! J'en- 
tendis ces paroles très distinctement; elles me touchèrent peut- 
être plus qu'il n'en étoit touché lui-même. Je fis un grand sou- 
pir que je ne pus retenir, et il m'entendit : ■ Qui est là, dit-il, 
« qui est là? — C'est moi, monseigneur, qui attendois le 
« moment de parler à Votre Eminence d'une lettre fort impor- 
« tante que je viens de recevoir. — Approchez, approchez, 
me dit-il d'un ton fort dolenc. « Il étoit nu dans sa robe de 
chambre de camelot, fourrée de petit-gris, et avoit son bonnet 
de nuit sur la tête. Il me dit : a Donnez-moi la main; je suis 
« bien foible ; je n'en puis plus. — Votre Eminence feroit 
« bien de s'asseoir, » Et je voulus lui porcer une chaise. 
« Non, dit-il, non ; je suis bien aise de me promener, et j'ai à 
« faire dans ma bibliothèque. » Je lui présentai le bras, et il 
s'appuya dessus. Il ne voulut point que je lui parlasse d'af- 
faires : « Je ne suis plus, me dit-il, en état de les entendre; 
» parlez-en au roi, et faites ce qu'il vous dira : j'ai bien autres 



1. Ce regret si amer et si sincère rappelle celui du seigneur de Vaube- 
court, gouverneur de Châlons, dont parle Tallemant des Réaux, dans ses 
Historiettes : « Il aimoit si fort l'argent, qu'un peu avant de mourir, il se tit 
apporter tout son or sur son lict, et disoit en passant les mains dedans : 
« Hélas! faut-il que je vous quitte! » Ce Vaubecourt est celui que sa femme, 
croyant faire quelque chose pour son salut, revêtit, pendant qu'il était évanoui, 
de l'habit de Saint-François. Quand il revint à lui et se vit dans cet accou- 
trement, il s'écria; « Voulez-vous que j'aille en paradis en masque? » Et cela 
dit, il expira (1642). 



il2 , PETITES IGNORANCES 

« choses maintenant dans la tête. « Et revenant à sa pensée : 
« Voyez-vous, mon ami, ce beau tableau du Corrège, et en- 
« core cette Vénus du Titien, et cet incomparable déluge 
« d'Annibal Carrache, car je sais que vous aimez les tableaux 
« et que vous vous y connoissez très bien. Ah! mon pauvre ami, 
« il faut quitter tout cela! Adieu, chers tableaux que j'ai tant 
« aimés, et qui m ont tant coûté! » 

Mazarin porta jusque dans ses derniers moments sa longue 
habitude de dissimuler, et resta, devant les spectateurs de son 
agonie, à la hauteur de son rôle. Ses courtisans lui ayant dit 
qu'une grande comète venait de paraître, et que ce prodige se 
manifestait pour lui, il leur répondit avec un sourire ironique 
que cette comète lui faisait trop d'honneur. Peu de jours avant 
sa mort, il se fit raser, ajuster et farder, pour faire dans son 
jardin une promenade en litière, et pour enterrer, comme il le 
disait lui-même, la synagogue avec honneur. Ce moribond frais, 
rajeuni, les moustaches en croc, apparut comme une vision : 
le comte de Nogent l'accabla de sarcasmes, et les impitoyables 
de la cour murmurèrent : Fourbe il a vécu, fourbe il a voulu 
mourir. 

Cependant, lorsque la'mort se présenta, Mazarin, oublianc 
sa grandeur, ses richesses et les vanités de ce monde, l'envi- 
sagea avec fermeté. Il murmura contre les médecins qui, pen- 
sait-il n'avaient pas connu sa maladie ; mais il demanda par- 
don d'avoir murmuré. 

M. Joly, son confesseur, lui ayant demandé s'il ne voulait 
pas faire quelque satisfaction publique pour tous les mauvais 
exemples et scandales qu'il pouvait avoir donnés dans sa vie, il 
prit un cierge bénit à la main, et, tête nue, par forme d'amende 
honorable et de réparation publique, il demanda à Dieu par- 
don de tous ses péchés, et pria ceux qu'il pouvait avoir offensés 
de le lui pardonner. 

Son agonie fut longue et cruelle : lorsque M. Joly lui dit,, 
au plus fore de la douleur, que la nature payait son tribut, il 
répondit: « Je souffre beaucoup, mais je sens que la grâce est 
encore plus forte que le mal. » Quelques heures avant de 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. ïij 

mourir, il se tâta lui-même le pouls ec dit à Bernoin, son 
domestique : « Je souffrirai encore beaucoup, i II pria Dieu 
presque jusqu'au dernier moment, et il expira en disant: « Ah ! 
sainte Vierge, ayez pitié de moi et recevez mon âme 1 . » 

Mazarin avait pris pour devise : Le temps et moi Rusant 
et temporisant, il y resta toujours fidèle. 

Le dernier jour de Mazarin (9 mars 1661) fut le premier 
du règne de Louis XIV. On lui entendit murmurer : « Je ne 
sais pas ce que j'aurais fait s'il avait vécu plus longtemps. 1 
Le roi était impatient d'être le maître. 1 Le lendemain de la 
mort du cardinal, raconte l'abbé de Choisy, l'archevêque de 
Rouen vint trouver le roi et lui dit : « Sire, j'ai l'honneur de 
présider à l'assemblée du clergé de votre royaume : Votre 
Majesté m'avoit ordonné de m'adresser à M. le cardinal pour 
toutes les affaires; le voilà mort; à qui Votre Majesté veut- 
elle que je m'adresse à l'avenir? — A moi. monsieur l'arche- 
vêque. » 

Le même jour, le roi inaugurait son règne en signifiant à 
ses ministres, réunis au Louvre, qu'il avait pris la ferme réso- 
lution de gouverner lui-même : « Je vous ai fait assembler pour 
vous dire que jusqu'à présent j'ai bien voulu laisser gouverner 
mes affaires par feu M. le cardinal : je serai à l'avenir mon 
premier ministre. Vous m'aiderez de vos conseils quand je vous 
les demanderai. Je vous prie et vous ordonne, monsieur le 
chancelier, de ne rien sceller en commandement que par mes 
ordres; et vous, mes secrétaires d'Etat, et vous, monsieur le 
surintendant des finances, je vous ordonne de ne rien signer 
sans mon commandement. » 

La mort du cardinal Mazarin, si agréable au roi, ne fut 
pas non plus un deuil pour la France : « Jamais nouvelle, dit 



1. « Il fit paroître des sentimens de pié te et demanda miséricorde, dit 
M""* de Motteville dans ses Mémoires ; mais tous ceux qui disent: Seigneur, 
Seigneur, n'entreront point au royaume des deux... Ce sont deux choses 
difficiles à pouvoir accommoder ensemble, que l'humilité chrétienne avec 
l'amour des biens de la terre, et de cette grandeur qui lai faisoit disposer de 
tout un royaume comme bon lui sembloit. » 



214 PETITES IGNORANCES 

Montglat, ne fut reçue avec tant de joie par tout le royaume, 
car personne n'avoit jamais été haï si universellement que lui. » 
Selon M me de Motteville, « il étoit impossible que, depuis le 
roi jusqu'au moindre de ses sujets, hormis peu de personnes 
qui lui avoient de grandes obligations, on ne fût pas bien aise 
d'en être délivré ». Et la duchesse de Mazarin, sa propre 
nièce, dit dans ses Mémoires : » A la première nouvelle de sa 
mort, mon frère et ma sœur (Marie Mancini), pour tout regret, 
se dirent l'un à l'autre : « Dieu merci, il est crevé. » 

Cette nouvelle si joyeusement accueillie fut l'occasion d'un 
regain de Maiarinades. 

Enfin le cardinal a terminé son sort. 

François, que dirons-nous de ce grand personnage? 

Il a fait la paix, il est mort : 
Il ne pouvoit pour nous rien faire davantage. 

Plusieurs de ces petites satires roulaient sur les exactions 
de Mazarin : 

Jules, le cardinal, gît dessous ce tombeau, 
Passant, serre ta bourse et tiens bien ton manteau. 

Son corps ayant été exposé au peuple pendant deux jours, 
la foule fut nombreuse pour le voir, et l'un des spectateurs 
écrivit : 

Je n'ai jamais pu voir Jules sain ni malade: 

J'ai reçu mainte rebuffade 

Dans la salle et sur le degré ; 
Mais enfin je l'ai vu dans son lit de parade, 

Et je l'ai vu fort à mon gré. 

On lui fit cette épitaphe : 

Ci-gît l'ennemi de la Fronde, 
Celui qui fourba tout le monde; 
Il fourba jusquesau tombeau; 
Il fourba même le bourreau, 
Evitant une mort infâme. 
Il fourba le diable en ce point 
Qu'il pensoit emporter son âme; 
Mais l'affronteur n'en avoit point 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 21s 

Dans une autre épitaphe, on associa son souvenir à celui de 
Richelieu : 

Ci-gît l'Eminence deuxième : 
Dieu nous garde de la troisième ! 



M me de Motteville rapporte que, quand il fut ouvert, on lui 
trouva une petite pierre dans le cœur 5 et elle ajoute : « Ce que 
quelques gens dirent convenir fort à la dureté qui lui étoit na- 
turelle. » 

Le roi, pour protéger la mémoire du cardinal, fit défense 
aux libraires de rien imprimer , et aux courtisans de rien 
dire contre Mazarin. Gui-Patin, à ce propos, écrivit dans une 
de ses lettres à Falconnet ( 1 66 1 ) : « Il n'en faut donc point 
parler, ni en mal, de peur de déplaire au roi, ni en bien, de 
peur de mentir. » 

Le pauvre homme! — Molière disait : Je prends mon 
bien où Je le trouve } et il faisait ainsi qu'il le disait. C'était son 
droit d'écrivain, c'était aussi son devoir d'observateur. Tous 
ceux qui, comme lui, comme Shakespeare, Rabelais, Corneille, 
La Fontaine ou La Bruyère, ont étudié le cœur humain pour 
peindre les mœurs et les caractères de leur temps, n'ont pas 
fait autre chose. 

Notre grand comique doit à Térence les sujets de Y Ecole 
des Maris et des Fourberies de Scapin, à Plaute ceux de l'Am- 
phitryon et de Y Avare, à Rabelais celui du Mariage forcé; 
mais ce n'est pas de ces sortes d'emprunts qu'il est question 
lorsqu'on parle de ce que Molière appelait « son bien ». Il 
s'agit des scènes, des situations, qu'il prenait çà et là, un peu 
partout, pour les introduire dans ses comédies et faire de ces 
divers morceaux un tout aussi habile qu'harmonieux. Dans le 
Médecin malgré lui, par exemple, les scènes les plus bouf- 
fonnes sont tirées d'un fabliau du xiir siècle, et les mots : ne 
pas manger tout son bien parce qu'on en boit une partie, vien- 
nent de la Comédie des Proverbes (1616) d'Adrien de Montluc. 
Dans Tartujje, la scène où l'imposteur, accusé par Damis, se 



ai<5 PETITES IGNORANCES 

justifie aux yeux d'Orgon en s'accusant lui-même avec une 
profonde humilité, a sa source dans les Hypocrites, ai Scarron. 
Dans les Fourberies de Scapin, quelques scènes sont emprun- 
tées soit à la Scuir ; de Rotrou, soit au Pédant joué } de 
Cyrano de Bergerac, soit à Pantalon père de famille, de la 
comédie italienne, et le sac dans lequel Scapin enferme Géronte 
vient d'une farce de Tabarin, la Francisquine. Ces idées ou ces 
bouffonneries, que Molière transformait en y touchant, étaient 
des filles qu'il tirait de la mauvaise compagnie pour les faire 
entrer dans la bonne; elles ne devenaient originales ou ingé- 
nieuses qu'après avoir passé par ses mains : c'est lui qui leur 
donnait la vie *. 

Le Pédant joué, de Cyrano, a été imprimé en 1654, et les 
Fourberies de Scapin n'onf été publiées qu'en 1 67 1 - : on est 
donc très autorisé à croire que Molière a pris à Cyrano la 
scène où se répète avec un effet toujours croissant la fameuse 
exclamation : Que diable allait-il faire dans cette galère? Ce- 
pendant, pour restituer à Molière l'honneur de l'invention, on 
a dit que, longtemps auparavant, l'idée de cette scène avait été 
suggérée par Molière à Cyrano, alors que les deux jeunes 
gens assistaient ensemble aux leçons de philosophie de Gas- 
sendi, et que déjà ils s'occupaient en collaboration d'ébaucher 
des comédies. Ainsi s'expliquerait le mot reprendre dans la ré- 
ponse que fit Molière lorsqu'on lui reprocha de s'être approprié 
deux scènes de son ancien condisciple : « Ces scènes étoient 
assez bonnes; je m'en suis emparé. On reprend son bien où on le 
trouve. » 

A Desmarets de Saint-Sorlin, assez pauvre poète dont il ne 



1. Les ennemis de Molière, en le critiquant sur ses emprunts, ne faisaient 
rien de plus que lui rendre justice. « Pour réussir, il faut prendre la manière 
de Molière, lire tous les livres satiriques, prendre dans l'espagnol, prendre 
dans l'italien, et lire tous les vieux bouquins; il faut avouer que c'est un 
galant homme, et qu'il est louable de savoir se servir de tout ce qu'il lit de 
bon. » (Zèlinde, comédie, acte I er , scène vu.) 

2 « Les Fourberies de Scapin. comédie par J.-B. -P. Molière. Et se vend 
pour l'aulheur à Paris, chez Pierre Le Monnier, au Palais, vis-à-vis la porte 
de l'église de la Sainte-Chapelle, à l'image S. Louis et au Feu divin. 1671. » 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 217 

reste guère que le quatrain sur la Violette 1 , dans la Guirlande 
de Julie. Molière a emprunté le caractère de Bélise, des Femmes 
savantes, et un fragment de dialogue qu'il a imité vers par vers 
en substituant un échange de flatteries à un duo de vanités, ce 
qui est infiniment plus habile : 

FILIDAN. 

Beauté, si tu pouvais savoir tous mes travaux! 

AM1DOR. 

Siècle, si tu pouvais savoir ce que je vaux! 

FILIDAN. 

J'aurais en son amour une place authentique. 

AMIDOR. 

J'aurais une statue en la place publique. 

(Desmarets, les Visionnaires, acte IV, se. iv.) 

TRISSOTIN. 

Si la France pouvait connaître votre prix. 

v a d 1 u s . 
Si le siècle reniait justice aux beaux esprits. 

TRISSOTIN. 

En carrosse doré vous iriez parles rues. 

v a d 1 u s . 
On verrait le public vous dresser des statues. 

(Molière, les Femmes savantes, acte III, se. v.) 

Deux traits, dans le Misanthrope et dans Tartuffe . sont 
attribués, l'un à Boileau, l'autre à Louis XIV. 

Molière voulait détourner Boileau d'attaquer Chapelain avec 
tant de persistance; il lui représentait que ce mauvais poète 
était fort bien en cour, et qu'on s'exposait par des railleries 
excessives à s'attirer la disgrâce de Colbert et du roi. Boileau 
lui répondit dans son indépendance littéraire bien connue : « Le 
roi et M. Colbert feront ce qu'il leur plaira; mais, à moins que 

1. Franche d'ambition, je me cache sous l'herbe, 

Modeste en ma couleur, modeste en mon séjour; 
Mais si sur votre front je puis me voir un jour. 
La plus humble des fleura sera la plus superbe. 



2i8 PETITES IGNORANCES 

le roi ne m'ordonne expressément de trouver bons les vers de 
Chapelain, je soutiendrai « qu'il n'y a point de police au Par- 
« nasse, si je ne vois ce poète-là quelque jour attaché au mont 
« fourchu. » Et le trait fut mis en vers dans le Misanthrope : 

Hors qu'un commandement exprès du roi me vienne 
De trouver bons les vers dont on se met en peine, 
Je soutiendrai toujours, morbleu! qu'ils sont mauvais, 
Et qu'un homme est pendable après les avoir faits. 

(Acte II, scène vu.) 

Dans Tartuffe (acte I er , scène v), Orgon, de retour d'un 
petit voyage, interroge Dorine sur ce qui s'est passé pendant 
son absence : 

Tout s'est-il, ces deux jours, passé de bonne sorte? 
Qu'est-ce qu'on fait céans? Comme est-ce qu'on s'y porte? 

A chaque nouvelle que Dorine donne sur madame, quia été 
souffrante, Orgon s'informe de Tartuffe, qui semble seul l'intéres- 
ser. Il apprend que Tartuffe a toujours le teint frais et la bouche 
vermeille, qu'il a bien dîné, bien dormi, bien déjeuné, et chaque 
fois Orgon s'apitoie sur lui en répétant : Le pauvre homme! 

Cette exclamation, s'il faut en croire l'abbé d'Olivet, aurait 
été soufflée à Molière par' Louis XIV, en 1662, alors qu'il 
était en marche vers la Lorraine. Voici l'anecdote : Le roi, au 
moment de se mettre à table, une veille de fête, conseilla à 
Péréfixe, évêque de Rodez et son ancien précepteur, d'aller 
en faire autant. C'est aujourd'hui vigile et jeune, dit le prélat 
en se retirant; je ne ferai qu'une légère collation. Un courtisan 
ayant souri, Louis XIV voulut savoir pourquoi. Le rieur lui 
dit que Sa Majesté pouvait être tranquille sur le compte de 
M. de Rodez ; il lui fit le détail du dîner de l'évêque, dont le 
hasard l'avait rendu témoin, et à chaque mets recherché que le 
narrateur désignait, le roi s'écriait : Le pauvre homme! en va- 
riant l'inflexion de sa voix d'une manière plaisante 1 . 

L'anecdote n'est pas invraisemblable; Louis XIV pouvait 

1. Suivant Tallemant des Réaux, Molière aurait emprunté la scène du 
pauvre homme! à une historiette qu'il raconte ainsi: « En une petite ville de 
quelque province de France, un homme de la Cour alla voir un capucin. Les 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 219 

tenir d'Anne d'Autriche l'habitude du mot pauvre, dont elle 
se servait fréquemment en parlant des personnes qui lui étaient 
chères 1 . Seulement, il serait nécessaire, pour lui donner plus 
de garanties, de placer cette anecdote en d'autres lieux ou 
dans d'autres circonstances, car, en 1662, le voyage de Lor- 
raine dont parle d'Olivet n'a pas eu lieu 2 . 

On peut remarquer encore, à propos des emprunts de Mo- 
lière, que ce mot si vrai de M me Pernelle (acte V, se. ni) : Les 
envieux mourront, mais non jamais l'envie, est une traduction 
du vieux proverbe latin : Invidus acer obit sed livor morte care- 
bit 3 ; et que les vers hypocrites de Tartuffe à Elmire (acte IV, 

se. n) : 

... Le mal n'est jamais que dans l'éclat qu'on fait, 
Le scandale du monde est ce qui fait l'offense, 
FA ce n'est pas pécher que pécher en silence. 

peuvent avoir été inspirés à Molière par Mathurin Régnier, 
qui a dit dans AI ace t te (XIII' satyre) : 

Le péché que l'on cache est demi pardonné. 
La faute seullemens ne gist en la deffence. 

principaux le vinrent entretenir ; ils lui demandèrent des nouvelles du Roy, 
puis du cardinal de Richelieu. « Et après, dit le gardien, ne nous apprendrez- 
vous rien de notre bon Père Joseph? — Il se porte fort bien; il est exempt 
de toutes sortes d'austéritez. — Le pauvre homme! disait le gardien. — Il 
a du crédit; les plus grands de la Cour le visitent avec soin. — Le pauvre 
homme! — Il a une bonne littière quand on voyage. — Le pauvre homme! 
— Un mulet porte son lict. — Le pauvre homme! — Lorsqu'il y a quelque 
chose de bon à la table de M. le Cardinal, il luy en envoie! — Le pauvre 
homme! Ainsy à chaque article le bon gardien disoit : « Le pauvre homme! » 
comme si ce pauvre homme eust esté à plaindre. » 

1. «Je crois qu'elle me répéta vingt fois ce pauvre monsieur le cardinal, 
en me parlant de l'amitié qu'il Mazarin) avoit pour moi. » {Mémoires du 
cardinal de Ret\.) 

2. « Nous lisons bien, dans'un livre estimé, que cette année 1662, le roi 
fit un voyage en Lorraine, et que Molière, qui l'y suivit, eut occasion de 
ramasser sur son chemin la plaisante exclamation dont il fait si bon usage 
dans le Tartuffe : « Le pauvre homme ! » mais il manque à cette historiette 
que le roi soit allé en Lorraine, que Molière ait eu à l'y suivre, et que 
l'éveque de Rodez, nommé archevêque de Paris, ait pu être d'un voyage qui 
ne se fit pas. » (A. Bazin, les Dernières années de Molière.) 

}. Adrien de Montluc, dans la Comédie des Proverbes, avait déjà dit : 
« L'envie ne mourra jamais, mais les envieux mourront. » Molière, en renversant 
l'ordre des propositions, donna plus de force au pi o verbe. 



PETITES IGNORANCES 

Le scandale, l'opprobre, est cause de l'offence. 
Pourveu qu'on ne le sçache, il n'importe comment. 



Frères, il faut mourir ! — Sur les confins de la Nor- 
mandie, non loin de Mortagne, dans une plaine alors déserte, 
une abbaye nommée Notre-Dame de la Trappe^ fut fondée, 
en 1122, par Raoul II, comte du Perche, en souvenir d'un 
naufrage dont l'intervention céleste Pavait sauvé. Saint Bernard, 
premier abbé de Clairvaux, y établit plus tard des moines de 
son ordre; mais ceux-ci se relâchèrent peu à peu de l'austérité 
des règles de Cîteaux. Ce fut l'abbé de Rancé (1626-1700) qui, 
rassasié des plaisirs de la vie après la mort de M™ de Mont- 
bason l , ramena les religieux de la Trappe à l'étroite obser- 
vance de Cîteaux. 

Supprimés à la Révolution comme tous les ordres religieux, 
les trappistes cherchèrent un refuge en Suisse, en Italie, en 
Allemagne, et jusqu'en Russie, sans cesser d'observer, autant 
que les circonstances le permettaient, les règles de l'ordre. Ils 
rentrèrent dans leur couvent en 18 15. 

La règle des trappistes leur impose un silence absolu, la 
prière, le travail manuel et une nourriture composé? de pain et 
de légumes cuits à l'eau. Le vêtement est une simple robe de 
bure, brune pour les frères convers, blanche pour les Pér:s; et 



1. Le mot trappe, dans le patois percheron, signifie degré; Notre-Dame 
de la Trappe était donc Notre-Dame des degrés, du monticule. 

2. « Pendant que je suivois l'égarement de mon cœur, dit Rancé, j'avalois 
non seulement l'iniquité comme de l'eau, mais tout ce que je lisois et entendois 
du péché ne servoit qu'âme rendre plus coupable. Enfin le temps bienheureux 
arriva où il plut au Père des miséricordes de se tourner vers moi. Je vis à la 
naissance du jour le monstre infernal avec lequel j'avois vécu; la frayeur dont 
je fus saisi a cette terrible vue fut si prodigieuse que je ne puis croire que 
j'en revienne de ma vie. » C'est alors que l'abbé de Rancé, à trente-sept ans, 
sortit du monde avec éclat, et qu'il réforma l'abbave dont il avait le bénéfice 
depuis l'âge de dix ans. 

Il dit à l'abbé des Prières, qui essayait de le détourner de sa résolution : 
« Je ne vois point d'autre porte à laquelle je puisse frapper pour retourner à 
Dieu que celle du cloître; je n'ai d'autre ressource, après tant de désordres, 
que de me revêtir d'un sac et d'un cilice en repassant mes jours dans l'amer- 
tume de mon cœur. » 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 221 

leur lit se compose d'une planche, d'une paillasse d'un demi- 
pied d'épaisseur au plus, d'un traversin de paille et d'une cou- 
verture de laine. Souffrir de toutes les gênes, de toutes les 
macérations imaginées par l'ascétisme, vivre ensemble sans se 
connaître, sans jamais rien apprendre du monde, si ce n'est 
la mort d'une mère ou d'une sœur d'un des religieux 1 , telles 
étaient les tristes séductions que la Trappe offrait à des hommes 
qui semblaient parfois appelés aux destinées les plus brillantes, 
et qui, envahis tout à coup par un immense besoin de solitude, 
disparaissaient là comme dans un abîme. 

Les trappistes ne disent pas en se rencontrant, comme l'a 
prétendu Chateaubriand, Frères, il faut mourir! ils ne disent 
rien 2 ; ils ne s'occupent pas non plus à retourner, chaque jour, 
la fosse ouverte pour les recevoir après leur mort; mais tou- 
jours une fosse creusée d'avance attend au cimetière le premier 
que Dieu doit rappeler. L'austère réforme de l'abbé de Ra'ncé 
avait pour but de séparer l'homme, non seulement de toutes 
les joies, mais de tous les sentiments, de tous les aspects ter- 
restres. Ses efforts tendaient à ce que la vie ressemblât le plus 
possible à la mort; il cherchait l'isolement pour arriver à 
l'anéantissement. 



1. « S'il est mort quelque parent proche, comme le père, la mère d'un 
religieux, l'abbé le recommande au chapitre sans le nommer, de manière que 
chacun s'y intéresse comme pour son propre père, et que la douleur ne cause 
ni douleur, ni inquiétude, ni distraction à celui des frères qu'elle regarde. La 
famille naturelle étoit tuée, et l'on vsubstituoit une famille de Dieu. On pleuroit 
son père autant de fois que l'on pleuroit le père inconnu d'un compagnon de 
pénitence. » (Chateaubriand, Vie de Rancé.) 

2. Ce qui est vrai dans le récit de Chateaubriand, c'est l'agonie des trap- 
pistes; seulement, la scène n'a pas lieu dans l'église, comme il le dit, mais à 
l'infirmerie. « Quel spectacle que celui du trappiste mourant! quelle sorte de 
haute philosophie! quel avertissement pour les hommes! Etendu sur un peu 
de paille et de cendre dans le sanctuaire de l'église, ses frères rangés en 
silence autour de lui, il les appelle à la vertu, tandis que la cloche funèbre 
sonne ses dernières agonies. Ce sont ordinairement les vivants qui engagent 
l'infirme à quitter courageusement la vie ; mais ici c'est une chose plus 
sublime, c'est le mourant qui parle de la mort. Aux portes de l'éternité, il la 
doit mieux connaître qu'un autre, et, d'une voix qui résonne déjà entre des 
ossements, il appelle avec autorité ses compagnons, ses supérieurs mêmes à 
la pénitence. » {Génie du christianisme, quatrième partie, liv. III, ch. vi.) 



223 PETITES IGNORANCES 

Nec pluribus impar. — Traduction littérale : Non inégal 
à plusieurs. Cette devise, dont le sens est obscur, a été inter- 
prétée diversement : Jointe au soleil dardant ses rayons sur la 
terre, elle signifie, selon les uns,yV suffis à plusieurs mondes; 
selon d'autres, égal à plusieurs ; selon d'autres encore, au- 
dessus de tous. En tout cas, elle est destinée à comparer le roi 
Louis XIV au soleil, et c'est là le point important 1 . 

Voici, d'après Voltaire [Siècle de Louis XIV), dans quelles 
circonstances sont nés l'emblème et la devise : 

« On fit, en 1662, un carrousel vis-à-vis les Tuileries, dans 
une vaste enceinte qui en a retenu le nom déplace du Carrousel-. 
Il y eut cinq quadrilles. Le roi était à la tête des Romains; son 
frère, des Persans; le prince de Condé, des Turcs; le duc d'En- 
ghien, son fils, des Indiens; le duc de Guise, des Américains. 

« Ces fêtes ranimèrent plus que jamais le goût des devises 
et des emblèmes que les tournois avaient mis autrefois à la 
mode, et qui avaient subsisté après eux. 

■ Un antiquaire, nommé Douvrier 3 , imagina dès lors pour 
Louis XIV l'emblème d'un soleil dardant ses rayons sur un 
globe, avec ces mots : Nec pluribus impar. L'idée était un peu 
imitée d'une devise espagnole faite pour Philippe II, et plus 
convenable à ce roi, qui possédait la plus belle partie du nou- 
veau monde et tant d'Etats dans l'ancien, qu'à un jeune roi de 



1. Suivant Louvois, celte devise signifiait seul contre tous. Lorsqu'une 
révolution renversa Jacques II du trône d'Angleterre (1688), Louis XIV, qui 
regardait la cause de Jacques comme la cause de tous les rois, déclara la 
guerre à l'Angleterre, à la Hollande, à l'Empire, à l'Espagne et au pape. 
Louvois lui dit alors : « Si jamais devise a été juste à tous égards, c'est celle 
qui a été faite pour Votre Majesté, seul contre tous. » 

2. Carrousel semble venir de l'italien carrosello, comme notre carrosse 
de carro^a, le tout dérivé du latin carus, char. Cependant, ce n'est pas 
l'avis de Littré : selon lui, carosello ou garosello est un diminutif de garoso, 
querelleur, de gara, querelle ; de sorte que garosello paraît signifier proprement 
tumulte. — Scheler incline à rapprocher carrousel du vieux mot carrousse, 
régal, fête, partie de boire, mot dont l'étymologie, dit-il, est douteuse. Ménage 
le fait venir de l'allemand garauss, tout vidé. 

3. Louis Douvrier, que Voltaire appelle antiquaire, était un homme 
instruit qui se fit une réputation dans l'art de composer des devises; il 
recevait une pension de 3 000 francs à titre de « savant es lettres humaines ». 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 22} 

France, qui ne donnait encore que des espérances. Cetce devise 
eut un succès prodigieux. Les armoiries du roi, les meubles de 
la couronne, les tapisseries, les sculptures en furent ornés. Le 
roi ne la porta jamais dans ses carrousels. On a reproché 
injustement à Louis XIV le faste de cette devise, comme s'il 
l'avait choisie lui-même; et elle a été peut-être plus justement 
critiquée pour le fond. Le corps ne représente pas ce que la 
légende signifie, et cette légende n'a pas un sens assez clair et 
assez déterminé. » 

Et Voltaire ajoute avec raison : • Ce qu'on peut expliquer 
de plusieurs manières ne mérite d'être expliqué d'aucune. « 

En 1663, année qui suivit celle du fameux carrousel; 
l'Académie des inscriptions et belles-lettres, qui venait d'être 
fondée sous le titre d 1 Académie des inscriptions et médailles 1 , 
consacra par une médaille l'emblème et la devise. « Le premier 
soin de l'Académie, dit Bruzen de la Aiartinière, fut de trouver 
une devise qui caractérisât le monarque qu'elle étoit chargée 
d'immortaliser : elle n'en trouva point de plus convenable que 
celle-ci. C'est un soleil qui éclaire la terre et les autres globes 
qui l'environnent. Ces mots: Nec pluribus impar. qui sont l'àme 
de cette devise, signifient que le génie du roi su.ffi.roit à gouver- 
ner ensemble la France et plusieurs autres roiaumes ; de même 
que les raions du soleil éclairent à la fois la terre et plusieurs 
globes célestes. « 

1. « La haute opinion, disent les membres de cette Académie, qu'on avoit 
conçue du Roi dès ses premières années se fortifiant de plus en plus, il fut 
aise de prévoir que son règne, déjà si fécond en merveilles, produiroit un 
nombre infini d'événemens dignes d'être transmis à la postérité. Dans cette 
vue, un ministre plein de zèle pour la gloire de son Maître et pour la gloire 
de l'Etat fit agréer à Sa Majesté l'institution d'une académie, qu'il composa 
d'un petit nombre d'hommes choisis pour faire les Inscriptions, les Devises, 
les Médailles qui pourroient avoir quelque rapport au Roi ou au Public, et 
pour répandre la noble simplicité et le bon goût dans tous les monuments qu'on 
dresseroit. Ces monuments aussitôt reprirent l'air antique qui en fait le véri- 
table prix : les Académiciens nouvellement établis commencèrent l'histoire du 
Roi par les médailles. Ce dernier travail devint leur principale, ou plutôt leur 
unique occupation, la suite continuelle des grandes actions ne leur laissant 
aucune relâche; mais quelque ample matière que le Roi leur ait pu fournir, 
ils sont venus à bout de pousser l'ouvrage jusqu'à la lin du xvii° siècle. » 



22 + 



PETITES IGNORANCES 



Qu'un flatteur ait imaginé l'emblème et la devise, et que 
les académiciens les aient consacrés, on le comprend sans 
peine ; ils faisaient tous leur métier de courtisans. Que Louis XIV 
les ait adoptés et répandus à profusion, on le comprendrait 
moins bien, si Ton ne savait quel fut l'orgueil de celui qu'on pré- 
para dès l'enfance 1 et qui se complut toute sa vie à être 
appelé le Roi-Soleil. 

Louis XIV, en effet, avait été comparé au soleil bien avant 
la fameuse devise. Il était né un dimanche, jour que les anciens 
consacraient au soleil, et cette rencontre donna l'idée d'une 
médaille représentant un enfant dans le char du soleil, et dont 
la légende était Ortus solis gallici (naissance du soleil français^; 
les signes du zodiaque étaient figurés autour de l'astre lumi- 
neux dans la position où ils se trouvaient le 5 septembre 1638 2 . 

Dans tous les ballets, comme dans toutes les poésies, qu'elles 
fussent de Benserade, de Perigni, de Voiture ou d'autres beaux 
esprits, Louis XIV était toujours comparé, soit au soleil nais- 
sant^ soit à l'astre du jour. Il n'avait que quinze ans lorsqu'il 
représenta le personnage du soleil naissant, dans le ballet royal 

1. M. Xavier Marinier, dans ses Lettres sur la Russie, raconte que 
parmi les manuscrits d'une collection de documents historiques se trouvant à 
la bibliothèque de Saint-Pétersbourg, il a vu une feuille de papier sur laquelle 
le jeune roi Louis XIV avait écrit six fois de suite, en grosses lettres péni- 
blement formulées: L'hommage est dû aux rois; ils font toui ce qui leur 
plaît. « C'était là, dit M. Marmier, le sage axiome que son maître lui donnait 
à copier comme modèle d'écriture. » 

2. La naissance du Dauphin, attendue depuis plus de vingt ans, fut saluée 
par un long cri de joie et regardée comme une faveur du ciel ; pour en faire 
foi, l'enfant fut appelé Dieudonné. Ce nom devint plus tard l'occasion d'une 
épigramme attribuée à Bussy-Rabutin (161 8-1693), ce caustique fanfaron que 
la rigueur inexorable de Louis XIV retint en exil pendant dix-sept ans: 

Ce roi si grand, si fortuné, 
Plus sage que César, plus vaillant qu'Alexandre, 
On dit que Dieu nous l'a donné... 
Hélas ! s'il voulait le reprendre. 

A ce même Bussy-Rabutin, M" e de Scudéry écrivait : « Votre fille a autant 
d'esprit que si elle vous voyait tous les jours, et elle est aussi sage que si elle 
ne vous avait jamais vu. » Cette jeune fille est celle qui devint M me de La 
Rivière et qui écrivit la Vie de saint François de Salles et celle de :\/ ,ue de 
Chantai. 



HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 225 

de la nuit, donné en 1653, ec voici quels vers Benserade mit 
dans la bouche du jeune roi pour assaisonner le divertissement: 

Sur la cime des monts commençant d'éclairer, 
Je commence déjà de me faire admirer. 
Je ne suis guère avant dans ma vaste carrière ; 
Je viens rendre aux objets la forme et la couleur; 
Et qui ne voudrait pas avouer ma lumière 
Sentira ma chaleur. 

Déjà seul je conduis mes chevaux lumineux, 
Qui traînent la splendeur et l'éclat après eux. 
Une divine main m'en a remis les rênes ; 
Une grande déesse a soutenu mes droits. 
Nous avons même gloire : elle est l'astre des reines. 
Je suis V astre des rois. 

Dans le ballet de 1662, on avait figuré une entrée du 
soleil et des douze heures du jour; Benserade, le poète attitré 
des ballets (Voltaire a la bonté de lui trouver un talent sin- 
gulier pour ces pièces galantes), produisit une autre platitude 
qu'il faut citer encore pour achever d'en inspirer le dégoût : 

Cet Astre à son Auteur ne ressemble pas mal, 
Et si l'on ne craignait de passer pour impie, 
L'on pourrait adorer cette belle copie, 
Tant elle approche près de son original. 
Ses ravons ont de lui le nuage écarté; 
Et quiconque à présent ne voit point son visage 
S'en prend mal à propos au prétendu nuage, 
Au lieu d'en accuser l'excès d; sa clarté. 
N'est-on pas trop heureux qu'il fasse son métier, 
Dans ce char lumineux où rien que lui n'a place, 
Mené si sûrement et de si bonne grâce 
Par un si difficile et si rude sentier? 

Aligner de pareils vers pour dire de pareilles fadeurs, quelle 
singulière façon d'acquérir de la gloire et de gagner son pain 1 ! 

1. Benserade, cependant, fut une célébrité dans son genre. C'était l'avis 
de Voltaire; c'est celui de bons critiques de notre temps, tels que Théodore 
de Banville, Victor Fournel et Gustave Larroumet, qui proclament que le 
grand compositeur des ballets royaux, doué de la souplesse et de l'agrément 
nécessaires pour marier la poésie à la musique et à la danse, eut le rare 
bonheur d'être à la hauteur du rôle que les circonstances lui avaient donné, 
et qu'il porta le genre à sa perfection. 



226 PETITES IGNORANCES 

Une devise célèbre de la même époque est celle du surin- 
tendant des finances Fouquet (16 15-1680) : un écureuil avec la 
légende: Quo non ascendant ! (Où ne monterai-je pas?), devise qui 
devait irriter si fort le roi Louis XIV. On voyait partout, dans 
les somptueux appartements de Vaux, l'écureuil au-dessous 
duquel rampait une couleuvre, armes parlantes de Colbert (Co- 
luber), et dans la salle des gardes l'écureuil grimpait au-dessus 
du royal soleil lui-même. 

Je me souviens qu'il a été mon ami et ses malheurs 
m'ont fait oublier le reste. — Guillaume de Lamoignon 
(1617-1677), premier président du parlement de Paris, fut 
l'ami de Fouquet; mais il comprit que le surintendant dis- 
sipait, dans ses folles prodigalités, les finances de l'Etat, et il se 
brouilla avec lui. Le jour vint où le malheureux Fouquet, 
accusé de dilapidation et même de haute trahison, trouva 
Lamoignon à la tête des magistrats qui allaient décider de son 
sort. Des démarches ayant été faites en sa faveur auprès du 
président, celui-ci répondit : Je me souviens quil a été mon 
ami. et ses malheurs m ont fait oublier le reste. 

En même temps qu'il faisait preuve d'indulgence pour 
l'accusé, Lamoignon se montrait sans complaisance pour l'accu- 
sateur. On connaît l'acharnement de Colbert contre Fouquet; 
après l'avoir fait tomber, de concert avec le roi, dans de misé- 
rables pièges, il s'efforça de souffler sa haine dans l'esprit des 
"juges, et lorsqu'il essaya de pressentir l'opinion du président, 
il obtint ces mots 'pour toute réponse : Un juge ne donne 
qu'une fois son avis et sur les fleurs de lis. L'attitude de 
Lamoignon dans ce procès, qui devait occuper une si grande 
place sous le règne de Louis XIV, lui valut dans la suite plus 
d'une difficulté; mais ses devoirs de magistrat n'en ont point 
souffert : « Ne nous vengeons jamais sur l'Etat, disait-il, du 
chagrin que les ministres nous donnent. » 

Quelle que fût la condition des plaideurs, Lamoignon ne 
refusait jamais de les entendre; sa conduite en cela lui était 
dictée tout ensemble par un 'esprit de justice et un sentiment 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. a» 

de charicé : « N'ajoutons pas au malheur qu'ils ont d'avoir des 
procès, celui d'être mal reçus de leurs juges. Nous sommes 
établis pour examiner leurs droits, et non pour éprouver leur 
patience. » 

Un'e tarte a la crème. — Dans la comédie de Y Ecole 
des femmes, Arnolphe expose à Chrysalde dans quel état 
d'ignorance il prétend voir rester la jeune fille qui deviendra 
sa femme ; il lui dit entre autres choses : 

Non, non, je ne veux point d'un esprit qui soit haut; 

Et femme qui compose en sait plus qu'il ne faut. 

Je prétends que la mienne, en clarté peu sublime, 

Même ne sache pas ce que c'est qu'une rime; 

Et s'il faut qu'avec elle on joue au corbillon, 

Et qu'on vienne à lui dire à son tour: Qu'y met-on? 

Jç veux qu'elle réponde: Une tarte à la crème. 

Corbicula, corbeille, est le diminutif de corbis. panier, et le 
corbillon est le diminutif de la corbeille. Pour exprimer que 
les choses empruntent parfois un attrait nouveau à leur chan- 
gement d'aspect, on disait proverbialement : 

Changement de corbillon 
Fait appétit 
De pain bénit. 



ou bien 



Changer de corbillon 
Fait trouver le pain bon. 



Molière, en choisissant le mot Tarte à la crème, qui rime 
aussi peu que possible avec corbillon, a voulu faire une oppo- 
sition de sons et non une opposition d'idées : au contraire, son 
intention était qu'Arnolphe, en disant ce qu'on met dans un 
corbillon, c'est-à-dire une pâtisserie, une tarte à la crème, ap- 
puyât sur ce point qu'une bonne ménagère, élevée comme 
Agnès dans une complète ignorance des choses de l'esprit, doit 
savoir à quoi sert un corbillon, mais doit ignorer avec quoi 
cela rime. 



228 PETITES IGNORANCES 

C'est donc à tort qu'on avait signalé la Tarte à la crème 
comme un trait indigne de Molière; il ne faut attribuer qu'à 
un défaut de réflexion le bruit qui s'est fait autour de ce mot 
pendant les premières représentations de VEcole des femmes. 
Le duc de La Feuillade soutint que rien n'était plus exécrable : 
Tarte à la crème! répétait-il toujours en haussant les épaules. 
Le mot fut relevé par Molière dans la Critique de VEcole des 
femmes, et l'on a raconté que, s'étant reconnu dans le per- 
sonnage du marquis, ce seigneur s'avisa, pour se faire res- 
pecter, d'une brutalité de gentilhomme. Ayant rencontré Mo- 
lière, il fit mine de lui parler avec politesse ; Molière s'étant 
incliné respectueusement, le duc lui saisit la tête, la lui frotta 
contre les boutons de métal de son habit, en disant : Tarte 
à la crème. Molière, tarte à la crème, et lui mit la figure en 
sang. 

Molière était sans défense contre le bruit autant que contre 
les brutalités. Disputanc un jour, à table, avec son ami Fur- 
croi, avocat redoutable par la puissance de ses poumons, il dit 
en se tournant vers Boileau : Qu'est-ce que la raison avec un 
filet de voix, contre une gueule comme celle-là? 

L'ordre des coteaux. — « Le nom de coteaux, dit Boi- 
leau dans une note de la satire III, fut donné à trois grands 
seigneurs tenant table, qui étoient parcages par l'estime qu'on 
devoit faire des vins qui sont aux environs de Reims. » — Les 
vins écaienc ceux des coteaux d'Aï, de Haut-Villiers et 
d'Avenay; et les grands seigneurs étaient le marquis de Bois- 
Dauphin, le comte d"01onne et le commandeur de Souvré. 
Ces messieurs furent appelés les trois coteaux, et lorsque le 
nombre des raffinés se fut accru de l'évêque du Mans, Lavardin, 
du duc de Vendôme, du duc de Nevers, de Saint-Evremont, 
et de quelques autres délicats en matière de gourmandise, 
l'ordre des coteaux se trouva formé. On appela alors en badi- 
nant Profès dans l'ordre des coteaux * les gens d'un goût fin et 

i. ■ Peut-être les commentateurs se tourmenteront fort pour expliquer ce 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. aap 

recherché, qui non seulemenc savaient distinguer les meilleurs 
vins et de quels vignobles ils sortaient, mais qui raffinaient sur 
toutes les choses de la bonne chère. 

Parlant des coteaux dans ses Historiettes, Tallemant des 
Réaux ajoute : « J'oubliois que la principale maxime des Cos- 
teaux, c'est de ne jamais manger de cochon de lait. » La 
Bruyère, dans le chapitre des Grands^ signale ces seigneurs 
qui se laissent appauvrir et maîtriser par des intendants, et 
qui se contentent d'être gourmets ou coteaux. Et M""' de Sé- 
vigné raconte qu'un certain dîner avait effacé le sien, « non 
par la qualité des viandes, mais par l'extrême délicatesse qui a 
surpassé celle de tous nos coteaux » . 

Les coteaux furent même l'objet d'une comédie intitulée 
les Coteaux ou les Al arquis friands (1669), qui avait pour au- 
teur Villiers, acteur du théâtre de l'hôtel de Bourgogne, et 
dans laquelle on lit : 

Ces hommes admirables, 
Ces petits délicats, ces vrais amis de tables, 
Et qu'on en peut nommer les dignes souverains, 
Savent tous les coteaux où croissent les bons vins, 
Et leur goût leur ayant acquis cette science, 
Du grand nom de coteaux on les appelle en France. 

Le nom, une fois accrédité, devint aisément une plaisan- 
terie, une forme de langage pour désigner les gourmets, et 
Boileau s'en servit dans la satire du Repas ridicule : 



Surtout certain hâbleur, à la gueule affamée, 
Qui vint à ce festin conduit par la fumée, 



Profès dans l'ordre des coteaux, et il seroit bien possible qu'on transformât 
le dicton consacré en Profès dans l'ordre de Cîteaux, par cette raison que 
l'ordre des coteaux ne se trouvant pas dans l'histoire ecclésiastique, les gram- 
mairiens de l'avenir ne sauront pas que cet ordre n'étoit qu'une société de 
lins débauchés qui vouloient que le vin q l'ils buvoient fût d'un certain coteau. » 
(Dominique Bouhours, 161^-170-1.) Manière de bien penser dans les ouvrages 
d'esprit (1687). — C'est du P. Bouhours que M 1 "' de Sévigné disait : « L'esprit 
lui sort par tous les pores. » 



230 PETITES IGNORANCES 

Et qui s'est dit profès dans "ordre des coteaux, 
A fait en bien mangeant l'éloge des morceaux 1 . 

Imiter de Conrart le silence prudent. — C'est dans la 
première épître au roi, composée, en 1668, à la demande de 
Colberc, pour détourner le roi Louis XIV de la guerre, que 
Boileau plaça son épigramme contre le secrétaire de l'Académie 
française : 

Ainsi, craignant toujours un funeste accident, 
J'imite de Conrart le silence prudent: 
Je laisse aux plus hardis l'honneur de la carrière, 
Et regarde le champ, assis sur la barrière. 

Désireux de rendre leurs relations plus fréquentes et plus 
profitables, quelques auteurs réputés célèbres du xvn e siècle 2 
résolurent, vers 1629, de se rencontrer une fois par semaine 
pour se communiquer leurs ouvrages, s'aider de leurs conseils 
et s'entretenir de tout ce qui regardait les belles-lettres. La 
maison de Valentin Conrart (1603- 1675), située au centre de 
la ville, rue Saint-Martin, fut choisie comme lieu de réunion. 
Quelques années après, Richelieu offrait sa protection à cette 
compagnie littéraire, qui s'était peu à peu grossie, et c'est 
ainsi que Conrart se trouva être en quelque sorte le père de 
l'Académie française. 

Le secrétaire d'une société littéraire est assez naturellement 
le maître de la maison dans laquelle on se réunit. Si l'on 
ajoute à ce motif général les sympathies que Conrart s'était 
acquises par sa bienveillance, même par sa bonté, on aura plus 

1. Régnier a peint plusieurs mangeurs de cette espèce; ceux de la satire II : 

Où le caquet leur manque, et des dents discourant, 
Semblent avoir des yeux regret au demeurant. 

et celui de la satire X : 

Et n'estoit, quel qu'il fust, morceau dedans le plat, 
Qui des yeux et des mains n'eust un escheq et mat. 

2. Godeau, Gombault, Chapelain, Habert, l'abbé de Cérisy, Maleville, 
Girv. Serizav et enfin Conrart. 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. uji 

de raisons qu'il n'en fauc pour qu'il ait été nommé, d'un con- 
sentement unanime, secrétaire perpétuel de l'Académie fran- 
çaise fondée par Richelieu (1634), bien qu'il fût le moins 
lettré de la compagnie. Son père l'ayant destiné aux finances, 
ses études avaient été négligées; mais il avait un goût très vif 
pour les lettres, et, après la mort de son père, il s'y livra tout 
entier. Le temps était passé pour l'étude des langues anciennes ; 
il se borna à apprendre l'espagnol et l'italien, et à se perfec- 
tionner dans sa propre langue. Ainsi pourvu, Conrart, doué, 
d'ailleurs, d'un goût sûr et d'une grande sagacité de jugement, 
fut propre à écrire des mémoires, des épîtres familières et des 
poésies légères, à faire bonne figure à l'hôtel de Rambouillet, 
aux pieds de la souveraine du lieu, la Reine de Tendre; mais 
il ne dut pas se sentir assez solide pour se hasarder sur un au- 
tre terrain : ne voulant point compromettre une réputation bien 
établie, il jugea prudent — le mot est très juste — de n'entre- 
prendre aucun ouvrage important. « Conrart, dit M. Geruzez, 
eut la prudence de ne rien publier, et l'habileté de caresser 
l'amour-propre de ceux qui écrivaient. C'est par là qu'il eut 
beaucoup de célébrité et de crédit. Sa maison était ouverte aux 
auteurs; ils trouvaient chez lui des auditeurs bienveillants qui 
devenaient des prôneurs empressés. « 

Conrart n'est pas, comme l'a dit Boileau, « un fameux aca- 
démicien qui n'a jamais rien écrit » , non plus qu'un secrétaire 
qui, comme le prétend Linière, n'a jamais fait imprimer que 
son nom 1 ; mais le secrétaire perpétuel de l'Académie fran- 
çaise semblait placé , il faut le reconnaître, pour s'occuper 

1. Conrart, comment as-tu pu faire 

Pour acquérir tant de renom, 
Toi qui n'as, pauvre secrétaire. 
Jamais imprimé que ton nom? 

Boileau et Linière ne reprochaient à Conrart que son silence : Tallemant 
des Réaux, plus cruel, l'accusait de singer les autres : « Il a voulu faire par 
imitation, ou plusost par singerie, tout ce que les autres faisoient par génie. 
A-t-on fait des rondeaux et des énigmes? il en a fait; a-t-on fait des para- 
phrases? en voylà aussytost de sa façon, du burlesque, des madrigaux, des 
satyres mesmes, quo\ qu'il n'y ayt chose au monde à laquelle il faille tant 



aja PETITES IGNORANCES 

d'autre chose que de voyager dans le pays de Tendre. Ses 
ennemis 'avaient quelque droit de trouver que sa position et sa 
réputation étaient un peu usurpées. Pélisson, dans son Histoire 
de l Académie, attribue à la modestie de Conrart le petit nom- 
bre de ses écrits; mais, aux yeux de Boileau, cette modestie 
était bonne conseillère. 

Tel qui rit vendredi, dimanxhe pleurera. — Petit- 
Jean aime les proverbes, et les deux vers qu'il dit gaiement 
au début des Plaideurs, de Racine, en traînant son gros sac de 
procès : 

Ma foi sur l'avenir, bien fou qui se fira. 
Tel qui rit vendredi, dimanche pleurera. 

sont une variante du vieux proverbe : Les jours se suivent et ne 
se ressemblent pas. Cette vérité, tant de fois éprouvée, a été 
répétée dans tous les temps et sur les tons les plus divers. Hé- 
siode avait dit : La journée est tantôt une bonne mère et tantôt 
une marâtre, et nos poètes ont maintes fois présenté la pensée 
sous une forme mélancolique : 

— L'homme est né pour souffrir. — Il est né pour changer. 

— Il change d'infortune! — Ami, reprends courage: 
Toujours un vent glacé ne souffle point l'orage. 

Le ciel d'un jour à l'autre est humide ou serein, 
Et tel pleure aujourd'hui qui sourira demain. 

(A. Chénier, le Mendiant .) 
S'il est des jours amers, il en est de si doux ! 

(A. Chénier, la Jeune Captive.) 
Toi qui pleures ce soir, n'as-tu pas ri comme eux? 

(A. de Musset, Lettre à Lamartine.) 

estre né. Son caractère, c'est d'escrire des lettres couramment; pour cela il 
s'en acquittera bien ; encore y aura-t-il quelque chose de forcé : mais s'il 
faut quelque chose de soustenu ou de galant, il n'y a personne au logis... Il 
ne sçait rien et n'a que la routine. » 

Deux ouvrages ont été publiés en 1882 et 1883 pour mettre en relief celui 
qui le premier fut secrétaire de l'Académie française: Vie et correspondance de 
Conrart, par MM. Kerviler et Ed. de Barthélémy; et Un bourgeois lettré au 
xvu e siècle, par Auguste Bourgoin; mais les auteurs, malgré leur zèle et 
bien qu'ils n'aient omis aucun des mérites de Conrart, n'ont pas pu en faire 
un grand écrivain. 



HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 2J3 

VOUS ME VOYEZ OCCUPÉ A FAIRE MANGER MoLIERE, QUE MES 
VALETS DE CHAMBRE NE TROUVENT PAS ASSEZ BONNE COMPA- 
GNIE pour eux. — Le nom d' en-cas est donné, d'une manière 
générale, à tous les objets destinés à être utiles dans certaines 
circonstances ou pour des besoins fortuits. De ce nombre 
étaient les mets préparés chez les princes pour le cas où ils au- 
raient eu faim pendant la nuit. Cette destination spéciale de 
l'en-cas l'a fait appeler en-cas de nuit; Louis XIV, grand man- 
geur 1 , en avait toujours un. 

On lit dans les Mémoires de Saint-Simon : t Ailleurs qu'à 
l'armée, le roi n'a jamais mangé avec aucun homme, en quelque 
cas que c'ait été, non pas même aucuns princes du sang, qui 
n'y ont mangé qu'à leurs festins de noces, quand le roi les a 
voulu faire. » Même à l'armée, les admissions à la table du 
roi étaient extrêmement rares : Vauban n'y mangea qu'à la fin 
du siège de Namur, et l'abbé de Grancey est le seul abbé qui 
ait eu cet honneur. Les dames n'étaient pas comprises dans 
cette exclusion, mais il n'y avait d'exceptions que pour elles. 

Or on a raconté que pour venger Molière, son valet de 
chambre, des dédains de quelques officiers de la chambre, qui 
refusaient de faire le lit du roi avec un comédien, Louis XIV, 
ayant fait apporter Yen-cas de nuit, fit asseoir Molière à sa 
table, lui servit lui-même une aile de poulet, et dit aux cour- 
tisans qui, sur son ordre, venaient d'entrer : J'ous me voyei, 
messieurs } occupé à faire manger Molière ^ que mes valets de 
chambre ne trouvent pas assej bonne compagnie pour eux. 

Que Louis XIV ait eu la fantaisie de causer à Molière la 
gêne flatteuse de cet insigne honneur, c'est de quoi il ne fau- 
drait pas s'étonner outre mesure, puisque tout est permis aux 
caprices des rois. Mais, cela étant, Molière eût été l'objet d'une 
exception si extraordinaire que son repas, plus apparent que 



1. « J'ai vu souvent le roi manger quatre pleines assiettes de soupes 
diverses, un faisan entier, une perdrix, une grande assiette de salade, deux 
grandes tranches de jambon, du mouton au jus et à l'ail, une assiette de pâtis- 
serie, et puis encore du fruit et des œufs durs. » (Correspondance de M'" c la 
duchesse d'Orléans, princesse palatine.) 



2J4 PETITES IGNORANCES 

réel, aurait pris aussitôt les proportions d'un événement et 
serait devenu un scandale de cour. Il aurait excité les colères 
des uns, les jalousies ou les rancunes des autres, et les histo- 
riens de l'époque, les Saint-Simon et les Dangeau, habitués à 
raconter les moindres accidents de la cour, les gestes, les pa- 
roles et même les bobos du roi, n'auraient pas manqué de 
donner à cette scène éclatante une large place dans leurs Mé- 
moires ou dans leur Journal. On peut hardiment assurer que 
s'ils n'en ont rien fait, c'est que rien de pareil ne s'est passé. 

Le siècle de Louis XIV s'est écoulé, le xvnr siècle lui a 
succédé sans qu'il ait été question une seule fois, ni dans les 
mémoires, ni dans les correspondances, du fameux en-cas de 
mut. Il ne devait prendre place dans l'histoire anecdotique de 
la France qu'au commencement de notre siècle, et c'est M" u ' Cam- 
pan, dans ses Mémoires (1823), qui l'y introduisit. L'anecdote 
lui avait été racontée par son beau-père, qui la tenait d'un 
vieux médecin ordinaire de Louis XIV, M. Lafosse, « un 
homme d'honneur, dit-elle, et incapable d'inventer cette his- 
toire ». 

C'est ainsi qu'un événement qui renversait toutes les tradi- 
tions de la cour et qui donnait une verte leçon aux courtisans, 
deux grosses choses à coup sûr sous une monarchie absolue, 
devait rester complètement ignoré jusqu'au jour où un vieux 
raconteur d'anecdoces en aurait fait la confidence à M""' Cam- 
pan. Il est probable que Ingres et Gérôme savaient à quoi s'en 
tenir sur l'authenticité du fait; ils ne s'en sont pas moins em- 
parés du sujet, qui leur a paru piquant et très propre à un ta- 
bleau de genre dans le domaine historique. Us ont pu se 
dire avec M. Despois, qui a spirituellement étudié la question 
dans son Théâtre français sous Louis XlV : a II y a tant de 
préjugés historiques aussi peu fondés et qui ont eu des consé- 
quences plus graves qu'on peut bien laisser cette petite et in- 
nocente satisfaction aux personnes qui n'aiment pas à être dé- 
rangées dans leur crédulité. 1 

Dans un excellent article de la Revue des Deux Mondes 
(i er septembre 1886], M. Gustave Larroumet revint sur la 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. ïj$ 

question de l'en-cas, et dit en terminant : « Admettons, toute- 
fois, que M"" Campan se soit contentée de broder sur un fait 
vrai et de prêter à Louis XIV l'éloquence dont il était capable. 
On pourrait, par comparaison, rétablir le vrai caractère de la 
scène, car il n'est pas sans exemple que Louis XIV, à table, 
ait honoré un comédien d'une attention bienveillante. Le bio- 
graphe de Scaramouche, qui écrivait en 1695, n'a pas manqué 
de transmettre à la postérité ce fait que son héros eut l'hon- 
neur, non pas de manger, mais de boire avec Louis XIV : 
« Le roi, dit-il, ayant un jour aperçu Scaramouche à son dîner, 
voulut bien prendre la peine de lui verser à boire, de sa propre 
main, d'un vin étranger, pour voir s'il étoit bien gourmet. » 
Scaramouche remercia par ce lazzi, qu'il ne manquerait pas de 
dire à son boulanger que le plus grand roi du monde lui avait 
versé à boire; et le roi, « comprenant par ce discours que 
l'honneur qu'il avoit fait à Scaramouche ne lui donnoit pas du 
pain », augmenta aussitôt sa pension de cent pistoles. Voilà un 
Louis XIV plus vraisemblable; et, toute différence gardée entre 
Molière et Scaramouche, on le verrait mieux dans une attitude 
pareille à l'égard de Molière que dans le commérage de 
M mc Campan. « 

Vérité en deçà, erreur au delà. — Mot usité depuis 
longtemps pour exprimer que le juste et l'injuste, le vrai et le 
faux ne sont pas envisagés de la même manière, ni dans tous les 
pays, ni dans tous les temps, ni par tous les hommes. 

Montaigne avait écrit dans ses Essais (liv. II, chap. xn) : 
« Quelle vérité est-ce que ces montaignes bornent, mensonge 
au monde qui se tient au delà. » Pascal, qui fut souvent in- 
spiré par l'auteur des Essais, reprit cette pensée et la développa 
ainsi : • Si l'homme connaissait la justice, il n'aurait pas établi 
cette maxime, la plus générale de toutes celles qui sont parmi 
les hommes, que chacun suive les mœurs de .son pays; l'éclat 
de la véritable équité aurait assujetti tous les peuples; et les 
législateurs n'auraient pas pris pour modèle, au lieu de cette 
justice constante, les fantaisies et les caprices des Perses et 



i36 PETITES IGNORANCES 

Allemands. On la verrait plantée par tous les Etats du monde 
et dans tous les temps, au lieu qu'on ne voit rien de juste ou 
d'injuste qui ne change de qualité en changeant de climat. 
Trois degrés d'élévation du pôle renversent toute la jurispru- 
dence. Un méridien décide de la vérité. En peu d'années de 
possession, les lois fondamentales changent, le droit a ses 
époques. L'entrée de Saturne au Lion nous marque l'origine 
d'un tel crime. Plaisante justice qu'une rivière borne! Vérité en 
deçà des Pyrénées^ erreur au delà. » (Pensées, Du besoin de 
justice. ) 

Se tenir le plus près possible du roi. — Cette règle 
d'ambitieux et d'habile courtisan avait été soufflée à Villars 
(i 653-1734) par sa mère, « une petite vieille ratatinée, tout 
esprit et sans corps, qui avoit passé sa vie dans la meilleure 
compagnie, et qui y vécut avec toute sa tête et sa santé jusqu'à 
sa mort à quatre-vingt-cinq ou six ans. Elle étoit salée, plai- 
sante, méchante ; elle s'émerveilloit plus que personne de 
l'énorme fortune de son fils ; elle le connoissoit et lui recom- 
mandoit toujours de beaucoup parler de lui au roi et jamais à 
personne 1 . » 

Villars mit à profit la première partie de cette leçon en s'in- 
géniant à se signaler partout où l'occasion se présentait favo- 
rable; il n'avait guère plus de vingt ans lorsque Louis XIV fit 
de lui ce compliment : « Il semble dès que l'on tire en quel- 
que endroit que ce garçon sorte de terre pour s'y trouver. » De 
ce jour-là, Villars avait atteint son but, et sa fortune était faite. 

Le maréchal eut le tort de ne pas suivre tout entier le con- 
seil maternel : il parla aux autres de lui, de ses avantages, de 
ses exploits, avec trop de complaisance. Il joignait à ses rares 
qualités un talent merveilleux de les faire valoir; il trouvait 
toujours moyen de tout rapporter à lui, et comme il fut l'en- 
fant gâté de la fortune durant sa longue et brillante carrière, 
il se fit beaucoup plus d'envieux que d'amis. Il ne pouvait 

1. Saint-Simon, Mémoires. 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 237 

guère espérer que, pendant son absence, on chanterait ses 
louanges ; aussi disait-il tout haut à Louis XIV avant de partir 
pour l'armée du Rhin : Je vais combattre les ennemis de 
Votre Majesté, et je vous laisse au milieu des miens 1 . 

Qui voulait plaire à Villars devait s'occuper surtout de 
donner pâture à sa vanité. Ayant entendu un officier dire à l'un 
de ses amis : « Je dîne chez Villars u , le maréchal lui fit ob- 
server qu'à cause de son rang, il aurait dû dire : » M. de 
Villars. » L'officier, adroit courtisan, répondit : On ne dit 
pourtant pas Al. de César. Villars eut l'occasion de goûter la 
même flatterie dans une circonstance solennelle. Lorsqu'il fut 
reçu à l'Académie française (23 juin 1714), alors qu'il était au 
comble de sa gloire, — il venait de signer la paix de Rastadt, 
— M. de La Chapelle, chargé de lui répondre, lui dit : « Il 
manque quelque chose à votre gloire et à celle de l'Académie : 
la fortune devait mettre à ma place Cicéron pour répondre à 
César. » Dans l'un et l'autre cas, Villars accepta la comparai- 
son; il n'était pas homme à se priver d'un compliment. 

Que les circonstances fussent critiques ou non, la jactance 
perçait toujours; il avait le panache naturel. Lorsqu'il fut 
grièvement blessé à Malplaquet ( 1709), il voulut être administré 
devant l'armée : Puisque l'armée, dit-il, n : a pu voir Villars 
mounren brave, il est bon quelle le voie mourir en chrétien. 

Il avait épousé une très belle personne, M lle de Varange- 
ville, dont il était jaloux au point de l'emmener quelquefois 
avec lui dans ses campagnes. « Les ridicules furent grands, dit 
Saint-Simon, et les précautions pas toujours heureuses-. » On 

1. « J'ai ouï conter au maréchal de Villars, dit Voltaire à propos de la 
paix de Rastadt, qu'un des premiers discours qu'il tint au prince Eugène fut 
celui-ci: « Monsieur, nous ne sommes point ennemis; vos ennemis sont à 
Vienne et les miens à Versailles. » En eifet, l'un et l'autre eurent toujours 
dans leurs cours des cabales à combattre. » (Siècle de Louis XIV, ch. xxm.) 

a. Lorsque Villars eut fait venir la maréchale à Strasbourg après la prise 
de Kehl (170}), il écrivit au prince de Conti: « Je sais que sur les terrasses 
de Versailles et de Marly, moi pauvre diable on me traite d'extravagant, ou 
par l'amour, ou par l'avarice, ou par la vanité. J'ai oui dire qu'il n'v a que 
ces trois points dans mon procès; or c'est bien assez pour faire juger un 
homme pendable. » 



aj8 PETITES IGNORANCES 

peut se faire une idée des malices qui devaient circuler à la 
cour sur ce sujet en lisant cette lettre de la princesse palatine 
(22 septembre 1717) : « Le maréchal de Villars vint un jour 
me rendre visite, et comme il prétendoit se connoître en mé- 
dailles, il me demanda à voir les miennes. Baudelot, homme 
très honnête et savant, qui en a la charge, fut obligé de les lui 
montrer; ce n'est pas l'homme le plus avisé, et il n'est guère 
au fait de ce qui se passe à la cour. Il avoit fait une disserta- 
tion sur une de mes médailles, pour prouver, contre d'autres 
savants, que la tête à cornes qui y est figurée est celle de 
Pan et non pas de Jupiter Ammon. Pour prouver son érudi- 
tion, le bon Baudelot dit à M. de Villars : « Ah! monsei- 
« gneur, voici une des plus belles médailles que madame ait; 
« c'est le triomphe de Cornificius : il a toutes sortes de cornes. 
n C'étoit un grand général comme vous, monseigneur. 11 a les 
« cornes de Junon et de Faune. Cornificius, comme vous sa- 
it vez, monseigneur, étoit un gérféral habile. » Je l'interrom- 
pis : « Passons, lui dis-je; si vous vous arrêtez à chaque mé- 
1 daille, vous n'aurez pas assez de temps pour les montrer 
* toutes. > Mais, plein de son sujet, il répondit : t Ah! ma- 
« dame, celle-ci en vaut bien une autre. Cornificius est, en 
i vérité, une des plus rares médailles du monde. Considérez-la, 
1 madame, regardez : voilà Junon couronnée qui couronne ce 
« grand général. » Quelque chose que je pusse dire, je n'em- 
pêchai point Baudelot de parler de cornes au maréchal. « Mon- 
« seigneur, reprit-il, se connoît en tout, et je voudrois bien 
« lui faire juger si j'ai raison de dire que cescornes sont plutôt 
« celles de Faune que de Jupiter Ammon. » Toutes les per- 
sonnes qui étoient dans la chambre se tenoient pour ne pas 
éclater de rire. Quand on l'eût fait exprès, on n'auroit pu s'y 
prendre plus fortement. Quand le maréchal fut parti, je me 
mis à rire aussi. J'eus bien de la peine à convaincre Baudelot 
qu'il avoit mal fait. 1 [Correspondance de Madame, duchesse 
d'Orléans, née princesse palatine.) 

Ce sont là les petits côtés de la vie d'un grand homme de 
guerre. Villars, seul maréchal-général de France, après Tu- 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 239 

renne, reste toujours le vainqueur de Denain, celui qu'on a 
nommé à juste titre le sauveur de la France. 

Le Français, n'é malin', forma le vaudeville. — Le 
vaudeville, lorsqu'on le forma, était un petit poème sans forme 
déterminée, divisé en strophes ou couplets, et qui d'ordinaire 
était chanté. On le mêla plus tard aux comédies légères, qui 
devinrent ainsi des comédies à vaudeville, et, par abréviation, 
des vaudevilles, comme les horloges à pendules sont devenues 
des pendules. 

Le rondeau, la ballade, le sonnet, l'épigramme et le ma- 
drigal sont soumis à certaines conditions de forme ou de ton : 
il est assez singulier que, dans l'énumération qu'il fait (chant II 
de Y Art poétique) des diverses espèces de petits poèmes, l'exact 
Boileau se soit servi du mot former en désignant un genre de 
poésie qui n'est justement assujetti à aucune forme spéciale. 

Ce qui fuc formé par le Français, et en cela il ne fut pas 
plus malin qu'en autre chose, c'est le mot même. Il y avait à 
Vire, en basse Normandie, au milieu du xv siècle, un ou- 
vrier foulon, Olivier Basselin, qui composait des chansons sur 
le vin, sur les plaisanteries et sur les événements de son temps. 
Ces chansons joyeuses prirent le nom du lieu où elles étaient 
nées, le Val de Vire, le Vau-de-Vire, et, la corruption aidant, 
le mot vaudeville se trouva formé. 

Chantant en nos festins, ainsi les vaux-de-vire 
Qui sentent le bon temps nous font encore rire. 

(Vauquelin de la Fresnaye. 153 5-1607.) 

Deux recueils de chansons imprimés de 1561 à 1576, et 
intitulés : l'un, Chansons et voix-de-ville, par Layolle; l'autre, 
Recueil des plus belles et excellentes chansons de voix -de-ville, 
tirées de divers auteurs, par Jean-Charles Davoine, avaient 
induit à supposer, au xvr siècle, que vaudeville avait pour ori- 
gine voix de ville, origine qui paraissait d'accord avec la défini- 
tion du vaudeville, chanson de circonstance qui courait par la 
ville ; on avait même donné au mot le sens de bruit de ville : 



2$o 



PETITES IGNORANCES 



« Il estimoit cette opinion n'estre fondée que sur un simple 
vaudeville. » (Pasquier, Recherches de la France.) 

Le pont Neuf ayant été longtemps le rendez-vous des sal- 
timbanques, des bouffons, des charlatans, des chanteurs de 
chansons nouvelles, et de tout un monde d'artisans nomades, 
les chants populaires, les complaintes et les vaudevilles qui y 
étaient chantés furent longtemps désignés sous le nom de ponts- 
neufs. 

Un ancien Grec avait une lyre admirable; il s'y 

ROMPIT UNE CORDE ; AU LIEU d'en REMETTRE UNE DE BOYAU, IL 
EN VOULUT UNE d' ARGENT, ET LA LYRE, AVEC SA CORDE d' AR- 
GENT, perdit son harmonie. — Cet apologue qui, depuis 
deux siècles, aurait pu être tant de fois renouvelé, fut dit au 
sein de l'Académie, en 1675, P ar O uy i er Patru (1604-1681), 
lorsqu'un grand seigneur, qui n'avait d'autre titre que sa nais- 
sance, se présenta pour occuper la place devenue vacante par 
la mort de Conrart. L'allusion était transparente, le grand sei- 
gneur fut écarté *, et le remplaçant de Conrart fut le président 
Rose (1611-1701), qui, s'il n'était, non plus que son prédéces- 
seur, un grand écrivain, était du moins un homme d'esprit 2 . 
Plus avocat qu'écrivain, plus grammairien que penseur, Pa- 

1. En 1706, Boileau lutta avec moins de succès contre la nomination 
d'un autre grand seigneur, le marquis de Sainte-Aulaire, dont le seul titre 
était d'avoir fait, à soixante ans, un quatrain « impudique». A ceux qui 
lui représentèrent qu'on devait des égards à un homme de cette condition, 
Boileau répondit: « Je ne lui dispute pas ses titres de noblesse, mais je lui 
dispute ses titres du Parnasse. » L'abbé de Lavau ayant répondu que M. de 
Sainte-Aulaire avait fait de fort jolis vers, Boileau riposta : « Eh bien, 
monsieur, puisque vous estimez ces vers, failes-moi l'honneur de mépriser 
les miens. » Voltaire racontait que l'abbé et Boileau convinrent d'apporter à 
l'Académie des vers du candidat pour prouver, l'un qu'il avait du talent, 
l'autre qu'il n'en avait point, et que lorsqu'ils présentèrent chacun leur pièce 
justificative il se trouva que c'était la même. 

2. Rose fut le seul des quatre secrétaires de Louis XIV qui en eut véri- 
tablement toutes les fonctions, parce que, selon l'expression consacrée, il avait 
la plume. « Sa plume, dit Saint-Simon, l'avoit entretenu dans une sorte de 
commerce avec le roi, et quelquefois d'affaires qui demeuroient ignorées des 
ministres. Avoir la plume, c'est être faussaire public, et faire par charge ce 
qui coûteroit la vie à tout autre. Cet exercice consiste à imiter si exactement 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 2 4 i 

tru n'a été utile censeur pour ses amis Racine, La Fontaine et 
Boileau qu'au point de vue de la forme et de la correction. Sa 
réputation de rigidité était si bien établie que quand Racine 
faisait à Boileau quelques observations un peu trop subtiles, le 
satirique, au lieu de lui dire le proverbe latin Ne sis Patruus 
mihi, lui disait : Ne sis Patru mihi. 

Le censeur sévère était sans doute un habile ouvrier de la 
parole ; mais sa judiciaire se trouva singulièrement en défaut 
lorsqu'il conseilla à La Fontaine de ne point tenter la fable 
après Phèdre, et à Boileau de ne point faire Y Art poétique 
après Horace. 

Honnête et bienfaisant, Patru termina sa vie dans une si- 
tuation voisine de l'indigence. « La Fortune, aussi bien que 
l'Amour, disait-il, a ses heures du berger; mais on ne les 
trouve qu'avec de la persévérance et de l'assiduité. » Il ne 
perdit rien pour cela ni de sa dignité naturelle, ni de sa gaieté 
affectueuse. Il se réfugiait, pour se consoler, dans le sentiment 
de la droiture et de la vertu. « C'est le vrai bonheur de la 
vie, écrivait-il à M. de Montausier; tout le reste n'esc qu'il- 
lusion, et se passe à s'inquiéter ou de faux honneurs ou de 
fausses infamies. » 

A quatre-vingt-dix ans, Patru revint d'une maladie qu'on 

l'écriture du roi qu'elle ne se puisse distinguer de celle que la plume contrefait, 
et d'écrire en cette sorte toutes les lettres que le roi doit ou veut écrire de sa 
main et toutefois n'en veut pas prendre la peine... Il n'est pas possible de 
faire parler un grand roi avec plus de dignité que faisoit Rose, ni plus conve- 
nablement à chacun, ni sur chaque matière, que les lettres qu'il écrivoit ainsi, 
et que le roi signoit toutes de sa main, et pour le caractère il étoit si 
semblable à celui du roy qu'il ne s'y trouvoit pas la moindre différence. » 

Le président Rose fut d'humeur gaie et sarcastique jusqu'à son dernier 
jour. Les prêtres l'assiégeant à son lit de mort de leurs exhortations, il dit à 
sa femme : « Ma chère amie, si ces messieurs, quand ils m'auront enterré, 
vous offrent des messes pour me tirer plus vite du purgatoire, épargnez-vous 
cette dépense-là: je prendrai patience. » 

L'entière confiance que Louis XIV ne cessa de témoigner à son secrétaire 
durant un demi-siècle avait fait de lui un parfait courtisan. Un jour que 
Racine était malade, Rose lui indiqua de la par» Je Louis XIV un remède 
dont le grand poète se trouva bien. « Voyez-vous, lui dit Rose, le roi est le 
plus grand médecin du monde après Dieu. » — « Il faut encore lui savoir 
gré, disait plus tard Racine, d'avoir mis Dieu avant le roi. » 

\G 



a +3 PETITES IGNORANCES 

croyait devoir être la dernière de sa vie. Dans sa convales- 
cence, il restait au lit. Comme ses amis le pressaient de se le- 
ver : « Hélas ! leur dit-il, je ne crois pas que ce soit beaucoup 
la peine de m'habiller. » 

Pareille réponse avait été faite quinze ans auparavant par un 
des petits poètes du xvn e siècle, Pierre Patrix (1583-1671), 
qui avait échappé, lui aussi, à une grave maladie. C'est lui qui 
disait aux savants, au moment de causer avec eux : « Je vais 
tâter de votre vin. » Son nom a été sauvé de l'oubli par le 
dizain lugubre connu sous le nom de Songe de Patrix. et inti- 
tulé bizarrement par lui Madrigal : 

Je songeois cette nuit que, de mal consumé, 

Côte à côte d'un pauvre on m'avoit inhumé; 

Mais ne pouvant souffrir ce fâcheux voisinage, 

En mort de qualité je lui tins ce langage : 

« Retire-toi, coquin, va pourrir loin d'ici! 

Il ne t'appartient pas de m'approcher ainsi. 

— Coquin? ce me dit-il d'une arrogance extresme; 

Va chercher tes coquins ailleurs, coquin toi-mesme! 

Ici tous sont égaux, je ne te dois plus rien, 

Je suis sur mon fumier comme toi sur le tien. » 
/ 

Patrix, devenu dévot dans sa vieillesse, désavoua ses pre- 
mières poésies, et rima sur la pénitence et sur la miséricorde 
divine ; il fit un cantique dont les dix strophes ont toutes pour 
refrain : 

A quoi bon tout cela pour la vie éternelle? 

Il est mort un homme qui faisait honneur a l'homme. 
— Le 27 juillet 1675, au moment d'en venir aux mains avec 
le général autrichien Montecuculli, Turenne fut tué à Salzbach 
d'un boulet de canon, à l'âge de soixante-quatre ans. Saint- 
Hilaire, lieutenant général de l'artillerie, lui montrait du geste 
une colonne ennemie qui s'avançait lorsqu'un boulet, parti de 
la hauteur opposée, enleva le bras de Saint-Hilaire et frappa 
Turenne au côté gauche. Le maréchal fit quelques pas encore 
sur son cheval, puis tomba mort sans pousser un seul cri. Le 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 2+3 

fils de Saint-Hilaire pleurait sur son père, mutilé à côté de 
Turenne : i Ce n'est pas moi, lui dit Saint-Hilaire, c'est ce 
grand homme qu'il faut pleurer. Pauvre armée, que vas-tu 
devenir? » 

Les soldats, frappés de la grandeur de cette perte, s'écriè- 
rent : f Notre père est mort, nous sommes perdus ! » Ils ajou- 
tèrent aussitôt : t Nous voulons venger notre père! » Et ils le 
vengèrent, en effet, avec furie dans la première rencontre 
(t cr août 1675) 1 u ' suivit ^ a mort de celui qui n'était plus là 
pour lutter contre Montecuculli, le plus célèbre tacticien de 
l'Europe. 

Le peuple s'associa du fond du cœur à la douleur de l'ar- 
mée; ce fut un deuil public. La gloire de Turenne était la plus 
nationale de toutes les gloires, sa mort fut la plus regrettée *. 
Fléchier et Mascaron prononcèrent des oraisons funèbres, 
Saint-Evremont et Lamoignon écrivirent des éloges, les aca- 
démies, les universités, les parlements répondirent, dans leurs 
discours, à la douleur publique, et enfin, — ce n'est pas là le 
moins caractéristique des éloges, — un paysan champenois 
voulut casser son bail, parce que M. de Turenne étant mort, 
disait-il, les ennemis pouvaient entrer en France, et l'on n'était 
plus sûr de .récolter. 

Mais ce qui honore singulièrement la mémoire de Turenne, 
c'est que la noblesse de son caractère autant que son héroïsme 
le fit admirer de ceux mêmes contre lesquels il combattait. Les 
habitants de la Souabe laissèrent en friche la place où il avait 
péri, et conservèrent avec respect l'arbre sous lequel il s'était 
assis peu de temps auparavant. Quant à Montecuculli, il eut 
sans doute, comme général ennemi, un mouvement de joie 
en apprenant la mort d'un adversaire redoutable; mais il ne 

1. <c Le roi a été afflige comme on doit l'être de la mort du plus grand 
capitaine et du plus honnête homme du monde; toute la cour fut en larmes, 
et M. de Condom pensa s'évanouir. On étoit pris d'aller se divertir à Fontai- 
nebleau, tout a été rompu; jamais un homme n'a été regretté si sincèrement; 
tout ce quartier où il a logé, et tout Paris, et tout le peuple étoit dans le 
trouble et dans l'émotion ; chacun parloit et s'attroupoit pour regretter ce 
héros. » i'M"' e de Sévigné à M. de Grignan, 11 juillet 1675.) 



2 4+ PETITES IGNORANCES 

put s'empêcher de dire presque aussitôt : Il est mort aujour- 
d'hui un homme qui faisait honneur à l'homme. 

Cet éloge, est profondément juste. Turenne n'était pas seu- 
lement un courageux soldat et un grand capitaine : par sa mo- 
destie, par son intégrité, par sa bienfaisance et sa bonté, il 
était un homme dans la pleine et belle acception du mot. 

Soyez plutôt maçon' si c'est votre talent. — Boileau 
(1636- 171 1) nourrissait une vieille rancune contre Claude 
Perrault (161 3-1688), le Perrault de la colonnade du Louvre, 
qui se mêlait aussi d'écrire, bien qu'il fût déjà médecin et archi- 
tecte. Il était dans les aptitudes des frères Perrault de tout con- 
naître et de tout essayer. 

Le médecin Claude a-t-il traité Boileau? Il l'a dit et son 
frère Fa soutenu; mais Boileau l'a nié dans cette épigramme un 
peu brutale : 

Ton frère, dis-tu, l'assassin, 
M'a guéri d'une maladie ; 
La preuve qu'il ne fut jamais mon médecin, 
C'est que je suis encore en vie. 

Quoi qu'il en soit, les colères de Boileau contre Claude 
Perrault avaient une autre cause que la médecine : Claude, 
dans le monde, s'était déchaîné contre l'auteur des Satires pour 
venger ses amis Quinault et Chapelain ; il avait même insinué 
que Boileau dans ce vers : 

Midas, le roi Midas a des oreilles d'ânes, 

visait sournoisement Louis XIV, et aucune imputation n'était 
mieux faite pour toucher au cœur celui que Voltaire appelle : 

Zoïle de Quinault, et flatteur de Louis. 

Boileau ne résista pas au plaisir de la vengeance. Il écrivit 
à M. de Vivonne (1676) : « J'ai souffert quelque temps avec 
modération le déchaînement de M. Perrault; mais enfin la bile 






HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 2+s 

satirique n'a pu se contenir, si bien que dans le quatrième chant 
de ma poétique, j'ai opéré la métamorphose du médecin qui 

De mauvais médecin devint bon architecte. » 

Dans ce quatrième chant de l'Art poétique : 

Notre assassin renonce à son art inhumain; 

El désormais la régie et l'équerre à la main, 

Laissant de Galien la science suspecte, 

De méchant médecin devint bon architecte. 

Son exemple est pour nous un précepte 1 excellent: 

$pyeç plutôt maçon si c'est votre talent, 

la gloire de Perrault n'était entamée encore qu'à moitié; 
mais Boileau avait l'humeur vive; il n'était pas moins chaud 
dans ses aversions que dans ses amitiés, et il n'attendit pas 
longtemps pour décocher contre son adversaire un nouveau 
trait non moins injuste que violent. « Il (Perrault) n'avoit pour- 
tant pas sujet de s'offenser, continue-t-il dans sa lettre à M. de 
Vivonne, puisque je parle d'un médecin de Florence, et que, 
d'ailleurs, il n'est pas le premier médecin qui, dans Paris, ait 
quitté sa robe pour la truelle. Ajoutez que si, en qualité de 
médecin, il avoit raison de se fâcher, vous m'avouerez qu'en 
qualité d'archuecte il me devoit des remerciements. Il ne me 
remercia pas pourtant ; au contraire, comme il a un frère chez 
M. Colbert, il cria fort hautement contre ma hardiesse; jus- 
que-là que mes amis eurent peur que cela ne me fît une affaire 
auprès de cet illustre ministre. Je me rendis donc à leurs 
remontrances, et pour raccommoder toutes choses, je fis une 
réparation sincère au médecin par l'épigramme que vous allez 
voir : 

Oui, j'ai dit dans mes vers qu'un célèbre assassin, 
Laissant de Galten la science infertile, 
D'ignorant médecin devint maçon habile. 
Mais de parler de vous je n'eus jamais dessein, 

i. Perrault s'etant plaint à Colbert de l'insolence de Boileau, le grand 
ministre ne put s'empêcher de sourire en entendant le satirique lui. répondre : 
« 11 a tort de se plaindre, je l'ai lait précepte. » 



a t 6 PETITES IGNORANCES 

Lubin, ma muse est trop correcte: 
Vous êtes, je l'avoue, ignorant médecin, 
Mais non pas habile architecte. 

i Cependant regardez, monseigneur, comme les esprits des 
hommes sont faits; cette réparation, bien loin d'apaiser l'ar- 
chitecte, l'irrita encore davantage; il gronda, il se plaignit, il 
me menaça de me faire ôter ma pension. A tout je répondis 
que je craignois ses remèdes et non pas ses menaces. Le 
dénouement de l'affaire est que j'ai touché ma pension, que 
l'architecte s'est brouillé auprès de M. de Colbert, et que si 
Dieu ne regarde en pitié son pauvre peuple, notre homme va 
se rejeter dans la médecine. » 

Claude Perrault répondit à son illustre antagoniste en 
appropriant à la circonstance la fable de Phèdre : le Loup et la 
Cigogne^ qu'il intitula : le Corbeau guéri par la Cigogne, ou 
V Envieux parfait. Boileau est là représenté par 

Un oiseau de brigandage 
Malencontreux, noir et vilain, 

qui demande assistance à la cigogne pour lui tirer un os du 
gosier, et qui la paye de la plus noire ingratitude; car Perrault 
prétendait toujours avoir soigné et guéri Boileau. Celui-ci s'en 
est défendu, depuis son quatrain, dans la Première des réjlexions 
critiques sur Longin, où il signale, comme tout conseil donné 
par Perrault, une saignée au pied qui l'obligea de garder le lit 
pendant trois semaines. « C'est là toute la cure qu'il m'a jamais 
faite, que je prie Dieu de lui pardonner en l'autre monde. ■ 

Grand roi, cesse de vaincre, ou je cesse d'écrire. — A la 
question : Boileau fut-il le flatteur des grands seigneurs et sur- 
tout du grand roi? il faudraic répondre en renversant le mot de 
l'abbé Maury (voy. A la lanterne) : Beaucoup si on le considère; 
très peu si on le compare. On sait quelle émulation de servi- 
tude et de bassesse régnait autour de ce monarque, qui avait 
soif de louanges et qui s'accommodait si bien d'être traité de 
dieu. Il aurait fort peu goûté le précepte des Arabes : * Les 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 2 +7 

louanges exagérées tournent contre ceux qui les reçoivent, s 
précepte que Mercier a condensé dans ce beau vers : 

L'encens noircit l'idole en fumant pour sa gloire. 

Boileau a loué Louis XIV outre mesure. Il lui dit à propos 
de son âge : « Sire, je suis venu au monde un an avant vous 
pour annoncer les merveilles de votre règne » ; et il se rajeu- 
nissait d'un an pour faire cette flatterie. Il a répandu l'encens 
à profusion dans cette laudative épître vin (1677), ^ com " 
mence par les mots : 

Grand roi, cesse de vaincre, ou je cesse d'écrire ', 

et qui se poursuit sans relâche dans une série de vers où le 
grand roi, 

Affame de périls et de gloire, 
Court d'exploits en exploits, de victoire en victoire. 

Déjà dans l'épître iv (1672), Louis XIV était loué de ce que, 
grâce à sa grandeur, il avait pu ne pas s'exposer au danger : 

Louis, les animant du feu de son courage, 

Se plaint de sa grandeur qui rattache au rivage. 



1. Boileau avait écrit cette épître dès 1675 pour remercier le roi de la 
pension qu'il lui avait donnée; mais des revers étaient survenus: Turenne 
était mort, nos troupes avaient dû repasser le Rhin, et le maréchal de Créqui 
avait perdu la bataille de la Taverne. Si la campagne suivante n'avait été 
marquée par de brillants succès, Boileau se serait résigné à remplacer ce vers 
par cet autre, beaucoup moins heureux : 

Grand roi, sois moins louable, ou je cesse d'écrire. 

Deux siècles plus tard (2 août 1877), le vers de Boileau devait être pari- 
phrasé par Dumas fils dans un très spirituel discours à l'Académie française sur 
les prix de vertu : 

Grands cœurs, cessez d'aimer, ou je cesse d'écrire, 

Et Dumas ajoute, tout en sachant bien que cela est très possible : « L'esprit 
sentirait-il tout à coup des limites là où le cœur n'en voit pas ? a 



2+ 8 PETITES IGNORANCES. 

Ce qui fit écrire à Voltaire : 

Satirique flatteur, toi qui pris tant de peine 
Pour chanter que Louis n'a pas passé le Rhin. 

L'excuse de Boileau est dans sa reconnaissance, dans l'aflec- 
tion profonde qu'il avait pour la personne du roi, dans l'air de 
flatterie qu'on respirait à la cour, et aussi, disons-le, dans 
l'admiration universelle que Louis XIV a longtemps inspirée. 

De tous ceux qui ont prodigué à Louis XIV des louanges 
fades et outrées, Boileau est le seul qui n'ait pas craint, à 
l'occasion, de lui dire la vérité. Il osa lui conseiller de renon- 
cer à la guerre pour s'occuper du développement des arts 
utiles et de la prospérité publique; et lorsque Louis XIV lui 
demanda son avis sur des vers de sa composition : « Sire, lui 
dit-il, rien n'est impossible à Votre Majesté; elle a voulu faire 
de mauvais vers et elle a réussi 1 . » Il disait la vérité en riant, 
mais enfin il la disait. Il avait blâmé l'habitude qu'on avait 
prise à la cour d'employer gros à la place de grand, et il dit au 
roi, qui tenait pour le mot gros : « Cependant, sire, la posté- 
rité distinguera toujo'urs Louis le Grand de Louis le Gros. » 

i. Il est vrai que Louis XIV ne lui avait pas tendu le même piège qu'au 
maréchal de Gramont (160+-1678) : « Le roi se mêle depuis peu de faire 
des vers; MM. de Saint-Aignan et de Dangeau lui apprennent comment il 
faut s'y prendre. 11 fit l'autre jour un madrigal, que lui-même ne trouva 
pas trop joli. Un matin il dit au maréchal de Gramont : m Monsieur le 
« maréchal, lisez, je vous prie, ce petit madrigal, et voyez si vous en avez 
« vu un si impertinent; parce qu'on sait que depuis peu j'aime les vers, on 
« nren apporte de toutes les façons. » Le maréchal, après avoir lu, dit au roi : 
« Sire, Votre Majesté juge divinement bien toutes choses ; il est vrai que voilà 
<c le plus sot et le plus ridicule madrigal que j'aie jamais vu. » — Le roi se 
« mit à rire et lui dit: « N'est-il pas vrai que celui qui l'a fait est un fat. — 
« Sire, il n'y a pas moyen de lui donner un autre nom. — Oh ! bien, dit le 
« roi, je suis charmé que vous m'en ayez parlé si bonnement; c'est moi qui 
« J'ai fait. — Ah! sire, quelle trahison! que Votre Majesté mêle rende; je 
« l'ai lu brusquement. — Non, monsieur le maréchal, les premiers sentiments 
« sont toujours les plus naturels. » Le roi a beaucoup ri de cette folie; et tout 
le monde trouve que voilà la plus cruelle petite chose que l'on puisse faire 
à un vieux courtisan. Pour moi, qui aime toujours à faire des réflexions, je 
voudrais que le roi en fit là-dessus, et qu'il jugeât par là combien il est 
loin de connaître la vérité. » (M 11 " 1 de Sévicné, lettre à M. de Pomponne. 
i er décembre 166+.) 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 249 

La LECTURE FAIT A L'ESPRIT CE QUE VOS PERDRIX FONT A 

mes joues. — Gabriel, duc de Mortemart (1600- 1675), P re " 
mier gentilhomme de la chambre et gouverneur de Paris, eut 
quatre enfants dont deux, M"'" de Montespan (1641-1707) et 
le duc de Vivonne ^1636-1688), occupèrent, à des titres diffé- 
rents, une très grande place à la cour de Versailles. 

Particulièrement bien placé dans les bonnes grâces de 
Louis XIV, le frère de M""' de Montespan fit une belle et 
rapide carrière. Il était général des galères à l'âge de trente- 
trois ans, et six ans après, il devenait maréchal de France (1675). 
Le duc de Vivonne ne manquait ni de courage ni de résolu- 
tion, et ce n*est pas à la seule faveur qu'il dut son élévation. 
Cependant, ses saillies sont connues autant que ses exploits; ce 
sont elles et son goût pour les lettres qui ont le plus contribué 
à sa réputation. 

Au passage du Rhin, où il se distingua, il montait un che- 
val blanc qui passa des premiers et qui faillit le renverser; 
quoiqu'il fût atteint au même instant d'un coup de feu à l'épaule, 
il apostropha ainsi son cheval : « Tout beau, Jean le Blanc, 
voudrais-tu faire mourir en eau douce un général des galères ) » 

Louis XIV, fier des merveilles qu'il avait exécutées à 
Versailles, dit un jour à Vivonne, en se promenant avec lui 
dans le parc : « Vous souvient-il qu'il y avait là un moulin? » 
Le duc répondit : « Oui, sire, le moulin n'y est plus; mais le 
vent y est encore. » 

Une autre fois, le roi, majestueusement ignorant 1 et très 



1. La belle-sœur de Louis XIV, Charlotie-Elisabeth de Bavière (princesse 
palatine), écrivait en octobre 1716: « Il n'est pas étonnant que le feu roi et 
Monsieur aient été élevés dans l'ignorance. Le cardinal Mazarin vouloit 
régner; s'il avoit l'ait instruire les deux princes, on ne l'auroit plus ni estimé 
ni employé ; voilà ce qu'il vouloit prévenir : il avoit l'espoir de vivre plus 
longtemps qu'il n'a fait. La reine mère trouvoit bon tout ce que le cardinal 
faisoit ; il lui convenoit aussi qu'on ait besoin de ce prélat. C'est un miracle 
que le roi ait pu devenir ce qu'il a été.» — Quand Voltaire dit à Frédéric II 
qu'il écrivait mieux que Louis XIV, lequel ne sav.iit pas l'orthographe, Frédéric 
lui répondit: « Louis XIV était un prince grand par une infinité d'endroits; 
un solécisme, une faute d'orthographe, ne pouvait ternir en rien l'éclat de sa 
réputation, établie par tant d'actions qui l'ont immortalisé. » 



2so PETITES IGNORANCES 

dédaigneux des livres, lui demanda à quoi servait la lecture. 
Vivonne, qui avait un embonpoint florissant et de belles cou- 
leurs, lui répondit : La lecture fait à l'esprit ce que vos perdrix 
font à mes joues. 

Sa grosseur était souvent un sujet de plaisanterie. En 
arrivant d'un voyage, il dit à sa sœur, M me de Thianges, dont 
la taille était opulente : <r Embrassons-nous, si nous pou- 
vons. » Louis XIV lui ayant reproché, devant le duc d'Aumont, 
qui était très gros aussi, de ne pas faire assez d'exercice, 
Vivonne lui dit en riant : « C'est une médisance, sire, il n'y a 
pas de jour que je ne fasse au moins trois fois le tour de mon 
cousin d'Aumont. » 

Les sœurs du duc de Vivonne, M ,ne de Montespan 1 , la 
marquise de Thianges et l'abbesse de Fontevrault, avaient 
aussi, dans la conversation, cette vivacité, cette finesse, ce tour 
léger qu'on a appelés l'esprit des Mortemart. Cependant M me de 
Caylus, dans ses Souvenirs, a établi une distinction : a M me de 
Montespan était femme savante; M me de Thianges, femme 
glorieuse et entichée de sa noblesse ; M me de Fontevrault, 
femme naturelle et sans prétention. » L'abbé Têtu disait 
des trois sœurs : « M me de Montespan parle comme une 
personne qui lit; M me de Thianges, comme une personne qui 
rêve ; M me de Fontevrault, comme une personne qui parle. » 

IS 'aurez -vous pas l'éternité entière pour vous 
reposer? — Arnauld (i 6 12-1694), à qui la postérité a con- 
servé le surnom de grand que lui avaient décerné ses amis, 
fut le dernier d'une famille de vingt-deux enfants et celui en 
qui se concentra l'indomptable persistance de sa race. Sa longue 
existence fut une lutte perpétuelle dans laquelle il se dévoua 
avec héroïsme à la défense de ce qu'il croyait la vérité. 

1. On cite de M me de Montespan la réponse qu'elle fit à quelqu'un qui 
s'étonnait de la voir faire maigre en carême: De ce que j'ai fait une faute, 
ce n'est pas une raison de les commettre toutes. Elle fut imitée en cela par 
Louis XV qui, lui aussi, observait exactement les jours d'abstinence et de 
jeûne, sous prétexte qu'il ne faut pas commettre des péchés de tous les 
côtés. 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 251 

Nicole (1625-1685), bien qu'il n'adoptât pas sans réserve 
toutes les opinions des jansénistes 1 , tint longtemps fidèle com- 
pagnie à son ami Arnauld; il le suivit même dans l'exil. Mais 
la fatigue le gagna, elle devint une souffrance, et, à bout de 
forces, il exprima naïvement le besoin de se reposer. L'infati- 
gable Arnauld lui répondit : N'aurei-vous pas V éternité entière 
pour vous reposer? Nicole en nourrissait l'espoir dans une 
parfaite confiance; mais la nature n'avait pas fait de lui un 
lutteur; d'humeur pacifique et d'une extrême timidité, il n'était 
propre à se défendre que la j>lume à la main 2 . Il voulut se 
reposer et il se reposa. 

Je donnerais pour l'avoir fait les succès de toute 
Ma vie. — Ces paroles ont été prononcées par Vauban (1633- 
1707), à propos de ce canal des deux mers, qui fut pen- 
dant si longtemps l'âme et la vie de la province du Langue- 
doc 3 . Et comme Vauban, le plus illustre ingénieur que la 
France eût encore produit, construisit trente- trois places neuves, 
répara trois cents places anciennes, conduisit cinquante-trois 
sièges et se trouva à cent quarante actions de vigueur, l'éloge, 
dans sa bouche, vaut quelque chose. Ajoutons qu'il emprunte 
une valeur de plus au caractère de l'homme, chez qui l'éléva- 
tion des idées et la noblesse des sentiments étaient à la hau- 
teur de l'intelligence. 

1. Partageant de moins en moins les sentiments de Port-Royal, il perdit 
beaucoup de son crédit. Aussi disait-il, sur la fin de ses jours : « Depuis un 
temps, je suis un saint à qui l'on n'otîre pas beaucoup de chandelles. » 

2. Nicole disait, parlant d'un homme qui s'exprimait avec assurance et 
facilité : « Il me bat dans la chambre, mais je ne suis pas plus tôt au bas de 
l'escalier que je l'ai confondu. » Nicole eût voulu qu'Arnauld passât seul 
pour l'auteur de la Perpétuité de la foi : Ce n'est pas la vérité qui 
persuade les hommes, lui disait-il, ce sont ceux qui la disent. 

3. La pensée première de mettre en communication l'Océan et la Médi- 
terranée remonte aux Romains et à Charlemagne. Elle fut étudiée ensuite 
sous François I er , puis reprise sous Henri IV; mais les événements politiques 
ne permirent pas d'y donner suite. Elle fut réalisée par Colbert à l'insti- 
gation de Paul de Riquet (1604-1680), issu d'une famille llorentine, les Arri- 
ghetti ou Riquetti, dont une autre branche devait donner naissance à Mirabeau. 
Secondé par l'ingénieur militaire François Andréossy, qui lit les dessins, Riquet 



3 S 2 PETITES IGNORANCES 

On doit beaucoup à Vauban pour ce qu'il a fait; on lui 
aurait dû plus encore pour ce qu'il avait voulu faire. Inces- 
samment préoccupé de servir son pays et « touché toute sa vie 
de la misère du peuple et de toutes les vexations qu'il souf- 
frait », Vauban travailla pendant vingt ans à un projet de 
réforme complète de l'impôt. Il s'agissait d'appliquer un prin- 
cipe de justice dont la conquête était réservée à la Révolution. 
Tout sujet devait contribuer à tous les besoins de l'Etat en 
proportion de ses facultés . et non en proportion de ses besoins, 
et tout privilège qui exemptait de cette contribution était 
injuste. Tel était le programme du Projet d'une dîme royale, 
i Mais ce livre avoit un grand défaut, dit Saint-Simon dans ses 
Mémoires. Il donnoit à la vérité au roi plus qu'il ne droit par 
les voies jusqu'alors pratiquées; il sauvoit aussi les peuples de 
ruines et de vexations, et les enrichissoit en leur laissant tout 
ce qui n'entroit pas dans les coffres du roi à peu de chose près, 
mais il ruinoit une armée de financiers, de commis, d'employés 
de toute espèce; il les réduisoit à chercher à vivre à leurs dé- 
pens, et non plus à ceux du public, et il sapoit par les fonde- 
ments ces fortunes immenses qu'on voie naître en si peu de 
temps. » 

Vauban seul, absorbé par sa passion pour le bien, pouvait 
se faire quelque illusion sur l'accueil que son beau travail trou- 
verait auprès de Louis XIV, circonvenu d'avance par ses cour- 



consacra son temps, son génie et sa fortune à cette œuvre gigantesque ; c'est 
à lui que s'adressent les flatteuses paroles de celui que Saint-Simon appelle le 
grand patriote. Le canal du Midi, creusé à travers plus de six cents kilo- 
mètres de pays, fut commencé en 1666 et ouvert en 1681 ; il coûta dix-sept 
millions, dont les deux tiers furent fournis par la province; Colbert et Riquet 
firent le reste. Le nombre des ouvriers employés à cet immense travail 
pendant les quatorze années qu'il dura, s'est élevé jusqu'à onze mille. Malheu- 
reusement, Paul de Riquet ne put inaugurer le canal dont il était le créateur; 
il mourut, accablé de fatigues et de tourments, six mois avant l'achèvement. 
Boileau, peignant, dans sa première épître (1669) les bienfaits et les 
douceurs de la paix, n'oublia pas le canal du Midi, alors en cours d'exé- 
cution : 

l'entends déjà frémir les deux mers étonnées 
De voir leurs flots unis au pied des Pyrénées. 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 25J 

tisans et les intéressés. Son livre fut saisi et supprimé par 
arrêts du conseil (14 février et 19 mars 1707), et quelques jours 
après, le pauvre grand homme mourut (31 mars) sous le coup 
de cette injure faite à son génie et à son dévouement. Les 
immenses services rendus par Vauban furent instantanément 
oubliés. « Le roi, dit encore Saint-Simon, ne vit plus qu'un 
insensé pour l'amour du public, et qu'un criminel qui attentoit 
à l'autorité de ses ministres, par conséquent à la sienne... et 
le malheureux maréchal, porté dans tous les cœurs françois, 
ne put survivre aux bonnes grâces de son maître pour qui il 
avoit tout fait, et mourut peu de mois après, ne voyant plus 
personne, consumé de douleur et d'une affliction que rien ne 
put adoucir, et à laquelle le roi fut insensible, jusqu'à ne pas 
faire semblant de s'apercevoir qu'il eût perdu un serviteur 
utile et si illustre. » 

Si j'avois fait pour Dieu ce que j'ai fait pour cet 

HOMME-LA, JE SEROIS SAUVÉ DIX FOIS, ET MAINTENANT JE NE 

sais ce qjje je vais devenir. — Colbert a beaucoup agi et peu 
parlé ; le seul mot qu'on lui prête exprime les tristesses et 
les amertumes qui marquèrent les dernières années d'une des 
plus belles carrières qui aient honoré l'administration fran- 
çaise. 

Mazarin mourant dit à Louis XIV : « Sire, je vous dois 
tout, mais je crois m'acquitter en quelque manière en vous 
donnant Colbert. • Mazarin avait raison, il ne pouvait faire au 
roi et à la France un plus utile cadeau. Colbert fit d'abord 
rendre gorge aux financiers qui s'étaient enrichis aux dépens de 
la nation, puis il s'efforça de rétablir l'ordre dans les finances en 
diminuant les charges qui pesaient sur les petits, en suppri- 
mant les offices inutiles, les titres de noblesse usurpés pour se 
soustraire à la taille, en organisant une surveillance sévère, en 
protégeant enfin partout et contre tous l'intérêt public. 

La réforme des abus a toujours fait haïr le réforma- 
teur. Colbert fut en butte à toutes les attaques des grands; il 
y résista avec courage. L'homme de marbre [vir marmoreus) , 



a$4 



PETITES IGNORANCES 



comme l'appelait Gui-Patin, ne se laissa pas ébranler. Et 
lorsqu'il fut investi de l'administration entière de la France, 
il poursuivit sa tâche de réformateur avec une suprême éner- 
gie, s'occupant au dedans comme au dehors d'introduire d'im- 
portantes améliorations. Pendant vingt-deux ans d'un labeur 
incessant, d'une prodigieuse activité, Colbert rendit à son 
pays les plus grands services et exerça partout la plus salutaire 
influence. 

Parvenu au bout d'une carrière si merveilleusement rem- 
plie, Colbert était détesté des grands et des petits. Le roi lui- 
même, qui lui devait tant, abreuva ses dernières années de 
chagrins, de dégoûts, et le vit mourir sans regret (6 sep- 
tembre 1683). Colbert avait pu s'habituer à la haine des cour- 
tisans et prendre son parti des erreurs du peuple, qui lui impu- 
tait toutes les misères publiques ; mais il ne put s'empêcher, en 
pensant à Louis XIV, d'exhaler une amère pensée. Le roi était 
lui-même souffrant lorsqu'il apprit que Colbert allait mourir. 
Honteux peut-être de sa royale ingratitude, il écrivit à son mi- 
nistre t de prendre soin de lui, de tâcher de se rétablir » . 
D'après ce que rapporte Racine [Œuvres diverses), Colbert mit 
la lettre sous son chevet, sans la lire, en disant : • Je ne veux 
plus entendre parler du roi ; qu'au moins il me laisse mourir 
tranquille! C'est au roi des rois que j'ai maintenant à ré- 
pondre... Si favois fait pour Dieu ce que f ai fait pour cet 
homme-là } je serois sauvé dix fois, et maintenant je ne sais ce 
que je vais devenir. » 

On n'est pas maître du pouvoir pendant de longues années 
sans avoir des reproches à se faire; mais si Colbert a commis 
des fautes, que sont-elles à côté des crimes de Richelieu et 
de Mazarin } Cependant, de ces trois hommes d'Etat, celui 
qui semble être mort avec le moins de sécurité, avec le plus 
d'inquiétude sur son salut, c'est Colbert. La raison en serait- 
elle que Colbert croyait au juge et que les autres y croyaient 
peu ? 

Le peuple reprochait à Colbert les mesures vexatoires dont 
on avait longtemps souffert, les taxes, les impôts que les guerres 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 255 

des dix dernières années avaient faic rétablir 1 ; les gens des 
halles, en particulier, ne lui pardonnaient pas d'avoir donné à 
bail les échoppes dont ils avaient joui gratuitement autrefois. 
C'était sur lui que retombait la responsabilité de tous les mal- 
heurs et de toutes les fautes. Le grand ministre de Louis XIV, 
le bienfaiteur du pays, fut accablé d'injures : c'était le destruc- 
teur de la patrie, le plus grand des tyrans; il avait fait un 
Hôtel-Dieu de la France, et la pierre qui le tua devait s'appe- 
ler pierre philosophale. Telle était l'aveugle fureur de la popu- 
lace que, pour soustraire à ses insultes le corps de Colbert, il 
fallut le transporter à l'église pendant la nuit, escorté par des 
archers du guet. 

Je prekdrai le plus lokg. — Le fermier général Langlois 
d'Imbercourt avait invité La Fontaine (162 1- 1695) à dîner, 
dans la pensée d'amuser ses convives. Notre grand fabuliste, 
qui avait compris, mangea et ne parla point. Il se leva même 
de table avant les autres, sous précexte de se rendre à l'Aca- 
démie, a Vous avez bien le temps, lui dit-on, vous arriverez 
de trop bonne heure. — Je prendrai le plus long », répon- 
dit-il. 

Cette réponse, si finement naïve, pouvait passer, de la part 
de La Fontaine, pour une distraction. Il lui arrivait quelque- 
fois dans le monde de s'animer et de briller ; mais le plus 
souvent, il était lourd et distrait. « Mon pauvre La Fontaine, 
lui disait M""- de La Sablière, vous seriez bien bête si vous 
n'aviez pas tant d'esprit. » 

Ses enthousiasmes aussi se manifestaient sous forme de dis- 
tractions : lorsqu'on lui parla de saint Augustin avec éloges, 

1. Ci-gît le père des impôts, 

Dont chacun a l'âme ravie; 
Que Dieu lui donne le repos 
Qu'il nous ôta pendant sa vie. 

Une épitaphe latine fut plus injuste encore et plus outrageante : 

Hic j.icct vir marmoreus ; 
Expilavît, expiravit, et non expiavit, 



2$6 PETITES IGNORANCES 

il demanda s'il avait autant d'esprit que Rabelais. Une autre 
fois, Racine, l'ayant mené à Ténèbres, s'aperçut que l'office 
lui paraissait long, et lui donna, pour s'occuper, un volume de 
la Bible qui contenait les petits prophètes. Il tomba sur la 
prière des Juifs dans Baruch, et, frappé d'admiration, il dit à 
Racine : i C'était un beau génie que ce Baruch; qui était-il? » 
Le lendemain et les jours suivants, La Fontaine, tout rempli de 
son sujet, ne manqua de dire aux personnes qu'il rencontrait : 
Avei-vous lu Baruch ? La question est restée proverbiale pour 
exprimer l'étonnement dans lequel nous a laissé une chose qui 
nous a vivement frappé. 

Aussi le Bonhomme n'était-il pas pris au sérieux par tout 
le monde. Pendant la maladie dont il mourut, la garde qui le 
soignait, voyant le zèle avec lequel on l'exhortait à la péni- 
tence, ne put s'empêcher de dire au prêtre : Eh ! ne le tour- 
mentei donc pas tant ! Il est plus bête que méchant. 

L'homme s'agite, mais Dieu le mèxe. — Cette parole, qui 
équivaut au vieux proverbe : U homme propose et Dieu dispose } 
proverbe que les Espagnols formulent par les mots : Les dits 
en nous } les faits en Dieu (Los dichos en nos. los hechos en 
Dios), a été prononcée par Fénelon en 1685, dans son Sermon 
pour la fête de l'Epiphanie, à propos de la découverte de 
l'Amérique : « Mais que vois-je depuis deux siècles? Des ré- 
gions immenses qui s'ouvrent tout à coup ; un nouveau monde 
inconnu à l'ancien et plus grand que lui. Gardez-vous bien de 
croire qu'une si prodigieuse découverte ne soit due qu'à l'au- 
dace des hommes. Dieu ne donne aux passions humaines, lors 
même qu'elles semblent décider de tout, que ce qu'il leur faut 
pour être les instruments de ses desseins. Ainsi l'homme s'agite, 
mais Dieu le mené. • 

L'Ecriture sainte disait : » Le cœur de l'homme dispose sa 
voie, et Dieu conduit ses pas. » (Prov. XVI, 9 ) L'Imitation de 
Jésus-Christ dit ensuite : t L'homme propose, mais Dieu dis- 
pose, Homo proponit. sed Deus disponit (liv. I, ch. xix, § 2), 
et Fénelon raviva la pensée en lui donnant une forme nou- 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 257 

velle : L'homme s'agite, mais Dieu le mène. Une idée analogue 
est contenue dans ces deux vers de Victor Hugo : 

L'homme aujourd'hui sème la cause, 
Demain Dieu fait mûrir l'effet. 

(Les Chants du crépuscule. — Napoléon II.) 

Pour exprimer que l'œuvre de Dieu s'accomplit et se pour- 
suit indépendamment des projets et des calculs des hommes, 
nos pères disaient sous une forme énigmatique : Dieu exécute 
ses grands desseins sur le monde avec la main d'un manchot. 

Querelle des anciens et des modernes. — Charles Per- 
rault (1628-1703), qui dut sa célébrité à la plus humble de ses 
œuvres, les Contes des Fées, entra à- l'Académie française, pro- 
tégé par Colbert, en 1671. Son discours de réception eut un 
tel succès que l'Académie décida que désormais, lorsqu'elle re- 
cevrait de nouveaux membres, ses séances seraient rendues pu- 
bliques 1 . 

Quinze ans plus tard, le 27 janvier 1687, Perrault, tout 
rempli des admirations de sa jeunesse, lut à ses collègues un 
petit poème intitulé : le Siècle de Louis le Grand, où il s'effor- 
çait de prouver la supériorité des auteurs de son temps sur 
ceux de l'antiquité. Cette lecture fut accueillie avec une satis- 
faction mal dissimulée par les Chapelain, les Scudéry, les 
Saint-Amant, et tutti quanti, qui se voyaient placés au-dessus 
d'Homère, de Pindare et de Virgile; mais elle excita l'indigna- 
tion des grands écrivains : Boileau se leva, furieux, disant 
qu'une telle lecture était une honte pour l'Académie, et Racine, 
calme dans son ironie, feignit de croire à un tour de force, à 
un aimable paradoxe ou à une exagération flatteuse pour 
Louis XIV. Perrault, voyant quon le prenait ainsi, résolut de 
soutenir son opinion; il la développa dans quatre volumes qui 
parurent successivement (de 1688 à 1698) sous le titre de Pa- 

t. L'usage du discours de réception datait de rentrée de Patru à l'Aca- 
démie (16+0): il avait fait un remerciement si beau et si flatteur qu'on avait 
obligé tous ceux qui étaient venus après lui à en faire autant. 



a$ 8 PETITES IGNORANCES 

rallele des anciens et des modernes . et ainsi se trouva engagée 
et entretenue pendant douze ans la bataille littéraire connue 
sous le nom de Querelle des anciens et des modernes . querelle 
que M me de Sévigné tranchait lestement en disant : « Les an- 
ciens sont plus beaux, mais nous sommes plus jolis. » 

Boileau se servit, pour répondre à Perrault, de ses Ré- 
flexions sur Longin; mais il n'aborda aucune question, ne sou- 
tint aucune doctrine : il se borna à relever les bévues de Per- 
rault, en termes souvent très durs, et sur un ton sarcastique 
et dédaigneux. Perrault, lui, ne se fâcha pas : « Rien n'est 
plus permis ni plus agréable, disait-il, que la diversité d'opi- 
nions en ces matières. » Dans la préface de son second vo- 
lume, il faisait appel au bon sens, à la modération, et termi- 
nait en mettant la sagesse de son côté : 

L'agréable dispute où nous nous amusons 
Passera sans finir jusqu'aux races futures: 

Nous dirons toujours des raisons, 

Ils diront toujours des injures. 

Pour répliquer directement à Boileau, Perrault publia 
Y Apologie des Femmes ^ 1 694) , critique en vers de la Satire 
contre les femmes ; et, à cette occasion, le grand Arnauld, bien 
qu'il fût alors réfugié en Belgique, s'efforça de réconcilier 
« deux personnes qui faisoient toutes deux profession de l'ai- 
mer ». Dans la lettre qu'il écrivit à Perrault (5 mai 1694) pour 
le remercier de lui avoir envoyé son ouvrage et pour lui mar- 
quer les points où il différait d'opinion avec lui, Arnauld 
exprime le regret de n'être pas là pour travailler à leur récon- 
ciliation, et il termine par ces belles paroles : « Tout ce que je 
peux faire est de demander à Dieu qu'il vous donne l'un à 
l'autre cet esprit de charité et de paix qui est la marque la plus 
assurée des vrais chrétiens. Il est bien difficile que dans ces 
contestations on ne commette, de part et d'autre, des fautes 
dont on est obligé de demander pardon à Dieu. Mais le moyen 
le plus efficace que nous avons de l'obtenir, c'est de pratiquer 
ce que l'apôtre nous recommande, « de nous supporter les uns 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 159 

1 les autres, chacun remettant à son frère le sujet de plainte qu'il 
1 pouvoit avoir contre lui, et nous entre-pardonnant comme le 
« Seigneur nous a pardonné » . On ne trouve point d'obstacle à 
entrer dans des sentiments d'union et de paix lorsqu'on est 
dans cette disposition ; car Famour-propre ne règne point où 
règne la charité, et il n'y a que l'amour-propre qui nous rende 
pénible la connaissance de nos fautes, quand la raison nous les 
fait apercevoir. Que chacun de vous s'applique cela à soi-même, 
et vous serez bientôt bons amis. J'en prie Dieu de tout mon 
cœur, a 

Boileau fut touché de cet appel à la concorde; il chargea 
Racine et l'abbé Tallemant d'allerporter à Perrault des paroles 
de paix. Les conditions ne furent pas tout d'abord acceptées par 
Perrault, qui refusait de publier la lettre d'Arnauld, où quel- 
ques-unes de ses opinions étaient censurées ; mais comme il était, 
au fond, d'humeur accommodante, il y consentit enfin, et « la 
réconciliation entre les deux adversaires, dit Hippolyte Ri- 
gault 1 , s'accomplit quatre jours avant la mort de leur concilia- 
teur, le 4 août 1694. Ils se rencontrèrent et se tendirent la 
main » . 

Boileau annonça lui-même au public la conclusion de la 
paix : 

Tout le trouble poétique 
A Paris s'en va cesser, 
Perrault l'anti-pindarique 
Et Despréaux l'homérique 
Consentent à s'embrasser. 
Quelque aigreur qui les anime. 
Quand, malgré l'emportement, 
Comme eux l'un l'autre on s'estime. 
L'accord se fait aisément. 

Boileau ne changea rien dans ses ouvrages, comme le lui 
avait demandé Perrault, à ce qui regardait leur différend ; mais 
il lui promit d'écrire « quelque lettre agréable où il badinerait 
sur la querelle et ferait voir qu'il a de l'estime pour lui « . Il 

1. Histoire de la Querelle des anciens et des modernes. 1856. 



2 6o PETITES IGNORANCES 

écrivit cette lettre, non sans laisser percer encore quelque trait 
de satire, et à la fin du xvn e siècle, le débat était définitivement 
clos. 

Collège des Quatre-Nations. — La paix des Pyrénées 
conclue entre la France et l'Espagne, le 7 novembre 1659, ter- 
mina la longue et sanglante querelle de ces deux puissances par 
le mariage de Louis XIV avec la fille de Philippe IV; et onze 
ans auparavant le traité de Westphalie, signé à Munster, le 
24 octobre 1648, avait mis fin à la guerre de Trente ans. 

Ces traités, qui réunirent à la France le Roussillon, l'Ar- 
tois, l'Alsace et le territoire de Pignerol, étaient en grande 
partie l'œuvre de Mazarin; ils lui avaient conquis le droit de 
dire que 1 si son langage n'était pas français, son cœur l'était ». 

En souvenir de ces deux triomphes diplomatiques, le car- 
dinal fonda par son testament (6 mars 1661), un collège destiné 
à élever et à entretenir gratuitement soixante écoliers (quinze 
pour chaque province), fils de gentilshommes sans fortune ou 
des principaux bourgeois des quatre pays passés sous la domi- 
nation de la France par suite des traités de Munster et des 
Pyrénées. 

Ce collège, auquel étaient consacrés un capital de deux mil- 
lions et une rente de cinquante mille francs sur l'Hôtel de 
Ville, fut érigé par les soins de l'architecte Levau, vingt-trois 
ans après la mort de Mazarin, sur l'ancien emplacement de la 
Tour de Nesle, afin qu'il s'élevât en face des Tuileries, de 
l'autre côté de la Seine, comme Pavait voulu le testateur. 

Ouvert quatre ans après, le i' r octobre 1688, il reçut 
d'abord le nom de collège Mazarin; puis, pour rappeler les 
motifs qui avaient présidé à sa création, il devint le Collège des 
Quatre-Nations. 

Détourné peu à peu de sa destination primitive, ce collège 
fut au xvin c siècle un des meilleurs de Paris. La Révolution 
le supprima (1793), et les bâtiments en furent affectés à l'In- 
stitut (1806). Dans l'intervalle, ils avaient servi successivement 
de prison, d'école centrale et d'école des beaux-arts. La cha- 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 261 

pelle, qui occupait le centre des bâtiments, est aujourd'hui la 
coupole sous laquelle se tiennent les séances publiques des cinq 
académies dont se compose l'Institut de France ; et la riche 
bibliothèque du cardinal, qu'il a fait transporter, par une de ses 
dispositions testamentaires, dans un des pavillons du collège 
par lui fondé, est restée à sa place sous le nom de Bibliothèque 
Ma\arine. 

Je fais comme il me plaît le calme et la tempête. — 
Traduit en langage vulgaire, ce vers que dit Aman dans la 
tragédie d'Esther l signifie : Je fais la pluie et le beau temps , 
c'est-à-dire je dispose de tout par mon crédit, par la confiance 
que j'inspire. 

Au moyen âge, lorsque les astrologues étaient en honneur, 
le peuple croyait que rien ne se faisait que par leur influence ; 
il leur accordait le pouvoir de commander aux éléments ; il les 
appelait à cause de cela des hommes faisant la pluie et le beau 
temps. Les souverains et les grands seigneurs avaient leurs as- 
trologues ; on ne décidait rien sans les avoir consultés. Qui bien 
s'augure bien lui doit advenir, disait le proverbe, et s : augurer 
voulait dire : prendre conseil de la science augurale. <r Encore 
au xir et au xnr siècle, il n'était guère d'homme un peu 
cultivé qui n'eût foi aux augures et n'eût sa manière de les con- 
sulter, dans tous les cas où il y avait à faire quelque chose 
de grave et de hasardeux. Cela se nommait vivre à augure, 
selon les augures, et cette pratique toute païenne était ce qu'il 
y avait de plus vivace dans les superstitions de l'époque 2 . » 

Charles V, bien qu'on ne l'ait pas sans raison surnommé le 
Sage, prenait au sérieux la science de l'astrologie : lorsqu'il re- 
mit à Du Guesclin l'épée de connétable, il lui donna en même 
temps un astrologue pour l'avertir des bons et des mauvais 
jours. Il attira à sa cour le célèbre astrologue Thomas de Pi- 

1. Je sais par quels ressorts on le pousse, on l'arrête, 
Et fais comme il me plaît le calme et la tempête. 

(Act. III, se. v.) 

2. Faurielj Hist. de la poésie provençale, cluip. xl. 



262 PETITES IGNORANCES 

san, et fut heureux de pouvoir le retenir. — Christine de Pisan 
était trop la fille de son père pour n'avoir pas une foi aveugle 
dans la science divinatoire. On en trouve la preuve dans ce 
passage d'une charmante simplicité : » Les grands princes sé- 
culiers n'oseroient rien faire de nouvel sans le commandement 
de l'astrologie; ils n'oseroient château fonder, ni église édifier, 
ni guerre commencer, ni entrer en bataille, ni vêtir robe nou- 
vel, ni entreprendre un grand voyage, ni partir de l'hôtel sans 
son commandement. » 

Depuis que l'astrologie est morte, et cela remonte à quel- 
ques siècles, on ne prédit plus les événements; on se borne à 
les prévoir ou à les pressentir ; lorsqu'ils menacent d'être mau- 
vais, la sagesse consiste à les prévenir. 

Dans le cours de leur étrange carrière, les astrologues ont 
été souvent aux prises avec les tyrans qui voulaient éprouver 
leur science ou leur arracher de flatteuses prédictions. Quel- 
ques-uns se sont tirés d'affaire avec esprit. Lorsque Louis XI 
partit pour la fameuse entrevue de Péronne, l'astrologue Ga- 
leotti lui avait dit : » Sire, tout ira bien. » Or tout alla mal, 
comme on sait, et le roi à son retour était furieux. Il fit appeler 
Tristan et lui dit : « Galeotti est dans mon cabinet; dans 
quelques minutes il sortira; prête une oreille attentive aux 
paroles que je lui adresserai en le congédiant. Si je lui dis : 
i II y a un ciel au-dessus de nous d, qu'il soit pendu à l'instant 
même. Si, au contraire, je lui dis : » Allez en paix », garde- 
toi de toucher un cheveu de sa tête. — Le roi rentre dans son 
cabinet où il trouve le pauvre Galeotti, plus mort que vif. a Eh 
bien, sire astrologue, lui dit-il, vous qui lisez si bien dans 
l'avenir, pourriez-vous me dire à quelle époque vous mourrez? 
— Sire, répondit le patient, ma science ne me permet pas de 
préciser cette date ; tout ce que je sais, c'est que je mourrai 
trois jours avant Votre Majesté. » — Avec un homme comme 
Louis XI, le procédé était sûr. Le roi le reconduisit en lui di- 
sant très haut et plusieurs fois : « Allez en paix, allez en paix, t 

Dans un nombre de quarante, ne falloit-il pas un 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 26} 

zéro ) — Le livre des Caractères, rempli d'allusions, dont 
quelques-unes transparences, atteignit bon nombre des contem- 
porains de La Bruyère (1645-1696). Aussi, M. de Malézieu 
(1650- 1727), précepteur du duc du Maine, lui dit-il, après 
avoir entendu la lecture du manuscrit : Voilà de quoi vous 
attirer beaucoup de lecteurs et beaucoup d'ennemis. 

Les ennemis furent de deux sortes : la famille du grand 
Corneille (on sait que La Bruyère plaçait Racine au-dessus de 
Corneille), représentée par Thomas Corneille, Fontenelle et 
l'abbé Trublet; puis la cohorte des petits et des hargneux, re- 
présentée par Benserade, Visé, Bonaventure d'Argonne, qui 
exhala sa bile sous le pseudonyme de Vigneul de Marville, par 
le pédant Ménage, qui s'était reconnu dans un passage des 
Ouvrages de V esprit } par les rédacteurs du Mercure galant, 
publication que La Bruyère avait déclarée immédiatement 
au-dessous de rien ; et enfin par les beaux esprits et les en- 
vieux. 

Pendant deux ans (de 1691 à 1693!, La Bruyère se pré- 
senta à l'Académie française, et trois fois il fut repoussé : 
d'abord on lui préféra Fontenelle ; ensuite, dérision insigne, 
on fit passer avant lui Pavillon et Tourreil. Lorsqu'il fut enfin 
nommé, grâce à l'appui de Boileau, de Racine, de Fénelon, de 
Bossuet, et à la protection du secrétaire d'Etat Pontchartrain, 
les folliculaires se déchaînèrent contre lui, et l'un d'eux, plus 
stupide encore qu'il n'était envieux, décocha ce quatrain : 



Quand La Bruyère se présente, 
Pourquoi faut-il crier haro? 
Pour faire un nombre de quarante 
Ne falloit-il pas un zéro? 



Cette épigramme, simplement ridicule lorsqu'elle vise La 
Bruyère, aurait pu être appliquée à la cohorte des nul- 
lités qui ont rempli l'Académie française dans le grand siècle 
de Louis XIV. Il suffit, pour s'en convaincre, de citer quel- 
ques noms : Ph. Fïaberc, Esprit, G. [Jaberc, Serizay, Bel- 



264 PETITES IGNORANCES 

lesdens, Cordenoy, Bergeret, Fabet, Seran, Testu, Hay du 
Chastelet, Silhon, Sirmond, Bourzeis, Meziriac, Colomby, 
Porchères d'Arbrissel, Baro, Doujat, Servien, Villayer, Bar- 
din, Bourdin, Boissat, Laugier de Porchères, Giry, Priezac, 
Leclercq, etc. ; et la liste pourrait être beaucoup plus longue 1 . 
C'est au milieu de ces nullités que La Bruyère, au dire d'un 
impudent menteur, aurait joué le rôle d'un zéro. 

Les esprits forts. — Ceux qu'on appelait ainsi « par 
ironie » , dit La Bruyère, ne niaient pas Dieu précisément : 
ils prétendaient secouer le joug de l'autorité en matière de 
religion 2 , .et dédaignaient, en ricanant ou en haussant les 
épaules, tout ce que les autres vénéraient. Au lieu de discuter, 
d'examiner de près les importantes et sérieuses questions de la 
foi, ils y apportaient, comme le leur reprochait Bossuet, de 
fines railleries et de dédaigneux sourires. 

L'incrédulité au xvn c siècle ne s'était pas encore affirmée 
d'une manière absolue contre le dogme de la divinité. On ne 
niait pas Dieu, on ne savait que croire. Aussi, La Bruyère 
était-il autorisé à écrire en peignant les mœurs de son siècle : 
« L'athéisme n'est point. Les grands, qui en sont le plus 
soupçonnés, sont trop paresseux pour décider en leur esprit 
que Dieu n'est pas; leur indolence va jusqu'à les rendre froids 
et indifférents sur cet article si capital, comme sur la nature 
de leur âme, et sur les conséquences d'une vraie religion ; ils 

i. Voltaire n'aurait pas dit en la parcourant, comme il l'écrivit à La Harpe, 
le 22 mai 1776 : Tant vaut l'homme, tant vaut l'Académie. Déjà, s'il avait été 
là, il aurait pu donner sa définition de l'Académie française : « Un corps où 
l'on reçoit des gens titrés, des hommes en place, des prélats, des gens de 
robe, des médecins, des géomètres, et même des gens de lettres. » 

2. C'est contre cette autorité que les libertins se révoltent avec un air 
de mépris. Mais qu'ont-ils vu, ces rares génies? Qu'ont-ils vu plus que les 
autres ? Quelle ignorance est la leur ! et qu'il seroit aisé de les confondre 
si, foibles et présomptueux, ils ne craignoient d'être instruits! Car pensent-ils 
avoir mieux vu les difficultés à cause qu'ils y succombent, et que les autres 
qui les ont vues les ont méprisées? Ils n'ont rien vu, ils n'entendent rien ; ils 
n'ont pas même de quoi établir le néant auquel ils espèrent après cette vie, et 
ce misérable partage ne leur est pas assuré. » (Bossuet, Oraison funèbre 
d'Anne de Gon\ague.) 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 265 

ne nient ces choses ni ne les accordent, ils n'y pensent point. 1 
S'il arrive une fois qu'ils y pensent, c'est à l'heure de la mort, 
et peut-être qu" alors la vérité se fait jour. Cizeron-Rival as- 
sure avoir trouvé dans les papiers de Brossette une note disant 
que le grand Condé, étant près de mourir (1686), fit appeler 
ses gens et leur dit : a Vous m'avez souvent ouï dire des im- 
piétés; mais dans le fond je croyois tout le contraire de ce 
que je disois. Je ne contrefaisois le libertin et l'athée que pour 
paraître plus brave. » 

Selon l'humeur, la position ou le caractère des gens, il y 
avait un peu de tout chez les Esprits forts : de l'indifférence, 
du scepticisme, du libertinage, de la forfanterie et de la fausse 
honte. La Bruyère a peint ces variétés dans le dernier chapitre 
de ses Caractères. Pascal, de son côté, disait : « Rien n'est plus 
lâche que de faire le brave contre Dieu. » Et Bourdaloue, dans 
son Sermon sur le jugement dernier : « Et certes rien, pour 
l'ordinaire, de plus ignorant en matière de religion, que ce 
qu'on appelle les libertins du siècle. » Enfin Boileau, dans 
YEpitre III : 



Vois-tu ce libertin en public intrépide, 

Qui prêche contre un Dieu que dans son âme il croit? 

Il iroit embrasser la vérité qu'il voit; 

Mais de ses faux amis il craint la raillerie, 

Et ne brave ainsi Dieu que par poltronnerie. 



Ces précurseurs des athées et des matérialistes du xvnr siè- 
cle, qu'on désignait sous le nom d'Esprits forts, étaient repré- 
sentés vers la fin du grand siècle littéraire par les disciples de 
Gassendi, par Saint-Evremont en Angleterre, par Bayle en 
Hollande, par messieurs de Vendôme, les ducs de Nevers et 
Bouillon, le prince de Conti, et enfin par La Fare, Chaulieu, 
Sainte-Aulaire, Vcrgier et M Deshouliéres, troupe ai- 
mable et frivole dont les poésies piquantes ou légères char- 
maient les soupers du Temple, palais qui fut à cette époque le 
théâtre des débauches du grand prieur, et le quartier général 
des Esprits forts. C'était, en effet, chez Philippe de Vendôme 



266 PETITES IGNORANCES 

(1655-1727), grand prieur de l'ordre rie Malte 1 , qu'on se réu- 
nissait le plus ordinairement. Il faut comprendre aussi dans le 
groupe des Esprits forts, La Fontaine, moins sceptique qu'in- 
souciant, et Fontenelle, que ses Dialogues des Morts et son 
Histoire des Oracles rangeaient parmi les libres-penseurs de 
l'époque. 

Allons, saute, marquis. — Pour représenter les nobles 
par leurs petits côtés, comme pour les tourner en ridicule, 
Molière choisit les marquis. Il en fit un type de fatuité, de 
niaiserie ou d'impertinence que l'on trouve sous ces divers as- 
pects dans la Critique de V école des femmes, dans Y Impromptu 
de Versailles ; dans les Précieuses ridicules. Les successeurs de 
Molière suivirent cet exemple, et les marquis devinrent, dans 
le théâtre du xvn e siècle, un genre de rôles comiques. « Le 
marquis aujourd'hui est le plaisant de la comédie; et, comme, 
dans toutes les comédies anciennes, on voit toujours un valet 
bouffon qui fait rire les auditeurs, de même, dans toutes nos 
pièces de maintenant, il faut toujours un marquis ridicule qui 
divertisse la compagnie. » (Impromptu de Versailles, scène 1.) 

Toutes les fois qu'il s'est agi, soit de bafouer un noble, 
soit d'en faire un personnage prétentieux ou d'origine douteuse, 
ce n'est jamais ni un duc ni un comte que l'on a pris, c'est 
toujours un marquis. 

Le marquis de contrebande qui figure dans le Joueur 2 , de 
Regnard (1655-1709), débite un monologue (act. IV, se. x) 



1. Saint-Simon a laissé dans ses Mémoires (t. V, ch. vi) un portrait de ce 
cynique personnage: « Il avoit tous les vices de son frère. Sur la débauche il 
avoit plus que lui d'être au poil et à la plume, et d'avoir l'avantage de ne 
s'être jamais couché le soir depuis trente ans que porté dans son lit ivre-mort, 
coutume à laquelle il fut fidèle le reste de sa vie... Menteur, escroc, fripon, 
voleur..., malhonnête homme jusque dans la moelle des os... Suprêmement 
avantageux et singulièrement bas et flatteur aux gens dont il avoit besoin, et 
prêt à tout faire et à tout souffrir pour un écu ; avec cela le plus désordonné 
et le plus grand dissipateur du monde. Il avoit beaucoup d'esprit et une figure 
parfaite en sa jeunesse... En tout, la plus vile, la plus méprisable et en même 
temps la plus dangereuse créature qu'il fût possible. » 

2. Comédie représentée pour la première fois le 19 décembre 1696. 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 267 

dont le refrain devenu célèbre : Allons, saute } marquis, sert à 
exprimer l'enivrement de ses succès. 

Eh bien ! marquis, tu vois, tout rit à ton mérite ; 

Le rang, le cœur, le bien, tout pour toi sollicite. 

Tu dois être content de toi par tous pays ; 

On le serait à moins. Allons, saute, marquis. 

Quel bonheur est le tien ! Le ciel, à ta naissance, 

Répandit sur tes jours sa plus douce influence : 

Tu fus, je crois, pétri par les mains de l'Amour. 

N'es-tu pas fait à peindre? Est-il homme à la cour 

Qui de la tête aux pieds porte meilleure mine, 

Une jambe mieux faite, une taille plus fine? 

Et pour l'esprit, parbleu, tu l'as des plus exquis : 

Que te manque-t-il donc ? Allons, saute, marquis. 

La nature, le ciel, l'amour et la fortune 

De tes prospérités font leur cause commune ; 

Tu soutiens ta valeur avec mille hauts faits; 

Tu chantes, danses, ris mieux qu'on ne fit jamais. 

Les yeux à fleur de tête, et les dents assez belles, 

Jamais en ton chemin trouvas-tu de cruelles? 

Près du sexe, tu vins, tu vis et tu vainquis. 

Que ton sort est heureux! Allons, saute, marquis. 

Le ridicule attaché au titre de marquis passa du théâtre 
dans les livres. Le type le plus populaire est, dans le Char 
botté, de Perrault, ce marquis de Carabas. entiché de ses titres 
et de sa fortune, dont le nom servit à désigner plaisamment les 
riches propriétaires. — Plus tard, Voltaire, dans une lettre au 
roi de Prusse 31 juillet 1772), écrivait à propos du marquis de 
Sainte-Aulaire : « Il est d'une très ancienne noblesse, véritable 
marquis, et non pas de ces marquis de robe, ou marquis de 
hasard, qui prennent leurs titres dans une auberge, et se font 
appeler monseigneur par les postillons qu'ils ne payent point. » 
Dancourt appelait les danseurs les marquis de la cabriole, 
et les jeunes gens qui prenaient des airs avantageux étaient 
qualifiés de marquis. 

Vous avez bien paît, sire. — C'est comme capitaine de cor- 
saire, en se signalant par ses audacieux exploits contre les Hollan- 
dais et les Anglais, que Jean Bart (165 1-1 702 acquit sa re- 
nommée de marin intrépide. Il était le roi des corsaires et la 



268 PETITES IGNORANCES 

terreur des ennemis. Il n'eut pas son égal pour la rapidité et la 
soudaineté des mouvements; on l'appelait un général de cava- 
lerie sur mer. Lorsqu'il fut présenté à Louis XIV, il étonna la 
cour par la franchise de ses allures autant qu'il avait étonné la 
France par son héroïsme. 

Jean Bart ayant pris part dans la marine royale à toutes 
les campagnes navales de l'époque, Louis XIV le récompensa 
de ses brillants services en lui donnant un commandement su- 
périeur (1697). Trois ans auparavant, le roi lui avait envoyé 
des lettres de noblesse dont voici un extrait : « Louis, par la 
grâce de Dieu, roi de France... Comme il n'y a pas de moyen 
plus assuré pour entretenir l'émulation dans le cœur des offi- 
ciers qui sont employés à notre service, et les exciter à faire 
des actions éclatantes, que de récompenser ceux qui se sont 
signalés dans les commissions que nous leur avons confiées... 
et que nous n'en trouvons point qui se soient rendus plus di- 
gnes de cet honneur que notre cher et bien-aimé Jean Bart... 
A ces causes, de notre grâce spéciale, puissance et autorité 
royale, nous avons anobli et anoblissons le dit sieur Jean- 
Barc, ensemble ses, enfants, postérité et lignée... Donné à 
Versailles, au mois d'avril, l'an de grâce 1694, de notre règne 
le 52% signé : Louis. • 

On raconte que le roi annonça lui-même à Jean Bart qu'il 
l'avait nommé chef d'escadre, et que le rude marin lui ré- 
pondit : Vous ave\ bien fait, sire 1 . » On ajoute que cette 



1. En répondant sur ce ton, Jean Bart se souvenait sans doute que le roi, 
l'année précédente, lui avait fait sentir qu'il avait éprouvé un échec. Le marin 
disait ainsi à son roi: Vous reconnaissez que j'ai pris ma revanche. Ce mou- 
vement de brusquerie est, du reste, le seul qu'il convienne de laisser au compte 
de Jean Bart : H n'a ni fumé au nez du roi, ni juré au milieu des dames de la 
cour, ni tutoyé les ministres, ni donné des coups de poing aux grands 
officiers de la couronne, ni tiré son sabre pour effrayer les gens, et ne s'est 
livré enfin à aucun des écarts qu'on s'est plu à attribuer au loup de mer 
excentrique et trivial de la tradition populaire. Le vrai Jean Bart était simple, 
familier, gauche et un peu rude, mais il n'était pas grossier. Si, à la cour, 
on l'appelait l'ours, cela tenait à ce que, peu façonné aux usages du monde, 
il n'était bon, comme il le disait lui-même, que sur son navire; il se sentait 
mal à l'aise dans les salons de Versailles, sous les regards des courtisans. 



HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 269 

réponse, en guise de remerciements, excita la gaieté des cour- 
tisans, et que Louis XIV leur imposa silence en disant : 
« Vous n'avez pas compris Jean Bart ; sa réponse est celle d'un 
homme qui sent ce qu'il vaut, et qui compte m'en donner de 
nouvelles preuves. » 

Chargé de conduire en Pologne le prince de Conti, qui al- 
lait tenter de prendre possession de la couronne, Jean Bart 
n'échappa aux flottes ennemies qu'à force de courage et 
d'adresse. Lorsqu'on fut hors de danger : « Nous avons été 
heureux, dit le prince, car si on nous avait attaqués, nous étions 
pris. — Nous n'avions pas à craindre d'être faits prisonniers, 
lui répondit Jean Bart; mon fils était à la sainte-barbe, prêt à 
nous faire sauter s'il eut fallu nous rendre. » 

1 Le célèbre Jean Bart, qui a si longtemps et si glorieu- 
sement fait parler de lui à la mer », dit Saint-Simon, mourut 
au moment où allait commencer la longue guerre de la succes- 
sion d'Espagne, c'est-à-dire au moment où la France aurait eu 
le plus grand besoin de lui. Il fut inhumé dans la principale 
église de Dunkerque ; on y lit encore cette épitaphe : « Ci gist 
messire Jean Bart . en son vivant chef d'escadre des armées 
navales du Roy, chevalier de l'ordre militaire de Saint-Louis, 
natif de cette ville de Dunkerque, décédé le zy d'avril 1702, 
dans la 52'' année de son âge, dont il en a employé vingt-cinq 
au service de Sa Majesté. > 

Même aux ykux de l'injuste un injuste est horrible. 
— Ce vers est cité depuis longtemps comme proverbe; avant 
que Boileau l'écrivîc dans la satire XI 1 , on connaissait une 

1. C'est dans cette satire que se trouvent quatre vers « qu'on doit appeler, 
dit Voltaire, des maximes dignes des honnêtes gens » : 

Du mensonge toujours le vrai demeure maître: 

Pour paraître honnête homme, en un mot, il faut l'être; 

uoi qu'il tasse, un mortel ici-bas 
Ne psui aux yeux du monde Être ce qu'il n'est pas. 

C'est là aussi que Boileau a fait une supposition quelque peu hardie, pour 
ne pas dire irrévérencieuse, de la part d'un homme et même d'un flatteur qui 
écrivait sous le régime absolu du roi soleil: 

Un roi même souvent peut n'être qu'un infâme. 



2 7 o PETITES IGNORANCES 

autre maxime qui répondait à la même idée : On aime la jus- 
tice dans la maison d'autrui; mais Boileau a éclairci la pensée 
par les deux vers qui suivent : 

Et tel qui n'admet pas la probité chez lui 
Souvent à la rigueur l'exige chez autrui ; 

et il semble que J.-J. Rousseau (1712-1778), dans sa Lettre à 
a" Alembertj se soit proposé d'achever l'explication en donnant 
ce développement sur le même sujet : 

« Le cœur de l'homme est toujours droit sur tout ce qui ne 
se rapporte pas personnellement à lui. Dans les querelles dont 
nous sommes purement spectateurs, nous prenons à l'instant le 
parti de la justice, et il n'y a point d'acte de méchanceté qui 
ne nous donne une vive indignation, tant que nous n'en tirons 
aucun profit : mais quand notre intérêt s'y mêle, bientôt nos 
sentiments se corrompent; et c'est alors seulement que nous 
préférons le mal qui nous est utile au bien que nous fait aimer 
la nature. N'est-ce pas un effet nécessaire de la constitution des 
choses, que le méchant tire un double avantage de son injustice 
et de la probité d'autrui } Quel traité plus avantageux pourroit- 
il faire, que d'obliger le monde entier d'être juste, excepté lui 
seul, en sorte que chacun lui rendît fidèlement ce qui lui est 
dû, et qu'il ne rendît ce qu'il doit à personne? Il aime la vertu, 
sans doute, mais il l'aime dans les autres, parce qu'il espère 
en profiter ; il n'en veut point pour lui, parce qu'elle lui seroit 
coûteuse. » 

J'aime bien a prendre ma part d'un sermon; mais je 
n'aime pas qu'on me la fasse. — Massillon ayant prêché à 
Versailles (1699), Louis XIV lui dit, après un certain nombre 
de sermons : J'ai entendu plusieurs grands orateurs^ j'en ai 
été content ; pour vous, toutes les fois que je vous entends, je 
suis tris mécontent de moi-même. 

Ces paroles font honneur à la fois au prédicateur et au roi : 
l'un a su dire la vérité sans blesser, l'autre l'a comprise jusqu'à 
en être touché. Toute autre est la situation dans une circon- 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 271 

stance où l'on raconte qu'un prédicateur aurait désigné le roi 
dans un sermon en lui faisant une application directe des mots : 
Tu es il le vir! (C'est toi qui es cet homme!) On ajoute que 
Louis XIV n'aurait laissé paraître aucune émotion et se serait 
contenté de dire à l'audacieux : Monp'ere > jaime bien à pren- 
dre ma part d un sermon; mais je n' aime pas qu'on me la fasse. 

Voltaire a des doutes sur cette anecdote, et il fait bien, 
puisqu'on ne connaît ni le nom du prédicateur, ni l'époque de 
l'incident 1 ; mais il trouve, en tout cas, qu'une pareille témérité, 
non permise envers un particulier, le serait encore moins envers 
un roi. La question a été envisagée à un autre point de vue : 
« Le mot de Louis XIV est spirituel, a dit M. Saint-Marc 
Girardin 2 ; mais quoi! rois ou simples particuliers, quand nous 
prenons notre part du sermon, nous avons soin de prendre 
toujours la plus petite. Je ne puis donc pas blâmer comme 
un factieux le hardi prédicateur qui disait à Louis XIV, séduc- 
teur public de M me de Montespan : Tu es ille vir!... C'était 
peut-être un de ces bons prêtres de paroisse, un de ces mission- 
naires du peuple, qui, prenant au sérieux la liberté de la chaire 
chrétienne, croient que la plus grande charité à faire aux rois 
est de leur dire la vérité, puisqu'il n'y a qu'à l'église qu'ils 
peuvent l'entendre. » 

Ce qu'on regarde comme étant bien de Louis XIV, ce sont 
ses paroles gracieuses : il était très sensible à la louange 3 et se 
plaisait lui-même à tourner un compliment. Il dit à Guillaume 
de Lamoignon, désigné pour remplacer Bellièvre comme premier 



1. Une allusion semblable fat faite par Bourdaloue: « Pendant le carême 
de 1675, dit Crétineau-Joly, le père Bourdaloue, expliquant-un jour la parabole 
de Nathan en présence de Louis XIV, qui vivait alors avec la marquise de 
Montespan, usa la lui appliquer directement, et plus d'une fois dans son discours 
le terrible Tu es ille vir retentit aux oreilles du souverain. Au sortir de la 
chapelle royale, Louis XIV demande ce que Bourdaloue a voulu dire. Les 
courtisans restaient muets quand tout à coup le duc de Montausier, dont la 
rigide franchise ne connaît pas les ménagements, s'écrie : H Sire, il a dit à 
Votre Majesté: Tu es cet homme-là. » 

2. De l'apologue et Je la parabole dans l'antiquité. 

?. «J'ai toujours remarqué, disait Boileau en revenant de Versailles, que, 
quand la conversation ne roulait pas sur ses louanges, le roi s'ennuyait 



272 



PETITES IGNORANCES 



président du parlement de Paris (1658) : Si j'avais connu un 
plus homme de bien et un plus digne sujet } je l'aurais choisi*. 
Et lorsque Fléchier devint évêque (1685) , le roi s'excusa 
ainsi de ne l'avoir pas nommé plus tôt : Ne soyei pas sur- 
pris si j'ai récompensé si tard votre mérite; j'appréhendais 
d'être privé du plaisir de vous entendre, si je vous faisais évêque. 
A un autre évêque, à Mascaron, venu faire à la cour un der- 
nier sermon en 1694, Louis XIV fit ce compliment : Tout 
vieillit ici _, Monsieur } il n'y a que votre éloquence qui ne vieillit 
pas. Enfin, Voltaire affirme, et il n'y a aucune raison pour 
ne pas le croire, que le grand roi joua sur les mots lorsque le 
prince de Condé vint le saluer après la victoire de Senef 
(11 août 1674) : le roi attendait Condé sur le haut du grand 
escalier; le prince, qui souffrait de la goutte, lui cria : « Sire, 
je demande pardon à Votre Majesté, si je la fais attendre, et 
le roi lui répondit : « Ne vous pressez pas ; on ne saurait mar- 
cher bien vite, quand on est aussi chargé de lauriers que vous 
l'êtes. « 

Toutes les paroles de Louis XIV n'ont pas été gracieuses. 
L'histoire a enregistré celles qu'on lui attribue lorsqu'il songea 
à exterminer le protestantisme, et celles qu'il prononça lorsque 
ses maîtresses, M me de Montespan et M n< " de La Vallière, dis- 
parurent de ce monde (1707 et 1710); car cet amant ingrat fuc 
aussi cruel pour l'une que pour l'autre, et dans les mêmes 
termes. 

d'abord, ou était prêt à bâiller ou à s'en aller. » — Il lui fallait de l'encens 
pour les petites choses comme pour les grandes; il fut heureux d'entendre le 
cardinal de Polignac lui dire: « Ah! sire, la pluie de Marly ne mouiile pas», 
tout comme il fut •très fier d'apprendre que le duc de Hanovre avait dit en 
voyant les écuries de Versailles: « Les chevaux du roi de France sont bien 
mieux logés que moi. » On a essayé de justifier le goût de Louis XIV pour 
les louanges en disant qu'un roi qui les aime s'efforce de les mériter. Guil- 
laume III, qui détestait à la fois LouisXIV et les flatteurs, ne partageait pas 
cet le opinion : entendant un comédien qui récitait des vers à sa louange, il 
s'écria: Qu'on me chasse ce coquin-là, me prend-il pour le roi de France? 

1. Lamoignon, complimentant Louis XIV deux ans après (4. août 1660) 
sur son mariage et sur la paix, lui rendit la monnaie de ses bonnes paroles, 
en lui disant que « Dieu donnait les rois aux peuples pour être les causes 
universelles de tous leurs biens ». 



HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 2 7} 

Voici les premières : « Mon grand-père aimait les hugue- 
nots et ne les craignait pas 1 , mon père ne les aimait pas et les 
craignait; moi je ne les aime ni ne les crains. » 

Et voici les secondes : Il y a trop longtemps qu'elle est 
morte pour moi pour que je la pleure aujourd'hui. 

Il est curieux de rapprocher ces dernières paroles de celles 
qu'il prononça, les larmes aux yeux, lorsqu'il perdit sa femme 
légitime (30 juillet 1683) : Voilà le premier chagrin qu'elle 
m'ait causé' 2 . — Elle, la pauvre Marie-Thérèse, avait dit en 
mourant : Voilà le seul jour heureux de ma vie. 

On a prétendu que Louis XIV aurait dit un jour, pour 
humilier le duc de La Rochefoucauld : Qu'importe lequel de 
mes valets me serve? Mais Voltaire, toujours indulgent pour 
son héros, repousse ce dur propos avec indignation et y sub- 
stitue cet autre mot bien différent que le même roi aurait dit au 
même duc dont les finances étaient embarrassées : Que ne par le j- 
vous à vos amis? — Toujours est-il que Louis XIV donna 
quatre cent mille livres à La Rochefoucauld pour payer ses 
dettes, ou « pour gorger ses valets », selon le mot de Saint- 
Simon, et c'est là le point important. 

D'après ce que raconte le duc de Lévis 3 , le Roi-Soleil 
se serait permis une fois de plaisanter : « Les plus anciens cour- 
tisans se rappelaient d'avoir entendu faire une plaisanterie à 
Louis XIV, mais on ne pouvait en citer une autre. C'était quel- 
que temps après avoir fait construire la ménagerie à l'extrémité 



1. Lorsque les protestants demandèrent à Henri IV des places de sûreté, 
il leur répondit : «Je suis la seule assurance de mes sujets; je n'ai encore 
manqué de foi à personne.» Et comme on lui représentait que Henri III les 
avait données, il ajouta : « Le temps faisoit qu'il vous craignoit et ne vous 
aimoit point; moi, je vous aime et ne vous crains point. » 

2. Edouard Fournier (l'Esprit dans l'histoire) ne veut pas que ce regret 
ait été exprimé par Louis XIV, parce qu'il se trouve déjà dans quelques vers 
de Maynard. Le motif est insuffisant : un même sentiment, surtout lorsqu'il 
est naturel, peut très bien se rencontrer, sans qu'il y ait plagiat, sous la 
plume d'un poète et dans la bouche d'un roi. S'il fallait ell'acer tout ce qui a 
été dit dans un siècle par la raison que d'autres l'ont senti ou pensé dans les 
siècles précédents, que nous resterait-il? 

3. Souvenirs et portraits. 



2 7 + 



PETITES IGNORANCES 



d'une des branches du canal de Versailles. Il y faisait élever des 
dindons et allait assez souvent les visiter dans ses promenades. 
Un jour qu'il ne les trouva pas en bon état, il fit appeler l'ins- 
pecteur, qui avait le titre de capitaine, et lui dit du ton le plus 
imposant : t Capitaine, si vos dindons ne profitent pas mieux, je 
vous casserai, et je vous mettrai à la queue de la compagnie. » 
La vérité de cette anecdote, curieuse parce qu'elle est unique, 
m'a été confirmée par l'un des descendants de ce prince. » 

Ce matin-la remue tout Paris quand il prêche. — 
Ainsi parlait une femme du peuple en voyant la foule se pres- 
ser aux sermons de Bourdaloue. Il est quelque peu irrévéren- 
cieux sans doute d'appeler mâtin un illustre prédicateur; mais 
l'éloge, dans une bouche vulgaire, a pourtant son prix, et 
Bourdaloue n'y fut pas insensible. Il correspond à celui que le 
Père d'Arrius formulait ainsi : « Lorsque le Père Bourdaloue 
prêcha à Rouen, les artisans quittèrent leurs boutiques pour 
aller l'entendre; les marchands, leurs négoces; les avocats, le 
palais. Pour moi', lorsque je prêchai, je remis toutes choses 
dans l'ordre, personne n'abandonna plus son emploi, i 

L'indulgence de Bourdaloue pour les pécheurs qui n'obéis- 
saient pas toujours à ses exhortations fut le prétexte d'un quo- 
libet : il surfait dans la chaire, mais dans le confessionnal, il 
donne à bon marché. — Lui-même, malgré la gravité de son 
caractère et de son style, se permit parfois des jeux de mots : 
dans son sermon sur la Fausse conscience, il a dit: i Souvenez- 
vous que le chemin du ciel est étroit, et qu'un chemin étroit 
ne peut avoir de proportion avec une conscience large. « 

a On coupe les bourses à vos sermons », disait un courtisan à 
Massillon. « Oui, répondit Massillon, mais le Père Bourdaloue 
les fait rendre. « Bourdaloue n'accepta pas cet éloge; il le 
renvoya au Père Honoré : Louis XIV lui ayant demandé ce 
qu'il pensait de ce capucin, qui prêchait avec plus d'onction 
que d'éloquence, Bourdaloue répondit : « Sire, le Père Honoré 
écorcheles oreilles et déchire les cœurs ; à ses sermons on rend 
les bourses que l'on a coupées aux miens. » — C'est Bourdaloue 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 275 

qui, sentant la mort prochaine, dit avec humilité : « Il est 
temps que je fasse ce que j'ai tant de fois prêché aux autres. 1 
A qui voulait se perfectionner dans l'art de la prédication, 
Boileau conseillait d'entendre Bourdaloue et l'abbé Cotin : « L'un 
apprend ce qu'il faut faire, disait-il, l'autre ce qu'il faut éviter. » 

II n'y a plus de Pyrénées. — Louis XIV ayant décidé 
d'accepter le testament du roi Charles II, qui laissait la cou- 
ronne d'Espagne à Philippe, duc d'Anjou, second fils du Dau- 
phin, ce dernier fut déclaré roi à Versailles, le 16 novem- 
bre 1700, sous le nom de Philippe V. 

a Le roi, au sortir de son lever, fit entrer l'ambassadeur 
d'Espagne dans son cabinet, où M. le duc d'Anjou s'étoit 
rendu par les derrières. Le roi, lui montrant, lui dit qu'il le 
pouvoit saluer comme son roi. Aussitôt il se jeta à genoux à la 
manière espagnole, et lui fit un assez long compliment en cette 
langue. Le roi lui dit qu'il ne l'entendoit pas encore, et que 
c'étoit à lui à répondre pour son petit-fils. Tout aussitôt après, 
le roi fit, contre toute coutume, ouvrir les deux battants de la 
porte de son cabinet, et commanda à tout le monde qui étoit là 
presque en foule d'entrer; puis passant majestueusement les 
yeux sur la nombreuse compagnie : 

c Messieurs, leur dit-il en montrant le duc d'Anjou, voilà 
« le roi d'Espagne. La naissance l'appeloit à cette couronne, le 
i feu roi aussi par son testament, toute la nation l'a souhaité et 
• me l'a demandé instamment; c'étoit l'ordre du ciel; je l'ai 
1 accordé avec plaisir. » Et se tournant à son petit-fils : « Soyez 
« bon Espagnol, c'est présentement votre premier devoir; mais 
« souvenez-vous que vous êtes né François, pour entretenir 
1 l'union entre les deux nations; c'est le moyen de les rendre 
t heureuses et de conserver la paix de l'Europe l . 1 

Lorsque Philippe V quitta Versailles, le 4 décembre, em- 
portant le mémoire 2 que lui avait remis son aïeul sur son 

1. Mémoires Je Saint-Simon. 

2. Les instructions de Louis XIV à son petit-fils contenaient trente-trois 
articles numérotés; quelques-uns étaient caractéristiques: « N'ayez jamais 



276 PETITES IGNORANCES 

nouveau métier de roi. Louis XIV' lui die en lui présentant les 
princes : « Voici les princes de mon sang et du vôtre; les 
deux nations présentement ne doivent plus se regarder que 
comme une même nation, elles doivent avoir les mêmes intérêts ; 
ainsi je souhaite que ces princes soient attachés à vous comme 
à moi; vous ne sauriez avoir d'amis plus fidèles ni plus 
assurés. » 

Ces paroles, comme les précédentes, signifiaient sans nul 
doute, dans la pensée du roi, que la France désormais s'ap- 
puyait sur l'Espagne, qu'aucune séparation n'existait plus entre 
les deux pays ; mais on ne voit pas pour cela que Louis XIV ait 
dit expressément : // n y a plus de Pyrénées. 

D'après le Journal de Dangeau. un mot analogue fut pro- 
noncé lorsque le roi d'Espagne permit aux jeunes courtisans 
de l'accompagner dans ses Etats : « L'ambassadeur d'Espagne 
dit fort à propos, écrit Dangeau, que ce voyage devenait aisé, 
et que présentement les Pyrénées étaient fondues. « 

Selon M me de Genlis 1 , c'est vraisemblablement ce joli mot 
qui a fait supposer celui qu'on prête à Louis XIV : Il n'y a plus 
de Pyrénées. « Ce dernier mot, ajoute-t-elle, ne serait qu'une 
espèce de répétition de celui de l'ambassadeur, et sûrement 
Louis XIV ne l'a pas dit. » 

Le mot que Louis XIV n'a pas dit, et qui ne se trouve dans 
aucun des mémoires du temps, a été mis en circulation par 
Voltaire, qui, dans le chapitre xxvm du Siècle de Louis XIV ' 3 
s'est efforcé de réunir tous les mots heureux attribués au grand 



d'attachement pour personne. — Tenez tous les Français dans l'ordre. — 
Ayez une cassette pour mettre ce que vous aurez de particulier, dont vous 
aurez seul la clef. — Je finis par un des plus importants avis que je puisse vous 
donner : ne vous laissez point gouverner. Soyez le maître ; n'ayez jamais de 
favori ni de premier ministre. Ecoutez, consultez votre conseil, mais décidez. 
Dieu, qui vous a fait roi, vous donnera les lumières qui vous sont nécessaires, 
tant que vous aurez de bonnes intentions. » 

Louis XIV avait gardé très vif le souvenir de l'effacement de son père 
par Richelieu, et il regardait un premier ministre « comme le plus grand 
malheur qui puisse arriver à un prince». Il lui avait suffi, pendant sa 
minorité, de voir régner Mazarin, celui qu'il appelait «le grand Turc ». 

i. Abrégé des Mémoires du Journal du marquis de Dangeau. 1817. 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 277 

roi. « Il s'exprimait toujours noblement et avec précision, 
s'étudiant en public à parler comme à agir en souverain. Lors- 
que le duc d'Anjou partit pour aller régner en Espagne, il lui 
dit, pour marquer l'union qui allait désormais joindre les deux 
nation : « Il n'y a plus de Pyrénées. » 

Cette petite phrase, n'étant pas en contradiction avec les 
discours tenus par le roi, Voltaire, en cette occasion, n'a pas 
précisément inventé, il a condensé. 

Bis! — Philippe V, se rendant en Espagne pour prendre pos- 
session du trône de Charles II (décembre 1700), eut, entre 
Versailles et les Pyrénées, plus d'une occasion d'être harangué. 
A Chartres, il fut reçu par un certain abbé Gastelier, qui lui 
dit : « Sire, j'ai entendu dire que les longues harangues étaient 
souvent incommodes et ennuyeuses. Votre Majesté me permet- 
tra-t-elle de remplacer la mienne par une petite chanson? 

Et aussitôt il entonna : 

Les bons bourgeois de Chartres et ceux de Montlhéry 

Sont charmés de vous voir ici : 
Petit-fils de Louis que Dieu vous accompagne, 
Et qu'un prince si bon, 

Don, don, 
Cent ans et par delà, 
Là, là, 
Règne dedans l'Espagne. » 

Philippe V, charmé de la muse chansonnière du bon curé, 
lui dit en souriant : Bis ! L'abbé aussitôt répéta son couplet, 
que le jeune roi récompensa par une libéralité de cent louis. — 
« Bis ! sire », s'écria à son tour le curé. Philippe rit de l'à- 
propos, et de bonne grâce doubla la somme. 

VOUS AVEZ DONC PAROLE d'éPOUSER DIEU LE PERE. — 

M"" deiMaintenon (1635-1719^, que le hasard des circonstances 
plaça dans une situation si prodigieusement exceptionnelle % eut, 

1. M me de Maintenon racontait un jour à Marlv que, dans son premier 
voyage en Amérique, étant encore au berceau, elle avait été regardée comme 



278 PETITES IGNORANCES 

dans son éconnante élévation, plus de puissance que de bon- 
heur. Elle subit à la cour de Versailles les incessants tracas 
qui lui faisaient dire énergiquement qu'elle en avait jusqu'à la 
gorge, et s'ingénia en vain, durant trente longues années, à 
dissiper l'ennui de son royal et tyrannique époux 1 . Ce fut le 
supplice dont elle paya sa grandeur : a II n'est pas de plus 
grand malheur, disait-elle, que d'avoir à amuser un homme qui 
n'est plus amusable » ; — et elle écrivait à M lne de La Maison- 
fort : « Ne voyez-vous pas que je meurs de tristesse dans une 
fortune qu'on auroit eu peine à imaginer, et qu'il n'y a que le 
secours de Dieu qui m'empêche d'y succomber? J'ai été 
jeune et jolie, j'ai goûté des' plaisirs, j'ai été aimée partout ; 
dans un âge un peu plus avancé, j'ai passé des années dans le 
commerce de l'esprit, je suis venue à la faveur, et je vous pro- 
teste, ma chère fille, que tous les états laissent un vide affreux, 
une inquiétude, une lassitude, une envie de connaître autre chose, 
parce qu'en tout cela, rien ne satisfait entièrement. » M me de 
Cavlus lui ayant fait remarquer l'air de tristesse des carpes du 
bassin de Marly, elle lui dit : « Elles sont comme moi, elles 
regrettent leur bourbe. » Plus d'une fois, elle se rappela, pour 
les regretter aussi, les jours exempts de trouble et de chagrin 
qu'elle avait passés avec Scarron, le pauvre estropié qui lui 
avait reconnu en dot quatre louis de rente, deux grands yeux 
fort mutins, un très beau corsage et une paire de belles mains. 
Le frère de M me de Maintenon, le comte d'Aubigné, 

morte, et qu'un matelot allait la jeter à la mer lorsque M me d'Aubigné, voulant 
lui donner un dernier baiser, lui mit la main sur le cœur et soutint qu'elle 
vivait encore. L'évêque de Metz, qui entendait ce récit, lui dit : « Madame, 
on ne revient pas de si loin pour peu de chose. » 

i. «En quelque état qu'elle fût, le roi alloit chez elle à son heure ordinaire, 
et y faisoit tout ce qu'il avoit projeté ; tout au plus elle étoit dans son lit, 
plusieurs fois y suant la fièvre à grosses gouttes. Le rci, qui aimoit l'air et 
qui craignoit le chaud dar^ les chambres, s'étonnoit en arrivant de trouver 
tout fermé, et faisoit ouvrir les fenêtres, et n'en rabattoit rien, quoiqu'il la 
vît dans cet élat, et jusqu'à dix heures qu'il s'en alloit souper, et sans consi- 
dération pour la fraîcheur de la nuit. S'il davoit y avoir musique, la fièvre, 
le mal de tête n'empêchoit rien ; et cent bougies dans les yeux. Ainsi, le roi 
alloit toujours son train, sans lui demander jamais si elle n'en étoit point 
incommodée. » (Mcmoires de Saint-Simon.) 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 279 

homme d'argent et de plaisirs, qui lui donna mille soucis par 
ses incartades continuelles, était mal placé pour comprendre de 
tels dégoûts et de tels regrets. Sa sœur, qu'il avait connue très 
pauvre, était au comble delà fortune; elle ne pouvait, à ses 
yeux, rien désirer de plus. Aussi lorsqu'elle lui dit, dans un 
accès d'accablement, qu'elle n'y pouvait plus tenir, qu'elle 
voudrait être morte, il dut trouver très naturel de lui répondre 
sur le ton goguenard qui lui était familier : l r ous ave^ donc 
parole d'épouser Dieu le père? 

Ce même d'Aubigné, qui n'avait jamais été que capitaine 
d'infanterie, reprochait durement à sa sœur de ne pas le faire 
duc et pair, comme aussi maréchal de France; il se consolait en 
disant qu'il avait pris son bâton en argent. Il s'amusait à 
appeler Louis XIV le beau-frère, et fut toute sa vie, par ses 
extravagances et ses hardis propos, un terrible fardeau pour 
M"" de Maintenon. 

Castigat ridendo morhs. — En riant il corrige les mœurs. 
— Souvent inscrite dans plusieurs de nos théâtres, au fronton 
de la scène ou sur le rideau, cette devise date de la seconde 
moitié du xvir" siècle; elle avait été donnée à l'arlequin Domi- 
nique par le poète Santeul. On y a renoncé depuis longtemps. 
Est-ce parce qu'on l'a jugée dérisoire et menteuse? Est-ce 
parce qu'on a senti que le théâtre moderne corrompt les mœurs 
plus qu'il ne les corrige? Peut-être bien. Déjà Bossuet, qui en 
cela, du reste, était dans son rôle, goûtait peu l'épigraphe de 
Santeul. » Cela fâchait le grand évêque de Meaux, dit J. Janin, 
qu'on appelât le théâtre l'école des mœurs, et il avait boudé 
Santeul pour sa fameuse inscription : Castigat ridendo mores. » 

Il y eut trois Dominique qui firent des arlequinades, soit 
comme auteurs, soit comme acteurs. Le contemporain de San- 
teul est le chef de la famille des arlequins, Joseph Biancolelli, 
dit Dominique (1640- 1688), né à Bologne, et venu à Paris 
avec la troupe qu'avait appelée Mazarin. Il se fit remarquer par le 
contraste qu'offrait en lui l'homme et le baladin : l'un était 
sérieux, mélancolique, de manières calmes et réservées, autant 



280 PETITES IGNORANCES 

que l'autre, sous le masque, écait sémillanc ec joyeux. Ce fut 
lui qui représenta les comédiens italiens devant Louis XIV, quand 
les comédiens français, jaloux des succès de leurs voisins, préten- 
dirent leur faire défendre de jouer des pièces en français. Lors- 
que Baron eut parlé, au nom de ses camarades, pour faire 
valoir le privilège des Français, Dominique dit au roi : a Sire, 
comment parlerai-je? — Parle comme tu voudras, répondit 
le roi. — Il n'en faut pas davantage, reprit Dominique, j'ai 
gagné ma cause. » — C'était une surprise d'arlequin; Baron 
protesta ; mais le roi dit en riant que Dominique avait pro- 
noncé. 

Santeul (1630-1697), chanoine de Saint-Victor et poète 
favori de la ville de Paris, se reposait de ses hymnes sacrées 
en illustrant d'inscriptions latines les édifices, les fontaines et 
les arcs de triomphe. Cela lit naître chez Dominique le désir 
d'avoir, lui aussi, une inscription pour son théâtre. Santeul la 
lui ayant fait attendre, on raconte que Dominique, un beau 
jour, vint le trouver masque au visage et en costume de théâtre, 
et lui servit un plat de son métier. Santeul, surpris, l'arrêta au 
milieu de ses folies, et lui demanda qui il était. « Je suis le 
Santeul de la comédie italienne, lui répondit Dominique. — Et 
moi, répliqua le poète qui avait reconnu son homme, je suis 
l'arlequin de Saint-Victor. » Là-dessus, la farce se poursuivit 
a deux, et finalement on s'embrassa. Quoi qu'il en soit de cette 
pantalonnade, Santeul, ce jour-là, fut mis en belle humeur par 
Dominique, et lui donna l'épigraphe désirée. 

Lorsqu'il avait fait quelques vers dont il était très content, 
Santeul disait en riant qu'il allait faire tendre des chaînes aux 
ponts, de peur que les autres poètes, en passant, ne se jetassent 
dans la rivière. Il voulut un jour monter en chaire pour 
remplacer un curé.de village, mais il ne tarda pas à s'embrouil- 
ler et dit, pour se tirer d'affaire : « J'aurais bien d'autres 
choses à vous dire, mais il est inutile de vous prêcher davan- 
tage : vous n'en deviendriez pas meilleurs. » — C'est à Santeul 
que l'on doit le conseil d'avoir à se défier de quatre choses en 
ce monde : « du visage d'une femme, du derrière d'une mule, 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 281 

du côté d'une charrette et d'un moine de tous les côtés ». 
Une des épitaphes de Santeul était ainsi formulée : 

Ci-gît le célèbre Santeuil ; 
Poètes et fous, prenez le deuil. 

Saint-Simon et beaucoup d'autres écrivent le nom du célè- 
bre poète latin comme il se prononçait {Santeuil) . Sa famille, 
anoblie par l'échevinage, avait pour armes parlantes une tête 
d'Argus; cela signifiait cent œils. — Les armoiries se contentent 
souvent d'à peu près : le blason de la famille Sartine portaic 
trois sardines, et celui de la famille Racine, un rat et un cygne. 
Le grand tragique ne conserva que le cygne : c'était pour lut 
une flatteuse allusion à ses chants. 

Je serai toujours de l'avis de M. le Privce, surtout 
quant) il aura tort. — La bonté naturelle est une vertu 
queBossueta gratuitement octroyée àCondé. Ce prince avait un 
grand esprit et un cœur vaillant; mais il était irascible, despote 
et très orgueilleux. Il a eu des accès de bonté ou de sensibilité; 
il a pu répandre des larmes en entendant dire à Auguste sur la 
scène : 

Soyons amis, Cinna, c'est moi qui t'en convie. 

Et, d'après ce que rapporte M lle de Montpensier, il a sangloté 
dans le combat du faubourg Saint-Antoine en voyant tomber 
plusieurs de ses amis à ses côtés. Condé n'était sensible que les 
jours de combat, alors que tout son être se trouvait surexcité ; 
il aimait et pleurait comme guerriers les amis qu'il eut vus 
mourir autrement sans à peine un regret. 

Les dispositions nerveuses ne sont pas des preuves de bonté; 
on peut même dire sans paradoxe qu'elles ne sont remarquées 
que chez ceux en qui la bonté n'est pas habituelle. Pour méri- 
ter le titre de bon, il faut l'être toujours, dans toutes les cir- 
constances comme avec tout le monde ; tel n'était pas le cas 
pour Condé : du consentement de Bussy-Rabutin, qui avait 



a82 PETITES IGNORANCES 

pour lui une admiration sincère, « il était né insolent et sans 
égards ». 

La bonté, au reste, n'était pas à la cour une vertu du règne 
de Louis XIV : les grands capitaines et les grands seigneurs se 
distinguaient alors de préférence par des qualités plus bril- 
lantes : le courage, la force, l'esprit, la générosité. Turenne 
est une exception : il avait à la fois la grandeur et la bonté. 

Condé, orgueilleux par-dessus tout, ne supportait pas la 
contradiction ; il avait été gâté à Rocroy par une désobéissance 
qui lui avait donné la gloire. Ce n'est pas seulement sur les 
champs de bataille que le jeune héros prétendait avoir toujours 
la victoire de son côté; son irritabilité n'était pas moindre 
lorsqu'il s'agissait de questions littéraires; car — c'est encore 
Bussy qui Ta remarqué — « il avait du feu dans l'esprit, mais 
il ne l'avait pas juste ». Boileau, que Condé avait en très 
grande estime, eut l'occasion de s'en apercevoir le jour où il se 
hasarda à disputer contre lui sur une tragédie qu'ils ne jugeaient 
pas de la même manière : l'impatience n'ayant pas tardé à 
gagner Condé, peu disposé à souffrir d'être vaincu dans la dis- 
cussion, Boileau termina l'entretien en se disant : « Dorénavant, 
je serai toujours de lavis de AI. le Prince, surtout quand il aura 
tort. » 

Lorsque Condé, voulant toujours avoir raison, rappelait à 
Santeul qu'il était prince du sang, Santeul lui répondait en 
riant qu'il était, lui, prince du bon sens. 

Laissez passer le tapissier de Notre-Dame. — ■ Fils 
posthume du comte de Montmorency, Bouteville, décapité en 
1627 pour son duel avec le marquis de Beuvron, le maréchal 
de Luxembourg ne fut connu que sous le nom de Bouteville 
jusqu'en 1661, époque à laquelle il épousa l'héritière de la 
maison de Luxembourg, dont il prit les armes et le nom. 
Attaché à la fortune du prince de Condé, il montra en maintes 
occasions des qualités supérieures et dignes de son maître. 
Après la mort de Turenne (1675), il fut un des huit maréchaux 
que créa Louis XIV, et que M""' Cornuel appela la monnaie de 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 28j 

AI. de Turenne 1 . Cinq ans plus tard, il fuc impliqué dans un 
de ces procès d'empoisonnemenc et de sortilège, si fréquents à 
cette époque. Luxembourg resta enfermé à la Bastille pendant 
quatre mois et comparut devant la Chambre ardente. Voltaire 
a raconté [Siècle de Louis XIV) les circonstances et le dénoue- 
ment de ce procès. Le maréchal, coupable d'avoir eu des liai- 
sons indignes de lui et une curiosité peu orthodoxe, fut rendu 
à la liberté par arrêt du 16 mai 1680 sans être absous effec- 
tivement; il fut même éloigné de la cour et de Paris jusqu'au 
mois de juin 168 1 -. C'est seulement neuf ans plus tard qu'il 
rentra en faveur et devint général en chef de l'armée du Nord. 

Luxembourg alors, de 1690 à 1694, remporte la victoire de 
Fleurus, bat le prince de Waldeck à Leuse, Guillaume III à 
Steinkerke et à Neerwinden 3 , prend Charleroi, tient constam- 
ment Guillaume en échec par l'habileté de ses manœuvres, et 
envoie à Paris, après toutes ses victoires, une telle quantité de 
drapeaux que le prince de Conti put dire, en accompagnant le 
maréchal à Notre-Dame : Laissej passer le tapissier de Notre- 
Dame. L'usage était alors de placer dans la cathédrale de Paris 
lc> drapeaux pris à l'ennemi. 

De même que Condé, le maréchal de Luxembourg avait 
l'impétuosité, le coup d'œil rapide, l'inspiration soudaine; il fuc 
l'un des plus grands gagneurs de batailles et l'un des généraux 
les plus aimés de ses soldats. Mais ses habitudes d'intrigues et 

1. Les sept autres étaient d'Estrades, de Navaillcs, de Duras, de la Feuil- 
lade, de Schomberg, puis deux autres moins recommandables: Rochefort, 
mari de la maîtresse de Louvois, et Vivonne, frère de M""' de Montespan. 
Cette fournée de maréchaux s'explique par ce fait que pour pouvoir nommer 
Rochefort, Louvois dut proposer les généraux qui étaient plus anciens 
que lui. 

u. Vingt ans après, il parut une « Relation véritable du pacte conclu par 
le feu duc de Luxembourg, maréchal de France, avec l'exécrable Satan, depuis 
1659 jusqu'à ifiojj ainsi que de sa triste et épouvantable mort qui s'en est 
suivie ». 

}. « Le prince d'Orange, étonné que le feu continuel et si bien servi de 
son canon n'ébranlât point notre cavalerie, qui l'essuya six heures durants. tus 
branler et tout entière sur plusieurs lignes, vint aux batteries en colère, 
accusant le peu de justesse de ses pointeurs. Quand il eut vu l'effet, il 
tourna bride et s'écria : Oh ! l'insolente nation! » (Mémoires de Saint-Simon.) 



2 8 4 PETITES IGNORANCES 

la licence de ses mœurs déparaient ses brillantes qualités. 
Voltaire l'a dit, Luxembourg était un héros beaucoup plus 
qu'un sage. Il était bossu; on lui prête à ce sujet une réplique 
qu'il n'a peut-être pas eu l'occasion de faire. Le prince 
d'Orange aurait dit : « Je ne pourrai donc jamais vaincre ce 
maudit bossu! » Et Luxembourg, à qui l'on rapportait ce pro- 
pos, se serait écrié : « Bossu ! qu'en sait-il? Il ne m'a jamais 
vu par derrière. » 

Saint-Simon, qui n'aimait guère le maréchal, lui accorde 
un genre d'esprit qui lui fit surmonter le désagrément d'une 
figure d'abord fort rebutante. « Mais ce qui ne se peut com- 
prendre de qui ne l'a point vu, ajoute-t-il, une figure à laquelle 
on s'accoutumoit, et qui, malgré une bosse médiocre par devant, 
mais très grosse et fort pointue par derrière, avec tout le reste 
de l'accompagnement ordinaire des bossus, avoit un feu, une 
noblesse et des grâces naturelles, et qui brilloient dans ses plus 
simples actions. » 

Luxembourg mourut à l'âge de soixante-sept ans, le 4 jan- 
vier 1695, après cinq jours de maladie. Louis XIV lui avait 
envoyé Fagon, son premier médecin, en lui disant : « Faites 
pour lui ce que vous feriez pour moi » ; M 11 " de Maintenon 
avait mis tout Saint-Cyr en prières, et Massillon, qui avait 
assisté le maréchal à ses derniers moments, déclara qu'il mou- 
rut « en chrétien et en grand homme 1 . 

Un soldat qui a bien dormi en vaut deux. — Cette 
parole toute simple et toute raisonnable n'a pas été dite par un 
s.ige : elle est de Vendôme (1654-1712), général aimé de ses 
soldats. Arrière-petit-fils de Henri IV et de Gabrielle d'Estrées, 
il fut le seul de sa lignée qui se distinguât dans la carrière des 
armes. Aussi, lorsque le roi d'Espagne, Philippe V, qui lui 
devait tant de reconnaissance, lui exprima son étonnement de 
ce qu'étant fils d'un père médiocre, il avait de si grands talents, 
Vendôme lui répondit : « C'est que mon esprit vient de plus 
loin. 1 

Philippe V, chassé une seconde fois de Madrid, en 1710, 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 2 8 s 

appela Vendôme à son secours. Le succès ne se fit pas atten- 
dre; le nom de Vendôme exerça son prestige : de nombreux 
volontaires se rangèrent sous ses ordres, les villes et les reli- 
gieux apportèrent de l'argent, l'enthousiasme saisit la nation, 
et, le 2 décembre, Philippe Vêtait replacé sur son trône. Après 
la victoire de Villaviciosa, le roi d'Espagne dit au général fran- 
çais : « Je vous dois mon royaume » ; et le roi de France, à 
Versailles, dit en apprenant la bonne nouvelle : « Voilà ce que 
c'est qu'un homme de plus. » 

C'est dans cette bataille que Philippe V n'ayant pas de lit, 
Vendôme lui dit : « Je vais vous faire donner le plus beau lit 
sur lequel jamais roi ait couché, i Ce lit était formé des éten- 
dards et des drapeaux pris sur l'ennemi. 

Vendôme fut un général de courage et surtout d'inspira- 
tion. Mais l'homme fut un malpropre, un désordonné, un 
cynique, livre à ses passions, abandonné à ses domestiques. 
Il mourut d'une indigestion, et ceux qui le servaient vendirent 
jusqu'au matelas sur lequel il agonisait. On raconte qu'un de 
ses valets, indigné des vols commis effrontément sous ses yeux, 
vint un jour lui dire qu'il voulait quitter son service. « N'est- 
ce que cela, lui répondit Vendôme ; eh bien, pille comme les 
autres. » 

Monsieur est encore tout chaud. — Le frère de 
Louis XIV, Philippe, duc d'Orléans, dont la première femme, 
Henriette d'Angleterre, a été rendue célèbre par l'oraison fu- 
nèbre de Bossuet, et dont la seconde fut la princesse palatine 
Charlotte-Elisabeth de Bavière, mourut à Saint-Cloud, le 
9 juin 170 1, d'une attaque d'apoplexie. 

Son confesseur, le Père du Trévoux, lui avait fait souvent 
des représentations sur sa conduite et sur ses excès de table, ne 
lui dissimulant pas qu'il était vieux, usé de débauche, gras, 
court de cou, et que, selon toute apparence, il mourrait 
d'apoplexie. Monsieur prenait peur quelquefois, car il crai- 
gnait le diable tout autant que la mort, et il faisait de son 
mieux pour régler sa vie, pour s'amender, pour obéir à son 



^86 PETITES IGNORANCES 

confesseur. Mais le naturel ou plutôt les mauvaises habitudes 
remportaient toujours ; il ne renonçait facilement ni à ses 
goûts ni à ses vices, et ne pouvait pas plus se modérer à ses 
repas que cesser de manger toute la journée les friandises dont 
ses poches étaient bourrées. 

La veille de sa mort, Monsieur eut, à Marly, une expli- 
cation très vive avec Louis XIV au sujet de la conduite de 
son fils, le mauvais sujet qui, quatorze ans plus tard, devait 
être le Régent. Monsieur répondit avec aigreur que les pères 
qui avaient mené de certaines vies avaient peu de grâce et d'au- 
torité à reprendre leurs enfants. Le roi, se sentant atteint, ré- 
pliqua vertement, et « Monsieur, dont la gourmette était 
rompu,e, dit Saint-Simon, le fit souvenir, d'une manière pi- 
quante, des façons qu'il avait eues pour la reine avec ses maî- 
tresses, jusqu'à leur faire faire des voyages dans son carrosse 
avec elle. Le roi outré renchérit, de sorte qu'ils se mirent tous 
deux à parler à pleine tête. » 

Le roi ayant été averti que « sa viande était portée » , la 
discussion cessa. On se mit à table; Monsieur, la figure en feu, 
mangea beaucoup, comme à son ordinaire ; et, le soir, rentré à 
Saint-Cloud, il eut une attaque. Le lendemain, la prophétie 
du père jésuite était accomplie. 

En apprenant la mort de son frère, Louis XIV parut très 
affligé; il pleura, et tout le monde pensa que les trois jours 
qu'on devait rester encore à Marly seraient des jours de re- 
cueillement et de tristesse. Cependant, vingt-quatre heures 
après, le roi chantait dans l'appartement de M""' deMaintenon; 
puis il jouait avec les dames et s'étonnait des airs mélanco- 
liques que prenaient quelques-uns de ceux qui l'entouraient. 
Après le dîner, le duc de Bourgogne demanda au duc de Mont- 
fort s'il voulait jouer au brelan. « Au brelan ! s'écria Mont- 
fort stupéfait, vous n'y songez pas, Monsieur est encore tout 
chaud! — Pardonnez-moi, répondit le prince, j'y songe fort 
bien; mais le roi ne veut pas qu'on s'ennuie à Marly; il m'a 
ordonné de faire jouer tout le monde, et, de peur que personne 
ne l'osât faire le premier, d'en donner moi l'exemple. « 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 287 

Le brelan commença donc, et bientôt le salon fut rempli 
de tables de jeu. M""' de Maintenon triomphait; elle était dé- 
livrée d'un ennemi, elle avait le cœur rempli de joie, et grâce 
à ses bons offices, Louis XIV était consolé. 

La princesse palatine, qui n'avait jamais eu ni grande es- 
time ni grande affection pour son mari, mais qui, le voyant 
mort, sentit sa perte et sa chute, cria de toutes ses forces : 
s Point de couvent! Je ne veux point de couvent! Qu'on ne 
me parle pas de couvent. » Elle faisait ainsi allusion à une 
clause de son contrat de mariage, où il était stipulé que si elle 
devenait veuve, elle devrait opter entre le couvent et le châ- 
teau de Montargis. Elle échappa au couvent, selon ses vœux ; 
elle resta à la cour, et, six semaines après la mort de Mon- 
sieur, elle écrivait : « J'aurais bien besoin de trouver, dans ma 
triste situation, quelque chose qui pût me divertir; tout m'est 
interdit à présent, excepté la promenade; ma plus grande con- 
solation est dans les bontés dont le roi continue à me donner 
des preuves; il est venu me voir et m'a menée à la promenade 
avec lui. Samedi était le jour de l'enterrement de Monsieur, et 
quoique je n'y fusse pas, j'ai bien pleuré, comme on peut 
l'imaginer. » 

Régimknt de la calotte. — Nom sous lequel se forma, 
au commencement du xvui'' siècle, une société joyeuse et bur- 
lesque dont le point de départ se trouve, d'après ce qu'a ra- 
conté le général Ambert, dans les petites circonstances que 
voici. En 1702, une société déjeunes officiers et de courtisans, 
assemblée chez M. de Torsac, exempt des gardes du corps, 
frondait à l'envi les ridicules de la cour. Un seul des con- 
vives était silencieux et morose, le maître du logis. Tourmenté 
d'une violente migraine, il ne répondait que par des plaintes 
aux rires et aux quolibets de ses convives ; il avait, disait-il, la 
tête emprisonnée dans une calotte de plomb, qui le rendait 
comme fou. « Eh! qui donc n'a pas sa calotte? Qui donc n'est 
pas fou en ce monde, s'écria le garde du corps Aymon, porte- 
manteau du roi. Toutes les sottises que nous voyons nous 



288 PETITES IGNORANCES 

prouvent suffisamment, que si l'on formait un régiment de tous 
les gens dont la cervelle est détraquée par cette calotte idéale, 
ce serait assurément le plus nombreux de tous les régiments 
de la terre. » 

L'étincelle mit le feu ; on applaudit, on s'occupa sur-le- 
champ de l'organisation dudit régiment, à la tête duquel fu- 
rent placés le maître de la maison, M. de Torsac, ainsi que 
l'orateur, M. Aymon, qui prit le titre de général de la calotte, 
et cette première séance fut appelée séance de la migraine. 

Les attributs des membres de l'association étaient une 
calotte de plomb et des grelots ; la devise française était : C'est 
régner que de savoir rire, et la devise latine : Favet Momus, 
lunatdnjluit , On adopta un étendard, un sceau, on rédigea un 
règlement, et, ainsi organisée sous les auspices de l'extrava- 
gance et de la gaieté, la société se mit à enrôler, bon gré mal 
gré, en leur décochant des brevets de membres du Régiment 
de la Calotte, tous ceux qui se signalaient par quelque sottise 
ou quelque ridicule. Ces petites satires commençaient presque 
toujours par les vers : 



De par le dieu portant marotte, 
Nous, généraux de la calotte... 



D'abord, elles furent mordantes sans être grossières; mais 
dans les attaques personnelles, on ne garde pas longtemps la 
mesure ; le ton s'accentua et le bon goût disparut. Sous la 
Régence, la plupart des brevets étaient licencieux. Bientôt il 
n'y eut plus rien dans la vie publique, dans la vie privée ou 
dans les livres qui fût à l'abri des quolibets de la joyeuse mi- 
lice ; personne ne fut épargné, et les enrôlements involontaires 
s'étendirent à tous les hommes qui jouaient un rôle ou occu- 
paient une grande position : Villars, le Régent, Louis XV, 
Dubois, Law, le cardinal Fleury, Fontenelle, Lamothe, Vol- 
taire, Destouches, furent enrégimentés dans la Calotte. Le roi 
ne se fâcha pas : on dit même qu'il demanda à Aymon s'il ne 
ferait pas un jour défder son régiment devant lui, et que le gé- 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 289 

néral de la Calotte répondit : « J'y avais pensé, sire, mais il 
n'y aurait plus personne pour le voir passer. 1 

Les poètes, rédacteurs ordinaires des brevets, étaient 
Aymon, les abbés Des Fontaines et Gacon, Piron, Grécourt, 
et surtout Roy, qui échauffait singulièrement la bile de Vol- 
taire : « Que dites-vous d'une infâme Calotte qu'on a faite 
contre M. et M""' de La Popelinière, pour prix des fêtes qu'ils 
ont données? Ne faudrait-il pas pendre les coquins qui infectent 
le public de ces poisons? Mais le poète Roy aura quelque pen- 
sion, s'il ne meurt pas de la lèpre, dont son àme est plus at- 
taquée que son corps 1 . 1 Voltaire nourrissait une vieille ran- 
cune contre le Régiment de la Calotte, qui l'appelait cher 
Calottin de première classe, et qui l'avait élu grosse caisse, dé- 
taché au service du roi de Prusse en qualité de trompette. 

A la fin du siècle, le Régiment de la Calotte s'était éva- 
noui; on ne peu: pas se moquer toujours. Les poètes et les 
gens de cour disparurent, il ne resta plus que des officiers ; 
alors la société se transforma : elie devint une sorte de conseil 
de famille appelé à intervenir dans les contestations entre offi- 
ciers, dans les questions d'honneur, de délicatesse ou de 
simple convenance, en dehors de tout ce qui regardait la disci- 
pline ou les règlements ; et à prononcer des arrêts, sous une 
forme gaie, contre les officiers qui avaient, par leur conduite, 
mérité des observations ou des censures. En souvenir des 
bouffonneries d'autrefois, les jugements tombèrent souvent 
dans la trivialité. A la fin, la police militaire du chef de la 
calotte de chaque régiment ne s'exerçait plus qu'à la table des 
officiers. 

Il N''f.ST PAS NÉCESSAIRE DE CONNAITRE QUELQU'UN l'OUR 

lui oter son chapeau. — Catinat (1637-17)2), simple dans 
sa tenue comme dans toutes les habitudes de sa vie, se pro- 
menait aux environs de son château de Saint-Gratien, lorsqu'un 



1. Lettre à M. le duc de Richelieu, ambassadeur a Dresde. — e+ i 
bre 1746. 

19 



2.1)0 PETITES IGNORANCES 

jeune chasseur lui cria écourdiment : i Bonhomme, je ne sais 
à qui appartient cette terre; je n'ai point la permission d'y 
chasser, mais je vais me la donner. » Le maréchal l'écouta 
chapeau bas et continua sa promenade. — « De quoi riez- 
vous ? » dit ce jeune homme à des paysans qui travaillaient 
dans la campagne. — « De votre insolence avec Monseigneur; 
s'il avait dit un mot, nous vous aurions battu. » Apprenant, à 
sa grande confusion, qu'il avait parlé à Catinat, l'étourdi s'em- 
pressa d'aller lui demander pardon, alléguant qu'il ne le con- 
naissait pas. Le maréchal lui répondit simplement : // n'est pas 
nécessaire de connaître quelqu'un pour lui oter son chapeau l . 

La plupart des réponses de Catinat sont caractéristiques. 

«Quelques jours après la grande victoire qu'il remporta sur 
le duc de Savoie dans la plaine de la Marsaille (4 octobre 1693), 
le poèce Palaprat (1 650-1 721), secrétaire des commandements 
du grand prieur de Vendôme 2 , parlait des différentes qualités 
des généraux. Faisant allusion à Catinat, il disait : « J'en con- 
nais un si simple que, sortant de gagner une bataille, il joue- 
rait tranquillement une partie de quilles. » Catinat repartit : 
t Je ne l'estimerais pas moins si c'était en sortant de la perdre. » 

A la malheureuse journée de Chiari (13 novembre 1701), 
Catinat, quoiqu'il fût blessé au bras et à la poitrine, cherchait 
à rallier ses troupes. Un officier lui dit : « Où voulez-vous 
que nous allions? la mort est devant nous. — Et la honte est 
derrière », répondit Catinat. 

Ses parents s'étant plaint de ce qu'il refusait l'ordre du 
Saint-Esprit, que lui offrait Louis XIV (1705), il leur dit : 



1. Cette petite leçon rappelle celle que Turenne donna au cocher qui, un 
jour où le maréchal était en bras de chemise à la fenêtre, vint lui donner une 
lbrte tape sur le derrière. Turenne se retourna brusquement, et le cocher, 
tout honteux de sa méprise, s'excusa de son mieux en disant : « Pardon, 
Monseigneur, je croyais que c'était Jean. — Et quand c'eût été Jean, répondit 
Turenne, fallait-il frapper si fort ? » 

a. Palaprat se permettait parfois avec le grand prieur des plaisanteries 
un peu vives. Catinat, qui en riait, lui dit un jour : « Les vérités que vou 
lâchez à M. le grand prieur me font trembler pour vous. — Rassurez-vous, 
lui répondit Palaprat, ce sont mes gages. » 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 291 

t Si je vous fais tort, rayez-moi de votre généalogie. » Le duc 
de La Rochefoucauld lui demandait, à ce même propos, pour- 
quoi il n'avait pas accepté un honneur qu'il méritait : « Vou- 
lez-vous, lui dit Catinat en souriant, que je me fasse descendre 
de Catilina ? — Non, répliqua le duc, mais de Caton, et on 
vous croira. » 

MONSIEUR LE MARÉCHAL, O.V N'EST IMS HEUREUX A NOTRE 

agh. — Villeroi (1644-1730), que son élégance et ses succès 
dans le monde avaient fait appeler le Charmant, aurait pu être 
de la monnaie de M. de Turenne et non de la moins petite. Pré- 
somptueux et médiocre, il n'avait aucune des qualités d'un chef 
d'armée. « Un acteur, un bravache, dit Michelet, militaire de 
théâtre qui, sous son panache et ses plumes, n'ombrageait 
aucune cervelle. » Sans parler de tous ses échecs précédents, 
les dispositions qu'il prit à Ramillies furent autant de fautes 
accumulées dont Marlborough put aisément profiter. La bataille 
fut perdue (23 mai 1706) et la déroute complète : Marlborough 
poursuivit le cours de ses succès; Villeroi dut évacuer le 
Brabant et la Flandre, et comme les événements d'Italie ne 
furent pas moins funestes alors que ceux des Pays-Bas, l'an- 
née 1706 fut singulièrement fatale à la France. 

Mais Villeroi à Versailles était le vieux favori; il avait été 
élevé avec Louis XIV, qui se le rappelait toujours. Lorsqu'il 
se décida à paraître devant le roi, il le trouva plus attristé 
qu'irrité. Pour ménager l'amour-propre du maréchal, Louis XIV 
mit leur malheur commun sur le compte de la fortune qui, dit- 
on, n'aime pas les vieux : Monsieur le maréchal, un ri est pas 
heureux à notre âge. Louis XIV avait alors soixante-huit ans 
et Villeroi soixante-trois. 

En 1709, Louis XIV était un peu plus âgé, et cependant 
après la boucherie humaine de Malplaquet, cette glorieuse dé- 
faite où la victoire fut si vigoureusement disputée par Villars et 
Boulflers 1 , il tenait à Villars un langage plus mâle : Nous pé- 

1. Villars, quoiqu'il eût le ^enou fracassé par une balle, :ie oésespérait 
pas; il écrivait au roi: « Que Dieu nous tasse la grâce de perdre encore une 



292 PETITES IGNORANCES 

rirons ensemble ou nous sauverons l'Etat. Grâce à ce regain 
d'énergie royale, grâce à Villarsec à Duguay-Trouin, la France 
ne fut pas perdue, elle fut à peine diminuée. En 1715, à la fin 
du règne de Louis XIV, elle était moins grande, mais surtout 
beaucoup moins riche que quarante ans auparavant. Aussi le 
vieux roi, sur son lit de mort, eut-il raison de dire à celui qui 
allait lui succéder : J'ai trop aimé la guerre^ ne m'imiteç pas 
en cela } non plus que dans les trop grandes dépenses que f ai 
faites. Ce conseil, donné à un enfant de cinq ans, ne signi- 
fiait pas grand'chose : Louis XIV parlait pour l'assistance et 
pour la postérité. Mais combien d'autres recommandations, si 
elles avaient dû être comprises, il eût été utile de faire à ce 
jeune roi qui fut Louis XV, et qui devait être si fort enclin à 
ne suivre que les mauvais exemples ! Louis XV semblait des- 
tiné à n'entendre de bons conseils et d'utiles leçons que dans 
l'âge où il était incapable d'en profiter : il avait sept ans lors- 
que Massillon prêcha devant lui le Petit carême, qui traitait 
des devoirs des grands. 

C'est le 26 août que Louis XIV fit ses adieux aux prin- 
cipaux personnages de la cour 1 ; c'est le i tr septembre, un di- 
manche, qu'il mourut. Dans l'intervalle, il s'occupa de régler 
ce qu'on aurait à faire après sa mort. Il dit à M me de Main- 
tenon : « J'avais toujours ouï dire qu'il était difficile de 
mourir; je touche à ce dernier moment, et je ne trouve pas 
que ce soit si pénible. » . Il dit à ses valets : « Pourquoi 
pleurez-vous? M'avez-vous cru immortel? » Absorbé par 
son salut, il était détaché à ce point des choses de la terre 



pareille bataille ! » et, sur son lit de douleur, il conseillait de « remarcher à 
l'ennemi ». Quant à Louis XIV, il fut atterré de voir que la plus sanglante 
balaille de son règne ne fût pas couronnée par la victoire, et il ne put s'em- 
pêcher de s'écrier: « Dieu a-t-il donc oublié ce que j'ai fait pour lui. » 

1. Lorsqu'il fut à peu près certain que Louis XIV allait mourir, le duc 
d'Orléans eut autour de lui une affluence considérable de courtisans. Dans les 
derniers jours, un empirique donna au roi un élixir qui le ranima. Il mangea 
et l'empirique assura qu'il guérirait. A cette nouvelle, on vit décroître sensi- 
blement la foule qui entourait le futur régent. Si le roi mange une seconde 
fois, dit-il, nous n'aurons plus personne. 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 29) 

qu'on l'entendit murmurer : Du temps que fêtais roi l ! 

Voltaire ne fait pas particulièrement honneur à Louis XIV 
de sa constance et de sa fermeté. Il parle bien de la grandeur 
d'âme avec laquelle le roi vit approcher la mort; mais il ajoute 
quelques lignes plus loin : Quiconque a beaucoup de témoins de 
sa mort meurt toujours avec courage. 

Louis XIV avait régné presque trois quarts de siècle ; il 
avait vu mourir son frère, sa femme, son fils et ses petits-fils, 
et semblait s'être éternisé sur le trône; il y eut un courtisan 
pour dire dans son étonnement : « Après la mort du roi, on 
peut tout croire. » Mais le grand roi fut peu regretté; sa mort 
fut même accueillie comme une délivrance. « Paris, las d'une 
dépendance qui avoit tout assujetti, respira dans l'espoir de 
quelque liberté, et dans la joie de voir finir l'autorité de gens 
qui en abusoient. Les provinces, au désespoir de leur ruine et 
de leur anéantissement, respirèrent et tressaillirent de joie; et 
les parlements et toute espèce de judicature, anéantie par les 
édits et par les évocations, se flattèrent, les premiers de figurer, 
les autres de se trouver affranchis. Le peuple ruiné, accablé, 
désespéré, rendit grâces à Dieu, avec un éclat scandaleux, 
d'une délivrance dont ses plus ardents désirs ne doutoient 
plus. » {/Mémoires de Saint-Simon.) 

Tout est possible a Paris parce qu'il y a la comédie 
et du pain\ — Les spectacles ont toujours été la passion des 
peuples de race latine 2 : Panem et circenses } avait écrit Juvénal 
à propos des Romains de la décadence; et les Espagnols ont 

1. Louis XIV qui, avant de mourir, renonçai! à être roi, aurait eu, par 
contre, si l'on ajoutait foi à une scène de famille racontée par Griffet (Histoire 
de Louis .Y///), la velléité de l'être trois semaines avant la mort de son père. Il 
avait quatre ans et demi, et venait d'être tenu sur les fonts baptismaux par 
Ma/arin et la princesse de Condé (21 avril 164.3). Après la cérémonie, le roi 
lui ayanl demandé comment il s'appelait maintenant : « Je m'appelle Louis XIV ! 
aurait-ii répondu. — Pas encore, aurait doucement répliqué Louis XIII, pas 
encore. » 

2. Et même de tous les peuples, dit Voltaire: « Au lieu de tuer tous les 
Caraïbes, il fallait peut-être les séduire par des spectacies, par des funam- 
bules, des t -; de gibecière et de musique. On les eût aisément subjugues. Il y 



29 + 



PETITES IGNORANCES 



dit à leur tour : Pan et toros. du pain et des courses de tau- 
reaux. Le mot de M ra ' de Maintenon, même en 1710, à l'époque 
de famine où elle Ta prononcé 1 , n'avait pas cessé d'être vrai ; 
il restera comme une caractéristique des Français et surtout 
des Parisiens. Du pain, il en faut absolument pour vivre; sans 
quoi le peuple à cet égard se montrerait assez patient ; mais 
des spectacles, il ne s'en passerait pas sans souffrir beaucoup, 
et peut-être qu'à la longue tout ne serait plus possible. Si tant 
de choses ont été possibles à Paris, c'est que les spectacles 
n'ont jamais manqué : sous la Terreur comme sous la Fronde, 
pendant les guerres et les invasions, aux époques les plus trou- 
blées ou les plus tourmentées de la vie publique, il y eut des 
farceurs et des comédiens pour égayer et captiver la foule. 
Depuis les exhibitions d'animaux et les parades de saltim- 
banques jusqu'aux représentations des comédies et des drames, 
le peuple de Paris n'a jamais chômé de spectacles; et toujours 
il y a couru avec la même ardeur, trouvant dans son plaisir de 
prédilection une consolation pour les épreuves, un dédomma- 
gement à toutes les misères. 

C'est à propos des spectacles qu'il convient d'admettre 
comme une vérité le mot de Voltaire : Le superjtu^ chose très né- 
cessaire'-. Alphonse Karr l'a répété de nos jours : « Le superflu 



s. des spectacles pour toutes les conditions humaines; la populace veut qu'on 
parle à ses yeux; et beaucoup d'hommes d'un rang supérieur sont peuple. » 
(Dictionnaire philosophique. — Art dramatique.) 

1. Pour donner de l'occupation aux ouvriers dans cette année d'excessive 
misère, on les employait à niveler une butte à côté de la porte Saint-Denis. 
Ils recevaient, pour tout salaire, un morceau de pain qui n'arrivait pas toujours 
exactement. Le 6 août, le morceau de pain n'arriva pas du tout, et les ouvriers 
se révoltèrent. Ce même jour, d'après ce que rapporte Dangeau, le carrosse 
de M" ,e de Mainienon fut insulté dans le faubourg Saint-Antoine. 
■1. j'aime le luxe et même la mollesse, 

Tous les plaisirs, les arts de toute espèce, 

La propreté, le goût, les ornements ; 

Tout honnête homme a de tels sentiments. 

Il est bien doux pour mon cœur très immonde 

De voir ici l'abondance à la ronde, 

Mère des arts et des heureux travaux. 

Nous apporter de sa source féconde 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 295 

est devenu si nécessaire que, pour le conquérir, beaucoup de 
gens traitent le nécessaire de superflu. » 

Le moc de M 1 "" de Maintenon tel qu'elle l'a formule, c'est- 
à-dire en plaçant la comédie en première ligne, était parfaite- 
ment juste; il prouve une fois de plus que la réputation de 
jugement et de bon sens qu'elle s'était acquise à la cour n'était 
pas usurpée. Si l'on devait en croire les arrangeurs de phrases, 
c'est cette réputation qui lui aurait valu de la part de Louis XIV 
un compliment ainsi conçu : On appelle les papes Votre Sain- 
teté, les rois Votre Majesté f les princes Votre Gracieuseté ; pour 
vous; madame, on devrait vous appeler fotre Solidité. 

J'ai toujours été le maître chez moi, quelquefois 
chez les autres; ne m'en - faites pas souvenir. — Après 
avoir été forcé -de démolir Dunkerque (traité d'Utrecht, 1713, 
qui mit fin à la guerre de succession d'Espagne), Louis XIV 
voulut contrebalancer cette perte en faisant ouvrir à l'ouest de 
Dunkerque, en tirant vers Mardyck, un canal d'une lieue de 
long, capable d'abriter des vaisseaux de quatre-vingts canons. 
Le gouvernement anglais adressa de vives représentations, sou- 
tenant qu'on violait le traité 1 , ec les travaux furent suspendus. 

Et des besoins et des plaisirs nouveaux. 

L'or de la terre et les trésors de l'onde, 

Leurs habitants, et les peuples de l'air. 

Tout sert au luxe, aux plaisirs de ce monde. 

O le bon temps que ce siècle de fer! 

Le superflu, chose très-nécessaire, 

A réuni l'un et l'autre hémisphère. 

(Le Mondain, i?V'-) 
1. «La clause du traité qui portait la démolition du port de Dunkerque 
et de ses écluses ne stipulait pas qu'on ne ferait point de port à Mardy< k. On 
a use imprimer qui- lord Bolingbrocke, qui rédigea le traité, fit celte omission, 
gagné par un présent d'un million. On trouve cette lâche calomnie dans l'His- 
toire de Louis XIV. sous le nom de La Martinière; et ce n'est pas la seule 
qui déshonore cet ouvrage. Louis XIV paraissait être endroit de profiter de 
la nég ifjence du ministre anglais, et de s'en tenir à la lettre du traite ; mais il 
aima mieux en remplir l'esprit, uniquement pour le bien de la paix: et loin 
de dire au lord Stair qu'il ne le fit pas souvenir qu'il avait été autrefois le 
maître elle- les autres, il voulut bien céder a ses représentations, auxquelles 
il pouvait résister. Il in discontinuer les travaux Jj Mardyck au mois d'avril 
1715. i> (Voltaire, Siècle de Louis XIV.) 



2Ç 6 PETITES IGNORANCES 

A cette occasion, l'ambassadeur d'Angleterre, lord Stair, devint 
si exigeant que le roi ne voulut plus l'entendre *•. Le président 
Hénault 2 , pour exprimer l'impatience, peut-être même la co- 
lère de Louis XIV", lui met dans la bouche ces malencontreuses 
paroles : Monsieur V ambassadeur , j'ai toujours été le maître 
chejmoij quelquefois cheç les autres; ne m en faites pas sou- 
venir. L'impatience était permise sans doute, mais l'arrogance 
était de trop, et le président Hénault n'a pas prêté à son roi, 
dans cette circonstance, le langage qui convenait. Il a reconnu 
lui-même, paraît-il, que cette belle phrase n'était pas à sa place; 
mais, d'après ce qu'en a dit Voltaire, il ne se décida pas à 
l'effacer : 

« Il est très vrai que jamais Louis XIV ne tint ni ne put 
tenir le propos si déplacé que le président Hénault lui impute 
dans une audience donnée au comte de Stair. Le président Hé- 
nault m'avoua lui-même que cette anecdote écait très fausse, 
mais, que l'ayant imprimée, il n'aurait pas le courage de se ré- 
tracter. J'aurais eu ce courage à sa place. Pourquoi ne pas 
avouer qu'on s'est trompé? 1 » (Voltaire, Lettre à M. le mar- 
quis de Courtivron. 12 octobre 1775.) 

Duclos, dans ses Mémoires secrets, croit au mot de 
Louis XIV; selon lui, lord Stair aurait raconté l'aventure à 
plusieurs personnes, entre autres au maréchal de Noailles; il 
aurait même ajouté, avec une hardiesse de langage que ne dé- 
mentent ni son caractère ni ses habitudes peu réservées : 
« J'avoue que la vieille machine m'a imposé. » 

En tout cas, s'il y a des doutes à cet égard, il n'y en a pas 
sur les vertes paroles que Torcy répondit à ce même ambas- 
sadeur un jour qu'il avait essayé de dire quelque chose de trop 
sur le compte du roi : « Monsieur l'ambassadeur, tant que vos 

1. « Il poussa si bien la patience et la douceur naturelle de Torcy que ce 
ministre ne voulut plus traiter avec lui. Stair même étoit si peu mesuré dans 
les audiences, qu'il demandoit fréquemment, et avec la plus grande hauteur, 
que le roi avoit pris le parti de ne le plus entendre. » {Mémoires de Saint- 
Simon.) 

2. Abrégé chronologique de l'Histoire de France jusqu'à la mort de 
Louis XIV. 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 297 

insolences n'ont regardé que moi, je les ai passées pour le bien 
de la paix; mais si jamais, en me parlant, vous vous écartez 
du respect qui est dû au roi, je vous ferai jeter par les fenêtres. » 
Il n'était pas très rare que les entretiens de ces deux diplo- 
mates fussent sur ce ton. Il arriva qu'un jour M. de Torcy 
voulut mettre lord Stair à la porte, et celui-ci se plaignit, non 
sans quelque raison, d'avoir été traité comme un chien ] . 

J'ai vu ces maux et je n'ai pas vingt ams. — Ainsi se 
terminait une satire appelée les J'ai vu. qui fit grand bruit à 
son apparition (17 r 5^ , et dans laquelle étaient attaqués, non 
seulement la Bastille et les jésuites, mais les. principaux per- 
sonnages qui jouèrent un rôle pendant les dernières années du 
règne de Louis XIV : M"" de Maintenon était un démon sous 
l'habit d'une femme; d'Argenson, un policier barbare, ennemi 
du genre humain; et le roi lui-même, le fléau de la France : 

J'ai vu ces maux sous le rogne funeste 
D'un prince que jadis la colère céleste 
Accorda, par vengeance, à nos désirs ardents : 

j'ai vu c?s maux et je n'ai pas vingt ans. 

Cette satire, qui avait circulé sous le voile de l'anonyme, 
fut attribuée à Voltaire; il s'en défendit en lui donnant pour 
auteur un poète inconnu, nommé Le Brun. « Il parut, à la 
mort de Louis XIV, dit-il -, une petite pièce imitée des J'ai 
vu de l'abbé Régnier. C'était un ouvrage où l'auteur passait en 
revue tout ce qu'il avait vu dans sa vie; cette pièce est aussi 
négligée aujourd'hui qu'elle était alors recherchée : c'est le 
sort de tous les ouvrages qui n'ont d'autre mérite que celui de 
la satire. Cette pièce n'en avait point d'autre ; elle n'était re- 
marquable que par les injures grossières qui y étaient indigne- 
ment répandues, et c'est ce qui lui donna un cours prodigieux : 

i. Voir l'article Lord Stair et M. de Torcy, par M. Louis Wiesener. 

R vue de la Société des études historiques. iHJij, n° 3.) 

■2. Lettres sur Œdipe à M. de Genonville (1719). Lettre première, 
note 1 . 



2 çît PETITES IGNORANCES 

on oublia la bassesse du style en faveur de la malignité de 
l'ouvrage 1 ... Quelques-uns m'imputèrent cette pièce par mali- 
gnité, pour me décrier et pour me perdre; quelques autres, 
qui l'admiraient bonnement, me l'attribuèrent pour me faire 
honneur : ainsi un ouvrage que je n'avais point fait, et même 
que je n'avais point encore vu alors, m'attira de tous côtés des 
malédictions et des louanges. « 

Ce que Voltaire avait réellement écrit, n'ayant guère plus 
de vingt ans, c'est la tragédie d' Œdipe (171 8), dans laquelle 
se trouvent les deux vers célèbres qui furent le signal de cette 
guerre furieuse contre le clergé, que même la mort de Voltaire 
n'éteignit pas : 

Nos prêtres ne sont point ce qu'un vain peuple pense ,- 
Notre crédulité fait toute leur science. 

(Act. IV, se. 1.) 

On ne se borna pas à voir dans ces vers un moyen employé 
par Jocaste pour rassurer CKdipe sur les épouvantables mal- 
heurs prédits par le grand prêtre ; on y vit poindre l'esprit de 
révolte et de liberté, cet esprit de Voltaire dont le souffle de- 
vait animer tout le xvnr siècle. 

Affaire du bonnet. — On désigne ainsi une de ces que- 
relles ridicules qu'ont fait naître, sous l'ancienne monarchie, 
les puériles questions de prérogatives, d'étiquette ou de privi- 
lèges. 

Il avait été longtemps d'usage dans les parlements que le 
président se découvrît lorsqu'il prenait l'avis des ducs et pairs 
siégeant à la séance. « Venant aux pairs, dit Saint-Simon dans 
ses Mémoires _, il (le président) se découvroit en nommant le 
premier d'eux à opiner, de suite les princes du sang opinoient 
sans être nommés, puis les présidents sans l'être non plus ; [le 
président ; se couvroit après, puis prononçoit. « 



1. « La platitude du style aurait dû suffire pour prévenir la méprise. » 
(La Harpe. Cours Je littérature.) 



HISTORIQUES ET LITTKRAIRES. 299 

Vers la fin du règne de Louis XIV, cet usage commença 
de n'être plus régulièrement observé, et Saint-Simon, entiché 
de sa noblesse, s'indigna de la conduite du président Novion 
qui prit d'abord l'habitude de mettre négligemment son bon- 
net sur le bureau, tantôt au commencement, tantôt au milieu, 
quelquefois vers la fin de l'appel des noms des conseillers, évi- 
tant toujours de l'ôter au moment où il appelait les pairs à 
voter. Il paraît même qu'il poussa plus loin encore « l'affectation 
de son inadvertance » en demeurant couvert lorsqu'il appelait 
les pairs à opiner, et en se découvrant ensuite, comme s'il avait 
oublié de le faire, lorsqu'il appelait les autres membres du Par- 
lement. 

Une occasion se présenta enfin où Novion, a levant le 
masque, demeura couvert en appelant tous les noms des pairs, 
et ne se découvrit que lorsqu'il en fut aux princes du sang ». 
L'intention devint manifeste, le duc d'Uzès enfonça son cha- 
peau d'un air de menace, tous les pairs furent indignés et se 
plaignirent au roi. Mais Louis XIV ne voulut pas se mêler de 
cette affaire. « Il a, tant qu'il a pu, dit encore Saint-Simon, 
abaissé et diminué le rang des ducs en tout ce qui lui a été pos- 
sible; il n'étoit pas fâché des querelles de cette nature, et il 
aimoit à les faire durer en ne les jugeant point, pour tenir les 
parties en division et plus dans sa dépendance. » 

De l'abstention du roi, il résulta que la lutte, conduite par 
Saint-Simon et poursuivie toujours avec une aigreur croissante, 
subsistait encore sous la Régence. Elle fut même alors enveni- 
mée d'une façon singulière par un pamphlec attribué à Novion, 
dans lequel on remontait à l'origine de ces maisons ducales qui 
réclamaient fièrement l'héritage des pairs de Charlemagne, pour 
s'égayer à écablir que les ducs d'Uzès descendaient d'un apo- 
thicaire, les Villeroi d'un marchand de poissons, les La Ro- 
chefoucauld d'un boucher, et les Saint-Simon d'un hobereau 
appelé le sire de Rouvroi. 

Insultés dans leurs ancêtres, les ducs, furieux, ne songeaient 
à rien moins qu'à se transporter au Palais pour y soutenir leurs 
prétentions l'épée à la main, lorsque le Régent, pour leur corn- 



3C0 PETITES IGNORANCES 

plaire et mettre fin aux débats, décida la question en leur fa- 
veur (arrêt du conseil du 21 mai 1716). Mais le Parlement fit 
entendre des plaintes si énergiques que le Régent dut révoquer 
son arrêt. La question du bonnet fut renvoyée à la majorité du 
roi, c'est-à-dire à une époque assez lointaine pour que les co- 
lères fussent apaisées et ces sottes querelles oubliées. 

Sovate, que me veux-tu ) — Au xvni e siècle, la sonate 1 
était un des morceaux les plus en vo:;ue et en même temps les 
plus longs et les plus développés. Les sonates retentissaient 
alors sur toutes sortes d'instruments, principalement sur le 
violon et le clavecin, et leur exécution durait au moins une demi- 
heure. La plupart étaient dépourvues d'intérêt; J.-J. Rous- 
seau les appelait des fatras : « Pour savoir ce que veulent dire 
tous ces fatras de sonates dont on est accablé, il faudroit faire 
comme ce peintre grossier, qui étoit obligé d'écrire au- 
dessous de ses figures : c'est un arbre, cest un homme, c est un 
cheval. » 

La situation étant ainsi faite, on comprend que Fontenelle 
(1657-17571 , qui vivait beaucoup dans le monde, car on a pré- 
tendu qu'il ne dînait jamais chez lui 2 , ait été fatigué d'entendre 
perpétuellement ces sonates insignifiantes, et il n'est pas besoin 
qu'il ait été insensible à la musique pour qu'il se soit écrié 
dans un moment d'impatience : Sonate } que me veux-tu? 

Echo de la lassitude générale, le mot fit fortune et devint 
proverbe. Il fut même imprimé par de célèbres contemporains : 



i. « Pièce de musique instrumentale composée de trois ou quatre mor- 
ceaux consécutifs de caractères différents. La sonate est à peu près pour les 
instruments ce qu'est la cantate pour la voix. » (J.-J. Rousseau, Dict. de 
musique.) 

ï. On raconte que Piron dit, en voyant passer son convoi : « Voilà la pre- 
mière fois que M. de Fontenelle sort de chez lui pour ne pas aller dîner en 
ville. » — 11 faut cependant que Fontenelle ait quelquefois dîné chez lui, ne 
fût-ce que pour laisser place à l'histoire des asperges. Il ne les aimait qu'à 
l'huile, et l'abbé Terrasson,qui était venu un jour lui demander de les partager 
avec lui, ne les aimait qu'au beurre. Fontenelle s'était résigné à faire le sacrifice 
de la moitié de ses asperges lorsque le pauvre abbé, au moment de se mettre 
à table, eut une attaque d'apoplexie. Fontenelle se lève précipitamment, court 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 301 

« Toute cette musique purement instrumentale , écrivait 
d'Alembert, sans dessein et sans objet, ne parle ni à l'esprit ni 
à l'âme, et mérite qu'on lui demande avec Fontenelle : « Sonate, 
« que me veux-tu? » — Et J.-J. Rousseau, dans son Dic- 
tionnaire de musique : « Je n'oublierai jamais la saillie du cé- 
lèbre Fontenelle, qui, se trouvant excédé de ces éternelles sym- 
phonies, s'écria tout haut dans un transport d'impatience : 
Sonate } que me veux-tu? » 

Depuis, le mot a pris de Textension et s'est dit à propos de 
tout ce qui est monotone, fatigant ou déplacé. « Des canons 
dans la cour du Muséum! pourquoi faire? Canon, que me 
veux-tu? » (Victor Hugo, les Misérables.) 

L'esprit de Fontenelle était fertile en saillies. Il disait de 
La Fontaine : « Il est assez bête pour croire que les anciens 
ont plus d'esprit que lui * ; et de Du Marsais : « C'est le 
nigaud le plus spirituel, et l'homme d'esprit le plus nigaud que 
je connaisse. » 

De ses entretiens avec le Régent, on a retenu deux traits. 
Consulté sur la façon donc il fallait juger les ouvrages envers, 
Fontenelle répondit : « Dites toujours, Monseigneur, qu'ils 
sont mauvais, et sur cent fois, vous ne vous tromperez pas 
deux 1 . • — Et il lui dit, en l'entendant conter ses exploits ga- 
lants : « Monseigneur fait toujours des choses au-dessus de 
son âge. i 

Quelques-uns prêtent à Fontenelle une réponse que d'autres 
attribuent à Pope, le poète anglais. Interrogé comment il avait 



à la cuisine, et crie: Tout à l'huile! tout à l'huile! — Cette petite anec- 
dote est une Je celles qui ont servi à prouver que Fontenelle manquait de 
sensibilité. Elle a été accréditée par Grimm (Corresp. litt., février 1757), qui 
se plaît à citer en même temps le mot que Fontenelle aurait dit en souriant a 
Diderot qui parlait de sentiment: « Monsieur, il y a quatre-vingts ans que 
j'ai relégué le sentiment dans l'églogue. » Fontenelle n'avait jamais ni ri ni 
pleure, « il n'avait jamais senti le besoin de l'aire ah,ah,a'i !» — et M"" de 
Tencin lui avait dit, en montrant sa poitrine: « Ce n'est pas un cœur que 
nous avez là, c'est de la cervelle connue dans la tête. » 

1. Avant Fontenelle, Ménage avait donne le même conseil au cardinal de 
Retz, qui lui avait exprimé le désir de se connaître en vers: « Dites toujours que 
cela ne vaut rien, vous ne sous tromperez guère » 



302 



PETITES IGNORANCES 



fait pour avoir tant d'amis et n'avoir point d'ennemi, il aurait 
répondu : « à l'aide de deux axiomes : Tout est possible P Qt tout 
le monde a raison. » 

Enfin, à la question. : comment cela va-t-il } qu'on lui adressa 
lorsqu'il était mourant, il répondit : « Cela ne va pas, cela 
s'en va. » 

Faisant allusion à ce que Fontenelle avait encore, dans un 
âge avancé, des saillies heureuses, Diderot disait : « C'est un 
vieux château où il revient des esprits. » 

Un courtisan doit être sans humeur et sans honneur. 
— Cette définition donnée par le Régent, Philippe d'Orléans, 
est parfaite dans sa concision. Les Orientaux avaient une 
maxime qui établissait les mêmes conditions d'existence et de 
succès : Un courtisan, pour réussir, ne doit avoir ni humeur ni 
honneur. 

Cela résume en deux mots la réponse que fit un courtisan à 
qui l'on demandait comment, en vivant à la cour, au service 
des rois, il était parvenu à un âge aussi avancé : c'est, dit-il, en 
recevant des outrages et en remerciant 1 . 

On sait de quels ingrédients se compose la recette donnée 
par Henri Estienne 2 , pour devenir un parfait courtisan. « Pre- 
nez trois livres d'impudence, mais de la plus fine, qui croît en 
un rocher qu'on nomme/ro«f d'airain^ deux livres d'hypocrisie, 
une livre de dissimulation, trois livres de la science de flatter, 
deux livres de bonne mine; le tout cuit au jus de bonne grâce, 
par l'espace d'un jour et d'une nuit, afin que les drogues se 
puissent bien incorporer ensemble : après il faut passer cette 
décoction par une étamine de large conscience; puis, quand 
elle est refroidie, y mettre six cuillerées d'eau de patience et 
trois d'eau de bonne espérance. Voilà un breuvage souverain 
pour devenir vrai courtisan, en toute perfection de courtisa- 
nisme. » 



i. Séncquc, Traite de la colère. 

■2. Deux dialogues du nouveau françois italiani\t 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES 30J 

C est ainsi que Voltaire avait vu les courtisans lorsqu'il 
écrivit dans son Dictionnaire philosophique : 

Ramper avec bassesse en affectant l'audace. 
S'engraisser de rapine en attestant les lois ; 
Etouffer en secret son ami qu'on embrasse, 
Voilà l'honneur qui règne à la suite des rois. 

Tout a été dit depuis longtemps contre ces 

Détestables tlatteurs, présent le plus funeste 
Que puisse faire aux rois la colère céleste 1 . 

(Racine, Phèdre, act. IV, se. vi.) 

Mais ce qui a été dit contre eux restera toujours au-dessous de 
ce qu'ils ont fait. Dans les temps reculés où il y avait des 
esclaves, on s'expliquait jusqu'à un certain point que des cour- 
tisans devinssent borgnes ou boiteux, pour imiter servilement 
leurs maîtres, voire même qu'ils applaudissent à l'adresse d'un 
tyran qui leur tuait leurs propres enfants- ; mais on rougit de 
honte en voyant à quel degré de bassesse sont souvent des- 
cendus, dans notre civilisation moderne, les flatteurs, proches 
parents des traîtres , comme on dit proverbialement. Fran- 
çois I er , qui fut des premiers à se plaire dans ce milieu de men- 
songe et d'adulation qu'il appela sa cour, constata lui-même 
quun bon courtisan et un bon juge sont deux choses incompa- 
tibles. C'est à la cour de Louis XIV surtout qu'il faut voir les 
plats valets se donner carrière. Saint-Simon en rapporte plu- 
sieurs exemples, celui entre autres du cardinal d'Estrées qui, 
quoique très vieux, avait encore des dents blanches et fort 

1. Traduction en termes nobles du vieux proverbe: Les flatteurs des ruts 
ressemblent aux boucliers qui n'enflent leurs veaux que pour les ècorcher. 
— Les Provençaux disaient : Les flatteurs engluent de louanges la voie Je 
l'enfer. 

2. Prexaspes, tavori du roi de Perse, Cambvsc, s'était hasardé à faire 
remarquer timidement a son maître qu'on lui reprochait de boire avec excès. 
Le tyran, pour toute réponse, lit amener le li!s de Prexaspes et dit à ce der- 
nier : « Si je ne perce le cu.ur de ton lils, tu auras raison de dire que j'ai toi 1 
de boire. » Cambysc lira sur l'enfant, l'atteignit au cœur et le tua. Prexaspes 
s'ecria : « Apollon ne serait pas plus adroit. » 



jo+ PETITES IGNORANCES 

belles que sa bouche très grande laissait voir lorsqu'il parlaic. 
Louis XIVs'étant plaine, au dîner, de l'incommodité de n'avoir 
plus de dencs, le cardinal lui dit : Des dents, sire. eh. 
qu'est-ce qui en a 1 ? — Les courtisans ordinaires de Sa Majesté 
ne se bornaient pas à ces sortes de flatteries. Si le roi était ma- 
lade, ils prétendaient avoir la même maladie que lui. Lorsqu'il 
fut opéré de la fistule, cette maladie, dont on ne se vante pas 
habituellement, devint si fort à la mode que quiconque tenait 
à la cour était fier de pouvoir en parler. Les courtisans ma- 
lades allaient se faire opérer à Versailles, heureux que le roi 
s'informât des circonstances et du résultat de l'opération. Tous 
ceux qui se sentaient quelque douleur au fondement soutenaient 
quMls avaient une fistule, et se fâchaient contre le chirurgien 
qui refusait de les opérer. 

Quant aux malheurs de la patrie, ils ne comptaient guère 
pour ces sortes de personnages. Après les désastres de la fin du 
règne de Louis XIV, les plus honnêtes gens de la cour 
disaient : « Au moins, le roi se porte bien, c'est le principal. » 

La grande préoccupation du courtisan était de se tourner 
toujours du côté de la faveur et de la puissance, ainsi que l'a 
remarqué ironiquement le Régent alors que Louis XIV était 
mourant. 

Pour le soleil couchant il n'est point d'idolâtre 2 . 

Alisan de Chazet, dans ses Mémoires, nous en a laissé cet 
exemple : « Le duc de Bourgogne, frère aîné de Louis XVI, 
d'une complexion délicate, était souvent souffrant. La maladie 
dont il mourut ayant pris un caraccère sérieux, les courtisans 
ralentirent leurs visites et allèrent de préférence chez le duc de 
Berry (depuis Louis XVI). Un jour que le malade se trouvait 
dans une solitude complète, il fit signe à son page de venir lui 
parler, s Bombelles, lui dit-il, sai.-tu pourquoi nous ne voyons 



i. A ce même roi, qui se plaignait d'avoir soixante ans, le maréchal de 
Gramont répondit : Ah! sire, qu'est-ce qui n'a pas soixante ans? 
■i. Dehlle, l'Imagination, ch. vi. 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 305 

personne, tandis que la foule se porte chez mon frère? — C'est 
que c'est ici la chambre de douleur, et chez Berry c'est la 
chambre de l'espérance. » 

Club de l'jlntresol. — L'abbéde Saint-Pierre (1658-1743), 
dont les projets plus ou moins chimériques étaient qualifiés par 
le cardinal Dubois de Rêves d'un homme de bien, fut expulsé de 
l'Académie française pour avoir, dans un de ses plans de ré- 
forme, attribué à Louis XIV, à sa mauvaise éducation, à son 
égoïsme, à son faste, à sa passion des conquêtes, à ses folles 
dépenses, toutes les calamités qui avaient ruiné le pays. L'Aca- 
démie ne put entendre sans frémir ces insultes à la mémoire 
d'un roi qui l'avait comblée de bienfaits, et pour ne pas se 
montrer ingrate, elle prononça l'expulsion de l'abbé de Saint- 
Pierre à l'unanimité des voix moins une. L'unique ami qui avait 
eu le courage de son amitié et de son opinion était Fontenelle. 

Cette exécution ne guérit pas l'abbé de Saint-Pierre de son 
goût pour les réformes. Ne pouvant plus porter ses idées à 
l'Académie, il se réfugia dans un petit cénacle, qui se forma 
en 1724 chez l'abbé Alary, logé place Vendôme dans un en- 
tresol de l'hôtel du président Hénault, et qui fut désigné à 
cause de cela sous le nom de Club de l'entresol. Les mémoires 
que lut l'abbé de Saint- Pierre dans cette réunion littéraire ne 
tendaient à rien de moins qu'à substituer à la société de son 
temps une société absolument nouvelle. Le cardinal Fleury, 
qui avait peur de tout, s'émut de ces doctrines subversives; 
il regarda l'abbé comme un révolutionnaire dangereux, et, 
en 173 1, le Club de l'entresol fut fermé. 

Mon siège est fait. — L'abbé Vcrcot (1655- 1-35) devait 
sa réputation d'écrivain à la vivacité de son imagination et à 
l'élégance de son style 1 . Pour l'exactitude des faits, la critique 

1. Bossuct fut si charmé du style de Vertot, en lisant I 1 Histoire de la 
conjuration du Portugal 068,;), parue plus tard sous le titre de Révo- 
lutions de Portugal, qu'il dit que « c'^tnit une plume taillée pour écrire la 
vie de M. de Turenne » . 



jo5 PETITES IGNORANCES 

historique et les vues philosophiques, sa renommée était moins 
bien établie. Il avait écrit les Révolutions romaines en accep- 
tant, sans les discuter, des traditions plus ou moins fidèles, et 
dans ses travaux sur le moyen âge, il se préoccupa de captiver 
l'intérêt beaucoup plus que de tracer un tableau des mœurs, des 
institutions et des caractères. Plus soucieux de plaire que de 
montrer la vérité, Vertot était un historien de ce siècle de 
Louis XI V où, comme l'a dit M. Villemain, « c'était une tra- 
dition, une habitude, non seulement de taire ou d'altérer cer- 
tains faits par circonspection politique, mais de falsifier la 
couleur générale des événements et des mœurs par respect 
pour les temps présents ». 

' Aussi, lorsque Vertot répondit Mon siège est fait à celui 
qui lui apportait des documents pour son Histoire de tordre de 
Malte et du siège de Rhodes si vaillamment soutenu par les 
chevaliers, on n'hésita pas à regarder ce mot comme le cri 
d'un homme qui préfère laisser son travail imparfait que 
d'avoir à le recommencer. Il n'en est pas tout à fait ainsi : 
Vertot n'était ni naïf ni léger à ce point. Sa réponse était des- 
tinée à se débarrasser d'un indiscret qui prétendait lui faire 
employer des matériaux suspects. Dans la pensée de Vertot, 
Mon siège est fait ne voulaic pas dire : il est trop tard, mais 
bien : vous m'importunez. 

Si je tenais toutes les vérités dans ma main, je me 

DONNERAIS BIEN DE GARDE DE L'OUVRIR POUR LES DÉCOUVRIR 

aux hommes. — Fontenelle parlait ainsi, non par dédain 
pour la vérité, mais par amour de la paix : il chérissait son 
repos par-dessus toutes choses et ne voulait pas soulever de 
tempêtes 1 . Tenir compte des avertissements de Térence : Veri- 
tas odium parit. lui semblait plus sage que de suivre l'exemple 

i. Ceux qui n'aimaient pas Fontenelle prenaient cette boutade à la lettre 
en l'attribuant à la grande indifférence qui faisait le fond du caractère de 
Fontenelle : « 11 disait que s'il eût tenu la vérité dans ses mains comme un 
oiseau, il l'aurait étouffée, tant il regardait le plus beau présent du ciel 
inutile et dangereux pour le genre humain. » (Grimm, Corresp. litt., février 
1757.) 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 307 

d'Alceste, qui n'était parvenu, à force de franchise, qu'à se faire 
détester. 11 n'ignorait pas que Montaigne recommandait 
d'aimer la vérité, non flatteuse et agréable, mais âpre et dure, 
affligeante et sévère, avec ses épines et ses blessures, et il se 
demandait, sans doute, s'il gagnerait quelque chose à la répan- 
dre sous cette forme, s'il rencontrerait beaucoup de gens dis- 
posés à l'entendre. 

.Mais cela ne l'empêchait pas d'aimer la vérité pour elle- 
même, et de savoir ce qu'il en fallait dire... « Il n'y a que la 
vérité qui persuade, même sans avoir besoin de paraître avec 
toutes ses preuves, dit-il dans ses Entretiens sur la pluralité des 
mondes ; elle entre si naturellement dans l'esprit que quand on 
l'apprend pour la première fois, il semble qu'on ne fasse que 
s'en souvenir. » — Et son écrit intitulé : Doutes sur le système 
physique des causes occasionnelles se termine par cette piquante 
réflexion : « La vérité n'a ni jeunesse ni vieillesse : les agré- 
ments de l'une ne la doivent pas faire aimer davantage, et les 
rides de l'autre ne lui doivent pas attirer plus de respect. » 

La critique est aisée et l'art est difficile. — Ce ver.s. 
et un autre non moins connu : 

Chasse; le naturel, il revient au galop, 

sont généralement attribués, l'un à Boileau, l'autre à La Fon- 
taine. La méprise s'explique assez bien par ce fait que le pre- 
mier de ces vers a tout l'air d'un précepte de l'Art poétique } 
et que le second est une traduction exacte du vers d'Horace 1 : 

Na titrant expellas furca, tamen usque recurret, 

que le grand fabuliste a imité dans la fable : la Chatte méta- 
morphosée en femme } lorsqu'il a dit, parlant du naturel: 

Qu'on lui ferme h porte au nez, 
Il reviendra p;ir les fenêtres 8 . 

1 . Livre I, épitre x. 

2. Boileau avait dit aussi (satire xi) : 

Le naturel toujours sort et atrer: 

Vainement on l'arrête, on le force a rentrer; 
11 rompt tout, perce tout, et trouve enfin passage. 



3 o8 PETITES IGNORANCES 

L'auceur des deux vers maximes tant de fois cités est Des- 
touches (1680- 17 54), qui les a mis dans la comédie du Glo- 
rieux (1732), plaçant même le second dans la bouche de Lisette. 
soubrette qui raisonne comme un sage, selon la coutume du 
théâtre d'autrefois. 

Lisette (act. II, se. v) veut entretenir entre les deux 
amants, Isabelle et Philinte, une conversation qui menace de 
languir, et, pour parler d'autres choses que de la pluie et du 
beau temps, elle cause avec Philinte du nouvel opéra : 

PHILINTE. 

Je sais peu de musique, et fais de médians vers; 
1 Ainsi j'en pourrois bien juger tout de travers. 

Et d'ailleurs j'avoûrai qu'au plus mauvais ouvrage, 
Bien souvent, malgré moi, je donne mon suffrage. 
Un auteur, quel qu'il soit, me paroît mériter 
Qu'aux efforts qu'il a faits on daigne se prêter. 

LISETTE. 

Mais on dit qu'aux auteurs la critique est utile. 

PHILIKTE. 

La critique est aisée, et l'art est difficile. 
C'est la ci qui produit ce peuple de censeurs, 
Et ce qui rétrécit les talens des auteurs. 

Dans l'acte suivant, scène v, la même Lisette cause avec 
le comte de Tufière, amant aussi d'Isabelle, et lui dit entre 
autres vérités : 

Je ne vous dirai pas : changez de caractère; 
Car on n'en change point, je ne le sais que trop; 
Chasse^ le naturel, il revient au galop. 

L'idée si vraie que renferme ce vers, Destouches la déve- 
loppa plus tard dans une comédie en cinq actes intitulée : la 
Force du naturel (1750). 

Néricault-Destouches fit surtout des comédies de caractères : 
le Censeur impertinent , l'Ingrat, l'Irrésolu, le Médisant, le 
Philosophe marié, le Dissipateur, l'Ambitieux et l'Indiscrète, le 
Vindicatif } YHomrne singulier, V Archi- Menteur. La plupart 
sont faibles; les succès furent pour la Fausse Agnès et surtout 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 309 

pour le Glorieux, une des meilleures pièces qu'on ait vues sur 
la scène depuis Molière; elle valut à Fauteur ce compliment de 
Voltaire : 

Auteur solide, ingénieux, 
Qui du théâtre êtes le maître, 
Vous qui fîtes le Glorieux, 

Il ne tiendrait qu'a vous de l'être. 

(ffiL-DE-BOEVF. — On désignait sous ce nom l'antichambre 
du grand appartement du roi à Versailles, antichambre qui était 
éclairée par une fenêtre ovale appelée œil-de-bœuf. C'est là, 
dans cette vaste salle d'attente, que les courtisans se réunis- 
saient avant d'entrer chez le roi; c'est là, par conséquent, que 
se tenaient tous les propos malins, que se racontaient les scan- 
dales, que se tramaient les petits complots et les intrigues de 
cour. C'est ainsi qu'il y eut des gentilshommes de l'œil-de- 
bœuf, et des chroniques de l'œil-de-boeuf 1 . 

P.-L. Courier écrivait en 1824, dans le Pamphlet des 
pamphlets: « Français charmants! sous l'empire de la beauté, 
des grâces, vous êtes un peuple courtisan, plus que jamais 
maintenant. Par la Révolution, Versailles s'est fondu dans la 
nation; Paris est devenu l'œil-de-bœuf. Tout le monde en 
France fait sa cour. » 

TOUS LES GKN'RES SONT BO.VS, HORS LE GENRE ENNUYEUX. 

— Le genre adopté dans la comédie de Y Enfant prodigue. 
« où l'on voit un mélange de sérieux et de plaisanterie, de 
comique et de touchant • , conduisit Voltaire, dans la préface 
de cette pièce, à parler des divers moyens d'intéresser le spec- 
tateur et surtout d'exciter sa gaieté, t II ne faut, dit-il, donner 
l'exclusion à aucun genre; et si Ton me demandait quel genre 
est le meilleur, je répondrais : celui qui est le mieux traité. » 



1. « Un philosophe disait: « Je ne sais pas comment un Français qui a 
été une fois dans l'antichambre du roi, ou dans l'œil-de-bœuf, peut dire de 
qui que ce puisse être : « C'est un grand seigneur. » Chamfort, Maximes 
et pensées.) 



3io PETITES IGNORANCES 

Et il conclue en disant : Tous les genres sont bons, hors le 
genre ennuyeux, ligne de prose qui fait penser au mot de Patru 
à Boileau : « Vous écrivez trop négligemment votre prose; il 
s'y est glissé quelques vers. » 

Pour montrer la possibilité du rire au milieu des larmes, 
Voltaire, dans cette préface, raconte l'anecdote suivante : 
'. Une dame très respectable da première maréchale de Noailles) 
étant un jour au chevet d'une de ses filles (M me de Gondrin, 
depuis comtesse de Toulouse) qui était en danger de mort, 
entourée de toute sa famille, s'écriait en fondant en larmes :, 
« Mon Dieu, rendez-la-moi, et prenez tous mes autres enfans ! » 
Un homme qui avait épousé une autre de ses filles (le duc de 
La Vallière) s'approcha d'elle, et la tirant par la manche : 
-( Madame, dit-il, les gendres en sont-ils ) » Le sang-froid et le 
comique avec lequel il prononça ces paroles firent un tel effet 
sur cette dame affligée, qu'elle sortit en éclatant de rire ; tout le 
monde la suivit en riant, et la malade, ayant su de quoi il était 
question, se mit à rire plus fort que les autres. « 

Louis XV, dit le bien-aimé. — Trois des derniers rois 
qui ont régné en France sous le nom de Louis ont reçu des 
surnoms flatteurs : Louis XIII a été dit le Juste par cette futile 
raison qu'il était né sous le signe de la Balance; Louis XIV, le 
Grand, parce qu'il fut le roi d'un siècle illustré par de grands 
noms; et Louis XV, le Bien-Aimé, parce qu'il tomba malade à 
Metz peu de jours après être parti pour combattre les ennemis 
de la France en Alsace (1744). 

La postérité n'a ratifié qu'une seule de ces épithètes : 
Louis XIV, malgré ses fautes et ses désordres, malgré les som- 
bres jours de la fin de son règne, est resté Louis le Grand 1 . 
Quant à Louis XIII et à Louis XV, l'histoire a biffé leurs 
surnoms. 

Si le plus corrompu des rois n'avait pas été victime de son 

1. Après les traites de Nimègue (1679), lorsque Louis XIV, à l'apogée 
de sa gloire, eut dicté les conditions de paix auxquelles l'Europe se soumit, 
îes étrangers eux-mêmes commencèrent à lui donner le surnom de Grand. 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. jn 

intempérance, si une indigestion ne lui avait pas donné une 
fièvre putride qui mit ses jours en danger, l'occasion ne se 
serait jamais rencontrée d'attribuer le surnom dérisoire de Bien- 
Aimé à celui dont l'égoïsme paresseux et la luxure effrénée ont 
amené sur la France, pendant un demi-siècle, tant de scandales, 
de misères et de hontes. 

La duchesse de Châteauroux, maîtresse du roi à cette épo- 
que, l'avait accompagné. Lorsque la maladie s'aggrava, les 
princes du sang et les dévots de la cour se liguèrent contre la 
concubine^ la seule pourtant, il faut le reconnaître, qui eût 
inspiré un peu d'ardeur et de patriotisme à son royal amant ; 
et l'on obtint de Louis XV r , menacé de ne pas recevoir les 
secours de la religion, que M"" : de Châteauroux fût éloignée 
de la cour. Elle sortit de Metz, suivie de sa sœur, M ,,,c de Lau- 
raguais, au milieu des imprécations générales. « Elles ont été 
obligées, pour sortir de la ville, dit Barbier dans son Journal. 
de baisser les stores du carrosse, crainte d'être insultées par la 
populace. » 

De ce jour (14 août), l'amour et la reconnaissance des 
Français pour Louis XV ne connurent plus de bornes ; jamais 
tant de vœux ne furent formés pour sauver la vie d'un roi. 
« Paris était hors de lui-même, dit Voltaire 1 ; toutes les mai- 
sons des hommes en place étaient assiégées d'une foule conti- 
nuelle ; on s'assemblait dans tous les carrefours. Le peuple 
s'écriait: « S'il meurt, c'est pour avoir marché à notre secours. » 
Tout le monde s'abordait, s'interrogeait dans les églises sans 
se connaître. Il y eut plusieurs églises où le prêtre, qui pronon- 
çait la prière pour la santé du roi, interrompit le chant par ses 
pleurs, et le peuple lui répondit par des chants et par des cris. 
Le courrier qui apporta le 19 à Paris la nouvelle de sa con- 
valescence fut embrassé et presque étouffé par le peuple : on 
baisait son cheval ; on le menait en triomphe. Toutes les rues 
retentissaient d'un cri de joie : « Le roi est guéri ». Quand on 
rendit compte à ce monarque des transports inouïs de joie qui 

1. Siècle de Louis AT. 



312 PETITES IGNORANCES 

avaient succédé à ceux de la désolation, il en fut attendri jus- 
qu'aux larmes; et en se soulevant par un mouvement de sensi- 
bilité qui lui rendait des forces : « Ah! s'écria-r-il, qu'il est 
doux d'être aimé ainsi! et quai-je fait pour le mériter 1 ? » Il 
avait fait peu de choses, il avait raison de le dire ; il devait faire 
bien moins encore. 

C'est au milieu des élans de tendresse qui se manifestèrent 
ainsi avec une sorte d'affolement que le nom de Louis le Bien- 
Aimé fut prononcé par Vadé, le chantre des poissardes, et qu'il 
fut répété sur tous les points de la France, comme s'il était 
l'expression la plus vraie du sentiment national 2 . 

Pauvre peuple enthousiaste et sensible, quelle n'eût pas été 
ta stupéfaction si tu avais pu prévoir que cet insouciant débau- 
ché, que tu te plaisais à croire sauvé par tes prières, te réser- 
vait avec la Pompadour, le Parc-aux-Cerfs et la Du Barry, 
trente longues années de misère et d'abaissement! Aussi, lors- 
que ce même roi, succombant au plus abject libertinage, tomba 
malade pour la dernière fois (1774), le peuple attendit des 
nouvelles de sa santé avec non moins d'anxiété que trente ans 
auparavant; seulement, l'objet de ses vœux avait changé : ce 
qui l'inquiétait, c'était que le roi ne mourût pas. Lorsqu'on 
plaisanta l'abbé de Sainte-Geneviève sur l'inefficacité de l'inter- 
vention de la sainte dans la maladie du roi, il répondit, si Ton 
en croit Bachaumont : « De quoi vous plaignez-vous? est-ce 
qu'il n'est pas mort? » 

En apprenant la mort du roi, J.-J. Rousseau s'écria : « Ah! 
mon Dieu ! que j'en suis fâché ! — Et pourquoi? lui dit-on, le 

1. Louis XV aurait pu se rappeler alors que son gouverneur, le maréchal 
de Yilleroi, lui montrant un jour la foule assemblée sous les fenêtres du 
palais, lui avait dit, dans un accès de basse servilité : « Voyez-vous, mon 
maître, tout ce peuple vous est soumis, tout ce que vous apercevez vous 
appartient. » 

2. L'année où Louis XV mourut, Voltaire écrivait au maréchal duc de 
Richelieu (14. septembre 1774) : (( J e vous assure que quand Vadé, écrivain de 
la Foire, donna le nom de Bien-Aimé à Louis XV dans un cabaret de la 
Courtille, et que tous les almanachs furent enluminés de ce titre (le tout pour 
avoir renvoyé M"' e de Châteauroux), Louis XV aurait fort bien fait de 
défendre par un édit qu'un si sot peuple lui donnât un si beau nom. » 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 313 

connaissiez-vous } — Non, répliqua-t-il, mais il partageait 
la haine que la nation m'a jurée; je reste seul à la suppor- 
ter. « 

Louis XV savait assurément qu'il menait le pays à sa ruine; 
que les abus du pouvoir, poussés aux dernière-; limites, démo- 
ralisaient la France au dedans et la déconsidéraient au dehors; 
il savait qu'il enlevait à la couronne son dernier reste de pres- 
tige; mais il n'avait de force que pour se livrer à ses honteuses 
passions. Il avait dit, à propos des résistances du Parlement : 
Les choses, comme elles sont, dureront bien autant que moi; 
c'était une manière de répéter avec la Pompadour : Apres 
nous le déluge 1 ! Et cet homme qui a ainsi compris son mé- 
tier de roi, qui ne vécut que d'excès et de débauches, appelant 
de plus en plus sur sa tête la haine et le mépris de la nation, 
jusqu'au jour où il s'abîma dans la fange, cet homme avait été 
harcelé toute sa vie par la terreur de l'enfer; sa religion était 
faite uniquement de crainte, et il mêlait les pratiques du culte à 
ses ignominies. On l'a dit avec raison : il était tombé si bas 
qu'il eût dégoûté le Régent. Telle était la corruption de 
Louis XV et des gens de qualité qui l'entouraient, que 
M""' du Barry put dire plus tard sans exagération : Les gens 
que j'ai vus à la cour m ont forcée de m' estimer . 

Dans une lettre du 6 mai 1764, M"" de La Tour-Franque- 
ville écrivait à J.-J. Rousseau : a Le temps a été si affreux ici 
tout le mois passé que M""' de Pompadour en a dû avoir moins 
de peine à quitter la vie. Elle a prouvé dans ses derniers mo- 
ments que son âme était un composé de force et de faiblesse, 
mélange qui, dans une femme, ne me surprendra jamais. Je ne 
suis pas surprise non plus de la voir aussi généralement re- 
grettée qu'elle a été méprisée ou haïe. Les Français sont les 
premiers hommes du monde pour tout; il est tout simple qu'ils 
le soient pour l'inconséquence. » 

Ce même temps affreux durait encore lorsque M"" de Pom- 

1. C'est après la bataille de Rosbach (1757) que M""' de Pompadour 
consola le roi, attristé et effrayé, en lui disant : •< A quoi b m vous tourmenter 
et vous rendre malade: après nous le déli 



3! + 



PETITES IGNORANCES 



padour fut enterrée. Louis XV vit passer d'une fenêtre le cer- 
cueil qu'on transportait du château de Versailles à Paris, et il 
dit froidement : La marquise n'aura pas beau temps pour son 
voyage. Puis quelque temps après que le corps fut porté, il 
tira sa montre et dit : « S'ils sont allés vite, ils doivent être 
arrivés. » Ce roi égoïste avait toujours eu une façon à lui de 
prononcer les oraisons funèbres des personnes qui lui avaient 
été le plus attachées. Il se montra très affligé le jour de 
la mort de M me de Châteauroux; d'après ce que rapporte 
Chamfort, il témoigna son chagrin en disant : Etre malheu- 
reux pendant quatre-vingt-dix ans ! car je suis sûr que je vivrai 
jusque-là. — Et lorsque, peu de jours après la mort de 
M. de Chauvelin, frappé d'apoplexie dans les petits appar- 
tements, on vint lui annoncer qu'un de ses chevaux s'était 
abattu et était mort sur la place, il dit : « C'est comme ce 
pauvre Chauvelin ! » 

La preuve de force ou au moins de sang-froid à laquelle il 
est fait allusion dans la lettre à J.-J. Rousseau, M""' de Pom- 
padour l'a donnée en disant à son directeur, le curé de la Ma- 
deleine, qui était venu l'exhorter à bien mourir, et qui prenait 
congé d'elle : « Un moment, monsieur le curé, nous nous en 
irons ensemble. » 

Nous savons, par les Mémoires de M""' Campan, que 
Louis XV, quoiqu'il eût une peur effroyable de la mort, se 
plaisait à parler de la mort des autres. Il disait volontiers 
aux gens très enrhumés : « Vous avez là une toux qui sent le 
sapin. » Cette manie lui attira deux répliques sévères. Une 
année où le pain avait été extrêmement cher, il rencontra dans 
la forêt de Sénart un homme portant une bière ; il lui demanda 
où il allait, pour qui était cette bière, et de quoi était mort le 
malheureux : « De faim », lui répondit-on. Le roi tourna 
bride et ne questionna plus. — Landsmath, écuyer du roi, 
avait perdu son confesseur et ami, qui était Lazariste ; 
Louis XV, sachant que l'usage des Lazaristes était d'exposer 
leurs morts à visage découvert, ordonna à son écuyer d'aller 
voir le corps de son confesseur. Landsmath représenta au roi 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 3 r s 

que cela lui serait très pénible ; mais le roi insista, et l'écuyer 
répondit qu'il obéirait. Le lendemain, à son lever, Louis XV 
lui dit. aussitôt qu'il l'aperçut : « M'avez-vous obéi, Lands- 
math? — Sans aucun doute, sire. ■ — Eh bien, qu'avez-vous 
vu? — Ma foi . j'ai vu que ï otrc Majesté et moi ne sommes pas 
grand! chose '. » 

Le seul mot de Louis XV qu'on cite avec plaisir, parce 
qu'il est d'un homme d'esprit, est celui qu'il dit dans sa visite 
à l'imprimerie du ministère de la guerre. Un papier était sur 
une presse et des lunettes auprès; il les prend et lit; c'était 
son éloge : Elles sont trop fortes, dit-il en les replaçant, elles 
grossissent les objets. 

.Messieurs (les Anglais , tirez lls premiers. — L'échange 
de politesses qui eut lieu sur le champ de bataille de Fontenoy 
est un de ceux dont l'histoire a fourni plus d'un exemple -. De 
graves historiens ont vu là un prétexte pour faire honneur aux 
vaillantes vertus de l'armée française, qui avaic établi l'usage 
de laisser toujours l'avantage du premier feu à l'ennemi; mais 
il est permis de se demander ce que valent ces singulières poli- 
tesses entre les chefs de soldats qui ne s'abordent que pour se 
massacrer. Sait-on, d'ailleurs, quelle serait l'opinion des mêmes 
historiens sur ces accès de forfanterie puérile, si, au lieu de 



1. Landsmath, vieux militaire, ne perdit jamais ses allures de franchise 
et de brusquerie. Lorsqu'il apprit la tentative d'assassinat de Louis XV par 
Damiens (5 janvier 1757), il se rendit en toute hâte au château. Arrivé au 
pied du lit, il dit au roi, dont les filles étaient en pleurs : « Sire, faites renvoyer 
ces pleureuses, j'ai besoin d'être seul avec vous. » Le roi fait sii;ne aux prin- 
cesses de se retirer, et Landsmath lui présente aussitôt le pot de chambre 
en disant: « Pissez, toussez, crachez. » Le roi ayant obéi: « Allons, dit-il, 
rassurez-vous, la blessure n'est rien ; il vous a manqué. » Il ouvre alors son 
habit, et découvrant sa poitrine : « Voyez ces cicatrices ; ces blessures étaient 
des abreuvoirs à mouches, et me voilà ; dans deux jours vous n'y penserez 
plus, et dans quatre nous forcerons un cerf. » 

2. « Avant la Révolution on ne s'égorgeait plus que le chapeau à la main. 
Le grand Condé fait donner l'assaut a Lérida avec trente-six violons- en tête 

lionnes; et d.ms les champs d'Ettingen et de Clostersevern, on vit les 
jeunes officiers marcher aux batteries comme à un bal, en bas de soie et en 
perruque poudrée à blanc.» (Victor Hugo, Fragments de critique.) 



3 i(5 PETITES IGNORANCES 

tenir une plume, ils étaient au nombre de ceux qui tiennent un 
mousquet derrière leurs chevaleresques officiers. 

C'était donc à Fontenoy, le n mai 1745. Le feu durait de- 
puis cinq heures et les assaillants avaient beaucoup souffert, 
lorsque l'infanterie anglo-allemande, massée en une épaisse co- 
lonne par le duc de Cumberland, chargea le centre de l'armée 
française entre le bois de Barry et Fontenoy, franchit avec intré- 
pidité le ravin qui l'en séparait, et s^vança à la rencontre des 
gardes françaises. C'est là, dans ce moment de crise, que les 
officiers français et anglais se saluèrent en ôtant leurs chapeaux, 
que lord Charles Hay cria en s'avançant hors des rangs : 
Messieurs les gardes françaises . tirej, et que le comte d'Au- 
teroche lui répondit : Messieurs, nous ne tirons jamais les pre- 
miers, tire-; vous-mêmes 1 . 

Il y a dans l'histoire du même siècle un fait militaire plus 
modeste sans doute, mais qui ne mériterait pas moins d'être 
retenu. Sous la Régence, une compagnie de mousquetaires 
avait été chargée d'apaiser un tumulte causé par un accapare- 
ment de blé. M. d'Avejan, dit Chamfort, avait ordre, dans ses 
instructions, de tirer sur la canaille : c'est ainsi qu'on désignait 
le peuple en France, Cet honnête homme se fit une peine de 
faire feu sur ses concitoyens, et voici comme il s'y prit pour 
remplir sa commission. Il fit faire tous les apprêts d'une salve 
de mousqueterie, et avant de dire : Tire\l il s'avança vers la 
foule, tenant d'une main son chapeau, et de l'autre l'ordre de 



1. « Dois-je avouer que cette seine fameuse de courtoisie élégante, bien 
qu'attestée par des témoins oculaires, m'avait toujours laissé un peu incrédule, 
et pour tout dire que j'y trouvais dans un tel moment un air de frivolité un 
peu déplacé ? Quand tant de sang coulait à flots et que le destin de deux 
grands Etats était en péril, ce n'était guire le temps des révérences. Je n'ai 
changé d'avis qu'en trouvant, dans les Rêveries du maréchal de Saxe, un 
paragraphe entier consacré à établir « qu'une troupe ne doit jamais se presser 
« de faire feula première, attendu que celle qui a tiré en présence de l'ennemi 
« est une troupe défaite, si celle qui lui est opposée conserve son feu », et il 
recommanda avec soin d'éviter ce qu'il appelle l'abus de la tirerie. Il me 
paraît donc très probable que les Français, en se laissant provoquer, ne faisaient 
qu'observer la consigne donnée par leur général. » (Duc de Broslie, Etudes 
diplomatiques, Revue des Deux Mondes du 15 juin 1887.) 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. ?l7 

la cour : < Messieurs, dit-il, mes ordres portent de tirer sur la 
canaille; je prie tous les honnêtes gens de se retirer avant que 
j'ordonne de faire feu. » Tout s'enfuit et disparut. 

Qu'il doit ex coûter cher a un bon coeur pour rem- 
porter des victoires! — La reine Marie Leczinska disait : 
« Le ciel ne m'a accordé qu'un fils, mais il me Ta donné tel 
que j'aurais pu le souhaiter. » Ce fils était son quatrième 
enfant, Louis de France (1729-1765), celui qui fut le père 
des trois derniers rois de la branche aînée : Louis XVI, 
Louis XVIII et Charles X. 

Le dauphin accompagna Louis XV à Fontenoy. Après la 
victoire, le roi attira son attention sur les horreurs de ce 
champ de bataille, où venaient de tomber quinze mille hommes 
tués ou blessés : « Regardez, mon fils, lui dit-il, ce que coûte 
une victoire ; apprenez à ménager le sang de vos sujets. « Et le 
jeune prince s'écria : Qu'il doit en coûter à un bon cœur pour 
remporter des victoires! Que de fois ce mot si vrai, si humain, 
sorci ce jour-là de la bouche d'un enfant de seize ans, dut 
retentir dans le cœur de ces rois et de ces fameux capitaines 
qui ont acheté la gloire au prix de tant de sang ! 

Le dauphin, qui aimait la vertu , vécut assez longtemps 
pour plaindre sa mère, pour détester la conduite du roi et pour 
mépriser M""' de Pompadour. Aussi disait-il que « ce qui rend 
la réforme d'un Etat si difficile, c'est qu'il faudrait deux bons 
règnes de suite : l"un pour extirper les abus, l'autre pour les 
empêcher de renaître 1. 

Choiseul, comme s'il avait eu le pressentiment que le dau- 
phin mourrait jeune, eut l'insolence de lui dire : « Peut-être, 
monsieur, serai-je un jour assez malheureux pour être votre 
sujet, mais certainement je ne serai jamais à votre service. » 
Ce mouvement de colère avait écé provoqué par un mémoire 
où le prince accusait le ministre d'avoir préparé la ruine des 
jésuites. 

Il dînait de l'autel et soupait du théâtre. — Au 



3 i8 PETITES IGNORANCES 

xviii e siècle, les abbés faisaient un peu de tout : de la poésie, 
de la musique, de la galanterie. Les besogneux, ceux qui 
n'étaient pas abbés de cour ou pourvus de prébendes, y mê- 
laient même du culte. Ce fut le cas de l'abbé Pellegrin 
( r653-i745 : il était aumônier sur un vaisseau, en 1703, lors- 
qu'il envoya au concours de l'Académie française une épître et 
une ode où il célébrait le glorieux succès des armes de Sa Ma- 
jesté Louis XIV. Le prix fut accordé à la première de ces 
pièces, qui avait quelque temps balancé les suffrages avec la 
seconde; l'abbé eut ainsi un double triomphe qui attira sur lui 
l'attention de M me de Maintenon et lui valut la faveur d'habiter 
Paris. Tout aussitôt Pellegrin avisa aux moyens de pourvoir à 
so'n existence; il ouvrit, à cet effet, une boutique de petits 
poèmes à tous prix : madrigaux, épigrammes ou compliments. 
Cette industrie littéraire ne produisant pas grand'chose, il 
tourna les yeux vers le théâtre et trouva là de quoi gagner sa 
vie. Il vaquait le matin à ses devoirs ecclésiastiques, et le reste 
du temps il faisait des opéras; ce cumul un peu hétéroclite 
inspira à Charles Rémy quelques vers malicieux sous forme 
d'épitaphe : 

Ci-gît le pauvre Pellegrin 
Qui, dans le double emploi de poète et de prêtre, 
Eprouva mille fois l'embarras que t'ait naître 

La crainte de mourir de faim. 
// dînait de l'autel et soupait du théâtre, 
Le matin catholique et le soir idolâtre. 
Mais notre saint prélat, voulant le détourner 
Du sacrilège abus de ce partage impie, 
Lui retrancha l'autel (la moitié de sa vie !) 
Et parce qu'il soupait l'empêcha de dîner '. 
11 s'en plaignit et dit d'un ton de tragédie : 



1. L'archevêque de Paris, le cardinal de Noailles (165 1-1729), mit Pel- 
legrin en demeure de choisir entre la messe et les flonflons. L'abbé opta pour 
les chansons, qui lui assuraient du pain, et fut interdit. Ce même cardinal, 
indigné de voir l'histoire sain:e mise au théâtre, comme la mythologie, 
interdit aussi l'opéra de Jephtc (1732) dans lequel se trouvent les mots 
de consonance malencontreuse : L'amour a vaincu Lotli , et qui firent 
crier à l'un de ceux qu'on appelle plaisants du parterre: qu'on en donne une 
à l'auteur. 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. }iy 

« Pleurez, pleurez, mes yeux, et fondez-vous en eau, 

« La moitié de ma vie a mis l'autre au tombeau. » 

Il n'en devint que plus esclave de la rime; 

D'une faim renaissante éternelle victime, 

Malgré le cardinal, Minerve et les sifflets, 

11 voulut obliger le théâtre et la presse 

De le dédommager d'un repas dont la messe 

Ne pouvait pas faire les frais. 
Comme la Muse était sa nourrice ordinaire, 
Le public eût juré que l'inanition 
Eût enfin terminé sa vie et sa misère... 
Point du tout : il mourut d'une indigestion. 
Passant, daigne, pour lui. dire tes patenôtres; 
Pardonne aux mauvais vers qui terminent son sort ; 
Et songe enfin que s'il n'étoit pas mort, 

Pour vivre il en eût fait bien d'autres. 

Sans cette épigramme, très réussie, du reste, et surtout 
sans le vers devenu dicton, les noms de Pellegrin et de Charles 
Rémy seraient depuis longtemps tombés dans l'oubli. Comme 
exemple de la naïve vanité de Pellegrin, on raconte qu'après la 
première représentation de Mérope (1743), quelqu'un entra au 
café Procope en s'écriant : « En vérité, Voltaire est le roi des 
poètes! — Eh! que suis-je donc, moi? demanda Pellegrin. — 
Vous en êtes le doyen », lui répondit-on. 

Quand les sauvages de la Louisiane veulent avoir du 

FRUIT, ILS COUPENT l' ARBRE AU PIED, ET CUEILLENT LE FRUIT. 

Voila le gouvernement despotique. — C'est pour donner 
une Idée du despotisme 1 que Montesquieu (1689-1755) choisit 
cette comparaison, à laquelle il a consacré le chapitre XIII du 
livre v de Y Esprit des Lois, ce chef-d'œuvre qui fît dire à Vol- 
taire : « Le genre humain avait perdu ses titres ; Montesquieu 
les a retrouvés et les lui a rendus. » 

Le fait de l'arbre coupé au pied, Montesquieu l'avait puisé 
dans les Lettres édifiantes et curieuses, écrites des missions 
étrangères, volumineuses annales de l'apostolat catholique dans 
tous les pays du monde. Le missionnaire qui l'a rapporté avait 

1. Chamfort a donné cette définition d'un gouvernement despotique : 
« Un ordre de choses cm le supérieur est vil, et l'inférieur avili. » 



j2o PETITES IGNORANCES 

eu vraisemblablement lui-même l'intention de faire une image : 
il se rappelait, en récrivant, la maxime de sagesse pratique qui 
recommande de ne pas abattre l'arbre pour en tirer du bois ou 
pour en cueillir le fruit. S'il en était autrement, si son récit de- 
vait être pris à la lettre, il faudrait s'associer aux révoltes de 
Voltaire : « Le jésuite qui raconte cette imbécillité est bien 
crédule, ou la nature humaine des Mississipiens n'est pas faite 
comme la nature humaine du reste du monde. Il n'y a pas de 
sauvage auquel il ne soit plus aisé et plus commode de cueillir 
le fruit que d'abattre l'arbre. Mais le jésuite a cru dire un bon 
mot. » 

Lorsqu'on disait chez les Persans : « Le prince cueille le 
fruit, l'esclave arrache l'arbre » , on faisait également une mé- 
taphore, mais elle était significative; elle voulait dire : le des- 
pote prétend satisfaire ses volontés, il exige qu'on lui donne 
sans retard tout ce qui lui plaît ; et l'esclave (on l'appelait chez 
nous courtisan), pour se montrer ardent et zélé serviteur, va 
au delà de la volonté du maître : il arrache l'arbre alors que le 
despote voulait seulement cueillir le Fruit. 

Montesquieu termine ainsi la préface de YEspnt des lois : 
« Quand j'ai vu ce que tant de grands écrivains en France, en 
Angleterre et en Allemagne ont écrit avant moi, j'ai été dans 
l'admiration, mais je n'ai point perdu courage. Et moi aussi 
je suis peintre, me suis-je dit avec le Corrège. » Il lut beau- 
coup l , il observa, il médita longtemps, et « dans le cours de 
vingt ans il vit son ouvrage commencer, croître, s'avancer et 
finir a . 

Pour étudier les mœurs des nations et les diverses formes 
des gouvernements, Montesquieu visita l'Autriche, la Hongrie, 
la Suisse, l'Italie, la Hollande, l'Angleterre, et partout il reçut 
l'accueil le plus distingué. Lorsqu'il quitta l'Italie, il alla faire 



i. Il avait le bonheur d'adorer la lecture : « L'étude a été pour moi, 
disait-il dès sa jeunesse, le souverain remède contre les dégoûts de la vie, 
n'ayant jamais eu de chagrin qu'une heure de lecture n'ait dissipé. » Et plus 
tard, il écrivait : « Aimer à lire, c'est faire un échange des heures d'ennui 
que l'on doit avoir en sa vie contre des heures délicieuses. » 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. jji 

ses adieux à Benoît XIV (P. Lambertini , qui, voulant lui 
donner un souvenir de son amitié, lui accorda pour lui et pour 
toute sa famille la permission de faire gras toute leur vie. 
Montesquieu remercia Sa Sainteté et prit congé. Quelques 
jours après, on lui expédia la bulle de dispense et la note des 
frais à payer. Effrayé de cet impôt sacré, Montesquieu rendit 
le brevet en disant : « Je remercie Sa Sainteté de sa bienveil- 
lance; mais le pape est si honnête homme! Je m'en rapporte à 
sa parole, et Dieu aussi. » 

Cette plaisanterie n'est pas la seule qu'on ait prêtée à Mon- 
tesquieu. Disputant avec un conseiller du parlement de Bor- 
deaux, celui-ci lui aurait dit, dans la chaleur de sa conviction : 
« Si cela n'est pas ainsi, monsieur le président, je vous offre 
ma tête. — Je l'accepte, aurait répondu Montesquieu en sou- 
riant, les petits présents entretiennent l'amitié. » — Et lors- 
qu'il eut rompu- avec le P. de Tournemine, il se hâta de le 
déclarer hautement en disant : a N'écoutez ni le P. de Tour- 
nemine ni moi, parlant l'un de l'autre, car nous avons cessé 
d"être amis. » — Enfin lorsqu'il reçut, avant de mourir, les 
secours de la religion, le prêtre lui ayant dit : « Vous com- 
prenez combien Dieu est grand? — Oui, aurait-il répondu, 
et combien les hommes sont petits. » 

Les Lettres persanes (1721), cette fine satire de nos 
mœurs, par laquelle Montesquieu a débuté dans la carrière lit- 
téraire, ont laissé un mot dans la langue : Comment peut-on 
être Persan l ! exclamation servant à exprimer la surprise éprou- 
vée à l'aspect d'un homme qui non seulement n'était ni Parisien 
ni Français, mais qui n'était pas même Européen. Le mot n'a 
pas perdu toute sa force : plus d'un siècle s'est écoulé, les che- 
mins de fer ont mis les peuples en communication, et beaucoup 
de gens encore regardent curieusement un étranger en se de- 
mandant s'il est fait comme un autre. 



1. « Si quelqu'un par hasard apprcnoit à la compagnie que i'etois Persan, 
j'entendois aussitôt autour de moi un bourdonnement : <i Ah ! ah ! monsieur 
est Persan! C'est une chose bien extraordinaire! Comment peut-on être 
Persan ! » (Lettre XXX. Ricca à Ibben.) 



32* PETITES IGNORANCES 

Glissez, mortels, n'appuyez pas. — Ce vers, resté sous 
forme d'aimable sentence pour donner le conseil de n'abuser 
d'aucun plaisir, termine un quatrain que le poète Roy (1683- 
1764) plaça au bas d'une gravure de Nicolas de Larmessin 
imort en 1755), représentant une scène de patineurs : 

Sur un mince cristal l'hiver conduit leurs pas; 

Le précipice est sous la glace. 
Telle est de vos plaisirs la légère surface : 

Glisse^, mortels, n'appuye\ pas. 

Roy, dont les mœurs étaient mauvaises, se plaisait peu dans 
le monde ; il y était maussade. « C'est l'homme d'esprit le plus 
bête que j'ai connu », disait Fontenelle. Il fut ridiculisé par les 
coups de bâton que lui attirèrent ses épigrammes, et qui, s'il 
faut en croire Chamfort, rendirent Voltaire coupable d'un ca- 
lembour : « C'est un homme qui a de l'esprit, mais ce n'est 
pas un auteur assez châtié. » — Un autre avait dit, sur le 
même ton, en entendant Roy parler d'un ballet auquel il tra- 
vaillait : a Un balai, monsieur! Prenez garde au manche. » 

L'Académie, qu'il avait attaquée dans une allégorie intitu- 
lée le Coche, lui ferma ses portes : il exhala son dépit sur le 
comte de Clermont qu'elle lui avait préféré : 

Trente-neuf joints à zéro, 
Si j'entends bien mon numéro, 
N'ont jamais pu faire quarante; 
D'où je conclus, troupe savante, 
Qu'ayant à vos côtés admis 
Clermont, cette masse pesante, 
Ce digne cousin de Louis, 
La place est encore vacante. 

D'après ce que rapporte Palissot, le comte de Clermont 
chargea de sa vengeance un nègre pour qui c'était une friandise 
d'avoir à bâtonner vigoureusement un blanc. 

O.V NE GAGNE PAS LES BATAILLES AVEC LES MAINS, MAIS 

avec les pifds. — Ce principe, inspiré peut-être au maréchal 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. j-3 

de Saxe (1696- 1750) par sa prédilection pour les combats de 
cavalerie, est destiné à mettre la célérité des mouvements, les 
marches habiles et promptes au-dessus des combats. 

Le maréchal avait beaucoup étudié l'art de la guerre; plus 
que personne à son époque, il avait qualité pour dicter des lois. 
Frédéric II, qui eut avec lui de fréquents entretiens, écrivait à 
Voltaire le 15 juillet 1749 : « J'ai vu ici (à Sans-Souci) le hé- 
ros de la France, ce Saxon, ce Turenne du siècle de Louis XV ; 
je me suis instruit par ses discours, non pas dans la langue 
française 1 , mais dans l'art de la guerre. Ce maréchal pourraic 
être le professeur de tous les généraux de l'Europe. « 

C'est lui, Maurice de Saxe, qui, peu enclin au mariage, ne 
se décida à épouser une jeune fille de seize ans que parce qu'elle 
s'appelait Victoire 1 . En avril 1745, au moment où, malgré l'état 
déplorable de sa santé, il se disposait à aller prendre le com- 
mandement de l'armée française dans les Pays-Bas, Voltaire lui 
représenta qu'il était bien malade. Le maréchal lui répondit : 



1. Encore enfant, Maurice de Saxe écrivait à sa mère : «Ah! mon Dieu, 
que neje un bau cheval, la house et les pistoles que ma chère Cadau me 
fait espérer, afain d'aler au plus tôt lui montrer mon couraje et de la prier 
très humble mend de me conserver ses bonne grase. » Là s'arrêtèrent ses 
connaissances en langue française. Lorsqu'il fut le grand capitaine de son 
siècle, il y eut des flatteurs pour lui offrir d'être membre de l'Académie fran- 
çaise ; il s'en égaya dans une lettre où on lit : « Ils veule me fere de la 
cadémie, cela miret comme une bage a un chas. » 

A défaut d'orthographe, Maurice de Saxe avait une éloquence naturelle. 
Un jour qu'il avait fait, dans son camp, l'éloge de Chevert, un officier de 
haut parage dit : « Oui, mais c'est un officier de fortune. » Le maréchal, qui 
le savait, mais qui feignit de l'ignorer, répondit : « Vous me l'apprenez, 
monsieur; je n'avais pour lui que de l'estime, je vois que je lui dois du 
respect, et j'en aurai. » 

Par sa taille athlétique et sa grande vigueur, il était né pour être tout 
jeune sur les champs de bataille plutôt que sur les bancs des écoles. Sa mère, 
la comtesse Aurore de Kcenigsriiarck, faisait ainsi son éloge: «Son regard est 
ferme, il porte haut la tête, il tient à l'honneur, il mange de la soupe et du 
pain ; tout le monde, eu un mot, le trouve charmant. » 

2. On ne sait si, un siècle auparavant, une pareille rencontre eût décidé 
à se marier le maréchal de Gassion (1609-1^7), dont la destinée, disait-il à 
Gustave-Adolphe, était de mourir soldat et garçon. Il répondait, lorsqu'un lui 
parlait de mariage: A' ne fais pas asse^ de cas de la vie pour en faire part 
à quelqu'un. 



j 2+ PETITES IGNORANCES 

// ne s'agit pas de vivre, mais de partir. Après la paix d'Aix- 
la-Chapelle (1748), il dit à Sahuguec d'Espagnac, qui devait 
être plus tard son historien : « Voilà la paix faite , nous 
allons tomber dans l'oubli : nous sommes comme les manteaux, 
on ne pense à nous que quand on voit venir la pluie. » Malgré 
son ardeur guerrière, il avait grand souci de la vie du soldat : 
« Il vaut mieux, disait-il, différer de quelques jours plutôt que 
de perdre un grenadier, qu'il faut vingt ans pour former. « 

Maurice de Saxe mourut avec résignation; il dit à Sénac, 
son médecin : La vie n'est qu'un songe; le mien a été beau ; mais 
il est court. Il avait cinquante-quatre ans. — A propos du 
fidèle Sénac, Collé raconte, dans son Journal historique, une jolie 
anecdote, a Au commencement de sa convalescence, le maré- 
chal de Saxe menait partout avec lui son médecin Sénac; un 
jour qu'au siège d'une ville le maréchal voulut aller recon- 
naître quelques ouvrages, il fit avancer jusqu'à demi-portée de 
canon son carrosse, dans lequel était le bon médecin ; il en des- 
cend, monte à cheval, et dit à ce cher Esculape : « Attendez - 
t moi là, docteur, je serai bientôt de retour. — Mais, monsei- 
« gneur, lui dit Sénac, et le canon... Je vois d'ici des canon- 
« niers qui vont prendre pour but votre carrosse, et moi qui serai 
■ dedans ! — Vous n'avez qu'à lever les glaces » , lui dit militai- 
rement le maréchal, et il part. Sénac partit aussi, ou du moins 
descendit sur-le-champ de carrosse, et fut se mettre en sûreté à 
la queue de la tranchée, jusqu'à ce qu'il vit revenir son con- 
valescent ; et il fit bien. » 

Le maréchal de Saxe, en sa qualité de protestant, ne fut pas 
plus inhumé à Saint-Denis qu'il n'avait été décoré de l'ordre 
du Saint-Esprit. « Il est bien fâcheux, dit à ce propos la reine 
Marie Leczinska, qu'on ne puisse dire un De profundis pour un 
homme qui a fait chanter tant de Te Deum. » 

Les versificateurs du temps ne lui épargnèrent pas les qua- 
trains : il eut une inscription pour son portrait : 



Rome eut dans Fabius un guerrier politique; 
Dans Annibal, Carthage eut un chef héroïque. 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 52s 

La France, plus heureuse, a, dans ce fier Saxon, 
La tête du premier et le bras du second, 

et une épitaphe pour sa tombe : 

Il n'est plus, ce guerrier dont, au sein de la gloire, 
La mort respecta les travaux; 
Il eut pour maître la victoire, 
Et pour disciples ses rivaux. 

Mais ce qui valut mieux que ces platitudes, pour perpétuer 
la gloire de l'intrépide soldat, c'est le magnifique monument 
que Louis XV lui fit élever, par le sculpteur Pigalle, dans le 
temple protestant de Saint-Thomas, à Strasbourg. 

Il ne faut pas oublier cependant les vers que Voltaire a con- 
sacrés au maréchal dans l'épure (1743) que le marquis de Ro- 
chemore est supposé adresser de l'autre monde à son ancien 
ami Maurice de Saxe : 



Enfin dans ces lieux tout m'apprend 
Que celui que je vis à table 
Gai, doux, facile, complaisant, 
Et des humains le plus aimable. 
Devient aujourd'hui le plus grand. 
J'allais vous faire un compliment; 
Mais parmi les choses étranges 
Qu'on dit à la cour de Pluton, 
On prétend que ce fier Saxon 
S'enfuit au seul bruit des louanges, 
Comme l'Anglais fuit à son nom. 



Elles s'embrassent, elles se baisent, elles se disent 
adieu pour ke se revoir jamais. — Guillaume Bautru, comte 
de Serrant (1588-1665), était de ceux qui, au xvir siècle, 
n'exerçaient guère d'autre profession que celle de bel esprit. 
Elle lui valut des faveurs, d'un côté, des coups de bâton, de 
l'autre; car on sait que le xvn'' siècle fut l'âge d'or des coups 
de bâton. Il fut membre de l'Académie naissante, alors que 
Boisrobert faisait des académiciens avec ses amis et les favoris 
de Richelieu. On peupla l'Académie, à sa création, comme on 



j2<5 PETITES IGNORANCES 

peuple les villes nouvelles, avec tout ce qu'on trouva, sans 
choix, pour faire nombre. 

Considérant un jour sur une cheminée, un groupe de deux 
figures s'embrassant et représentant la Justice et la Paix, Bau- 
tru dit à quelqu'un : Voye^-vous . elles s'embrassent^ elles se 
baisent, elles se disent adieu pour ne se revoir jamais. 

C'est lui qui appelait le cabaret : « le lieu où Ton vend la 
folie en bouteilles * ; c'est lui aussi qui disait à propos des 
femmes qui se fardent pour se rajeunir : « Je n'aime point 
voir une femme qui a dix ans de plus que son visage. » — 
M. Lambert battait son cheval, et le cheval regimbait; Bautru 
lu t i dit : « Montrez-vous le plus sage. » — L'abbé de Rivière, 
parti dans l'espoir de se faire nommer cardinal, ne rapporta de 
Rome qu'un gros rhume : « C'est, dit Bautru, parce qu'il est 
revenu sans chapeau. » — En Espagne, il alla visiter la fa- 
meuse bibliothèque de l'Escurial et s'aperçut 'que le bibliothé- 
caire était un ignorant. Il dit au roi, qui l'interrogeait sur ce 
qu'il avait remarqué : « Votre Majesté devrait donner à celui 
qui garde cette riche bibliothèque l'administration de ses 
finances. — Et pourquoi? — Parce qu'il ne touche point au 
dépôt qui lui est confié. » Ayant dit à un poète que son ouvrage 
était trop long, celui-ci lui demanda ce qu'il devait faire : 
« Retrancher la moitié, lui dit Bautru, et supprimer l'autre. « 
— Quelqu'un l'ayant félicité de ce qu'il avait ôté son chapeau 
en passant devant un crucifix : « Nous nous saluons, dit-il, 
mais nous ne nous parlons pas. » 

Voilà quelques échantillons de ce qu'on appelle l'esprit de 
Bautru 1 . Il mêla aussi des bons mots à ses mésaventures. Le 
duc d'Epernon lui fit administrer une volée de coups de bâton 
pour certains propos qu'il s'était permis contre lui ; les exécu- 
teurs de cette correction y allant trop rudement, Bautru leur 
cria : « Hé, messieurs, la vie ! la vie ! « Trois mois après, un 
de cq^ gens de main rencontra Bautru et lui dit pour le nar- 



I. Les autres diseurs de bons mots du temps de Louis XIII étaient le 
prince de Guémenée, Engevin, k comt^ de Lude et le marquis de Jarzet. 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. )z7 

guer : « La vie ! la vie ! » Bautru, au lieu de se fâcher : « Vrai- 
ment, voilà un bon écho, dit-il, qui répond longtemps après. » 
Pour se venger, Bautru publia un livre dont toutes les pages 
étaient blanches, et qu'il intitula : Les hauts faits duducd'Eper- 
non. 

Le rôle que jouèrent les coups de bâton dans la vie de 
Bautru fit dire au prince de Guémenée, qui le voyait un bâton 
à la main : « Bautru porte son bâton comme saint Laurent son 
gril : c'est l'instrument de son martyre. » 

Comme à tous ceux qui s'habituent à se moquer des autres, 
il arriva aussi à Bautru de rencontrer quelqu'un pour lui river 
son clou, i Une fois, raconte Tallemant des Réaux dans ses 
Historiettes, qu'il y avoit icy des députés du Mirebalais (en 
Poitou) qui vouloient parler au cardinal de Richelieu, Bautru, 
qui cherchoit à le divertir, demanda à celuy qui portoit la pa- 
role : « Monsieur, sans vous interrompre, combien valoient les 
i asnes en vostre pays quand vous partistes? » Ce député luy 
respondit : « Ceux de vostre taille et de vostre poil valoient 
« dix écus. » Bautru demeura desferré des quatre piez. « 

Bautru ayant la réputation de dire rarement la vérité, Ma- 
rigni disait de lui qu'il était né d'une fausse couche, qu'il avait 
été baptisé avec du faux sel, qu'il ne logeait jamais que dans 
des faubourgs, qu'il passait toujours par de fausses portes, 
qu'il cherchait toujours des faux fuyants, et qu'il ne chantaic 
jamais qu'en faux bourdon. 

Un homme, que Bautru avait sauvé de la corde, lui fit un 
remerciement qui dut être de son goût . « Je vous remercie, 
monsieur. Ce n'est pas que le monde ne soit composé de gens 
qui sont pendus et de gens qui ne le sont pas. » 

NOUS NE SERIO.VS l'AS GRANDS SANS LES PETITS; NOUS NE DE- 
VONS l'être c^ue pour eux. — Marie Leczinska (1703-1768), 
qu'une fortune inespérée porta sur le trône de France (1^251. 
fut, pendant les premières années de son mariage, aussi heu- 
reuse qu'aurait pu l'être une simple bourgeoise mariée à un 
jeune homme tendre, timide et très amoureux. Mais la reine 



328 PETITES IGNORANCES 

de France avait sept ans de plus que son royal époux, et cet 
époux s'appelait Louis XV. Quelques maladresses de la reine 
et une dévotion un peu excessive suffirent pour éloigner le roi : 
le règne des favorites commença, et le temps fut passé pour 
toujours où Louis XV demandait, lorsqu'on lui parlait de la 
beauté d'une femme : « Est-elle plus belle que la reine? » 

Le supplice de Marie Leczinska dura plus de trente ans. 
Rarement elle fit entendre une plainte : pleine de douceur et 
de bonté, elle reporta son affection sur les malheureux et sur 
la petite société qu'elle appelait « ses honnêtes gens ». C'est 
dans cette société, dont faisaient partie le duc et le cardinal de 
Luynes, le président Hénault, et Moncrif, le dispensateur de 
ses aumônes, qu'elle exprimait ses sentiments en liberté, et 
que cette généreuse parole a été recueillie : Nous ne serions 
pas grands sans les petits } nous ne devons l'être que pour 
eux. 

Plusieurs de ses autres observations sont empreintes du 
même caractère 1 : 

« Tirer vanité de son rang, c'est avertir qu'on est au- 
dessous. 



i. A la générosité de ses sentiments, Marie Leczinska joignait beaucoup 
de finesse ; M me Campan, dans ses Mémoires, en a donné cet exemple : 
« Le comte de Tessé était premier écuyer de la reine. Elle estimait ses vertus, 
mais s'amusait quelquefois de la simplicité de son esprit. Un jour qu'il avait 
été question des hauts faits militaires qui prouvaient la noblesse française, la 
reine dit au comte: « Et vous, monsieur de Tessé, toute votre maison s'est 
aussi bien distinguée dans la carrière des armes ? — Oh ! madame, nous avons 
tous été tués au service de nos maîtres. — Que je suis heureuse, reprit la 
reine, que vous soyez resté pour me le dire ! » 

Le cardinal Fleury lui ayant dit : « Le travail m'accable, j'en perdrai la 
tête )), elle lui répondit en riant : « Gardez-vous-en bien : je doute que celui 
qui trouverait un si bon meuble voulût s'en dessaisir. » 

Un jour qu'une de ses dames écrivait au président Hénault, elle prit la 
plume et mit au bas de la lettre : « Devinez quelle est la main qui vous souhaite 
ce petit bonjour? » 

Le président répondit : 

Ces mots tracés par une m in divine 
Ne m'ont causé que trouble et qu'embarras : 
C'est trop oser si mon coeur les devin;, 
C'est être ingrat que ne deviner pas. 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 329 

a Le contentement voyage rarement avec la fortune, mais il 
suit la vertu jusque dans le malheur. 

• Les bons rois sont esclaves et leurs peuples sont libres. 

« Il vaut mieux écouter ceux qui vous crient de loin : Sou- 
lagez notre misère, que ceux qui nous disent à l'oreille : Aug- 
mentez votre fortune. » 

La pauvre reine eut la douleur de voir mourir son père et 
six de ses enfants. Aussi lorsque, triste et résignée, elle fut à 
son tour sur le point de s'éteindre, elle dit aux médecins qui 
cherchaient un remède à ses maux : « Rendez-moi mon père et 
mes enfants, et vous me guérirez. » 

Coin de la reine. — Coin du roi. — C'est de l'arrivée 
des bouffons italiens à Paris, en 1752, que datent les factions 
théâtrales qui se sont appelées le Coin de la Reine et le Coin 
du Roi. « Les Bouffons firent à la musique italienne des secta- 
teurs très ardents. Tout Paris se divisa en deux partis plus 
échauffés que s'il se fût agi d'une alfaire d'Etat ou de religion. 
L'un, plus puissant, plus nombreux, composé des grands, des 
riches et des femmes, soutenait la musique française; l'autre, 
plus vif, plus fier, plus enthousiaste, était composé des vrais 
connaisseurs, des gens à talent, des hommes de génie. Son 
petit peloton se rassemblait à l'Opéra, sous la loge de la reine. 
L'autre parti remplissait tout le reste du parterre et de la 
salle; mais son foyer principal était sous la loge du roi. Voilà 
d'où vinrent ces noms de partis célèbres dans ce temps-là, de 
coin du roi et de coin de la reine. La dispute, en s' animant, 
produisit des brochures (il y en eut plus de soixante). Le coin 
du roi voulut plaisanter : il fut moqué par le Petit Prophète; il 
voulut se mêler de raisonner : il fut écrasé par la Lettre sur la 
m it sic] ue française l . 1 

Ces deux écrits, l'un de Grimm 2 , l'autre de Rousseau, ajou- 

1. J.-J. Rousseau, les Confessions. 

2. En lisant ce pamphlet piquant où Grimm plaidait en style biblique la 
cause de la musique italienne, Voltaire s'écria : « De quoi s'avise donc ce 
Bohémien d'avoir plus d'esprit que nous. » De ce jour, la réputation de Grimm 
fut laite. 



33 o PETITES IGNORANCES. 

tés à deux autres de Diderot : Arrêt rendu à ï amphithéâtre de 
l'Opéra sur la plainte du milieu du parterre intervenant dans la 
querelle des deux coins; et les Trois Chapitres ou la vision de la 
nuit du mardi gras au mercredi des Cendres _, sont à peu près 
les seuls qui aient survécu à cette Querelle des Bouffons, qui se 
termina par des injures dites, d'un côté, avec beaucoup d'es- 
prit, et, de l'autre, avec beaucoup d'animosité. 

Les partisans de la musique italienne, les hommes du Coin 
de la Reine, étaient représentés par Grimm, Diderot, d'Alem- 
bert, l'abbé Canaye, d'Holbach et Rousseau; les partisans de 
la musique française, ceux du Coin du Roi, gens de cour pour 
la plupart, étaient protégés par M""' de Pompadour. 

Le style est l'homme même. — Pour détacher cette 
phrase du beau discours que Bufïbn prononça à l'Académie fran- 
çaise en venant y prendre séance, le 25 août 1753, on l'a quel- 
que peu modifiée dans sa forme, et il en est résulté une altéra- 
tion dans la pensée. Buffon n'a pas die : Le style est tout 
F homme; encore moins a-t-il dit : Le style, c est l homme 
(forme de langage qui n'appartient pas au xvm e siècle); il a 
dit : Le style est V homme même: et peut-être n'est-il pas im- 
possible qu'il ait dit : Le style est de V homme même, exprimant 
ainsi que le style est le propre de l'homme, qu'il vient de 
l'homme même, et non pas du dehors, comme les sujets qu'il 
traite. Cela ne signifie pas, ainsi qu'on l'a voulu en changeant 
les mots et en forçant l'idée, que le style de l'homme lui res- 
semble, ce qui a conduit les amateurs de comparaisons à trou- 
ver que le caractère, les habitudes, la tenue, les goûts fastueux 
de Buffon étaient d'accord avec sa manière d'écrire, et que son 
style avait comme lui des manchettes. On aurait été moins 
porté, sans doute, vers ces sortes de rapprochements si l'on s'en 
était tenu aux termes mêmes du passage où Buffon parle de 
l'art d'écrire, donnant du même coup le précepte et l'exemple. 

« Bien écrire, c'est tout à la fois bien penser, bien sentir et 
bien rendre; c'est avoir en même temps de l'esprit, de l'âme et 
du goût. Le style suppose la réunion et l'exercice de toutes les 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 331 

facultés intellectuelles; les idées seules forment le fond du 
style ; l'harmonie des paroles n'en est que l'accessoire et ne 
dépend que de la sensibilité des organes. Il suffit d'avoir un 
peu d'oreille pour éviter les dissonances ; de l'avoir exercée, 
perfectionnée par la lecture des poètes et des orateurs pour 
que mécaniquement on soit porté à l'imitation de la cadence 
poécique et des tours oratoires. Or jamais l'imitation n'a rien 
créé; aussi cette harmonie des mots ne fait ni le fond ni le 
ton du style, et se trouve souvent dans des écrits vides d'idées... 

« Les ouvrages bien écrits seront les seuls qui passeront à 
la postérité. La quantité des connaissances, la singularité des 
faits, la nouveauté même des découvertes ne sont pas de sûrs 
garants de l'immortalité; si les ouvrages qui les contiennent ne 
roulent que sur de petits objets, s'ils sont écrits sans goût, 
sans noblesse et sans génie, ils périront, parce que les connais- 
sances, les faits et les découvertes s'enlèvent aisément, se trans- 
portent et gagnent même à être mis en œuvre par des mains 
plus habiles. Ces choses sont hors de l'homme; le style est 
l'homme même. Le style ne peut donc ni s'enlever, ni se trans- 
porter, ni s'altérer : s'il est élevé, noble, sublime, l'auteur sera 
également admiré dans tous les temps; car il n'y a que la vé- 
rité qui soit durable et même éternelle. » 

Par les mots fond du style. Buffon entend exprimer le ca- 
ractère personnel du style. C'est à la même idée que répond 
cette boutade de Diderot : « Le bon style est dans le cœur. 
Voilà pourquoi tant de femmes disent et écrivent comme des 
anges sans avoir appris ni à dire ni à écrire, et pourquoi tant 
de pédants diront, écriront mal toute leur vie, quoiqu'ils n'aient 
cessé d'étudier sans apprendre. » 

Le style ainsi entendu, c'est le fond au moins autant que la 
forme, c'est l'expression noble s'appliquant toujours à la noble 
pensée. Il y a longtemps que le mot a reçu cette extension, et 
qu'il a cessé de rappeler seulement le poinçon avec lequel les 
anciens traçaient leurs pensées sur la surface de la cire. Toute 
œuvre de l'esprit est une parole à la fois du dedans et du 
dehors : elle n'est arrivée à l'être et à la perfection que lors- 



j 3 2 PETITES IGNORANCES 

qu'elle peut se produire sous sa forme la plus purec Au vrai, il 
n'y a ni fond ni forme absolument séparés ; les deux se pénè- 
trent et ne font qu'un, et la pensée n'a sa clarté, sa valeur, sa 
puissance que lorsqu'elle a trouvé son expression vraie et sin- 
cère : le style se confond avec la pensée même. « La pensée de 
l'écrivain n'est complète, a dit Renan, que quand elle est arri- 
vée à une forme irréprochable, même sous le rapport de l'har- 
monie, et il n'y a pas .d'exagération à dire qu'une phrase mal 
agencée correspond toujours à une pensée inexacte. » 

De l'ensemble de ces opinions il résulte qu'il faut, pour 
bien écrire, posséder autre chose qu'une industrie intellectuelle 
habilement exercée ; il faut avoir l'élévation de l'âme, la puis- 
sance des conceptions et la probité du cœur. C'était aussi le 
sentiment de Cousin, un maître en l'art de bien dire : « Qui- 
conque pense petitement et sent mollement n'aura jamais de 
style. Quiconque, au contraire, a l'intelligence élevée, occupée 
d'idées grandes et fortes, et l'âme à l'unisson de cette intelli- 
gence, celui-là ne peut pas ne pas écrire de temps en temps des 
lignes admirables, et si à la nature il ajoute la réflexion et 
l'étude, il a en lui de quoi devenir un grand écrivain. » 

On a remarqué avec raison que le style toujours élevé de 
BufFon ne convenait pas aux choses communes ou tout au 
moins ordinaires de la vie; il avait le style d'un discours; il 
n'avait pas celui d'une lettre. « M. de Buffon, dit M n,e de Nec- 
ker, ne pouvait écrire sur des sujets de peu d'importance; lors- 
qu'il voulait mettre sa grande robe sur de petits objets, elle 
faisait des plis partout. » 

D'Alembert, qui n'était pas un admirateur, s'écriait : «Oh! 
le beau style, des phrases! Voilà un grand mérite! Je ferais 
bien, moi, des phrases sur un lion. » Quant à Voltaire, il a 
prononcé le mot style ampoulé, et lorsqu'on parlait de Y His- 
toire naturelle de M. de Buffon, il répondait : Pas si naturelle. 

Laver son linge sale ex famille. — C'est-à-dire ne pas 
mettre le public dans la confidence des mauvaises affaires do- 
mestiques ou des dissensions ; n'en laisser rien paraître au dehors. 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 333 

Ce proverbe est devenu historique, depuis qu'on y a fait 
allusion dans un propos prêté à Voltaire, et depuis surtout que 
Napoléon I er l'a familièrement placé dans un discours au Corps 
législatit. 

Maupertuis (1 698-1759], en lutte avec Voltaire, ne négli- 
geait aucun moyen de le ruiner dans l'esprit de Frédéric II. Il 
imagina, entre autres choses, de raconter que le général Man- 
stein étant venu demander à Voltaire de revoir ses souvenirs de 
Russie, Voltaire lui aurait répondu : Alon ami, à une autre 
fois. Voilà le roi qui m'envoie son linge sale à blanchir ; je blan- 
chirai le vôtre ensuite. Que tout soit inventé dans cette petite 
scène, il ne faudrait pas le croire, car on sait que Voltaire a 
souvent retouché les poésies du roi de Prusse : la vérité doit 
être au fond et le venin dans la forme. Quoi qu'il en soit, Vol- 
taire, indigné, ne manqua pas de crier à la calomnie; et lors- 
qu'il fut réconcilié avec Frédéric, il lui exprima sa douleur 
dans une lettre datée de Ferney, 20 août 1770 : « J'ai tou- 
jours sur le cœur le mal irréparable qu'il (Maupertuis) m'a fait; 
je ne penserai jamais à la calomnie du linge sale donné a blan- 
chir à la blanchisseuse, à cette calomnie insipide qui m'a été 
mortelle, et à tout ce qui s'en est suivi, qu'avec une douleur 
qui empoisonnera mes derniers jours. » 

On a raconté aussi, et ce n'est guère vraisemblable, que 
Frédéric avait dit à La Mettrie, en parlant de Voltaire : 
« J'aurai besoin de lui encore un an tout au plus ; on presse 
l'orange et on jette Vécorce. » 

Quant à Napoléon I er , il exprima le i pr janvier 18 14, au 
Corps législatif, le mécontentement qu'il éprouvait de lui voir 
faire de l'opposition à la veille de l'envahissement de la France 
par l'étranger, et il termina ainsi sa verte semonce : « Si vous 
aviez des plaintes à élever, il fallait attendre une autre occa- 
sion, que je vous aurais offerte moi-même ; et là, avec quelques- 
uns de mes conseillers d'Ktat, peut-être avec moi-même, vous 
auriez discuté vos griefs, et j'y aurais pourvu dans ce qu'ils 
auraient eu de fondé. Mais l'explication aurait eu lieu entre 
nous, car cest en famille, ce n'est pas en public, qu'on lave son 



3}+ PETITES IGNORANCES 

linge sale. Loin de là, vous avez voulu me jeter de la boue au 
visage. Je suis, sachez-le, un homme qu'on tue, mais qu'on 
n'outrage pas. » 

Tout est pour le mieux daxs le meilleur des movdes 
possibles. — Pour répondre aux objections, aux difficultés que 
Bayle, dans son Dictionnaire, avait proposées aux théologiens 
sur la bonté de Dieu, sur la liberté de l'homme, sur l'origine 
du bien et du mal % Leibniz entreprit la Justification de Dieu 
dans ses œuvres, c'est-à-dire la Theodicée (1710), ouvrage dans 
lequel il s'efforce de concilier le mal avec la bonté de Dieu. 
L'idée fondamentale est celle-ci : Dieu embrasse une infinité 
de mondes qui tous pourraient exister ; mais de cette infinité 
de mondes possibles le meilleur seul a été préféré; c'est celui où 
le bien physique et moral se trouve le mieux combiné avec ses 
contraires. Ce monde, où le mal est permis, non pas voulu. 
contient les misères et les mauvaises actions des hommes; mais 
dans la moindre proportion toutefois et avec le moins d'incon- 
vénients. 

Cette théologie était faite pour exciter la verve satirique de 
Voltaire, qui avait entendu les gémissements de l'humanité; il 
s'empara du meilleur des mondes possibles . en y ajoutant, pour 
rendre la critique plus mordante, que tout y était pour le 
mieux, et publia le conte intitulé Candide ou l'optimisme^ qui 
parut cinquante ans après le livre de Leibniz. Voulant tourner 
en ridicule l'axiome du Tout est bien } préconisé par les opti- 
mistes, Voltaire fait passer ses personnages par une série 
d'épreuves et de misères et, à chaque infortune nouvelle, il ré- 
pète ironiquement que tout est pour le mieux dans le meilleur 
des mondes possibles. Cette formule refrain, dans une œuvre 
de polémique et d'une incontestable valeur, eut un retentisse- 
ment universel ; l'optimisme fut vaincu par le ridicule beau- 

1. « Chez lui (Bayle), toutes les opinions sont exposées ; toutes les raisons 
qui les ébranlent, toutes les raisons qui les soutiennent, sont également 
approfondies; c'est l'avocat général des philosophes; mais il ne donne point 
ses conclusions. » (Voltaire, Notes sur les désastres Je Lisbonne.) 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. ) JS 

coup plus sùremenc que par des arguments philosophiques. 

Pourquoi faut-il qu'il ait eu raison, ce spirituel railleur? 
Avec lui, avec son livre diabolique, comme l'appelle M. Bersot, 
les illusions s'en sont allées, non sans laisser toutefois quelque 
lueur d'espérance ; si tout n'est pas pour le mieux, tout n'est 
pas non plus pour le pis ; Voltaire nous le montre en condui- 
sant ses victimes, après bien des tourmentes, dans un jardin 
où elles achèveront de vivre, en jouissant paisiblement des dou- 
ceurs de la solitude, du travail et de la médiocrité. Un Turc, 
qui se trouve là, leur fait entendre, pour conclure, une des 
meilleures vérités : Le travail éloigne de nous trois grands 
maux, l'ennui, le vice et le besoin. 

Quelques années auparavant (1756), Voltaire s'était élevé 
déjà, et sur un ton plus sévère, contre le système de Leibniz, 
en écrivant son Poème sur le désastre de Lisbonne. « Tout est 
arrangé, tout est ordonné sans doute par la Providence, dit-il 
dans la préface; mais il n'est que trop sensible que tout, de- 
puis longtemps, n'est pas arrangé pour notre bien-être pré- 
sent. « 

Vous criez Tout est bien d'une voix lamentable : 
L'univers vous dément, et votre propre cœur 
Cent fois de votre esprit a réfuté l'erreur. 

Pope, dans son Essai sur Vhomme, a développé, en beaux 
vers, les systèmes de Leibniz, de Shaftesbury et de Boling- 
broke, qui tous reposent sur l'idée que l'homme ici-bas jouit 
de la seule mesure de bonheur dont il soit capable. Voltaire 
pense comme Pope sur beaucoup de points; mais pénétré, dit- 
il, des malheurs des hommes, il s'élève contre les abus qu'on 
peut faire de l'ancien axiome Tout est bien. Il adopte cette 
triste et plus ancienne vérité reconnue de tous les hommes 
• qu'il y a du mal sur la terre » ; il avoue que le mot Tout est 
bien, pris dans un sens absolu et sans l'espérance de l'avenir, 
n'est qu'une insulte aux douleurs de notre vie. 

Un jour tout sera bien, voilà notre espérance; 
Tout est bien aujourd'hui, voilà l'illusion. 



33^ petites ignorances 

Quand le feu est a la maison, on ne s'occupe pas des 
écuries. — Nommé maréchal de camp en 1756, Montcalm 
(1712-1759) reçut en même temps le commandement en chef 
des troupes chargées de défendre contre les Anglais les co- 
lonies françaises dans l'Amérique septentrionale. On entrait 
dans cette funeste guerre de sept ans, où la France allait perdre 
en Amérique ses plus belles possessions. 

Malgré la faiblesse de son armée 1 et l'abandon dans lequel 
le laissait le gouvernement français, Montcalm avait remporté 
de nombreux avantages dans ses premières campagnes; mais 
les difficultés allèrent toujours croissant, et la situation devint 
critique à ce point que sans de puissants secours en soldats, en 
vaisseaux, en munitions, la perte du Canada était imminente 2 . 
Montcalm écrivit au ministre de la guerre pour implorer de 
prompts secours. Bougainville, l'intrépide lieutenant de Mont- 
calm, vint en France, à travers les croisières anglaises, pour 
exposer la situation lamentable de la colonie; mais il ne rap- 
porta à son général qu'une lettre dans laquelle le secrétaire 
d'Etat de la guerre, maréchal de Belle-Isle, annonçait officiel- 
lement à Montcalm qu'on ne pouvait plus rien faire pour 
l'armée d'Amérique : 

« Je suis bien fâché d'avoir à vous mander que vous ne 
devez point espérer de recevoir des troupes de renfort. Outre 
qu'elles augmenteraient la disette des vivres que vous n'avez 
que trop éprouvée jusqu'à présent, il serait fort à craindre 



1. « Lorsque le marquis de Montcalm débarqua à Québec, le 1} mai 1756 
pour y prendre le commandement de l'armée française de la colonie, il n'y 
trouva que 3 800 hommes de troupes régulières, 2 000 soldats de la marine, 
les contingents des milices canadiennes qui ne servaient qu'un petit nombre 
de mois chaque année, et des sauvages indisciplinés. C'est avec ces forces 
modestes, avec des fantassins sans souliers et sans solde, sans autres munitions 
que celles qu'on enlevait à l'ennemi, qu'il réussit à garder une frontière de 
plusieurs centaines de lieues, à occuper vingt forts, à te iir en échec près de 
60 000 hommes. » (A. Mézières, En France.) 

2. « Nous avons fait de notre mieux en 1756, 1757 et 1758, écrivait 
Montcalm à sa mire ; ainsi soit en 1759, Dieu aidant, si vous ne faites pas 
la paix en Europe. Je combattrai au mieux avec ce que j'aurai, un contre 
six. » 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. jj7 

qu'elles ne fussent interceptées par les Anglais dans le passage; 
et, comme le roi ne pourrait jamais vous envoyer des secours 
proportionnés aux forces que les Anglais sont en état de vous 
opposer, les efforts que l'on ferait ici pour vous en procurer 
n'auraient d'autre effet que d'exciter le ministère de Londres 
à en faire de plus considérables pour conserver la supériorité 
qu'il s'est acquise dans cette partie du continent. » (19 fé- 
vrier 1759.) 

Cette lettre, naïvement stupide, était la paraphrase de la 
réponse, bien digne de cette époque de honte et de désastres, 
que Bougainville avait reçue verbalement : « Monsieur, quand 
le feu est à la maison, on ne s'occupe pas des écuries l . 

Abandonnée à elle-même, l'héroïque population canadienne 
fit des prodiges de valeur pour résister aux attaques combinées 
de la flotte et de l'armée anglaise. Elle se leva en silence, jus- 
qu'au dernier homme et même jusqu'au plus vieux : « On 
n'avait eu intention d'assembler, dit un témoin oculaire, que 
les hommes en état de soutenir les fatigues de la guerre; mais 
il régnait une telle émulation dans le peuple que l'on vit ar- 
river au camp des vieillards de quatre-vingts ans et des enfants 
de douze à treize ans, qui ne voulurent jamais profiter de 
l'exemption accordée à leur âge. » Pendant deux mois, Mont- 
calm repoussa toutes les attaques ; mais une surprise de l'en- 
nemi l'entraîna à une sortie imprudente, désespérée peut-être. 
Après une lutte soutenue avec un acharnement inouï, les Cana- 
diens furent écrasés, et Montcalm tomba, blessé à mort. 

Faites des perruques. — Il y eut, à Paris, un coiffeur 

1. « Le gouvernement délibéra longuement sur la réponse aux cris de 
détresse de la colonie; on récapitula les ressources disponibles du royaume : 
recensemenl fait des arsenaux, des ports, des magasins et des casernes, la 
mère-patrie pouvait disposer eu faveur de la Nouvelle-France de trois cent 
vingt-six recrues et du tiers des \ ivres implorés ! « Monsieur, quand le feu est 
à la maison, on ne s'occupe pas des écuries », dit cyniquement à Bougainville 
nn ministre de la marine nommé Berrier. — ci On ne dira pas du moins que 
vous parle/ en cheval », répliqua le futur amiral. Berrier venait de dire le 
dernier mol, la métropole sacrifiait sa nouvelle colonie, la mère abandonnait 
l'enfant, h (Charles dk Bonneckose, Montcalm et le Canada français.) 



338 PETITES IGNORANCES 

qui avait conçu une malheureuse passion pour l'art de Zeuxis 
et d'Apelle. Il consacrait tous ses loisirs à la peinture, et ses 
toiles lui firent souvent négliger ses perruques. Lorsque, jouant 
sur les mots, on lui disait sans rire : « Ainsi, monsieur Alfred, 
vous peignei toujours », on devinait à l'ardeur de sa réponse 
qu'il pensait à ses pinceaux beaucoup plus qu'à son peigne. Cet 
artiste était une exception : les coiffeurs sont plus souvent 
poètes; malheureusement, tous ne sont pas des Jasmins (1798- 
1864). 

Le plus célèbre de ceux qui se sont rendus ridicules est un 
nommé André (Charles), né à Langres en 1721. Il fit une tra- 
.gédie intitulée : le Tremblement de terre de Lisbonne (1760). 
Dans la préface de cette pièce, l'auteur raconte les fâcheuses 
circonstances qui, « malgré ses talents pour les vers », 
l'avaient contraint « d'embrasser l'état de la perruque». Cepen- 
dant, il n'avait pas pour cela renoncé à sacrifier aux muses : 
« Comme je suis assez pensif de mon naturel, il me venait sou- 
vent des idées qui me faisaient tenir le fer à friser d'une main 
et la plume de l'autre. M'étant trouvé plusieurs fois à accom- 
moder des personnes de goût et d'esprit, et me voyant penser, 
ils m'ont si fort questionné qu'ils m'ont forcé à leur avouer 
que je pensais toujours à composer quelques vers. Leur ayant 
fait voir quelqu'un de mes petits ouvrages, ils m'ont persuadé 
que j'avais des talents pour le genre poétique, ce qui m'a dé- 
terminé à composer une tragédie 1 . » 

La tragédie fut portée au Théâtre-Français, et alors les 
mystifications commencèrent : on exprima à l'auteur combien 
on regrettait de ne pouvoir monter sa pièce, par le seul motif 
qu'elle occasionnerait des dépenses trop considérables, surtout 
pour que le théâtre pût s'abîmer au moment du tremblement. 
L'auteur se rendit à ces bonnes raisons ; mais on l'engagea à 
faire imprimer son œuvre, et elle eut un grand succès. Tout 

1. Ceux qui avaient donné de perfides encouragements à M. André 
l'avaient aidé à faire sa tragédie et n'avaient pas peu contribué à la rendre 
grotesque. Peut-être même lui avait-on suggéré le Tremblement de terre de 
Lisbonne, parce qu'il avait été le sujet d'un poème de Voltaire (1756). 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 339 

Paris voulut lire ce chef-d'œuvre de ridicule ; on allait l'acheter 
chez l'auteur lui-même pour avoir le plaisir de le connaître, et 
il recevait les compliments avec une modestie pleine de gra- 
vité. Enfin, ivre de gloire, il envoya sa tragédie à Voltaire en 
l'appelant son cher confrère. Voltaire, ne voulant pas abuser de 
sa crédulité, lui répondit une longue lettre dans laquelle était 
répété à satiété : Monsieur André, faites des perruques; mon- 
sieur André, faites des perruques; monsieur André, faites des 
perruques, des perruques, des perruques, des perruques et 
rien que des perruques. 

Depuis ce temps, l'expression Faites des perruques signifie : 
faites ce que vous savez faire, et ne faites pas autre chose, vous 
le feriez mal. La Fontaine l'avait déjà dit dans sa fable l'Ane 
et le petit Chien : 

Ne forçons point notre talent, 
Nous ne ferions rien avec grâce 1 ; 

et Florian a renouvelé la leçon dans le Vacher et le Garde- 
chasse : 

Chacun son métier; 
Les vaches seront bien gardées. 

Sheridan eut l'occasion d'appliquer le précepte à un ecclé- 
siastique qui vint lui montrer des notes sur Shakespeare : * Je 
suis surpris de ce que chacun ne se mêle pas de ses affaires, lui 
dit-il; gâtez votre Bible, si vous le voulez; mais laissez-nous la 
nôtre. » 

Patru fut plus dur encore avec un moine qui l'avait con- 
sulté sur un livre de sa façon, a Mon père, lui dit-il, avez-vous 
un valet qui balaye votre chambre? » Le moine lui ayant ré- 
pondu que chaque religieux devait balayer la sienne une fois 
par jour : « Eh bien, reprit Patru, balayez-la quatre fois et ne 
perdez plus le temps à écrire. » 

1. Malc respondent coacta ingénia, reluctante natura, irritus labor est. 

(Sénèque, De tranquill. animi, cap. m.) — L'esprit réussit mal s'il est forcé, 
et tout travail est vain en opposition avec la nature. 



340 PETITES IGNORANCES 

Quant à Malherbe, il poussait la franchise jusqu'à la bru- 
talité. Un personnage important lui présenta des vers à la 
louange d'une dame ; il les lut et lui demanda s'il avait été 
condamné à faire ces vers ou à être pendu. 

Ne faisons que ce que nous savons faire, et ne nous mêlons 
pas non plus de porter des jugements sur les sujets auxquels 
nous n'entendons rien. Rappelons-nous, d'après les Latins, le 
mot d'Apelle au cordonnier qui, dans un tableau, prétendait 
critiquer autre chose que la chaussure : Ne } sutor P ultra cre- 
pidam. (Cordonnier, pas plus haut que la chaussure.) 

, Tirez, chasseurs, ce sont les ennemis. — Voici com- 
ment Voltaire * raconte celui des épisodes de la guerre de Sept 
ans où Brunswick ayant assailli les Français à Clostercamp, 
dans la nuit du 15 au 16 octobre 1760, fut vivement repoussé, 
et où périt glorieusement le chevalier d'Assas : « Le général 
français, qui se doute du dessein du prince, fait coucher son 
armée sous les armes; il envoie à la découverte pendant la 
nuit M. d'Assas, capitaine au régiment d'Auvergne. A peine cet 
officier a-t-il fait quelques pas, que des grenadiers ennemis, 
en embuscade, l'environnent et le saisissent à peu de distance 
de son régiment. Ils lui présentent la baïonnette, et lui disent 
que s'il fait du bruit il est mort. M. d'Assas se recueille un 
moment pour mieux renforcer sa voix; il crie : « A moi, 
« Auvergne, voilà les ennemis ! » Il tombe aussitôtpercé de coups. 
Ce dévouement, digne des anciens Romains, aurait été immor- 
talisé par eux. On dressait alors des autels à de pareils hommes; 
de nos jours, ils sont oubliés, et ce n'est que longtemps après 
avoir écrit cette histoire que j'ai appris cette action si mémo- 
rable. » 

Voltaire, par ces derniers mots, fait allusion à ce qu'il n'a 
connu le dévouement du chevalier d'Assas qu'au mois d'octo- 
bre 1768, c'est-à-dire huit ans après les événements, par une 
lettre du chevalier de Lorri, lieutenant-colonel au régiment 

1. Siècle de Louis XV. chapitre xxxm. 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 3 + i 

d'Auvergne. « Quand l'édition esc finie, écrit-il, le 12 novem- 
bre, au duc de Choiseul, quelques officiers m'apprennent des 

choses étonnantes, dignes de l'ancienne Rome On me prend 

pour le greffier de la gloire; on me fournit de beaux traits, 
mais trop tard. » 

D'après le récit du comte de Rochambeau, qu'on peut 
croire bien informé aussi, puisqu'il commandait le régiment 
d'Auvergne, où servait d'Assas, les choses se sont passées un peu 
autrement que ne le rapporte Voltaire : « Le feu écait engagé; 
il faisait nuit; d'Assas, capitaine de chasseurs, écait placé touc 
à l'excrémité de la ligne française. Un officier lui crie qu'il se 
trompe, qu'il tire sur ses propres camarades. Il sort du rang, 
tombe au milieu des Anglais, s'écrie : Tire\. chasseurs } ce sont 
les ennemis! ec meure criblé de coups de baïonnette. » 

D'Assas n'était pas marié; et c'est seulement huit ans après 
sa mort, quand Voltaire en eut écrit le récit, qu'on fit à sa 
famille une rence annuelle de mille livres, qui, supprimée pen- 
dant la Révolution, fut rétablie vers 18 10. 

Dans le recueil anecdotique de Lombard de Langres et 
dans les mémoires inédits de Grimm 1 , on lit que le mot : A 
nous. Auvergne, cest l'ennemi! appartient au sergent Dubois, ■ 
qui accompagnait d'Assas. S'il en est ainsi, c'est ce mot qui, 
ayant donné l'éveil au chevalier, lui aura faic crier à son tour : 
Tire\ } chasseurs, ce sont les ennemis. Tous deux sont morts en 
se sacrifiant, et si une rectification est nécessaire, ce n'est pas 

1. « J'étais au camp de Reimberg, dit Griinm, le jour du combat si connu 
par le dévouement d'un militaire français. Le mot sublime: .4 moi, Au- 
vergne, voilà l'ennemi! appartient au valeureux Dubois, sergent de ce 
régiment; mais par une erreur presque inévitable dans un jour de combat, 
ce mot fut atiribué à un jeune officier nommé d'Assas. M. de Castries le 
crut comme tant d'autres ; mais quand, après ce combat, il eut forcé le 
prince héréditaire à repasser 1j Rhin et a lever le siège de Wesel, des ren- 
ncuts positifs apprirent que le chevalier d'Assas n'était pas entré 
seul dans le bois, mais accompagné de Dubois, sergent de sa compagnie. 
Ce fut celui-ci qui cria: .1 nous, Auvergne, c'est l'ennemi! Le chevalier 
fut blessé en même temps, mais il n'expira pas sur le coup, comme Du- 
bois; et une foule de témoins affirmèrent a M. Jj Castries que cet officier 
avait souvent répété àceux qui les transportaient au camp: n Enfants, ce n'est 
pas moi qui ai crie, c'est Dubois. » 



3é 2 PETITES IGNORANCES 

pour ôter quelque chose à la gloire du chevalier d'Assas, non 
plus que pour savoir s'il fut tué par ses propres soldats, dans 
cette nuit profonde, c'est pour faire au sergent Dubois une 
place d'honneur à côté de son capitaine. 

Il compilait, compilait, compilait. — L'abbé Trublet 
(1697-1770) était quelque chose de plus qu'un compilateur : 
il avait de l'esprit, sa conversation était agréable, et il s'était 
concilié, par sa modestie et sa bonté, l'affection de ceux qui le 
connaissaient bien. Ajoutons qu'au rebours de beaucoup d'abbés 
de son temps, il honorait le caractère dont il était revêtu. Mais. 
eh littérature, il partageait les idées de Fontenelle et de La 
Motte, qui décriaient les vers au bénéfice de la prose 1 , et il 
lui arriva de dire, en parlant de la Henriade. ce que Boileau 
avait dit de la Pucelle de Chapelain : 

Et je ne sais pourquoi je bâille en le lisant. 

Voltaire, qui avait la riposte aussi mordante que facile, 
rendit à l'abbé la monnaie de sa pièce en lui décochant quel- 
ques vers dans la satire du Pauvre diable (1760) : 

L'abbé Trublet alors avait la rage 
D'être à Paris un petit personnage : 
Au peu d'esprit que le bonhomme avait 
L'esprit d'autrui par supplément servait ; 
Il entassait adage sur adage ; 
// compilait, compilait, compilait; 
On le voyait sans cesse écrire, écrire 
Ce qu'il avait jadis entendu dire, 
Et nous lassait sans jamais se lasser. 

Pour justifier cette critique, Voltaire écrivit dans ses notes : 
« L'abbé Trublet, auteur de quatre tomes à' Essais de littéra- 
ture. Ce sont de ces livres inutiles ou l'on ramasse de préten- 



1. « La plus grande louange, disait-il, qu'on put donner à des vers, ce 
serait peut-être de dire qu'ils valent de la prose ; mais je n'en connais point 
de tels. » 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 3^3 

dus bons mots qu'on a entendu dire autrefois, des sentences 
rebattues, des pensées d'autrui délayées dans de longues 
phrases. » Ce jugement était plus que sévère; il fut atténué 
par d'Alembert. « Son livre, de bon qu'il est, pourrait devenir 
excellent sans y rien ajouter, et en se bornant à n'y faire que 
des ratures. » 

Montesquieu, qui aimait l'abbé Trublet, avait dit avec plus 
de bienveillance encore : « C'est le premier livre de second 
ordre. » 

Trublet frappa pendant vingt-cinq ans à la porte de l'Aca- 
démie; on plaisantait de cette persévérance. A ceux qui disaient 
que c'était la maladie du pauvre abbé, qu'il y pensait nuit et 
jour, Duclos répondait : « L'Académie n'est pas faite pour les 
incurables. « 

L'abbé, lui aussi, savait à l'occasion manier le sarcasme; 
il tomba même très juste le jour où il dit à propos de la dou- 
ceur apparente de M""' de Tencin, qu'il savait capable de tout : 
« Oui, si elle eût eu intérêt de vous empoisonner, elle eût 
choisi le poison le plus doux. » 

Ce qui contribua surtout à ruiner l'abbé Trublet dans 
l'esprit de ses contemporains, c'est la façon dont le jugea 
M me Geofîrin, qui ne voulait voir en lui qu'une bête frottée 
d'esprit. Les hommes, d'après la théorie de M""' Geofîrin. 
étaient un composé de plusieurs petits pots : le petit pot d'es- 
prit, le petit pot d'imagination, le petit pot de raison, et la 
grande marmite de pure bêtise. Or le destin, voulant faire un 
abbé Trublet, ne puisa d'abord que dans la grande marmite; 
ensuite, craignant d'avoir trop pris de ce qu'elle contenait, il 
ouvrit le petit pot d'esprit, qui bout toujours et qui jette, par 
conséquent, de l'écume. Le destin, croyant puiser dans ce pot, 
n'en attrapa que l'écume, et en barbouilla le fond de pure bêtise 
de l'abbé Trublet. 

Ecrasez l'infâme. — Le 20 avril 1761, Voltaire écris ait 
à d'Alembert : « J'ai souffert quarante ans les outrages des 
bigots et des polissons. J'ai vu qu'il n'y avait rien à gagner à 



3*+ 



PETITE IGNORANCES 



être modéré, et que c'est une duperie. Il faut faire la guerre 
et mourir noblement 

Sur un tas de bigots immolés à mes pieds. 

« Riez et aimez-moi, confondez Yinf... le plus que vous 
pourrez. » 

A partir de ce moment, la plupart des lettres de Voltaire à 
d'Alembert se terminèrent pendant cinq années consécutives 
par les mots : Ecrase^ l'infâme. 

D'Alembert ne fut pas seul à échanger avec Voltaire la pro- 
messe dC écraser l'infâme : Frédéric II, Helvétius, Diderot, Mar- 
montel, d'Argental , d'Argens, M. Damilaville et M" ,e d'Epi- 
nay furent aussi de la partie. Cela dura de 1756 à 1768, et 
cela ne prit fin, sans doute, que parce qu'on ne peut guère 
répéter la même chose pendant plus de dix ans. Frédéric II 
avait dit au début : « Vous caressez encore l'ïnf... d'une main 
et l'égratignez de l'autre » (18 mai 1759); et Voltaire pour en 
finir écrivait à M. Damilaville, le 8 février 1768 : « Je me 
jette entre les bras de Dieu, et je mourrai également opposé 
à l'impiété et au fanatisme. 11 

Dans la pensée de Voltaire et des autres encyclopédistes, le 
fantôme hideux, le monstre qu'il s'agissait de confondre, de 
renverser, d'écraser, était représenté par l'adjectif infâme } 
et cet adjectif qualifiait un substantif féminin, comme on le voit 
dans les passages suivants : 

« Ecraseï l'inf... } me répétez-vous sans cesse : Eh, mon 
Dieu! laissez-/a se précipiter elle-même.', elle y court plus 
vite que vous ne pensez. » (d'Alembert à Voltaire, 4 mai 
1762.) 

« Votre ami le roi de Prusse, à qui j'ai été obligé d'écrire, 
m'a félicité d'être toujours occupé à écraser Vinf... Hélas ! je 
ne l'écrase pas, mais vous la percez de cent petits traits dont 
elle ne se relèvera jamais chez les honnêtes gens. » (Voltaire à 
d'Alembert, 26 janvier 1765.) 

Or ce substantif féminin, quel était-il? Était-ce la religion 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. U5 

en général, ou, comme on l'a prétendu 1 , la religion catholique 
tout entière, ou seulement la fausse religion? A ne consulter 
que Voltaire lui-même, son cri de guerre visait la superstition 
beaucoup plus que la religion : « Rendez quelque service au 
genre humain, écrase\ le fanatisme } sans pourtant risquer de 
tomber, comme Samson, sous les ruines du temple qu'il démo- 
lie; faites sentir à notre siècle toute sa petitesse et tout son 
ridicule; renversez ses idoles. » (7 mai 1761.) Et ailleurs : 
« Soyons toujours tendrement unis dans la communion des 
gens de bien; lisons bien la sainte Ecriture, et écr. l'inf... » 
(15 décembre 1763 2 .) 

Voltaire a surtout attaqué les interprètes de la religion et leur 
fanatisme. Il se montra toujours convaincu de l'existence d'un 
Etre suprême; il fut déiste, il ne fut pas athée. Malade ou en 
santé, gai ou sérieux, avec des chrétiens, des athées ou des 
indifférents, il a toujours professé le même respect pour la 
religion naturelle. On rencontre plus d'une fois dans sa corres- 
pondance les mots : « Adorez Dieu et soyez juste. » Aussi, 
un jour qu'on parlait à Diderot des propos de Voltaire en faveur 
de la Divinité, Diderot répondit avec sarcasme : 1 Ne me parlez 
pas de ce bigot-là. » 

Voltaire resta dans l'incertitude sur la spiritualité et même 
sur la permanence de l'âme après le corps; mais comme il 
croyait cette dernière opinion utile, il a toujours insisté sur les 
preuves beaucoup plus que sur les objections. Voltaire, au sur- 
plus, n'était pas métaphysicien; il faut s'en tenir avec lui en 



1. « On a pu entendre, il est vrai, au dernier siècle, un écrivain qui avait 
pris pour devise en désignant Jésus-Christ: Ecrase; V infâme ! Mais cette 
parole n'a pu franchir le siècle qui l'avait prononcée; elle s'est arrêtée, trem- 
blante, aux frontières du notre, et, depuis, aucune bouche humaine, même 
parmi celles qui ne sont pas i .péter cette parole d'une 
guerre impie. Elle est demeurée sur la tombe de celui qui l'avait dite le 
premier, et elle y attend, après le jugement d'une postérité qui est déjà 
venue, le jugement plus sévère encore de la postérité à venir. » (Lacordaire.) 

2. Il disait plaisamment à l'abbé Delille, en lui montrant le P. Adam: 
« Voilà le P. Adam, il a été jésuite, vous le voyez rire à toutes mes facéties 
sur l'infâme; eh bien, je soupçonne le coquin d'être chrétien, c'est un hypo- 
crite. » 



U C PETITES IGNORANCES 

madère de foi aux élans que l'on trouve dans quelques-unes 
de ses tragédies, à la prière qu'il adresse à Dieu dans son 
poème de la loi naturelle (1751) : 

O Dieu qu'on méconnaît, ô Dieu que tout annonce, 
Entends les derniers mots que ma bouche prononce : 
Si je me suis trompé, c'est en cherchant ta loi. 
Mon cœur peut s'égarer, mais il est plein de toi, 

et enfin à la déclaration qu'il fit le 28 février 1778, alors qu'il 
put croire que sa dernière heure était venue : Je meurs en 
adorant Dieu, en aimant mes amis et en détestant la super- 
stition. 

Les Cacouacs. — Au nombre des tracasseries petites et 
grandes qu'on a suscitées aux encyclopédistes, il faut placer le 
sobriquet injurieux de Cacouac^ qui, sous l'apparence d'une 
plaisanterie, assimilait à des factieux, à des perturbateurs de 
la chose publique tous ceux qu'il atteignait : « Interrogé par 
M Ue Volland sur la signification de ce mot, Diderot lui répon- 
dit (17 septembre 1761) : « Les Cacouacs? C'est ainsi qu'on ap- 
pelait, l'hiver passé, tous ceux qui appréciaient les principes 
de la morale au taux de la raison, qui remarquaient les sottises 
du gouvernement et qui s'en expliquaient librement, et qui traî- 
naient Briochet le père, le fils et l'abbé dans la boue. Il ne 
vous manque plus que de me demander ce que c'est que 
Briochet. C'est le premier joueur de marionnettes qui ait existé 
dans le monde. Tout cela bien compris, vous comprendrez en- 
core que je suis Cacouac en diable, que vous l'êtes un peu, 
et votre sœur aussi, et qu'il n'y a guère de bon esprit et d'hon- 
nête homme qui ne soit plus ou moins de la clique. » 

Dans un Premier Mémoire sur les Cacouacs. on avait insi- 
nué que le mot cacouac signifiait méchant; dans un autre, inti- 
tulé Nouveau Mémoire pour servir à l'histoire des Cacouacs. et 
publié, en 1757, par l'historiographe J.-N. Moreau, inventeur 
du sobriquet, Montesquieu, Voltaire, BufFon, Diderot, d'Alem- 
bert et quelques autres étaient peints comme professant des 
principes pernicieux pour la société et la tranquillité publique ; 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 347 

enfin, l'année suivante, l'abbé Giry de Saint-Cyr, membre de 
l'Académie française, fit paraître une plaisanterie intitulée : 
Catéchisme et décisions des cas de conscience à l usage des 
Cacouacs ^ avec un discours du patriarche des Cacouacs pour la 
réception d'un nouveau disciple. A Cacopolis. 

Ce nom de dérision, appliqué aux encyclopédistes par leurs 
adversaires, devait l'être naturellement à tous les philosophes 
du xvm e siècle. Ils l'employaient même souvent entre eux, et 
l'on peut juger, en lisant leur correspondance, qu'ils en 
avaient pris gaiement leur parti. Dans une lettre du 15 fé- 
vrier 1758, d'Alembert parle à Voltaire d'un vieux cacouac de 
ses amis ; et Voltaire, à son tour, lui écrit le 25 mars suivant : 
« Tous les cacouacs devraient composer une meute; mais ils 
se séparent et le loup les mange. » Ce sobriquet était si bien 
passé dans les usages, qu'on le retrouve encore quinze ans plus 
tard sous la plume de Voltaire : « N'est-ce pas vous, mon il- 
lustre Bertrand, qui m'avez adressé M. Delisle, capitaine de 
dragons ? En ce cas, il faut que je vous remercie ; car il a 
bien de l'esprit, bien du goût, et il est de plus un des meilleurs 
cacouacs que nous ayons. » (Lettre à d'Alembert, 15 dé- 
cembre 1773.) 

Paix hovteuse. — La guerre de Sept ans (août 1756 à fé- 
vrier 1763), que la France unie à l'Autriche eut à soutenir 
contre la Prusse et l'Angleterre, fut marquée par une série de 
défaites dont la plus désastreuse fut celle de Rosbach : Frédé- 
ric II, avec 22000 hommes, dispersa les 60000 qui compo- 
saient l'armée de Soubise, et fit 7 000 prisonniers. Les revers 
ne furent pas moindres sur mer, en Amérique et aux Indes. La 
France n'eut que deux succès : la prise de Port-Mahon, capi- 
tale de l'ile de M inorque (1756), et le combat de Clostercamp 
(1760), et ces deux avantages furent pour elle sans résultat. 
Cette malheureuse guerre, entreprise sur terre et sur mer, avec 
des chefs sans expérience et sans consistance, comme Soubise 
et M. de Conflans, étaic l'œuvre de M me de Pompadour, à qui 
alors la France obéissait. 



jj8 PETITES IGNORANCES 

La guerre de Sept ans, qui mie aux prises cous les grands 
Etats de l'Europe, et qui coûta près d'un million d'hommes, 
dont deux cent mille à la France, se termina par un traité, 
signé à Paris le 10 février 1763, par lequel la France perdit 
définitivement toutes les colonies que l'Angleterre lui avait en- 
levées : l'Acadie, le Canada, le cap Breton, le golfe et le 
fleuve Saine-Laurent, la Grenade, Saint-Vincent, la Domi- 
nique, Tabago, les comptoirs du Sénégal ; le Mississipi devint 
la frontière des possessions anglaises. En Europe, Louis XV 
rendit les villes qu'il possédait encore en Allemagne, restitua 
Minorque à l'Angleterre, et subit enfin à nouveau l'injurieuse 
condition de raser les fortifications de Dunkerque, et de ne 
pouvoir exécuter aucun travail dans le port sans l'autorisation 
d'un commissaire anglais. 

Depuis la paix de Brétigny (8 mai 1360), aucune n'avait 
été plus désastreuse ni plus humiliante pour la France; aussi 
est-elle restée flétrie dans l'histoire sous le nom de Paix hon- 
teuse. 

L'année où fut signé le traité de Paris, ainsi que celui 
d'Hubertsbourg (15 février 1763). par lequel Marie-Thérèse 
renonçait à la Silésie, le parlement de Rouen disait au roi, en 
lui adressanc des remontrances au sujet des impôts : Les maux 
sont à leur comble et présagent V avenir le plus effrayant. 

Et VOILA JUSTEMENT COMME ON ÉCRIT i/HISTOIRE. En 

1767, Voltaire écrivit pour le théâtre de Ferney « une pièce 
dramatique » intitulée : Chariot ou la comtesse de Givry. 

Henri IV doit honorer de sa présence le châceau de la 
comtesse, et, au premier acte, on s'occupe des préparatifs 
pour le recevoir. Tout à coup on entend les cris : Voilà le 
roi! c'est lui! On s'inquiète, on s'agite, on ne l'attendait que 
le soir; mais bientôt on apprend que l'alerte est fausse, et l'in- 
tendant vient expliquer les causes de la méprise : 



Ils se sont tous trompés selon leur ordinaire. 
Madame, un postillon que j'avais fait partir 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 3^9 

Pour s'informer au juste et pour vous avertir, 
Vous ramenait en hâte une troupe altérée. 
Moitié' déguenillée, et moitié surdorée, 
D'excellens pâtissiers, d'acteurs italiens, 
El des danseurs de corde et des musiciens, 
Des rlùtes, des hautbois, des cors et des trompettes, 
Des feseurs d'acrostiche et des marionnettes. 
Tout le monde a crié le roi sur les chemins : 
On le crie au village et chez tous les voisins; 
Dans votre basse-cour on s : obstine à le croire: 
Et voilà justement comme on écrit l'histoire. 



A la façon dont arrive ce dernier vers, le plus cité peut-être 
de tous les vers de Voltaire 1 , on le croirait placé là d'une ma- 
nière ironique, comme une citation ou une réminiscence; on se 
demande si Voltaire, en récrivant, ne pensait pas à quelque 
histoire réelle. 

La pièce de Chariot est très faible; les vers généralement 
sont médiocres ; quelques-uns, cependant, qui se présentent 
sous forme de locutions ou de maximes, méritent d'être notés. 

Quand on porte lunette, on rit peu, mes enfans. 

(Act. I, se. 1.) 

A l'éducation tout tempérament cède. 

(Act. I, se. 1.) 

Les vices de l'esprit peuvent se corriger; 
Quand le cœur est mauvais, rien ne peut le changer. 

(Act. I, se. 1.) 

Un esprit cultivé ne nuit point au courage. 

(Act. I, se. v.) 

Dites-le donc du cœur, ainsi que de la bouche. 

(Act. I, se. M. 

On est gai le matin, on est pendu le soir. 

(Act. II, se. vu.) 



1. De mêm ne de prose, non moins célèbre que ce vers, se trouve 

enfouie dans un coin à peu près ignoré des œuvres de Voltaire : On doit 
des égards aux vivans ; on ne doit aux morts que la vérité. Cela est dit 
à propos de Chaulieu, dans une note Je la première des lettres sur Œdipe, à 
M. de Gcnonvillc (1719). , 



3S o PETITES IGNORANCES 

Ne vaut-il pas bien mieux 
Tuer quatre marquis qu'être tué par eux? 

(Act. III, se. i.) 

Quand tu voudras parler, ne dis mot pour bien faire. 

(Act. III, se. n.) 

Ces vers sont généralement inconnus ; il n'y a pas lieu d'en 
être surpris puisqu'ils sont dispersés dans une comédie mé- 
diocre et tout à fait oubliée. D'autres, cependant, qui sont 
devenus populaires, se trouvent dans des pièces oubliées aussi 
depuis longtemps. Tels sont : 

, .4 tous les cœurs bien nés que la patrie est chère, 

première parole de Tancrede au commencement du troisième 
acte de la tragédie de ce nom ; et : 

Les mortels sont égaux : ce n'est point la naissance, 
C'est la seule vertu qui fait leur différence*, 

ainsi que : 

Et qui sert son pays n'a pas besoin d'aïeux, 

vers que disait coup sur coup Alcméon dans la scène i rr de 
l'acte II d'Eriphyle. Il est vrai que Voltaire, ayant retiré du 
théâtre la tragédie cXEnphyle, où l'ombre d' Amphiaraùs avait 
produit un fâcheux effet, eut la prudence, pour ne pas entraî- 
ner ces trois vers dans le naufrage entier, de les transporter, 
les deux premiers dans Mahomet, en les enchâssant dans une 
tirade d'Omar (acte I er , se. iv) : 



Ne sais-tu pas encore, homme faible et superbe, 
Que l'insecte insensible enseveli sous l'herbe, 
Et l'aigle impérieux qui plane au haut du ciel, 
Rentrent dans le néant aux veux de l'Eternel ? 



i. Mise en vers de la maxime orientale : Tous les hommes sont égaux; la 
vertu seule, et non la fortune, doit mettre de la différence entre eux. 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 3 s i 

Les mortels sont égaux : ce n'est point la naissance, 

C'est la seule vertu qui fait leur différence. 

11 est de ces esprits, favorisés des deux, 

Qui sont tout par eux-même, et rien par leurs aïeux; 

ec le dernier dans Alérope. en lui faisant subir une légère mo- 
dification. Polyphonie dit à Mérope (acte I er , se. IIl) : 

Un soldat tel que moi peut justement prétendre 
A gouverner l'Etat quand il l'a su défendre. 
Le premier qui fut roi fut un soldat heureux; 
Qui sert bien son pays n'a pas besoin d'aïeux. 

C'est un homme qui passe sa vie a peser des oeufs de 

MOUCHE DANS DES EALANCES DE TOILE d' ARAIGNÉE. Pour 

peindre le genre d'esprit et de talent de Marivaux (1688-1763), 
toutes sortes de choses ont été dites par ses contemporains, 
t C'est un homme qui se fatigue et me fatigue, a dit une 
femme bel esprit, en me faisant faire cent lieues sur une feuille 
de parquet. » Suivant l'abbé Desfontaines, il brodait à petits 
points sur un canevas de toile d'araignée; suivant La Harpe 1 , il 
avait la malheureuse facilité de noyer dans un long verbiage 
ce qu'on pouvait dire en deux lignes 5 suivant Grimm 2 , son 
genre minutieux ne manquait ni d'esprit ni parfois de vérité, 
mais le goût était mauvais et souvent faux; suivant d'autres, il 
connaissait les sentiers du cœur, il en ignorait la grande route. 
On parla de futilités, de caquetage, de raffinements, de genre 
maniéré, de jargon tout à la fois précieux et familier, et en fin de 
compte le mot marivaudage* fut créé à propos de celui qui, 

1. Cours de littérature. 

2. Correspondance littéraire. — Grimm fut même violent lorsqu'on 
publia (1765) les Œuvres diverses de Marivaux. « La plus grande partie de 
ce recueil est occupée par le Don Quichotte moderne, et par l'Iliade travestie, 
deux .stables; le reste est une bigarrure de toutes sortes d'écrits, 
trouvés dans les papiers de l'auteur, et qu'il fallait jeter au feu. Marivaux 
n'est déjà pas trop supportable, quand il est bon; mais c'est bien pis, quand 
il est mauvais. » 

j. « Marivaux se lit un style si particulier, qu'il a eu l'honneur de lui 
donner son nom ; on l'appela marivaudage. C'est le mélange le plus bizarre 
de métaphysique subtile et de locutions triviales, de sentiments alambiqués et 



j5 2 PETITES IGNORANCES 

aux yeux de d'Alembert, n'était quun écrivain de mince im- 
portance. Ces opinions et d'autres encore, destinées toutes à 
exprimer que Marivaux ne traitait, de sa plume de colibri, que 
de petits sentiments dans un langage subtil, Voltaire les a 
résumées par cette image : C'est un homme qui passe sa vie à 
peser des œufs de mouche dans des balances de toile d'araignée 1 . 

On a continué dans la première moitié de notre siècle à 
n'accorder à Marivaux que la finesse de l'esprit et le raffine- 
ment du langage, en y ajoutant toutefois un tour particulier 
d'imagination et un cachet qui ne s'effacera pas. Mais la cri- 
tique moderne a rectifié ces jugements superficiels, et les 
valeurs réelles de Marivaux ont été mises en pleine lumière 2 : 
on avait ignoré jusque-là que le talent de Marivaux avait un 
côté sérieux; on le sait maintenant. 

Une anecdote, souvent citée pour montrer combien Marivaux 
aimait la franchise, est ainsi racontée par M. Larroumet : « Il 
montait en carrosse avec M me Lallemant du Bez, lorsque, à la 
portière, se présente un mendiant, mais un mendiant comme on 
en voit peu : <i de dix-huit à vingt ans, gras, potelé, du teint le 

de dictons populaires ; jamais on n'a mis autant d'apprêt à vouloir paraître 
simple; jamais on n'a retourné des pensées communes de tant de manières 
plus affectées les unes que les autres. » (La Harpe, Cours de littérature). 

C'est à ce jugement sans doute que J. Janin répondait en écrivant dans le 
Dictionnaire de la conversation : «On a pris longtemps ce mot-là en mauvaise 
part; on disait alors de tous les gens qui écrivaient avec plus de grâce que de 
force, plus de finesse que de fermeté : c'est du marivaudage. Mais enfin on 
s'est aperçu que ce style était bien difficile à imiter, et que Marivaux était, 
à tout prendre, un écrivain qui avait une physionomie bien arrêtée, quoique 
très mobile; que, pour écrire comme lui, il fallait avoir bien de l'esprit, bien 
de l'imagination, bien de la grâce. On a donc réhabilité ce mot-là, le mari- 
vaudage, et je ne pense pas qu'il y ait aujourd'hui beaucoup de gens d'esprit 
assez malavisés pour s'en fâcher. » 

i. Mot cité par Lesbros de la Ve'rsane dans son Esprit de Marivaux 
ou Analectes de ses ouvrages, précédé d'un éloge historique de cet auteur 
(1769). 

2. Sainte-Beuve, Nisard, Vinet, Paul de Saint-Victor, Marc-Monnier, 
Sarcey, Théodore de Banville, Edouard Thierry ont peu à peu rendu à 
Marivaux la justice qui lui était due. L'Académie française, en mettant au 
concours (1880) l'éloge de Marivaux, a fait surgir nombre d'études intéres- 
santes, et M. Gustave Larroumet a publié en 1882 un ouvrage excellent et 
définitif sur la question : Marivaux, sa vie et ses œuvres. 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 35} 

plus frais ec le plus vermeil ». D'abord, Marivaux s'iadigne : 
1 N'as-tu pas honte, misérable, jeune comme tu es, et te por- 
tant le mieux du monde, d'avoir la bassesse de mendier ton 
pain, que tu pourrais gagner par un honnête travail! » Alors, 
le mendiant consterné, « se grattant l'oreille et moitié sanglo- 
tant : Ah! monsieur, si vous saviez comme je suis pares- 
seux! » Marivaux lui donna sur-le-champ un écu de six livres, 
et comme M me du Bez s'étonnait : « Je n'ai pas pu, dit-il, me 
refuser à récompenser un trait de sincérité. » 

Comme chez Nicolet. — Fils d'un joueur de marion- 
nettes et joueur de marionnettes lui-même, Nicolet (17101796) 
attira d'abord la foule, dans une baraque de saltimbanques, aux 
foires de Saint-Laurent et de Saint-Germain, où il parut en 
personne sur la corde et sur les planches. Encouragé par le 
succès, il se fie construire en 1769, sur le boulevard du Temple, 
une véritable salle de spectacle qui s'appela d'abord Théâtre 
de la Gaîté. ec ensuite Théâtre des grands danseurs du roi (1772), 
titre qu'elle quitca à la Révolution pour reprendre celui de 
Théâtre de la Gaîté } qu'elle a gardé à travers ses transforma- 
tions et ses déplacements 1 . 

Or, chez Nicolet, où l'on jouait des pantomimes et de 
petites comédies bouffonnes et grivoises, composées presque 
toutes par Taconnet, les entr'actes étaient toujours remplis par 
des danses de corde, des tambours de basque, des tours de 
sauteurs et d'équilibristes, des exhibitions d'animaux savants; 
et comme ces spectacles étaient toujours habilement gradués, le 
directeur ne manquait pas de réveiller l'attention ou d'exciter 
l'admiration des spectateurs en leur criant : De plus fort en 
plus fort. Ce mot ayant retenti longtemps aux oreilles de nos 
pères, ils nous l'ont transmis sous forme de locution prover- 
biale : De p'u< fort en plus fort } comme chej Nicolet. 

Un des principaux acteurs de la troupe de Nicolet était 



1. Un an av. m' sa mort, Nicolet avait lojé cette Balle à l'acteur Ribi<ï, qui 
lui avait donné le nom de Théâtre d'Emulation ( 1 795 )- 

*3 



354 PETITES IGNORANCES 

un singe que l'intelligent directeur avait dressé à exécuter des 
scènes bouffonnes. L'acteur Mole, du Théâtre-Français, étant 
tombé malade, INicolet apprit à son singe à grimacer le per- 
sonnage du célèbre comédien, et cette plaisanterie eut le succès 
de vogue que constata Boufflers (1737-18 15) dans ces couplets : 

Quel est ce gentil animal 
Qui, dans ces jours de carnaval, 
Tourne à Paris toutes les têtes, 
Et pour qui l'on donne des fêtes ? 
Ce ne peut être que Mollet 
Ou le singe de Nicolet. 

L'animal un peu libertin 
' Tombe malade un beau matin ; 

Voilà tout Paris dans la peine; 
On crut voir la mort de Turenne : 
Ce n'était pourtant que Mollet 
Ou le singe de Nicolet. 

Boufflers, que La Harpe appelle le plus errant des cheva- 
liers, est surtout connu par le joli conte intitulé : Aline ou la 
reine de Golconde. Quelqu'un s'étant vanté devant lui d'en être 
l'auteur : « Monsieur, j'en suis fort aise, dit-il; mais vous ne 
savez pas, sans doute, quel est l'auteur des œuvres de 
Jean-Jacques Rousseau? Eh bien, monsieur, c'est moi. » 

C'est du Nord aujourd'hui que nous vient la lu- 
mière. — L'épître adressée par Voltaire, en 1771, à l'impéra- 
trice de Russie, Catherine II, commence par ces vers : 

Élève d'Apollon, de Thémis et de Mars, 

Qui sur ton trône auguste as placé les beaux-arts, 

Qui penses en grand homme, et qui permets qu'on pense : 

Toi qu'on voit triompher du tyran de Byzance, 

Et des sots préjugés, tyrans plus odieux, 

Prête à ma faible voix des sons mélodieux ; 

A mon feu qui s'éteint rends sa clarté première : 

C'est du Nord aujourd'hui que nous vient la lumière*. 



1. Déjà, du temps de Voltaire, une allusion de ce genre avait été faite à la 
suite d'une aurore boréale. 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 355 

Deux ans auparavant, à l'occasion de la prise de Choczim 
par les Russes, Voltaire avait donné à Catherine les noms de 
Minerve du Nord, de sœur d'Apollon, en lui prédisant quelle 
chasserait de la Grèce les ennemis des arts et les geôliers des 
femmes. Voltaire n'était pas avare de flatteries pour les rois et 
les impératrices. En lisant sa longue correspondance avec 
Frédéric II, on reste stupéfait des efforts auxquels ces deux 
personnages ont dû se livrer pour formuler et diversifier les 
compliments écrasants qu'ils ont échangés. 

A l'époque où Voltaire écrivait, les cours du Nord, il est 
vrai, en Allemagne, en Suède et en Russie, donnaient une 
grande place aux choses de l'esprit et accordaient à ceux qui 
cultivaient les lettres et les sciences, soit une haute protection, 
soit une généreuse hospitalité. Ce ne sont pas les souverains qui 
font, comme le disait Voltaire, le caractère et les mœurs des 
humains ; mais, sous le régime de l'absolutisme, l'exemple parci 
d"en haut, qu'il fut bon ou mauvais, était généralement suivi. 
Frédéric II l'a dit en bons termes dans une épître à son frère : 

Lorsque Auguste buvait, la Poiogne était ivre ; 
Lorsque le grand Louis brûla d'un tendre amour, 
Paris devint Cythère et tout suivit la cour ; 
Quand il se fit dévot, ardent à la prière. 
Le lâche courtisan marmotta son bréviaire. 

En échange des louanges répandues à profusion dans les 
épîtres et dans les lettres de Voltaire, sa royale correspon- 
dante croyait pouvoir lui promettre qu'il vivrait deux cents 
ans. Cette mesure de renommée, bien qu'elle fût inspirée par 
Tenthousiasme de l'héroïne du Nord, ne faisait peut-être pas 
le compte du vieil ermite de Ferney. Il continuait, cependant, 
de se mettre aux pieds de sa souveraine ec « de se sentir tout 
glorieux d'exister encore dans le beau siècle qu'elle avait faic 
naître ». On juge de la souplesse et de la variété avec lesquelles 
Voltaire maniait l'instrument de la flatterie en relisant le der- 
nier coup d'encensoir qu'il envoya, seize mois avant de quitter 
ce monde, à : l'admirable autocratrice, à la Sémiramis du 
Nord » : 



35 6 PETITES IGNORANCES 

t Madame, votre sujet:, moitié Suisse, moitié Gaulois, 
nommé Voltaire, était près de mourir il y a quelques jours : 
son confesseur catholique-apostolique-romain, c'est-à-dire 
universel, coureur de Rome, vint pour me préparer au voyage; 
le malade lui dit : Mon révérend père, Dieu pourrait bien me 
damner. Et pourquoi cela, vieux bonhomme.' me dit le prêtre. 
Hélas ! lui répondis-je, c'est qu'on m'a accusé auprès de lui 
d être un ingrat. J'ai été comblé des bontés d'une autocratrice 
qui est une de ses plus belles images dans ce monde, et je ne 
lui ai point écrit depuis un an. Qu'est-ce qu'une autocratrice ? 
me dit mon vilain. Eh pardieu ! lui dis-je, c'est une impéra- 
trice. Vous êtes un grand ignorant; et cette impératrice fait du 
bien depuis le Kamtchatka jusqu'en Afrique. Oh ! si cela est, 
repartit le prêtre, vous avez bien fait ; elle n'a pas de temps à 
perdre. Il ne faut pas ennuyer une autocratrice-impératrice- 
bienfaitrice, occupée du soir au matin, tantôt à battre les 
Turcs, tantôt à leur donner la paix, ou bien à couvrir de vais- 
seaux la mer Noire, et qui s'amuse à faire fleurir onze cent 
mille lieues carrées de pays. Allez, allez, je vous donne l'abso- 
lution. » (24 janvier 1777.) 

Cet homme sera pendu, mais la corde cassera. — 
L'homme dont parlait ainsi la célèbre actrice Sophie Arnould 
(1744-1 803) est Beaumarchais (1732-1799), celui dont Voltaire 
disait à la même époque : « Qu'on ne me dise pas que cet 
homme a empoisonné ses femmes, il est trop gai et trop drôle 
pour cela 1 . » La seconde moitié de la prophétie de Sophie 
Arnould faisait allusion à l'usage établi autrefois d'accorder 
leur grâce aux condamnés à la pendaison, lorsque la corde rom- 
pait pendant l'exécution. On voulait voir là un décret du ciel, 
qui, sans doute, pardonnait au coupable à la dernière heure 
en faveur de son repentir. C'est alors que l'expression un 
échappé de potence avait une signification, de même que le pro- 

1. B;aumarchais, devenu veuf des deux femmes qui l'avaient successi- 
vement enrichi, fut l'objet d'odieuses calomnies. 11 se défendit en prouvant que 
leur mort l'avait ruiné. 






HISTORIQUES ET LITTERAIRES. j$ 7 

verbe : Avoir un bonheur de pendu, en y ajoucant toutefois le 
complément indispensable : donc la corde a cassé 1 . Les pendus 
qui avaient eu ce bonheur étaient rendus à la société et por- 
taient sur eux, en guise de certificat de bonne vie et mœurs, 
l'extrait du procès-verbal de leur exécution manquée. 

La coutume subsista jusqu'au xvi'' siècle; mais elle donna 
lieu à de nombreux abus : il y avait eu des compromis entre le 
coupable, l'exécuteur et peut-être le cordier. Le peuple finit 
par comprendre cela tout aussi bien que les Parlements, et 
la vieille coutume tomba. Le parlement de Bordeaux donna 
l'exemple en stipulant expressément, dans un arrêt du 24 avril 
1524, que toutes les condamnations capitales au supplice de la 
corde devaient contenir la formule non équivoque : Pendu jus- 
qu'à ce que mort s'ensuive. 

Beaumarchais, qui devait échapper à la corde, fut plus 
d'une fois menacé par l'épée. Le comte de La Blache, qui fut 
longtemps en procès avec lui, disait : « Je hais cet homme 
comme un amant aime sa maîtresse. » Il voulut se battre avec 
lui ; mais Beaumarchais, qui quelque temps auparavant s'était 
laissé maltraiter sans révolte par le duc de Chaulnes, répondit : 
» Allons donc! j'ai refusé mieux! » 

Quoi qu'il en soit de Beaumarchais comme homme privé 2 , 
reconnaissons qu'il fut, par la hardiesse de son esprit, l'un des 
promoteurs de la Révolution. Ce fut lui qui, dès 1774, dans 
un procès engagé contre un magistrat, osa dire en relevant la 
tête, avant d'avoir pu donner la parole à Figaro : « Je suis un 

1. Le vieux proverbe: // ne faut pas parler Je corde devant un pendu. 
remontait au temps où il y avait des pendus manques pour nous entendre; 
depuis qu'il n'y en a plus, le proverbe a dû subir une modification : // ne 
faut pas parler de corde dans la maison d'un pendu, c'est-à-dire : il ne faut 
pas- réveiller pour la famille ou les amis d.s souvenirs désobligeants. 

■~. Beaumarchais s'était anobli en achetant une charge «très noble et :i,< 
inutile » qui lui procurait une noblesse dont il avait quittance : il avait aussi 
substitué le nom de Beaumarchais à celui de Caron, que portait son père ; 
mais lorsqu'on lui repi , il répondit :« 

qui me reprochez mon père, vous n'avez pas l'idée de sou généreux cœur. 
En vérité, horlogerie à part, je n'en vois aucun contre qui je VOU U 
troquer. » 



3$8 PETITES IGNORANCES 

citoyen, c'esc-à-dire je ne suis ni un courtisan, ni un abbé, 
ni un gentilhomme, ni un financier, ni un favori, ni rien de ce 
qu'on appelle puissance aujourd'hui. Je suis un citoyen, c'est- 
à-dire quelque chose de tout nouveau, quelque chose d'in- 
connu, d'inouï en France. Je suis un citoyen, c'est-à-dire ce 
que vous devriez être depuis deux cents ans, ce que vous serez 
dans vingt ans peut-être! » 

La prophétie' de Beaumarchais se réalisa mieux que celle 
de Sophie Arnould. 

Puisque le nom de cette femme d'esprit se représente, rap- 
pelons un mot d'elle qui est resté. Le lieutenant de police ayant 
voulu savoir quels étaient les grands personnages qui avaient 
irh soir soupe dans sa maison, elle répondit négligemment : 
« Je ne m'en souviens plus. — Une femme comme vous devrait 
se souvenir de ces choses-là. — Oui, monseigneur, mais devant 
un homme comme vous, je ne suis plus une femme comme moi. » 

Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer. — Le 
livre des Trois Imposteurs^ qui fit grand bruit aux deux der- 
niers siècles, fut provoqué sans doute par les violences exer- 
cées contre les hérétiques. 

Selon l'auteur, dont le nom est resté inconnu, les trois im- 
posteurs (Moïse, Jésus-Christ et Mahomet) n'avaient rien qui 
les distinguât du reste des hommes; ils n'étaient pas plus ins- 
pirés que les autres, et ils ont abusé audacieusement de la cré- 
dulité des peuples. L'auteur allait plus loin : il s'attaquait à 
l'existence même de Dieu, ou tout au moins aux preuves qu'on 
a l'habitude d'en donner. Sur ce point, il échauffa la bile de 
Voltaire : « Ce livre des Trois Imposteurs^ a-t-il dit, est un 
très mauvais ouvrage, plein^d'un athéisme grossier, sans esprit 
et sans philosophie. « Et il adressa A l auteur du livre des 
Trois Imposteurs une épître de quatre-vingt-dix vers dont quel- 
ques-uns suffisent pour en indiquer l'esprit : 



Insipide écrivain, qui crois à tes lecteurs 
Crayonner les portraits de tes Trois Imposteurs, 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 359 

D'où vient que, sans esprit, tu fais le quatrième? 

Pourquoi, pauvre ennemi de l'Essence suprême, 

Confonds-tu. Mahomet avec le Créateur, 

Et les œuvres de l'homme avec Dieu, son auteur?... 

Corrige le valet, mais respecte le maître ; 

Dieu ne doit point pàtir des sottises du prêtre : 

Reconnaissons ce Dieu, quoique très mal servi. 

Consulte Zoroastre, et Minos, et Solon, 

Et le martvr Socrate, et le grand Cicéron ; 

Ils ont adoré tous un maître, un juge, un père. 

Ce système sublime à l'homme est nécessaire. 

C'est le sacré lien de la société. 

Le premier fondement delà sainte équité, 

Le frein du scélérat, l'espérance du juste. 

Si les cieux dépouillés de son empreinte auguste, 
Pouvaient cesser jamais de le manifester, 
Si Dieu n'existait pas. il faudrait l'inventer. 
Que le sage l'annonce, et que les rois le craignent. 
Rois, si vous m'opprimez, si vos grandeurs dédaignent 
Les pleurs de l'innocent, que vous faites couler. 
Mon vengeur est au ciel ; apprenez à trembler. 

Santé, doxc elle peut; gaieté, do.vc elle veut. — 
Celui qui a dit : « Les hommes nous louent pour la moitié de 
notre devoir que nous faisons, et nous devons trembler pour 
l'autre moitié que nous ne faisons pas », fut évêque d'Amiens 
pendant quarante ans; c'est d'Orléans deLaMothe (1 683-1774), 
qui se signala par la vertu maîtresse des hommes d'église : 
l'humilité. Il avait de l'esprit ; il le prouva en deux occasions 
très différentes. 

La première fois, il arrivait dans son diocèse : il reçut la 
visite d'un certain nombre de personnages du pays, qui, tout 
en causant, s'approchèrent de la cheminée et relevèrent les 
basques de leurs habits pour se chauffer plus à l'aise. Cette 
attitude inconvenante lui déplut ; il en témoigna son sentiment 
par cette observation : « Je savais que les Picards avaient la 
tête chaude, mais je ne savais pas qu'ils eussent le derrière 
froid, » 

Une autre fois, trois ans avant sa mort, il alla faire visite, 
aux Carmélites, a une jeune femme qui venait de prononcer 
ses vœux. Il la trouva en bonne disposition de corps et d'es- 



3 6o PETITES IGNORANCES 

prit. « Santé, gaieté, dit-il, deux excellentes marques de vo- 
cation. Santé, donc elle peut ; gaieté, donc elle veut. » 

RlEN NE MANQUE A SA GLOIRE, IL MANQUAIT A LA NOTRE. 

— Quand mourut Gilles Boileau, le frère aîné du satirique 
(1660), Molière fut sollicité par Corneille de le remplacer à 
l'Académie française. Mais, pour obtenir les suffrages de l'il- 
lustre compagnie, il eût fallu que Molière cessât d'être comé- 
dien, et comme il était l'âme et la vie de sa troupe, il n'y con- 
sentit pas. 

L'Académie du xvin e siècle, pour témoigner son regret de 
ne pouvoir compter le grand comique au nombre de ses an- 
ciens membres, lui fit en quelque sorte une réception pos- 
thume cent ans après sa mort (1773), en inaugurant sa statue, 
avec cette inscription proposée par Saurin (1706-1781) : 

Rien ne manque à sa gloire, il manquait à la nôtre. 

A propos de Saurin, notons dans une de ses tragédies, 
Blanche et Guiscard, trois vers du rôle de Blanche qui méri- 
tent d'être retenus : 

Longtemps on aime encore en rougissant d'aimer. 

(Act. III, se. m.) 

Qu'une nuit paraît longue à la douleur qui veille. 

(Act. V, se. v.) 

La loi permet souvent ce que défend l'honneur. 

(Act. V, se. vi.) 

Le duc de Nivernais disait, en parlant de Saurin, que « ses 
vers étaient sans faste, son commerce sans épines » . Cela devait 
être une petite méchanceté. Voltaire, au contraire, qui aimait 
Saurin, était sincère en prétendant que certains vers de Sparta- 
cus « étaient frappés à l'enclume du grand Corneille 1 . Cela 
n'empêcha pas que Saurin eût de médiocres succès au théâtre. 
Une de ses dernières pièces, Y Orpheline léguée, que les malins 
appelèrent YOrpheline reléguée, lui attira de la part de Grimm 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. j6i 

une critique qui se termine par cette boutade : i Je suis bien 
fâché de traiter M. Saurin avec cette sévérité; après avoir dit 
beaucoup de mal de sa pièce, je dirai beaucoup de bien de sa 
personne. C'est un très honnête homme, un peu de sapin, mais 
plein de sens, et doué d'un esprit et d'un cœur également 
droits. Il a épousé, il y a quelques années, une assez jolie 
femme, qu'on dit fort touchée de cette chute. C'est un vilain 
métier que celui d'un faiseur de feuilles. Sans l'obligation 
qu'il m'impose de dire impitoyablement la vérité, j'aurais vu 
Y Orpheline léguée, j'en aurais été fâché, et puis, je n'y aurais 
plus pensé. C'est ce que je conseille à M. Saurin 1. » 

Ci-git Piron, qui n'e fut rien"... — Plusieurs qui ont 
ri de l'Académie française ont fini par en être. Alfred de 
Musset, lorsqu'il écrivait 

Nu comme le discours d'un académicien, 

ne se doutait guère qu'il serait appelé à justifier lui-même ce 
vers de Namouna en venant prendre séance, le 2j mai 1852, à 
la place de M. Dupaty. 

Bien que Piron (1689-1773) se fût beaucoup moqué de 
l'illustre compagnie, il brigua deux fois les suffrages des inva- 
lides du bel esprit, selon son expression, et il apprit à ses dé- 
pens qu'il s'était trompé le jour où, se trouvant dans une foule 
qui se pressait pour assister à une séance, il avait dit en plai- 
santant : Il est plus difficile d'entrer ici que d'y être reçu. 

Lorsqu'il se mie sur les rangs en 1750 pour remplacer 
l'abbé Terrasson, il ne fut pas nommé; et lorsque l'Académie 
voulut, trois ans plus tard, l'appeler au fauteuil laissé vacant 
par la mort de Languet, archevêque de Sens, ce fut Louis XV 
qui s'y opposa 2 . Boyer, ancien évêque de Mirepoix, s'était em- 



1. Correspondance littéraire, novembre 1 7^'S • 

2. « La place vacante à l'Académie par la mort de ce prélat (l'archevêque 
de Sens) vient d'être remplie par M. de Buffon, intendant du jardin du roi, 
auteur de Y Histoire naturelle, homme dont l'acquisition ne peut que faire 



i6 - 2 PETITES IGNORANCES 

pressé d'aller trouver le roi, ec lui avait sans doute persuadé 
que l'auteur de la trop fameuse Ode ne pouvait pas s'asseoir à 
l'Académie dans le fauteuil d'un archevêque. 

Ces déconvenues académiques permirent à Piron de conti- 
nuer ses plaisanteries, ce qu'il fit tout aussitôt en disant : Ils 
sont là quarante qui ont de l'esprit comme quatre, et en ra- 
contant quel eût été son discours de réception. Il aurait dit, en 
ôtant son chapeau : Messieurs, grand merci : et le président 
lui aurait répondu, sans ôter le sien : Monsieur, il ri y a pas de 
quoi. 

Il ajoutait sous forme d'argument sérieux : « Il m'eût été 
bien difficile de faire penser trente-neuf personnes comme moi; 
et j'eusse pu encore moins penser comme trente-neuf per- 
sonnes. » 

Son dernier trait contre l'Académie est le distique-épi- 
taphe si connu : 

Ci-gît Piron, qui ne fut rien, 
Pas même académicien. 

On a beaucoup cité les bons mots de Piron; en voici un 
comme échantillon : Un jour qu'il était seul, en Belgique, avec 
J.-B. Rousseau, celui-ci, entendant sonner midi, se mit à ge- 
noux pour dire l'Angélus : « Monsieur Rousseau, lui dit Piron, 
cela est inutile, Dieu seul nous voit. » 



honneur à l'Académie, comme son génie en fait depuis longtemps à la nation. 
... Cette place était d'abord destinée et par l'Académie et par le cri du public 
à M. Piron, auteur de Gustave et de quelques autres pièces, et surtout de la 
Metromanie, qui est un chef-d'œuvre dans son genre, et le seul que nous ayons 
peut-être depuis la mort du sublime Molière. Deux jours avant celui qui était 
fixé pour l'élection de M. Piron, le roi fit mander M. le Président de Montes- 
quieu, que le sort avait fait directeur de l'Académie pour cet acte, et lui 
déclara qu'ayant appris que l'Académie avait jeté les yeux sur M. Piron, et 
sachant que M. Piron était l'auteur de plusieurs écrits licencieux, il souhaitait 
que l'Académie choisît un autre sujet pour remplir la place vacante. i> (Grimm, 
Correspondance littéraire, juillet 1753 .) 

Sur les instances de Montesquieu et de M mc de Pompadour, le roi accorda 
à Piron, comme adoucissement, une pension annuelle de mille livres sur sa 
cassette. 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 36} 

Laissez fairk et laisskz passer. — Quesnay ^François), 
né en 1694 et mort à quatre-vingts ans, était médecin de 
Louis XV, qui l'appelait le penseur 1 : le roi l'anoblit et lui 
donna lui-même pour armoiries trois fleurs de pensée sur un 
champ d'argent, à la face d'azur, avec cette devise : Propter 
cogitationem mentis. « C'était, dit Sainte-Beuve, un homme 
original, brusque, honnête, resté sincère à la cour, sérieux, 
avec son air de singe, trouvant des apologues ingénieux pour 
faire parler la vérité. » Quesnay peut être regardé comme le 
créateur de l'économie politique en France 2 . Préoccupé sur- 
tout du sort des habitants des campagnes et de la misère du 
peuple, il en voyait les causes principales dans la routine et 
l'ignorance. S'appuyant sur cette maxime qu'une puissante gé- 
néralisation est l'âme des faits, il s'efforça, dans plusieurs ar- 
ticles de V Encyclopédie et dans d'autres publications de phy- 
sique et d'agriculture, d'établir des principes sur toutes les 
questions qui se rattachent à l'utile^ et c'est ainsi qu'il créa en 



1. Ce passage des Mémoires de M n,e du Hausset suffit pour montrer que, 
par la probité du caractère, Quesnay n'était ni de la cour ni de son temps: 
« Six ou sept commis de l'hôtel des postes triaient les lettres qu'il leur était 
prescrit de décacheter, et prenaient l'empreinte du cachet avec une boule de 
mercure ; ensuite on mettait la lettre, du côté du cachet, sur un gobelet d'eau 
chaude qui faisait fondre la cire sans rien gâter; on l'ouvrait, on en faisait 
l'extrait, et on la recachetait au moyen de l'empreinte. L'intendant des postes 
apportait les extraits au roi les dimanches. On le voyait entrer et passer 
comme les ministres pour ce redoutable travail. Le docteur Quesnay, plusieurs 
fois devant moi, s'est mis en fureur sur cet infâme ministère, comme il 
l'appelait, et à tel point que l'écume lui venait à la bouche : « Je ne dînerais 
« pas plus volontiers avec l'intendant des postes qu'avec le bourreau», disait le 
docteur. » 

2. Les grands hommes d'État de tous les pays et de tous les temps ont été 
des économistes sans le savoir, a dit M. Rousse en recevant M. Léon Say à 
l'Académie française (16 décembre 1886); mais c'est au xvm c siècle que l'éco- 
nomie politique, ou, comme on disait alors, Y 'Economie publique , est partout: 
« Dans les livres, dans ics pamphlets, au théâtre, depuis J.-J. Rousseau et 
Voltaire jusqu'à Diderot et Beaumarchais, depuis le Contrat social jusqu'à 
V Homme aux quarante cens, ce ne sont que systèmes de gouvernement, pro- 
grammes d'administration, projets de finance, utopies et chimères sur le partage 
équitable des richesses. Les Philosophes, drapes dans le manteau un peu large 
de Platon et d'Aristote, s'inquiétaient bien moins de la logique d'Aristote 
et de la métaphysique de Platon que des octrois, des tailles et des gabelles. » 



jû + PETITES IGNORANCES 

quelque sorte une science nouvelle, appelée Economie politique. 
c'est-à-dire gouvernement de la maison, de l'Etat ou de la so- 
ciété. L'un de ses meilleurs disciples, Dupont de Nemours, sub- 
stitua à ce nom celui de physiocratie, gouvernement de la nature 
des choses, et ce nom est resté attaché à l'école dont Quesnay 
fut le fondateur. 

Quesnay était d'avis que, pour favoriser l'agriculture, il 
fallait la laisser se réglementer elle-même, que pour donner au 
commerce et à l'industrie un complet essor, il ne fallait rien 
entraver, rien arrêter. Il demandait l'abolition des corvées, 
la suppression des douanes, la libre circulation des grains, etc. 
C'est ce que son école résuma par la maxime : Laisse-^ faire 
et laisse\ passer, généralement attribuée à Gournay, qui n'était 
pas un physiocrate pur, car il donnait le pas à l'industrie 
sur l'agriculture comme force productive de la richesse na- 
tionale. 

On fît des objections, on se moqua des nouvelles doctrines; 
mais Quesnay était convaincu et se bornait à répondre : 
« Quand on parle pour la raison et la justice, on a bien plus 
d'amis qu'on ne croit; il y a d'un bout du monde à l'autre une 
confédération tacite entre tous ceux que la nature a doués d'un 
bon esprit et d'un bon cœur. Pour peu qu'un homme qui 
expose le vrai en rencontre un autre qui le comprenne, leurs 
forces se décuplent. « 

Le mot de nos premiers législateurs en économie politique 
est resté dans la langue ; mais le sens en a été plus ou moins 
détourné ; ce n'est pas toujours à propos du libre échange ou 
de la libre circulation qu'on l'a répété ; il a servi souvent, en 
politique, à reprocher au gouvernement son inaction ou son 
indifférence. 

Le sile.vce des peuples est la leço\ t des rois. — L'abbé 
de Beauvais (1731-1790), évêque de l'ancien siège de Senez, 
dans les Alpes, prêcha quelquefois à la cour de Louis XV; il 
y fit entendre des vérités dures et hardies; celles-ci, par 
exemple . « Sire, mon devoir de ministre d'un Dieu de vérité 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 365 

m'ordonne de vous dire que vos peuples sont malheureux, que 
vous en êtes la cause et qu'on vous le laisse ignorer. • C'est le 
jeudi saint, quarante jours avant la mort du roi (10 mai 1774), 
que le bon évêque tenait ce langage sévère, et, comme s'il eût 
été prophète, il avait pris pour texte de son sermon ce mot de 
Jonas : « Dans quarante jours, Ninive sera détruite. » 

Le 27 juillet 1774, le même prélat prononçait à Saint-De- 
nis l'oraison funèbre de Louis XV. Ce fut alors qu'il dit, en 
s'efForçant de concilier le devoir du panégyriste avec le devoir 
de l'homme de bien : t Si le respect et l'obéissance sont un de- 
voir inviolable, l'amour des peuples, la plus belle gloire et la 
plus douce récompense de la Royauté, l'amour des peuples est 
un sentiment libre, qui n'est du qu'aux bienfaits et à la vertu. 
Alors quand le prince paraît en public, il n'entend plus retentir 
autour de lui les acclamations de ses sujets ; le peuple n'a pas 
sans doute le droit de murmurer, mais sans doute aussi 
il a le droit de se taire, et son silence est la leçon des rois 1 . » 

Cette parole si juste serait tombée peut-être dans l'oubli si 
quinze ans plus tard elle n'avait été relevée par une voix reten- 
tissante. L'abbé de Beauvais, envoyé aux états généraux par le 
clergé du bailliage de Paris, extra-muros, put entendre Mirabeau 
s'écrier, à l'Assemblée nationale, le lendemain de la prise de la 
Bastille : Le silence des peuples est la leçon des rois 2 . 

Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque 
chose. — Ce mot est devenu populaire 3 depuis qu'il a servi à 

:. fermons, panégyriques et oraisons funèbres de l'abbé Je Beauvais» 
P. tris, 1807. 

■1. M. de Liancourt ayant annoncé à l'Assemblée que le roi, de son propre 
mouvement, s'était déterminé à venir au milieu des représentants de la nation, 
la salle retentit d'applaudissements réitérés. Plusieurs orateurs alors s'élevèrent 
contre cette explosion de joie inconsidérée et réclamèrent le silence. « Atten- 
dez, dit Mirabeau, que le roi nous ait fait connaître les bonnes dispositions 
qu'on nous annonce de sa part... Le silence des peuples est la leçon des rois. » 

3. Un autre mot non moins populaire est celui que nous a laissé Beau- 
marchais pour exprimer qu'on donne rarement les places à ceux qui sont 
capa les de les remplir: // fallait un calculateur, ce fut un danseur qui 
l'obtint. (Mariage de Figaro, acts V, se. ni.) 



366 PETITES IGNORANCES 

résumer la tirade de Bazile à Bartholo sur la calomnie, dans le 
Barbier de Séville (act. II, se. vin), représenté le 23 fé- 
vrier 1775. 

Le comte de Derby, dans une lettre à son fils, l'attribue à 
Machiavel 1 ; mais l'idée ne doit pas êcre beaucoup moins an- 
cienne que la calomnie elle-même ; on la trouve citée par Fran- 
çois Bacon (1560-1626) dans deux de ses ouvrages 2 : Audacter 
calumniare. semper aliquid hœret (Calomnie avec audace, il en 
restera toujours quelque chose). Cela est si vrai, et la ca- 
lomnie fait un tel chemin, lorsqu'elle s'acharne, qu elle lais.^e 
des traces même dans l'âme de ceux qui protestent et nous dé- 
fendent avec le plus de chaleur. Aussi, l'idée a-t-elle été repro- 
duite souvent. « La calomnie s'étend comme une tache d'huile, 
a ditM lle de Lespinasse : on s'efforce de l'ôter, mais la marque 
reste. » Et J.-B. Rousseau, dans son Epître aux Muses : 



Quelque grossier qu'un mensonge puisse être, 
Ne craignez rien; calomniez toujours: 
Quand l'accusé confondroit vos discours, 
La plaie est faite ; et, quoiqu'il en guérisse. 
On en verra du moins la cicatrice. 



Et enfin Casimir Delavigne, dans les Enfants d'Edouard : 

Plus une calomnie est difficile à croire, 

Plus pour la retenir les sots ont de mémoire. 

(Acte I er , se. m.) 

Guerre des farines. — Turgot (1727-1-81], cet homme 
de bien et ce grand homme d'Etat à qui la France est rede- 
vable de tant de réformes financières, commerciales et adminis- 
tratives, eue pour premier soin, dés son arrivée au pouvoir 



1. Peck's desiderata curiosa, liv. XI. 

2. Ces ouvrages sont : i° De dignitate et augmentis scientiarum (liv. VIII, 
ch. 11, § 25), une des parties de l'œuvre de remaniement des connaissances 
humaines, que Bacon appelait Instauralio magna. — 2 Of the advancement 
of learning (liv. Il, ch. xxm, § 30). 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. jô 7 

(1774.Ï, de remédier aux malheurs causés par le Pacte de fa- 
mine l , bien que lui-même n'y fût pas resté complètement 
étranger, et d'assurer la libre circulation des grains dans Tinté- 
rieur du royaume. Par une fâcheuse coïncidence, la récolte, 
cette année-là, fut mauvaise, et il en résulta, au printemps de 
Tannée suivante, un renchérissement des grains qui fut l'oc- 
casion, à Dijon, le 18 avril 1775, d'une émeute de paysans : 
ils envahirent la ville, saccageant tout et menaçant de tuer le 
gouverneur, M. de La Tour-du-Pin, à qui déjà ils avaient de- 
mandé du pain, et qui, disait-on, leur avait répondu aussi im- 
pudemment qu'imprudemment : 1 Mes amis, Therbe com- 
mence à pousser; allez la brouter. » 

Dans Tespoir de prévenir des agitations semblables à celles 
qui s'étaient produites en Bourgogne, Turgot s'était empressé 
de suspendre les droits d'octroi et de marché sur les grains 
dans presque toute la France, et d'accorder des primes à l'im- 
portation des blés étrangers. Mais la révolte avait changé de 
caractère ; les fauteurs de discorde la dirigeaient en réalité 
contre Turgot lui-même, et des mesures de sagesse n'étaient 
pas de nature à Tarrêter. Des bandes de brigands parcoururent, 
la Brie, le Soissonnais, la haute Normandie et l'Ile-de-France, 
brûlant les moulins et les granges, pillant les marchés et for- 
çant les fermiers à livrer leurs grains. Le 2 mai, après avoir 
pillé, la veille, le marché de Pontoise, ils entrèrent à Ver- 
sailles, dans la cour du château ; le roi, faible et troublé, fît 
des concessions impossibles, sur lesquelles Turgot dut l'obliger 
à revenir. Le désordre redoubla: les brigands arrêtèrent les 



1. Nom sous lequel l'opinion publique a flétri l'un des traites conclus. 
dans la seconde moitié du xvm e siècle, pour diriger le commerce des grains, 
mais en réalité pour l'anéantir. M. Léon Biollay, dans ses consciencieuses 
Etudes économiques sur le xvm* siècle, a révisé le procès historique du Pacte 
de famine- « Comme toutes les opérations faites sur les grains, dit-il, celle-là 
fut l'objet des soupçons les plus outrageants. L'erreur qui s'est accréditée et 
qui se perpétue encore a été causée, en grande partie, par les précautions 
prises pour ensevelir dans le plus profond secret tout ce qui concernait .es 
mesures. Effrayé par les clameurs populaires, le gouvernement o'a pas essayé 
de se justifier. » 



368 PETITES IGNORANCES 

transports de blés étrangers qui venaient du Havre, et ameu- 
tèrent la populace avec des menaces ou de fausses nouvelles. 
Ils exploitaient la proclamation par laquelle le roi avait taxé le 
pain à deux sous la livre ; ils publiaient de faux arrêts pour 
laisser croire qu'elle subsistait toujours, et le peuple se croyait 
autorisé à exiger que le pain, la farine et les grains lut fussent 
livrés aux prix les plus infimes. 

C'est alors que Turgot résolut d'opposer la force à des ré- 
voltes qui menaçaient de s'étendre sur tout le nord de la 
France 1 . Une armée de vingt-cinq mille hommes fut mise sur 
le pied de guerre pour occuper la capitale, l'Ile-de-France, et 
surtout le cours des rivières, afin d'assurer la liberté des appro- 
visionnements. Les boulangeries furent gardées, les attroupe- 
ments furent défendus sous peine de mort, et ordre fut donné 
aux troupes de faire feu sur ceux qui, par la violence, vou- 
draient contraindre les détenteurs de grains et de farine à les 
livrer au-dessous du cours. 

Cette expédition militaire fut appelée Guerre des Farines, 
et le maréchal de Biron, qui la commandait, reçut le sobriquet 
de Jean Farine -. Les mesures prises par Turgot réussirent 
pleinement: les émeutiers ne tinrent pas contre les troupes, et 
la sécurité fut rétablie. 



i. Il jugea nécessaire aussi de provoquer la révocation du lieutenant 
général de police Lenoir, qui, très hostile au système Turgot, n'avait rien fait 
pour réprimer les excès; — et une juridiction spéciale, sorte de conseil de 
guerre, fut établie pour la répression des troubles ; on fit même des exemples: 
deux émeutiers, qui n'étaient ni plus ni moins coupables que les autres, furent 
pendus en place de Grève ; mais le jour même de leur exécution, une amnistie 
générale était accordée à tous ceux qui consentaient à restituer, en nature ou 
en argent, tout ce qu'ils avaient pillé ou extorqué. 

2. Le maréchal fut chansonné, comme il arrivait toujours en pareil cas : 

Biron, tes glorieux travaux, 

En dépit des cabales, 
Te font passer pour un héros 

Sous les piliers des halles ; 
De rue en rue, au petit trot, 

Tu chasses la famine ; 
Général digne de Turgot, 

Tu n*es qu'un Jean-Farine. 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES j6ç 

J'ai INTERROMPU MON' agonie pour venir vous em- 
brasser. — C'est à son vieil ami d'Argental (1700-1788), celui 
qu'il appelait dans ses lettres son cher ange ; que Voltaire par- 
lait ainsi en arrivant à Paris au mois de février 1778. Le len- 
demain il écrivait à M me du DefFand : « J'arrive mort et je ne 
veux ressusciter que pour me jeter aux genoux de M me la 
marquise du DefFand. » Voltaire, dans les dernières années de 
sa correspondance, avait souvent parlé de sa mort prochaine 
sans y croire; cette fois, il disait la vérité. Arrivé le 10 février 
avec M. et M me de Villette, chez lesquels il demeura, il expirait 
le 30 mai suivant. Mais, avant de mourir, Voltaire connut 
toutes les ivresses de la gloire et reçut le prix de soixante ans 
de combats livrés pour la cause du genre humain. Jamais l'ad- 
miration publique ne se manifesta d'une façon plus touchante. 
Dans les rues, la multitude se pressait sur ses pas; chez lui, 
les hommages des grands, des ministres, des femmes les plus 
distinguées se succédaient sans relâche; et lorsqu'il assista, le 
30 mars, à la sixième représentation sirène, il fut l'objet d'un 
véritable triomphe. Son buste fut couronné sur la scène, au 
bruit des applaudissements d'un public enivré, et on le porta 
lui-même jusqu'à sa voiture en l'accompagnant de cris enthou- 
siastes. Emu jusqu'au fond de l'âme, Voltaire s'écria : On veut 
me Jaire mourir de plaisir. Une autre version lui fait dire : 
Vous voulei donc m'étouffer sous les roses. Il étouffa, en effet : 
cette soirée de triomphe épuisa ses forces ; il tomba et ne se 
releva plus. Voltaire mourut à la fois de vieillesse, de gloire et 
de plaisir. 

Et ces deux grands débris se consolaient entre eux. 
— Débris se dit de parties, de fragments d'une chose brisée, 
qui, au besoin, peuvent servir à recomposer une chose nou- 
velle. O.i l'emploie quelquefois, au sens figuré, sur le ton 
de la plaisanterie, en parlant des hommes cassés ou infirmes 
qui n'ont plus rien de leur ancienne vigueur; mais en général 
ce mot éloigne toute idée de grandeur, et il ne peut se dire 
avec vérité, ni d'un illustre fugitif comme Marius, ni de 



37 o PETITES IGNORANCES 

grandes ruines comme celles de Carthage ; il y a des noms 
dans Thiscoire qu'il ne faut pas rapetisser ; Marius et Carthage 
sont du nombre : un grand général vaincu et une immense 
ville en ruine ne sont pas des débris. 

L'abbé Delille (1738-18 13), poète descriptif qui se piquait 
de précision, a donc usé trop largement des licences de toutes 
sortes accordées aux poètes en écrivant dans son poème des 
Jardins (1780) : 

Telle jadis Carthage 
Vit sur ses murs détruits Marius malheureux ; 
Et ces deux grands débris se consolaient entre eux. 

Ces grands débris n'ont été recenus que parce qu'ils ont 
fait sourire; ils ne servent, lorsqu'on les cite ou qu'on les rap- 
pelle, qu'à faire une plaisanterie. Chamfort raconte qu'un jour 
où l'on disputait sur ce vers chez M me de Luxembourg, on an- 
nonça le bailli de Breteuil et M me de La Reynière, que ridicu- 
lisait une liaison surannée : « Le vers est bon » , dit la maré- 
chale. 

Il y a des discordances ou des rapprochements de mots 
qu'un poète didactique devrait mettre ses soins à éviter. Lors- 
que Delille lut à Lemierre ce vers sur les Romains : 

Ils burent le falerne et les larmes du monde, 

Lemierre fit bien de lui répondre : « Cela prouve, mon cher 
abbé, que les anciens mettaient de l'eau dans leur vin. » 

Delille, dans les dernières années de sa vie, obtint de 
l'Eglise une dispense qui lui permit d'épouser sa gouvernante, 
celle qui avait pris soin de lui dans ses voyages et dans ses 
maladies. Mais la bonne dame n'avait pas des instincts très 
élevés, et son grand souci était de voir son mari faire beaucoup 
de vers (on les lui payait jusqu'à six francs l'un) 1 , afin qu'il 

1. Du Ryer (1606-1658), un siècle et demi auparavant, n'avait pas été 
traité sur ce pied : le cent des grands vers lui jetait payé quatre francs ; le 
cent des petits, deux francs. 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 371 

gagnât beaucoup d'argent. Lorsqu'elle sortait, elle l'enfermait 
à clef en lui disant : « Allons, monsieur Delille, il faut battre 
monnaie, il faut faire des pièces de six francs. — Oui, ma 
chère, lui répondait le docile époux; mais quand on frappe 
trop souvent cette monnaie, elle passe pour fausse. » 

Le comte Da.ru et Perceval-Grandmaison étant vernis voir 
Delille un matin qu'il était enfermé, ils ne purent entrer que 
quand la ménagère fut revenue du marché. La conversation 
s'engagea sur Racine, et Delille cita des vers de Phèdre. Sa 
femme, passant dans la chambre où causaient les amis, lui dit 
à demi-voix : « Taisez -vous donc, ce sont des voleurs de vers, 
ils vont vous voler les vôtres. — Eh! ma chère, répondit De- 
lille, un peu irrité et confus, c'est Racine alors qu'ils vole- 
ront 1 . » Elle était d'humeur violente. Un jour qu'il répondait 
à ses invectives par des plaisanteries, elle lui jeta, furieuse, un 
in-4 à la tête. Il para le coup et lui dit en rianc : « Ne pour- 
riez-vous pas, ma bonne amie, mettre vos caresses en in- 12 ? » 

Delille a complètement perdu la réputation qu'il s'était ac- 
quise durant un demi-siècle. Que pouvait-il rester de cette poésie 
artificielle? Sa préoccupation des détails était trop grande pour 
qu'il eût l'art de la composition : « Il fait un sort à chaque 
vers, disait fort bien Rivarol, et néglige la fortune du poème. » 



1. « Je demandai un jour à la veuve de Delille si son mari laissait quelque 
ouvrage posthume : « Ah ! ne m'en parlez pas, me répondit-elle en changeant 
de ton et de voix. Le malheureux homme! il avait composé sur la vieillesse 
un poème admirable, c'est le mot: tous les connaisseurs qui en ont entendu 
agments vous le diront. Ce poème, monsieur, il contenait au moins 
six mille vers, et queis vers ! Il n'avait jamais rien fait de si beau. Mais vous 
savez son indolence: il négligeait le soin de la gloire comme celui de la 
fortune. Je lui disais tous les jours: « Monsieur Delille, monsieur Delille, ne 
« vous lie/ pas à votre mémoire, dictez-moi ces vers-là; je veux les écrire 
« pour qu'ils ne soient pas perdus. » Kh bien, monsieur, il ne m'a pas écoutée, 
il est mort, il a emporté dans la tombe son superbe poème. Je m'étais déjà 
arrangée avec un libraire, qui m'en donnait un prix considérable: mais bah' 
voilà M. Delille ii.i patres, et l'ouvrage aussi. C'est dix mille francs qu'il 
m'enlève, monsieur, dix mille francs! » Et la respectable matrone de larmoyer, 
de sanglotera n'en pas finir, en répétant sur tous les tons: « Dix mille fanes. 
monsieur, dix mille francs, n (Charles Brifaut, Récils d'un vieux parrain 
à son jeune filleul.) 



372 PETITES IGNORANCES 

A beaucoup de miel se mêle toujours un peu de fiel. Du 
temps de ses plus beaux triomphes, Marmontel disait avec ma- 
lice de l'abbé mondain, qui sut tout ménager pour ne rien 
troubler des douceurs de sa vie : 

L'abbé Delille avec son air enfant 
Sera toujours du parti triomphant. 

Et lorsque parut l'Homme des champs. Marie-Joseph Chénier, 
qui n'avait pas épargné ses satires à celui qu'il appelait l'abbé 
Virgile, lança cette dernière épigramme : 

Non, ce n'est plus l'abbé Virgile; 
C'est un abbé sec, compassé, 
Pincé, passé, cassé, glacé, 
Brillant, mais d'un éclat fragile. 
Sous son maigre et joli pinceau 
La nature est naine et coquette. 
L'habile arrangeur de palette 
N'a vu, pour son petit tableau. 
Les champs qu'à travers sa lorgnette 
Et par les vitres du château. 

Il ravit la foudre au ciel et le sceptre aux tyra.vs. 
— L'année où Louis X\ I eut la faiblesse de se séparer de 
Turgot, Voltaire écrivait à d'Alembert (22 octobre 1776) : 
« Vous savez que les troupes du docteur Franklin ont été bat- 
tues par celles du roi d'Angleterre. Hélas ! on bat les philo- 
sophes partout. La raison et la liberté sont mal reçues dans ce 
monde. » 

Heureusement, la France, en s'alliant à l'Amérique, donna 
la revanche à Franklin, comme la Révolution devait plus tard 
la donner à Turgot; et celui-ci, bon latiniste 1 , rendit hommage 
tout à la fois au grand citoyen de l'Amérique et au grand phy- 



1. Pour rappeler que Turgot n'avait pas moins d'érudition que di probité, 
on cite le compliment que lui fit le poète Saint-Ange, un jour qu'il travaillait 
avec lui dans sa riche bibliothèque : « On ne dira pas que vous maniez vos 
livres comme vous avez manié les finances du roi, sans faire votre profit d'un 
si beau trésor. » 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 373 

sicien, inventeur du paratonnerre, en lui adressant pour ser- 
vir d'inscription à son buste, par Houdon, ce vers latin d'une 
si heureuse concision ' : 

Eripuit cœlo fulmen sceptrumque tyrannis. 

Franklin protesta; la louange à ses yeux était excessive : 
• Ce vers m'attribue beaucoup trop, a-t-il dit, particulièrement 
en ce qui concerne les tyrans : la Révolution a été l'œuvre de 
quantité d'hommes braves et capables, et c'est bien assez d'hon- 
neur pour moi si l'on m'y accorde une petite part. » Franklin 
était modeste et il avait raison : il savait quelles places d'hon- 
neur on devait réserver, dans l'indépendance de l'Amérique 
du Nord, à Washington et à La Fayette. 

Voltaire, avant de mourir, eut le bonheur de voir et d'em- 
brasser Franklin (1778). Il lui parla quelque temps en anglais; 
mais cette langue ne lui étant plus familière, il reprit la con- 
versation en français et dit : « Je n'ai pu résister au désir de 
parler un moment la langue de M. Franklin. » Et lorsque le 
grand citoyen lui présenta son petit-fils en lui demandant de le 
bénir, Voltaire dit, levant la main sur la tête du jeune homme : 
God and liberty. « C'est la seule bénédiction, ajouta-t-il, qui 
convienne au petit-fils de M. Franklin. » 

Ahuris de Chaillot. — Une hure est une tête hérissée; 
c'est pourquoi ce mot sert à désigner celle du sanglier. Au 
xm e siècle, la genr barbée et ahurie était celle dont les poils 
et les cheveux étaient en désordre ; plus tard, un paysan hure fut 
un mal peigné, une tête de bête. 



1. » I! est vrai que Turgot avait trouvé son premier hémistiche dans 
VAstronomicon de Manilius (liv. III, v. 10+) ; et bien plus, comme l'a 
remarqué Grimm /. Avr. 1778), tout le dessin de son vers dans 

celui de l'Anti-Lucrèce du cardinal de Polignac (liv. I er , v. 96) : 

Eripuit que Jovi fulmtn, Phaboqut sagillas. 

(Edocard Focrnier, {'Esprit Jes autres.) 



374 



PETITES IGNORANCES 



Et comme 1" expression jaire dresser les cheveux à la tête 
signifie causer de l'étonnement, de l'épouvante, faire hor- 
reur : 

Chaque mot sur mon front fait dresser mes cheveux. 

(Racine, Phèdre, acte IV, se. vi.) 

il est très naturel que le mot ahuri, au sens figuré, ait voulu 
dire interdit, troublé, stupéfait. 

Ce qui reste donc à expliquer, au point de vue historique, 
c'est pourquoi les ahuris ont été dits de Chaillot. 

En 1784, sur la demande des fermiers généraux, alarmés 
des progrès que faisait la contrebande, Calonne fit enceindre 
Paris, qui n'avait eu jusque-là pour limites que des murailles 
informes ou des planches mal jointes; et Ton décida que le 
village de Chaillot, devenu le faubourg de la Conférence, en 
mémoire de la conférence où fut décidée la paix des Pyrénées, 
serait compris dans l'enceinte de la ville. Le jour où les habi- 
tants apprirent brusquement qu'ils étaient Parisiens, ils furent 
très surpris de la nouvelle et ne revinrent pas vite deleuréton- 
nement 1 . C'est alors qu'on leur donna le sobriquet Ahuris de 
Chaillot. sobriquet qui s'est appliqué depuis à tous ceux qui 
ont l'air quelque peu affolé. 

A QUELLE SAUCE VOULEZ-VOUS ETRE MANGÉS? — Si Un 

homme d'Etat pouvait sauver Louis XVI, c'est Turgot ; si un 
homme de finances devait achever de le perdre, c'est Calonne 
(1734-1802), que les impôts, les gaspillages, les emprunts, les 
expédients désastreux et les audaces de tout genre ont fait 

1. Les Parisiens eux-mêmes manifestèrent leur mécontentement par des 
plaisanteries dans le genre de celles-ci : 

Le mur murant Paris rend Paris murmurant. 



Pour augmenter son numéraire, 
Et raccourcir notre horizon, 
La Ferme a jugé nécessaire 
De mettre Paris en prison. 



HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 375 

juger sévèrement par l'histoire. « Dédaignant toute prévoyance, 
négligeant toute économie comme indigne d'un roi puissant; 
persuadé que le premier art d'un homme en place était l'art de 
plaire ; livrant à la faveur le soin de sa fortune, et ne songeant 
qu'à se rendre agréable à ceux qui se font craindre pour se 
faire acheter, il se vit tout à coup environné de louange et de 
vaine gloire. On ne parlait que des grâces de son accueil et 
des charmes de son langage. Ce fut pour peindre son caractère 
qu'on emprunta des arts l'expression de formes élégantes ; et 
l'obligeance, ce mot nouveau, parut être inventé pour lui. 
Jamais, disait-on, le ministère des finances n'avait été rempli 
avec autant d'enjouement, d'aisance et de noblesse 1 . » 

Homme frivole, sans caractère, sans conviction et sans mo- 
ralité, Calonne était un courtisan occupé surtout de ne rien 
refuser aux prodigalités de la reine, des princes et de la cour 2 . 
A ce titre seul, il a laissé un souvenir. Marie-Antoinette, vou- 
lant lui demander une chose à laquelle elle attachait beaucoup 
d'importance (il s'agissait d'une grosse somme d'argent), ne lui 
dissimula pas que ce serait peut-être très difficile. — « Ma- 
dame, répondit Calonne, si cela n'est que difficile, c'est fait; si 
cela est impossible, nous verrons. » Pour donner à la condes- 
cendance du contrôleur général une forme plus vive, plus gra- 
cieuse peut-être, on a ainsi condensé la phrase courtisanesque : 
Si c 3 est possible } c est fait ; si c est impossible, cela se fera. 
Voilà ce qu'on a retenu d'un homme qui eut dans les mains 
pendant quatre ans les destinées de son malheureux pays. C'est 
à ce genre de prouesses que M. de Calonne était propre 3 . 

1. Marmontel, Mémoires. 

2. « Nul plus charmant ministre. D'avance il avait parlé net. Il promit 
tout à tous, déclara que, au rebours de Necker, il penserait aux fortunes 
privées, qu'il ferait plaisir à chacun. Son système, neuf, ingénieux, était de 
dépenser le plus possible. Ce ministère ouvrit comme une fête. Les femmes 
rappelaient ['enchanteur. Si l'on demandait peu, il disait: » Pas assez !... » 
(Michelet, Histoire Je France.) 

3. M. de Calonne était de l'école du duc d'U/és, qui dit à Louis XIV. lu 
demandant quand sa femme accoucherait : « Sire, quand vous voudrez», et à 
la reine désirant savoir l'heure qu'il était : « L'heure qu'il plaira à Votre 
Majesté. » 



37<5 PETITES IGNORANCES 

On se souvient aussi d'une caricature qui circula contre lui 
lorsqu'il prétendit qu'au roi seul appartenait le droit de fixer 
l'impôt, et que l'Assemblée des Notables n'avait à se prononcer 
que sur la manière de le percevoir. Cette caricature représen- 
tait un fermier réunissant autour de lui, dans la basse-cour, 
coqs, poules, dindons et canards, et leur disant : « Mes bons 
amis, je vous ai tous rassemblés pour savoir à quelle sauce vous 
voulez que je vous mange. » — Un coq, dressant la tête, ré- 
pondait : « Mais nous ne voulons pas qu'on nous mange. — 
f Vous vous écartez de la question, répliquait le fermier; il ne 
« s'agit pas de savoir si vous voulez qu'on vous mange, mais 
« à quelle sauce vous vouleç être mangés . i 

Pendant son séjour en Angleterre, Calonne s'avisa de dire, 
parlant de Brienne et de Lamoignon : « Voilà deux grands 
coquins hors du ministère s (1788); quelqu'un se trouva là 
pour lui répondre : « Deux coquins, deux coquins ! Ah! mon- 
sieur de Calonne, un peu d'indulgence, vous vous oubliez. » 

Serment du jeu de paume. — L'histoire a enregistré sous 
ce nom une des scènes les plus solennelles de la Révolution. 
L'Assemblée nationale, dans sa première séance, avait fait acte 
de souveraineté : la nation était dans l'enthousiasme; mais la 
cour, voyant que les divisions fomentées entre les ordres avaient 
manqué leur but, poussa le roi à prendre des mesures pour 
arrêter la marche factieuse des communes. Louis XVI se laissa 
gagner; il était faible, il subis-.ait les mauvaises influences aussi 
aisément que les bonnes. On décida qu'il se rendrait à l'As- 
semblée le 23 juin, qu'il casserait les arrêtés qu'elle avait pris, 
qu'il fixerait lui-même les réformes à opérer, et que la salle 
des Etats serait fermée jusqu'au jour de la séance royale. 

Bailly (1736- 1793), président de l'Assemblée, fut averti, dans 
la nuit du 20 juin, de la suspension des séances de l'Assemblée. 
Fidèle à son devoir et résolu, par conséquent, à désobéir 1 , il se 



1. Bailly répondit à M. de Brezé qu'il n'avait reçu aucun ordre du roi, 
et qu'il se rendrait à la séance qui avait été indiquée la veille. 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 377 

rendit le lendemain à la salle des Etats ; elle était envahie par la 
force armée. Il protesta contre cet acte arbitraire et despotique. 
Les autres députés arrivèrent, et tous déclarèrent éncrgiquement 
que la réunion aurait lieu. Les uns avaient proposé d'aller te- 
nir séance à Marly, sous les fenêtres du roi, d'autres de 
se rendre à Paris, lorsque le docteur Guillotin ouvrit l'avis plus 
modéré d'aller au vieux Versailles, et de tenir séance dans la 
salie abandonnée du Jeu de paume. Cette proposition ayant été 
accueillie, les députés se mirent en marche sur-le-champ, ac- 
compagnés d'une foule enthousiaste. C'est là, dans cette salle 
nue, démeublée, que Bailly fit connaître Tordre qu'il avait reçu, 
la réponse qu'il avait faite, et que, sur la proposition de Mou- 
nier, appuyée par Target, Le Chapelier et Barnave, les députés 
des communes jurèrent de ne point se séparer sans avoir donné 
une Constitution à la France. 

L'Assemblée nationale, considérant que, appelée à fixer la 
Constitution du royaume, opérer la régénération de l'ordre pu- 
blic et maintenir les vrais principes de la monarchie, rien ne 
peut empêcher qu'elle continue ses délibérations dans quelque 
lieu qu'elle soit forcée de s'établir, et qu'enfin, partout où ses 
membres sont réunis, là est l'Assemblée nationale; 

« Arrête que tous les membres de cette Assemblée prête- 
ront, à l'instant, serment solennel de ne jamais se séparer, et 
de se rassembler partout où les circonstances l'exigeront, jus- 
qu'à ce que la Constitution du royaume soit établie et affermie 
sur des fondements solides; et que, le dit serment étant prêté, 
tous les membres, et chacun d'eux en particulier, confirmeront 
par leur signature cette résolution inébranlable. » 

Ce serment, prononcé par Bailly, fut ainsi formulé : 
Nous jurons de ne jamais nous séparer de l'Assemblée 
nationale, et de nous réunir partout où les circonstances l'exi- 
geront jusqu'à ce que la Constitution du royaume soit établie 
et affermie sur des fondements solides. 1 

Les députés des communes, debout, les mains levées, ju- 
rèrent dans un élan d'enthousiasme patriotique; le peuple au 
dehors répondit à leurs acclamations, et un violenc orage, qui 



37» PETITES IGNORANCES 

éclata tout à coup, vint ajouter encore à la grandeur de cette 
solennité 1 . 

Un seul député, Martin (d'Auch), se déclara opposant; sa 
signature fut maintenue, sur l'observation du président, pour 
attester la liberté des opinions. 

NOUS SOMMES ASSEMBLÉS PAR LA VOLONTÉ NATIONALE, NOUS 

ne sortirons que par la force . — Mirabeau ( 1 749- 1 79 1 ) arriva 
aux états généraux précédé d'une grande réputation ; il fut l'âme 
de l'Assemblée constituante, il suscita la haine et l'envie, comme 
il arrive toujours lorsqu'on joue un grand rôle, et surtout lors- 
quon a le caractère altier de Mirabeau. Le discours qu'il pro- 
nonça à la Chambre des communes, le 18 mai 1789, lui marqua 
d'entrée la première place, et c'est dans la séance du 23 juin 
suivant qu'il adressa à M. de Dreux-Brezé les fameuses paroles 
qu'on a tant répétées depuis, en les altérant pour leur donner 
une forme plus théâtrale. 

On sait de quel morne silence fut suivie la déclaration du 
roi, et l'effet qu'elle produisit sur l'Assemblée. Le roi avait dit 
en terminant : « Je vous ordonne, messieurs, de vous séparer 
tout de suite et de vous rendre demain matin chacun dans les 
chambres affectées à votre ordre, pour y reprendre vos 
séances. J'ordonne, en conséquence, au grand maître des céré- 
monies de faire préparer les salles. « Presque tous les évêques, 
quelques curés et une grande partie de la noblesse se retirè- 
rent; le reste, entraîné par l'éloquence violente de Mirabeau, 
délibéra sur ce qui venait de se passer. Alors, M. de Dreux- 
Brezé, grand maître des cérémonies, vint leur dire : « Mes- 



1. « Ce serment solennel, prêté le 20 juin, à la face de la nation, dit 
M. Mignet, fut suivi le 22 d'un important triomphe. L'Assemblée, toujours 
privée du lieu de ses séances, ne pouvant plus se réunir dans le Jeu de Paume, 
que les princes avaient fait retenir pour qu'on le leur refusât, se rendit à 
l'église Saint-Louis. C'est dans cette séance que la majorité du clergé se 
réunit a elle au milieu des plus patriotiques transports. Ainsi les mesures 
prises pour intimider l'Assemblée élevèrent son courage et hâtèrent la réunion 
qu'elles devaient empêcher. Ce fut par deux échecs que la cour préluda à la 
fameuse séance du 23 juin. » (Histoire de la Révolution française.) 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. ?7 9 

sieurs, vous connaissez les internions du roi. — Oui, mon- 
sieur, lui repondit Mirabeau, nous avons entendu les intentions 
qu'on a suggérées au roi; et vous qui ne sauriez être son or- 
gane auprès des états généraux, vous qui n'avez ici ni place, 
ni voix, ni droit de parler, vous n'êtes pas fait pour nous rap- 
peler son discours. Cependant, pour éviter toute équivoque et 
tout délai, je vous déclare que si l'on vous a chargé de nous 
faire sortir d'ici, vous devez demander des ordres pour em- 
ployer la force; car nous ne quitterons nos places que par la 
puissance des baïonnettes. » 

Telles sont les paroles rapportées par le Moniteur. Il ne 
serait même pas impossible que les baïonnettes fussent encore 
de trop. C'est du moins ce qui résulte d'une petite discussion 
soulevée à la Chambre des pairs, le 10 mars 1833, au sujet de 
la pension à décerner aux vainqueurs de la Bastille. M. Ville- 
main ayant fait allusion aux « terribles et foudroyantes paroles 
prononcées par le grand orateur », M. le marquis de Dreux- 
Brezé saisit l'occasion pour rétablir la vérité sur ces paroles, 
en déclarant que Mirabeau avait dit à son père : Nous sommes 
assemblés par la volonté nationale, nous ne sortirons que par la 
force. Cette version modérée, polie, est celle que l'on trouve 
dans les Ephémérides de Noël, en 1803. 

La version populaire et depuis longtemps accréditée est 
celle-ci : Allej dire à votre maître que nous sommes ici par la 
volonté du peuple j et que nous n'en sortirons que par la force des 
baïonnettes. La phrase de Mirabeau, très ferme, très vigou- 
reuse, très digne surtout, telle qu'elle a été prononcée, n'avait 
besoin ni de Votre maître ni des baïonnettes pour être, selon 
l'expression de M. Lacretelle, « le coup d'Etat du Tiers », et 
elle décida, en effec, du sort de la Révolucion. 

Si, comme tout porte à le croire, il y a lieu d'effacer de 
l'histoire l'expression Votre maître, il faudra supprimer aussi, 
comme sans objet, cette page éloquente de Victor Hugo : 

Votre maître! c'est le roi de France déclaré étranger. C'est 
toute une frontière tracée entre le trône et le peuple. C'est la 
Révolution qui laisse échapper son cri. Personne ne l'eût osé 



380 PETITES IGNORANCES 

avant Mirabeau. Il n'appartient qu'aux grands hommes de pro- 
noncer les mots décisifs des époques. 

« Plus tard, on insultera Louis XVI plus gravement en 
apparence, on le battra à terre, on le raillera dans les fers, on 
le huera sur l'échafaud. La République en bonnet rouge mettra 
ses poings sur ses hanches, et lui dira de gros mots, et l'appel- 
lera Louis Ciiper. Mais il ne sera plus rien dit à Louis XVI 
d'aussi redoutable et d'aussi effectif que cette parole fatale de 
Mirabeau. Louis Capet. c'est la royauté frappée au visage; 
Votre maître, c'est la royauté frappée au cœur. » [Etude sur 
Mirabeau.) 

Mirabeau qui, selon l'expression de Necker, était tribun 
par calcul et aristocrate par goût, eut plus d'une fois, dans le 
cours de sa carrière politique, l'occasion de déplaire à la no- 
blesse. Il fut souvent appelé en duel, et toujours il refusa de 
répondre. Il appartenait à la chose publique; les intérêts du 
pays devaient passer avant les questions personnelles, et il en- 
tendait ne s'occuper de ces dernières qu'à la fin de l'Assemblée. 
Il eut, en parlant d'un de ceux qui le provoquaient, un mot 
presque aussi sensé que prudent : // n'est pas juste que j'ex- 
pose un homme d esprit comme moi contre un sot comme lui. 
Beaucoup, qui ne seraient pas pour cela des lâches, pourraient 
fort à propos tenir le même langage. 

Pour se mettre à l'aise avec la morale, il en admettait deux : 
une petite, qu'on rencontre à chaque instant, puis une grande, 
qui ne se présente presque jamais, et il disait, pour n'avoir 
souci ni de l'une ni de l'autre : La petite morale tue la grande; 
tout comme s'il avait répété avec Voltaire : o Les petites consi- 
dérations sont le tombeau des grandes choses. » 

Le S AN' G qui vient de couler était-il donc si pur? — 
Après la prise de la Bastille, on s'indigna de la mort des vic- 
times qui avaient péri pendant l'émeute. Barnave (1761-1793^, 
enivré du triomphe du peuple, s'écria : Le sang qui vient 
de couler était-il donc si pur! Le lendemain tous les jour- 
naux répétèrent ces mots ; les discours du côté droit les lui 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 381 

reprochèrent; on les imprima pour ainsi dire sur son front. 

Barnave fut attaqué avec violence par les feuilles aristocra- 
tiques : on l'appela l'atroce Barnave, le sanguinaire Barnave, 
Barnave le boucher. Dans des vers sur Guillotin, le docteur 
consultait sur sa machine des gens du métier } Barnave et le 
coupe-tête. La feuille les Actes des apôtres 1 annonça un pré- 
tendu journal intitulé Journal des meurtres constitutionnels, en 
donnant pour épigraphe la phrase de Barnave et en ajoutant : 
« On s'abonnera chez les sieurs Barnave et Robespierre, auteurs 
du journal et qui préparent les matières. » 

Cette malheureuse parole n'aurait pas poursuivi Barnave 
jusqu'au bout de sa carrière politique si elle n'avait fait un si 
triste contraste avec son caractère : Barnave était impétueux, 
violent quelquefois; mais il n'était pas cruel 2 . 

Foulon et son gendre, Bertier, regardés comme des spécu- 
lateurs avides, étaient exécrés du peuple ; on reprochait à 
Foulon des malversations dans la guerre de Sept ans, où il 
avait été intendant de M. de Broglie, une grande dureté de 
caractère, et le propos qu'il aurait tenu au moment où le peuple 
semblait menacé de la famine : Si cette canaille rf'a pas de pain, 
elle mangera du foin. Il était compté parmi les aspirants au 
ministère des finances, et l'on redoutait d'autant plus sa pro- 
motion à cet emploi, qu'on prétendait que son plan d'adminis- 
tration était fondé sur la banqueroute publique. Cela ne jus- 
tifie ni les fureurs populaires ni les paroles de Barnave; mais 
cela aide à comprendre comment elles se sont produites. C'est 
dans l'émeute du 22 juillet que les têtes de Foulon et de Bertier 



1. Ce titre signifiait : Les actes des apôtres de la Révolution, mis au jour 
et tournés en ridicule. La feuille était datée: l'an / cr Je l'anarchie, l'an des 
assignats, l'an de l'égalité en misère. 

2. Lorsque Camille Desmoulins se livrait à ses fureurs, dans le pamphlet 
la France libre, on ne lui reprochait pas d'écrire: « Quelle leçon pour leurs 
pareils que l'intendant de Paris rencontrant au bout d'un manche à balai la 
tête de son beau-père; et une heure après que sa tête à lui-même, ou plutôt les 
lambeaux de sa tète au bout d'une pique! » A ses yeux connue aux yeux de 
beaucoup d'autres, à cette époque d'exaltation et d'ivresse, « l'horreur de 
leur crime passait enepre l'horreur de leur supplice ». 



382 PETITES IGNORANCES 

furent promenées dans Paris au bout de piques; c'est le lende- 
main que Lally-Tollendal vint protester à l'Assemblée contre 
ces massacres, et qu'il provoqua la réplique d'entraînement dont 
Barnave s'est ainsi expliqué dans ses Mémoires : 

« Je pense qu'il est impossible de justifier cette expression 
inconsidérée, comme ayant été prononcée dans une assemblée 
publique, et que, si elle eût été réfléchie, elle serait absolument 
inexcusable. M. de Lally dénonça le fait. On aurait cru qu'il 
allait parler de Foulon, de Bertier, de l'état de Paris, de la 
nécessité de réprimer les meurtres. Non, il parla de lui, de sa 
sensibilité, de son père, et proposa une proclamation. — Je 
me levai alors. J'avoue que mes muscles étaient crispés. Je dis 
que je m'affligeais de ces événements, mais que je ne pensais 
pas qu'il fallût pour cela renoncer à la Révolution, que toutes 
les révolutions entraînaient des malheurs, etc., etc. ; et, entraîné 
peut-être trop loin, je prononçai cette phrase. Telle est cette 
circonstance dont la haine et l'esprit de parti se sont emparés 
avec tant de succès que j'ai vu depuis beaucoup de gens qui, 
s'étant formé sur ces deux mots une idée complète de ma per- 
sonne, s'étonnaient de ne trouver en moi ni la physionomie, ni 
le son de voix, ni les manières d'un homme féroce. » 

Barnave ne savait pas, lorsqu'il écrivait ces lignes, que le 
reproche sanglant le poursuivrait jusqu'au pied de l'échafaud. 
Le jour de son supplice, deux hommes d'un certain âge, assez 
bien vêtus, se placèrent près de la Conciergerie, en face de la 
fatale charrette, et profitant d'un instant de huées qui empê- 
chait de les reconnaître, ils lui crièrent : Barnave^ le sang qui 
coule est-il donc si pur ! » 

C'est parce qu'il avait eu des relations intimes avec la cour, 
relations que révélèrent les papiers trouvés dans l'armoire de 
fer. que Barnave fut arrêté le 19 août 1792, condamné à mort 
par le tribunal révolutionnaire, après quinze mois de détention, 
et exécuté le 18 novembre 1793. Au sortir du tribunal, il 
rencontra Camille Desmoulins : Camille^ lui dit-il, tu ne m'en 
veux pas; nous avons dès le commencement défendu la même 
cause; je jais des vœux pour que tu n : en sois pas la victime 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 38) 

ainsi que moi. Camille pleurait; Barnave resta calme jusqu'à 
la dernière heure. Arrivé sur la place de la Révolution, il 
jeta un long regard sur les Tuileries, puis monta sans pâlir sur 
l'échafaud, et frappant d'un pied ferme la planche fatale, il 
s'écria : Voilà donc le prix de ce que f ai fait pour la liberté ! 
Barnave se trompaic : sa mort était le prix de ce qu'il avait 
fait pour la royauté. 

Les grands ne .vous paraissent grands que parce que 
nous sommes a genoux... Levons-nous. — Ce cri de colère, 
que quelques-uns attribuent à Vergniaud, est de Loustalot 
(1762- 1790), qui en a fait l'épigraphe du journal de Prud- 
homme, les Révolutions de Paris . dédiées à la nation et au dis- 
trict des Petits Augustins. Il a pu lui être inspiré par l'un des 
plus féconds et des plus furieux libellistes de la Fronde, 
Dubosc-Montandré, qu'on disait aux gages de Condé, et qui, 
en 1652, mêlait la violence démagogique à la violence nobi- 
liaire. On lisait, en effet, dans un de ses pamphlets, le point de 
l'ovale : « Les grands ne sont grands que parce que nous les 
portons sur nos épaules; nous n'avons qu'à les secouer pour 
en joncher la terre. » L'exagération des idées démocratiques 
de ce révolutionnaire, qui devançait si fort son siècle, l'avait 
même poussé à écrire des phrases comme celle-ci : « Faisons 
carnage, sans respecter ni les grands, ni les petits, ni les jeunes, 
ni les vieux, ni les mâles, ni les femelles, afin que même il 
n'en reste pas un seul pour en conserver le nom. 1 

Prud'homme, le directeur-propriétaire des Révolutions de 
Paris, dont le premier numéro parut en juillet 1789, était un 
libraire-papetier de la rue Jacob, qui s'était fait l'ardent pro- 
pagateur de tous les écrits destinés à révolutionner la France; 
mais l'inventeur de cette feuille était un écrivain assez obscur 
nommé Tournon, et son principal rédacteur était Loustalot, 
« jeune publiciste, qui, avec ce caractère excessif et ombrageux 
du républicain probe et désintéressé, dit Lamartine, sut con- 
quérir l'esprit du peuple en lui disant des vérités quelquefois 
sévères et en ne flattant que ses passions honnêtes ». Il est 



j8 4 PETITES IGNORANCES 

presque vrai de dire que Loustalot, tout jeune encore, mourut 
de son amour pour la liberté 1 . Il s'était donné à la Révolu- 
tion avec une passion si prompte à se changer en inquiétude 
et en douleur, que Carlyle, l'historien anglais de notre Révo- 
lution, n'avait pas tort de le comparer à un jeune prunier sau- 
vage dont les fruits n'étaient pas destinés à mûrir. 

Camille Desmoulins prononça l'oraison funèbre de Lous- 
talot, et Marat, après lui avoir reproché son modérantisme, 
lui donna, dans le langage fleuri de l'époque, ce témoignage 
d'admiration : « Tant que le soleil éclairera la terre, les amis 
de la liberté se souviendront avec attendrissement de Loustalot; 
leurs enfants béniront chaque jour sa mémoire, et son nom, ins- 
crit dans les fastes de la Révolution, passera avec éloges jus- 
qu'à nos derniers neveux. Ombre chérie et sacrée, si tu con- 
serves encore quelque souvenir des choses de la vie dans le 
séjour des bienheureux, souffre qu'un frère d'armes que tu ne 
vis jamais arrose de ses pleurs ta dépouille mortelle et jette 
quelques fleurs sur ta tombe. « 

A la lanterne! — Ce cri, poussé aux oreilles des 
« aristocrates » que le peuple menaçait de la pendaison, faisait 
allusion à la lanterne de la Grève, réverbère accroché à une 
potence placée au coin de la rue de la Vannerie et de la place 
de Grève. Dans les premières fureurs de la Révolution, cette 
potence fut l'instrument de plusieurs exécutions sommaires, et 
la lanterne ne tarda pas à devenir un mot à la mode, un objet 
de sinistres plaisanteries. 

Camille Desmoulins fit en 1789 un pamphlet ayant pour 
titre : Discours de la Lanterne aux Parisiens ; ce discours avait 
pour épigraphe : qui maie agit odit luce/n. ce que Desmoulins 
traduisit plaisamment, plus tard, par les mots : Il n'y a que les 
fripons qui craignent les réverbères. — Fréron écrivait dans 

1. Dans le numéro 63 des Révolutions de Paris, on lit: « M. Loustalot, 
notre ami et l'un de nos plus estimables collaborateurs, vient de terminer sa 
carrière ; il a été enlevé à sa patrie et aux lettres, à l'âge de vingt-huit ans, em- 
portant les regrets de tous les amis de la liberté. » 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 385 

son journal : « Mirabeau, Mirabeau, moins de talent et plus 
de vertus, ou gare la lanterne ! 1 — Et lorsque Mounier, après 
les journées des 5 et 6 octobre à Versailles, donna sa démis- 
sion de président de l'Assemblée et se retira en Dauphiné, une 
caricature le représenta à cheval, avec une lanterne derrière 
lui; on lisait au bas cette parodie d'un vers de Boileau : 

La lanterne est en croupe et galope avec lui. 

De nos jours, le souvenir révolutionnaire de la lanterne a 
été réveillé par Henri Rochefort dans un pamphlet hebdoma- 
daire contre les hommesetles choses du temps de Napoléon III. 
« Ce mémorial des malpropretés de l'Empire » , comme l'appe- 
lait Rochefort, ne parut à Paris que onze fois ; les autres 
numéros (il y en eut en tout 74) furent publiés en Belgique, 
où s'était réfugié Rochefort après avoir été condamné à un 
an de prison et 10 000 francs d'amende. — La lanterne est 
aujourd'hui le titre d'un petit journal quotidien. 

Quant au cri : A la lanterne! il doit sa célébrité à l'abbé 
Maury\ le défenseur acharné, audacieux et provocateur des 
institutions du passé. A la foule qui, pour l'exciter plus encore 
que pour le menacer, cria sur son passage : A la lanterne, l'abbé 
Alaury! il répondit hardiment par ces mots si connus : Eh bien! 
quand vous m'aureç mis à la lanterne, y verre^-vous plus clair? 

Maury avait plus qu'aucun l'intrépidité de la langue. A un 
homme qui le menaçait de l'envoyer dire la messe à tous les 
diables, il répliqua en tirant ses pistolets de sa poche : Tiens, 
voilà deux burettes pour la servir. — Une autre fois, enten- 
dant un colporteur qui, pour exciter la curiosité, criait : 
Mort de l'abbé Alaury, l'abbé lui donna un vigoureux soumet 
en lui disant : Si je suis mort, au moins tu croiras aux reve- 
nants. 

Une de ses répliques les plus heureuses est celle qu'il fit à 
Regnault de Saint-Jean-d Angely lorsque celui-ci s'avisa de lui 
dire : f Vous croyez donc valoir beaucoup? » Le sarcastique 
abbé lui répondit en le regardant : Très peu quand je me 
considère ; beaucoup quand je me compare. 



386 PETITES IGNORANCES 

Ce n'est pas sans raison qu'on a parlé de la présence d'esprit 
de Maury : elle lui fit une sorte de popularité et l'aida à se 
tirer d'affaire autant qu'à établir sa réputation : « Un bon mot, 
a dit l'abbé de Pradt, lui valait un mois de sécurité. » 

Comme tous ceux qui ont la réplique facile, il lui est arrivé 
aussi de compromettre la cause de son parti en lançant un 
trait mordant. Quelques membres de la noblesse voulaient se 
détacher de la gauche et se rapprocher à un certain moment 
de la majorité de leur ordre. « Il ne nous reste plus qu'à 
nous jeter entre vos bras », disait le marquis de Gouy d'Arcy 
à quelques nobles, en présence de l'abbé Maury. — « Vous 
voulez dire à nos pieds », répondit l'enfant terrible. — Il 
fut plus heureux, dans un autre accès de belle humeur, lors- 
que Mirabeau, croyant mettre sa logique en défaut, s'écria du 
haut de la tribune : s Je le tiens, M. l'abbé Maury, je vais 
l'enfermer dans un cercle vicieux. » L'abbé lui répondit : Vous 
viendrez donc m embrasser } monsieur de Mirabeau? 

Maury n'était pas seulement hardi à la réplique : il savait 
aussi, dans l'occasion, recourir à l'artifice lorsqu'il s'était laissé 
aller à quelque imprudence. « Ayant prêché à Versailles, 
raconte Arnault, au moment où commençait sa fortune, il avait 
tancé assez vertement la cour. S'apercevant de l'humeur que 
cela donnait à son royal auditoire : « Ainsi parlait, ajouta-t-il, 
i saint Jean Chrysostome. » Ce moc raccommoda tout; on 
n'hésita pas à proclamer sublime, dans un Père de l'Eglise, ce 
qui, dans un petit abbé, n'avait semblé qu'impertinent. » 

On ne raconte pas, par raison de pudeur 1 , tous les mots de 
l'abbé Maury; et peut-être bien qu'un certain nombre de ceux 
qu'on cite le plus ne lui appartiennent pas. Reconnaissons, 
au moins, s'il en est ainsi, qu'il mérite bien qu'on les lui 
prête. 



i. « L'abbé Maury avait le propos également gai, gaillard, et même 
poissard. Les plus jolis de ses mots aux commères de la terrasse des Feuil- 
lants se pourraient dire par un Roquelaure ou à une descente de Courtille; 
mais ce sont choses qui ne s'écrivent point. » (Sainte-Beuve, Causeries du 
Lundi.) 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 387 

C'est une croix de bois qui a sauvé le monde. — Dans 
la fameuse nuit du 4 août 1789, l'Assemblée constituante avait 
déclaré rachetables les dîmes en nature, soit ecclésiastiques, 
soit laïques et inféodées. Quelques jours après, on discuta la 
question de savoir si les dîmes ecclésiastiques devaient être 
reconnues comme propriétés, et une voix, celle de Buzot, 
s'éleva pour dire : « Les biens ecclésiastiques appartiennent à 
la nation. » Mais jusqu'à cette époque la question même des 
biens du clergé avait été indiquée plutôt qu'agitée. La détresse 
des finances fît revenir les esprits sur cette ressource immense, 
et, le 10 octobre 1789, le débat s'ouvrit directement par le 
rapport de Talleyrand, évêque d'Autun, qui proposa de recher- 
cher dans l'aliénation des biens ecclésiastiques un remède aux 
maux .du royaume, à la charge par le gouvernement d'assurer 
un traitement honorable aux pasteurs, et de pourvoir à l'en- 
tretien des églises et des hôpitaux. Trois jours après, l'abbé 
Maury prit la parole pour combattre cette proposition ; le 
30 octobre, Mirabeau lui répondit, et dans la même séance 
Maury improvisa une réplique en citant ce vers de Crébillon, 
dans Rhadainiste (acte II, se. 11) : 

Ali ! doit-on hériter de ceux qu'on assassine ? 

et en provoquant de violents murmures par ces paroles hardies : 
« Quel spectacle offre la France! un roi sans pouvoir et un 
peuple sans liberté !... Le plus terrible despotisme est celui qui 
porte le masque de la liberté. » 

Enfin, le 2 novembre, Mirabeau monta de nouveau à la tri- 
bune, et, résumant la discussion avec son admirable puissance 
de logique, il fit rendre le décret qui mettait les biens du clergé 
à la disposition de la nation 1 , après avoir dit au moment de 

1. L'Assemblée nationale déclare : 

i° Que tous les biens ecclésiastiques sont à la disposition de la nation, à 
la charge du pourvoir, d'une manière convenable, aux frais du culte, à l'en- 
tretien de ses ministres et au soulagement des pauvres, sous la surveillance et 
d'après ks instructions des provinces ; 

a Que, dans les dispositions à faire pour subvenir à l'entretien des ministres 



j88 PETITES IGNORANCES 

terminer son discours : « Ce ne sont point des trésors qu'il faut 
à l'État c'est un gage et une hypothèque, c'est du crédit et de 
la confiance. » 

L'aliénation des biens du clergé avait été soutenue par 
Mirabeau, Barnave, Thouret, Garât, Dupont de (Nemours), 
Le Chapelier, les abbés Dillon et Gouttes ; elle avait été com- 
battue par l'abbé Maury, l'abbé d'Eymar, Camus et l'arche- 
vêque de Boisgelin. — Malouet, Montlosier et quelques autres 
avaient tenté de recourir aux moyens termes, mais ils n'avaient 
pas réussi à les faire prévaloir. Vaincu sur le terrain de la 
conciliation, comme Maury sur celui de la résistance, Montlosier 
s'écria : « Je ne crois pas, messieurs, quoi qu'on puisse faire, 
qu'on parvienne à forcer les évêques à quitter leur siège. Si on 
les chasse de leurs palais, ils se retireront dans la chaumière 
du pauvre qu'ils ont nourri; si on leur ôte leur croix d'or, ils 
prendront une croix de bois ; c'est une croix de bois qui a sauvé 
le monde! » 

Malgré ces paroles, restées célèbres, le comte de Montlosier 
ne se montra pas l'ami du clergé : ses écrits contre les jésuites 
surtout sont empreints de violence et d'animosité. Pendant le 
cours de sa longue carrière, il nourrit contre les influences 
cléricales une haine qui datait des premiers temps de sa vie 
publique. Montlosier offrit cette particularité d'être tout 
ensemble le défenseur de la noblesse et de ses privilèges 1 , et 
l'antagoniste du parti prêtre. « Libéral et aristocrate, a dit 
M. Guizot, monarchique et indépendant, chrétien et se mé- 
fiant des prêtres, ses opinions en religion, en politique, en 
histoire, en littérature étaient profondément personnelles, le 
fruit de son étude et de sa pensée solitaire, et il les soutenait 
comme on défend sa maison et sa vie. » Il resta ferme et indé- 

de la religion, il ne pourra être assuré à la dotation d'aucune cure moins de 
i 200 livres par année, non compris le logement et les jardins en dépendant. » 
1. « Le travail de M. de Montlosier sur la féodalité est rempli d'idées 
neuves, exprimées dans un style indépendant, qui sent sou moyen âge. Si les 
anciens seigneurs des donjons avoient su faire avec une plume autre chose 
qu'une croix, ils auroient écrit comme cela, mais ils n'auroient pas vu si 
loin. » (Chateaubriand, Etuies historiques.) 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 389 

pendant jusqu'à son dernier jour : bien qu'il eût quatre-vingt- 
trois ans lorsqu'il mourut, son caractère n'avait rien perdu de 
son opiniâtreté : à l'heure suprême, l'évêque de Clermont lui 
demanda de rétracter ses écrits, et il refusa. Le clergé, en 
revanche, lui refusa la sépulture ecclésiascique. 

Il est peu de distance du Capitole a la Roche Tar- 
péienne. — C'est dans le temple de Jupiter Capitolin que les 
généraux romains allaient rendre grâces aux dieux de leurs vic- 
toires; et c'est du haut de la' Roche Tarpéienne, sur la même 
colline, qu'étaient précipités ceux qui s'étaient rendus cou- 
pables de trahison. De là l'antithèse : la Roche Tarpéienne 
n'est pas loin du Capitole, c'est-à-dire que la chute est souvent 
près du triomphe. 

Lorsque la question du droit de paix et de guerre fut agitée 
à l'Assemblée constituante, Mirabeau défendit avec éloquence 
(20 mai 17901 la prérogative royale contre Lameth, Duport, 
Menou, et surtout contre Barnave dont la popularité fut sur le 
point d'effacer la sienne. Tandis que Barnave était porté en 
triomphe, on marquait l'arbre où la populace avait résolu 
de pendre Mirabeau. On vendait dans les rues un pamphlet 
violent où il était accusé de trahison et de vénalité. 

Le surlendemain (22 mai), Mirabeau recueillit toutes ses 
forces pour répliquer à ses adversaires. Comme il traversait la 
salle, en se rendant à la tribune, Volney lui dit d'un ton rail- 
leur : « Hier au Capitole, aujourd'hui à la Roche Tarpéienne. 1 
Ces paroles mordantes lui inspirèrent son exorde : « Et moi 
aussi, on voulait, il y a peu de jours, me porter en triomphe; 
et l'on crie maintenant dans les rues : La grande trahison du 

comte de Mirabeau Je n'avais pas besoin de cette leçon 

pour savoir quV/ est peu de distance du Capitole à la Roche 
Tarpéienne ; mais l'homme qui combat pour la raison, pour la 
patrie, ne se tient pas si aisément pour vaincu. Celui qui 
a la conscience d'avoir bien mérité de son pays, et surtout 
de lui être encore utile; celui que ne rassasie pas une vaine 
célébrité, et qui dédaigne les succès d'un jour pour la véri- 



jpo PETITES IGNORANCES 

table gloire; celui qui veut dire la vérité, qui veut faire 
le bien public, indépendamment des mobiles mouvements de 
l'opinion populaire; cet homme porte avec lui la récompense 
de ses services, le charme de ses peines et le prix de ses 
dangers; il ne doit attendre sa moisson, sa destinée, la seule 
qui l'intéresse, la destinée de son nom, que du temps, ce juge 
incorruptible qui fait justice à tous. « 

On sait que le triomphe de Mirabeau fut complet. L'article 
principal du décret fut ainsi rédigé : « La guerre ne sera 
décidée que par un décret du Corps législatif, sur la proposition 
formelle et nécessaire du roi, et sanctionné par lui. » 

La tragédie court les rues. — Lemierre (1723-1793), 
grand remporteur de prix à l'Académie française, fut aussi 
couronné à l'Académie de Pau pour un poème sur l'Utilité des 
découvertes faites dans les arts et dans les sciences sous le règne 
de Louis XV . poème qui débute par ces deux vers, dont le se- 
cond a une belle tournure : 

Croire tout découvert est une erreur profonde; 
C'est prendre l'horizon pour les bornes du monde. 

Bien que Lemierre ait eu, non sans raison, la réputation 
d'un poète rocailleux, on a de lui quelques vers heureux, restés 
dans les mémoires, tels que : 

Même quand l'oiseau marche, on sent qu'il a des ailes, 

dans le poème didactique des Fastes ; et 

Le trident de Neptune est le sceptre du monde, 

dans le poème du Commerce. 

Devenu poète dramatique, Lemierre fit jouer, avec des 
fortunes diverses, un certain nombre de tragédies dont la der- 
nière, Barneveldt. représentée en 1790, fut écrasée par le succès 
de Charles IX. de Marie-Joseph Chénier. Il venait à cette 



HISTORIQUES tT LITTERAIRES. 301 

époque d'achever une autre tragédie, Virginie ; mais la Révo- 
lution avait fait une très vive impression sur son esprit, et 
pour ne pas exciter les passions populaires, a-t-il dit, il refusa 
de la mettre au théâtre. A ceux qui s'étonnèrent de le voir 
persister dans cette résolution, il répondit : Que voulei-vous . 
maintenant la tragédie court les rues. 

Lemierre, en parlant ainsi, se rencontraic avec Ducis 
(1733-1816) qui, à la même époque, écrivait à l'un de ses 
amis : « Que parlez-vous, Vallier, de faire des tragédies) La 
tragédie court les rues. » Il paraît même qu'un troisième écrivain, 
Chamfort, répondit à ceux qui déploraient l'indifférence du 
public pour les chefs-d'œuvre de la scène tragique : « La tra- 
gédie ne fait plus d'effet depuis qu'elle court les rues. » 

Ces écrivains se trouvaient être les échos d'une idée 
exprimée, aux époques troublées de la Fronde, dans une Ma- 
\arinade de 1649 • 

Comédiens, c'est un mauvais temps, 
Prenez les armes sans vergogne, 
Gardez-vous d'être fainéants, 
Comédiens, c'est un mauvais temps. 
La tragédie est par les champs 
Bien plus qu'à l'hostel de Bourgogne. 
Comédiens, c'est un mauvais temps, 
Prenez les armes sans vergogne. 

De la tragédie de Barneveldt 1 , qui eut une chute si pro- 
fonde, on a retenu un trait. Le fils du grand citoyen l'engage 
à se dérober à la vie par un trépas volontaire : 

— Libre au moins par la mort. 

— Mon fils, qu'avcz-vous dit ? 
Caton se la donna, Socrate l'attendit. 

1. Apres la mort violente de Barneveldt (1619), ses deux fils, résolus à 
venger leur père, entrèrent dans une conspiration qui fut découverte. L'un 
d'eux, Guillaume, échappa par la fuite : l'autre, René, fut pris et condamné a 
mort. Sa mère demanda sa grâce. « Je m'étonne, lui dit Maurice de Nassau, 
que vous fassiez pour votre fils ce que vous n'avez pas fait pour votre mari. 
— Je n'ai pas demandé la grâce de mon mari, répondit-elle, parce qu'il était 
innocent; jedemande celle de mou fils parce qu'il est coupable. >< 



392 PETITES IGNORANCES 

On a conservé aussi le souvenir d'un joli quatrain écrit par 
Lemierre pour l'éventail d'une dame : 

Dans le temps des chaleurs extrêmes, 
Heureux d'amuser vos loisirs, 
Je saurai près de vous amener les zéphyrs ; 
Les amours y viendront d'eux-mêmes. 

Lemierre, très vain, parlait de lui-même avec une extrême 
complaisance; il s'expliquait là-dessus en disant : « Je n'ai pas 
de preneurs, il faut bien que je fasse mes affaires tout seul l , » 
Le soir de la reprise triomphante de la Veuve du Malabar^ re- 
présentée pour la première fois le 30 juillet 1770, il fut, dit-on, 
tellement enivré que, montrant le poing, chez son ami Bou- 
cher, à un buste de Voltaire, il s'écria naïvement : « Ah! co- 
quin ! tu voudrais bien avoir fait ma Veuve. » 

AUX GRANDS HOMMES LA PATRIE RECONNAISSANTE. Une 

église, fondée par Chlodovig (510) sur le mont Lucotitius et 
consacrée aux saints apôtres Pierre et Paul, prit le nom de 
Sainte-Geneviève lorsque les restes de la patronne de Paris y 
furent déposés 2 . La châsse vénérée de la sainte fut l'objet de 



1. « M. Lemierre est un honnête garçon ; c'est aussi un des poètes les 
plus heureux ; il est toujours content du public, et se voit toujours en succès. 
Sa pièce tombe dans les règles; à la quatrième représentation, il n'y a per- 
sonne dans la salle; M. Lemierre arrive à l'orchestre, porte la vue de tous 
côtés, dans cette vaste solitude, et s'écrie: « Belle chambrée d'été! » II va 
chez Mole, peu de jours avant la première représentation, il veut faire 
quelques corrections à son rôle et lui demande une plume. — « Votre plume 
« n'écrit point, dit-il à Mole. — Que ne prenez-vous celle de Racine? — Elle 
« ne m'irait point; Racine est plus harmonieux que moi, j'en conviens; mais 
« j'ai l'expression plus énergique et plus propre. » Lemierre disait, il y a 
quelque temps, de la meilleure foi du monde: « On parle toujours de Diderot 
« et de d'Alembert ; qu'ont-ils donc fait ? Moi j'ai du bien au soleil : j'ai mon 
« poème sur la Peinture, j'ai mon Hypermnestre, j'ai mon Guillaume Tell...» 
Et toute la kyrielle des tragédies tombées, à qui il a trouvé de bonne foi de 
bons succès d'été. » (Grimm, Correspondance.) 

2. « Il y avait, en ^50, une bergère de Nanterre qui prophétisait. A l'ap- 
proche d'Attila, elle annonça que le Barbare ne toucherait pas à Paris. Les 
habitants, ne la voyant armée que de sa houlette, se crurent trahis et voulurent 
la lapider. Mais l'événement l'ayant confirmée et la houlette s'étant trouvée 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. i9i 

nombreux pèlerinages, et peu à peu l'église devint une abbaye. 
La rue principale qui y conduisait s'appela Saint e-Genevieve-la- 
Grande. puis Sainte-Gene\neve-du-Morit . 

Souvent reconstruits, agrandis ou restaurés, les bâtiments 
de cette abbaye subsistaient encore au xvm c siècle ; mais ils 
menaçaient ruine *. Louis XV, pour accomplir le vœu qu'il 
avait fait en faveur des églises pendant sa maladie à Metz 
(1744), ordonna, par lettres patentes du mois de mars 1757, 
que l'église Sainte-Geneviève serait réédifiée. Le terrain fut 
bénit l'année suivante par l'abbé de Saint-Germain, et les tra- 
vaux furent menés avec assez d'activité pour que six ans après 
(6 septembre 1764), Louis XV pût poser la première pierre du 
dôme. 

Ni Louis XV ni Louis XVI ne virent les travaux terminés; 
ils ne l'étaient même pas encore en 1791. Cependant, le nou- 
vel édifice s'élevait majestueusement sur la montagne Sainte- 
Geneviève ; il ne rappelait ni l'histoire du passé, ni la patronne 
de Paris, ni la légende, et ne s'adaptait à aucune des conve- 
nances de l'époque : c'était un temple antique rappelant, par sa 
forme et sa grandeur, le Panthéon romain -. C'est sans doute 
cette ressemblance qui suggéra à Pastoret, le jour même où 
mourut Mirabeau (2 avril 179 1), la pensée de faire au dé- 
partement de Paris la proposition de consacrer ce monument 
à recevoir la dépouille mortelle des grands hommes. La pro- 
position, portée à l'Assemblée constituante, fut accueillie avec 
acclamation \ et, le 4 avril, le décret suivant fut voté : 

plus forte que le marteau d'Attila, les Parisiens rirent de la bergère leur sainte 
et leur patronne. Cette première Jeanne d'Arc qui échappa au bûcher s'ap- 
pelait Geneviève. » (Edgar Quinet.) 

1. La vieille église ne fut démolie que sous l'Empire, vers 1806, lorsque- 
le lycée Napoléon fut installé dans les bâtiments de l'ancienne abbaye. 

■2. L'architecte Soufflot, chargé de ce travail, s'était inspiré du Panthéon 
de Rome, en s'efforçant de donner au dôme une élévation encore plus impo- 
sante. On sait que le temple romain, bâti en forme circulaire, avait reçu le 
nom de Panthéon (du grec pan, tout, et theos, dieu) parce que Agrippa, 
gendre d'Auguste, l'avait consacré à tous les dieux. 

j. Il n'y eut que trois voix contre : elles de Rochebrune, de Duval d'Espré- 
ménil et de Montlosier. 



3 9+ PETITES IGNORANCES 

Article premier. — Le nouvel édifice de Sainte-Geneviève 
sera destiné à recevoir les cendres des grands hommes à dater 
de l'époque de la liberté française. 

Art. 2. — Le Corps législatif décidera seul à qui cet honneur 
sera décerné. 

Art. 3. — Honoré Riquetti Mirabeau est jugé digne de re- 
cevoir cet honneur. 

Art. 4. — La législature ne pourra pas à l'avenir décerner 
cet honneur à un de ses membres venant de décéder; il ne 
pourra être déféré que par la législature suivante. 

Art. 5. — Les exceptions qui pourront avoir lieu pour 
quelques grands hommes morts avant la Révolution ne pourront 
être faites que par le Corps législatif. 

Art. 6. — Le Directoire du département de Paris sera 
chargé de mettre promptement l'édifice de Sainte-Geneviève en 
état de remplir sa nouvelle destination, et fera graver au-des- 
sus du fronton ces mots : Aux grands hommes la patrie recon- 
naissante. 

Art. 7. — En attendant que la nouvelle église Sainte- 
Geneviève soit achevée, le corps de Riquetti Mirabeau sera 
déposé à côté des cendres de Descartes, dans le caveau de 
l'ancienne église Sainte-Geneviève. 

L'année suivante, « l'édifice de Sainte-Geneviève » recevait 
le nom de Panthéon français^ et « les grands hommes morts 
avant la Révolution » qui eurent le même honneur que Mira- 
beau furent Voltaire (10 juillet 1791) 1 et Rousseau (11 oc- 
tobre 1794), les deux grands révolutionnaires du xvm e siècle. 
Sous la Convention, lorsque les intelligences de Mirabeau avec 



1. Voltaire avait d'autant plus de titres à une place au Panthéon qu'il 
avait annoncé la Révolution, en termes précis, vingt-sept ans, jour pour jour, 
avant la mort de Mirabeau : « Tout ce que je vois jette les semences d'une 
révolution qui arrivera immanquablement, et dont je n'aurai pas le plaisir 
d'être témoin. Les Français arrivent tard à tout, mais enfin ils arrivent. La 
lumière s'est tellement répandue de proche en proche, qu'on éclatera à la pre- 
mière occasion; et alors ce sera un beau tapage. Les jeunes gens sont bien 
heureux ; ils verront de belles choses » (Lettre à M. le marquis de Chauvelin, 
2 avril 1764.) 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. . 395 

la cour furent dévoilées, on chassa Mirabeau du Panthéon et 
on le remplaça par Marat. Les honneurs du Panthéon furent 
décernés aussi, pendant la Révolution, à Beaurepaire, comman- 
dant de Verdun, à Le Peletier de Saint-Farge.au, ainsi qu'aux 
jeunes Barra et Viala. 

En 1806, le Panthéon fut rendu au culte; mais, dans l'es- 
prit de Tépoque, il ne perdit pas pour cela la destination que 
lui avait donnée l'Assemblée constituante; ses caveaux furent 
consacrés à la sépulture des grands dignitaires, des grands offi- 
ciers de l'Empire, des sénateurs, des grands officiers de la Lé- 
gion d'honneur, et, en vertu de décrets spéciaux, des citoyens 
qui, dans la carrière des armes et dans celle de l'administration 
et des lettres, auraient rendu d'éminents services à la patrie. 

Aux termes du décret impérial (20 février 1806), il devait 
être olficié solennellement dans l'église de Sainte-Geneviève : le 
3 janvier, fête de sainte Geneviève; le 15 août, « fête de saint 
Napoléon », et anniversaire de la conclusion du Concordat ; le 
jour des Morts, et le premier dimanche de décembre, anniver- 
saire du couronnement et de la bataille d'Austerlitz. 

Sous la Restauration, l'édifice cessa de s'appeler Panthéon: 
Louis XVIII voulut qu'il fût exclusivement « consacré à l'exer- 
cice du culte divin 1 », ainsi qu'il l'écrivait à M. de Quélen, 
archevêque de Paris, le 26 décembre 1821. L'inscription Aux 
grands hommes la patrie reconnaissante fut remplacée par les 
mots : D. 0. AI. sub. inv. S. Genovefae Lud. XI dicavit. 
Lud. XVIII restituit. Une croix, hérissée de rayons, fut 
sculptée dans le tympan du fronton, et Gros décora la coupole 
d'une grande composition représentant l'apothéose de sainte 
Geneviève. 

Le gouvernement de Juillet fit renaître le Panthéon, Le 
26 août 1830, Louis-Philippe rendit une ordonnance ainsi 
conçue : 

1. L'ordonnance royale, rendue « en notre château des Tuileries, le 
12 décembre de l'an de grâce mil huit cent vingt-un. et de notre règne le 
vingt-septième », portait, article premier: « La nouvelle église fondée parle 
roi Louis XV sera incessamment consacrée à l'exercice du culte divin. » 



i9 6 PETITES IGNORANCES 

« Considérant qu'il est de la justice nationale et de l'hon- 
neur de la France que les grands hommes qui ont bien mérité 
de la patrie en contribuant à son bonheur et à sa gloire reçoi- 
vent, après leur mort, un témoignage éclatant de l'estime et de 
la reconnaissance publiques; 

« Considérant que, pour atteindre ce but, les lois qui 
avaient affecté le Panthéon à une semblable destination doivent 
être remises en vigueur; 

« Avons ordonné et ordonnons ce qui suit : 

'i Le Panthéon sera rendu à sa destination primitive et lé- 
gale ; l'inscription : Aux grands hommes la patrie reconnais- 
sant e. sera rétablie sur le fronton. Les restes des hommes qui 
auront bien mérité de la patrie y seront déposés. » 

Il n'entra pas de nouveaux grands hommes au Panthéon; on 
se contenta d'y placer quatre tables de bronze sur lesquelles 
étaient gravés les noms des victimes de la Révolution de juillet. 
La cérémonie d'installation de ces tables eut lieu le 27 juil- 
let 183 1, en présence du roi, et Adolphe Nourrit chanta 
l'hymne que Victor Hugo écrivit en l'honneur des victimes 1 . 

Par décrets des 6 décembre 1851 et 22 mars 1852, le Pan- 
théon fut restitué à la patronne de Paris. On y célébra le culte, 
mais on y pria aussi pour les morts enterrés dans les caveaux 
de l'église, ainsi que le comportaient les termes du décret de 
1852. La tradition révolutionnaire n'était -pas tout à fait dis- 
parue, et le monument s'appelait toujours Panthéon. 

Enfin, à l'occasion de la mort du grand poète Victor Hugo 
(22 mai 1885), Tédifice fut de nouveau désaffecté par un décret 
du 26 mai 1885, portant (article i er ) que les restes des grands 
hommes qui ont mérité la reconnaissance nationale y seront 
déposés, et (art. 2) que cette disposition est applicable aux ci- 
toyens à qui une loi aura décerné des funérailles nationales. 
Un décret du même jour portait : « A la suite des obsèques 
ordonnées par la loi du 24 mai 1885, le corps de Victor Hugo 
sera déposé au Panthéon. » 

1. Chants du crépuscule, III. 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. jy7 

Périssent Lts colonies plutôt qu'un principe! — L'As- 
semblée consumante s'occupa, à plusieurs reprises, dans le pre- 
mier semestre de 1791, de l'organisation de la marine, du 
commerce et des colonies. On s'entendit sur les deux premières 
questions, mais sur celle des colonies on se sépara : là les in- 
térêts et les principes étaient en présence. 

Suivant les uns, avec la liberté des hommes de couleur, il 
n'y avait plus de colonies possibles, et les colonies rapportaient 
à la France de 150 à 200 millions. Barnave disait (séance du 
7 mai 179 1) : « Vous n'avez qu'une question à résoudre. Vou- 
lez-vous avoir des colonies, n'en voulez-vous pas avoir? Si 
cette constitution coloniale est au point que je vous annonce, il 
faut l'admettre, ou renoncer aux colonies et dire : les avantages 
de notre commerce, de notre agriculture nous sont moins chers 
que la consécration des principes. » Moreau de Saint-Méry 
ajoutait : « Si vous voulez la déclaration des droits, quant à 
nous, il n'y a plus de colonies. « 

Suivant les autres, tels que Grégoire, Pétion, Tracy, Ro- 
bespierre, le principe de la liberté devait l'emporter sur toutes 
les considérations d'intérêt et de propriété. Ils ne pouvaient ni 
ne voulaient admettre, comme on le demandait, que les assem- 
blées coloniales, toutes composées de blancs, eussent l'initiative 
des lois sur l'état des personnes, c'est-à-dire sur les conditions 
respectives des blancs, des hommes de couleur et des noirs 
qualifiés de non libres. 

Le vendredi 13 mai, après les discours de l'abbé Maury et 
de M. Mousseron, député des colonies orientales, on donna 
lecture des différents projets de décret. Dupont de Nemours 
exprima l'opinion que s'il fallait sacrifier l'intérêt ou la justice, 
il vaudrait mieux sacrifier les colonies qu'un principe ; et Moreau 
demanda, au contraire, que, pour rassurer entièrement les co- 
lons, le mot d'esclaves fût mis dans la loi à la place de celui de 
non libres, qui étaic proposé comme tempérament. C'est alors 
que Robespierre, prenant la parole, s'opposa énergiquement à 
ce que le mot esclave fut prononcé, et s'écria : « Périssent les 
colonies s'il doit vous en coûter votre bonheur, votre gloire, 



j9 a PETITES IGNORANCES 

votre liberté ! Je le répète, périssent les colonies si ces colons 
veulent, par les menaces, nous forcer à décréter ce qui con- 
vient le plus à leurs intérêts. » 

Ce sont les passages des discours de Dupont (de Nemours) et 
de Robespierre, en faveur de l'émancipation, qu'on a condensés 
dans les mots : Périssent les colonies plutôt qu un principe! 

Tout Etat est un vaisseau mystérieux qui a ses an- 
cres dans le ciel. — Jusqu'à la Révolution, Rivarol 
(i 753-1801) fut un homme d'esprit qui brilla par ses bons mots, 
sa malignité et son étincelante conversation. Il passait ses jours 
à dormir et ses nuits à charmer les réunions où Ton avait le 
bonheur de le posséder. Une maîtresse de maison qui pouvait 
dire : a Nous aurons du Rivarol », était sûre que ses salons 
seraient remplis. Sa verve intarissable, son goût pour la satire, 
la finesse avec laquelle il mettait en relief les ridicules des au- 
tres, avaient fait de lui un écrivain caustique, à la fois très 
recherché et très redouté 1 . Il savait, pour l'avoir éprouvé, que 
les saillies et les sarcasmes attirent bien des inimitiés : 
1 L'homme qui porte son talent avec lui afflige sans cesse les 
amours-propres : on aimerait encore mieux le lire quand même 
son style serait inférieur à sa conversation. » Jusqu'à l'âge de 
trente ans, Rivarol préféra, pour montrer son esprit, la parole 
à la plume, qu'il appelait : « cette triste accoucheuse de l'es- 
prit, avec son long bec effilé et criard 1. Cependant, il le 
reconnaissait lui-même, si c'est un avantage de n'avoir rien 
fait, il ne faut pas en abuser. 

En 1789, Rivarol, devenu tout à coup homme politique, 
dirigea ses traits contre les révolutionnaires. Trois jours avant 
la prise de la Bastille, il déclara la guerre à la Révolution, 
dans le Journal politique et national de l'abbé Sabatier de Cas- 
tres, journal dont il fut l'âme; et plus tard, de 1790 à 1792, 



1. Il créa un genre de persiflage dans le Petit almanach de nos grands 
hommes, année 1788, où il fit en quelques mots, par ordre alphabétique, 
l'éloge ironique de ses contemporains. 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. i99 

il fut le plus spirituel et le plus brillant rédacteur des Actes des 
Apôtres. 

On a noté quelques-unes des idées émises par Rivarol dans 
cette période politique de sa vie, et ce n'est pas sans raison, 
car le polémiste chez lui n'avait rien d'absolu : bien qu'il dé- 
fendît la cause de la royauté, son dévouement n'était ni aveugle 
ni servile; il vit les fautes de la monarchie aux abois et le dit 
avec franchise : « La population de Paris et celle même de 
toutes les villes du royaume ont encore bien des crimes à faire 
avant d'égaler les sottises de la cour. Tout le règne actuel 
peut se réduire à quinze ans de faiblesse et à un jour de force 
mal employé. » 

A propos des bourgeois qui se faisaient anoblir, mais qui, 
malgré cela, n'étaient pas des gentilshommes, il traduisit ainsi 
le proverbe la caque sent toujours le hareng : « Les rois de 
France guérissent leurs sujets de la roture à peu près comme 
des écrouelles, à condition qu'il en restera des traces 1 . » 

Pour exprimer qu'aucune liberté n'a été plus féconde que 
la liberté de la presse, il disait : <t L'imprimerie est l'artillerie 
de la pensée. Il n'est pas permis de parler en public, mais il 
est permis de tout écrire; et si on ne peut avoir une armée 
d'auditeurs, on peut avoir une armée de lecteurs. » 

Craignant de voir s'échapper, dans une crise sociale, les 
conquêtes de la civilisation, il s'écria : « Malgré tous les 
efforts d'un siècle philosophique, les empires les plus civilisés 
seront toujours aussi près de la barbarie que le fer le plus poli 
l'est de la rouille : les nations comme les métaux n'ont de bril- 
lant que les surfaces. » 

Enfin, c'est lui, Rivarol, le libertin et l'incrédule des an- 
ciens jours, qui, dans son article sur la Religion 2 , s'efforce de 
prouver que la philosophie est impuissante à maintenir la mul- 



i. Un autre proverbe, le drapeau déchiré fait la gloire du capitaine, 
lui fournit une heureuse comparaison: « La vertu tire sa gloire des persécu- 
tions qu'elle endure, comme le drapeau de guerre tire son lustre de ses lam- 
beaux déchires, ii 

2. Œuvres de Rivarol, t. I er .) 



4 co PETITES IGNORANCES 

titude, ec qu'il faut à la grande majorité des hommes une re- 
ligion pour mettre un frein à leurs passions par la perspective 
des châtiments ou des récompenses futures. La morale sans 
religion, dit-il, c'est la justice sans tribunaux. De là, cette 
conclusion : « Qu'on ne s'étonne donc pas que les gouverne- 
ments s'accordent facilement avec les religions; mais entre eux 
et nos philosophes, point de traités; il faut, pour leur plaire, 
ou que le gouvernement abdique, ou qu'il leur permette de 
soulever les peuples. En un mot, la philosophie divise les 
hommes par les opinions, la religion les unit dans les mêmes 
principes : il y a donc un contrat éternel entre la politique et 
la religion. Tout Etat, si j'ose le dire, est un vaisseau mysté- 
rieux qui a ses ancres dans le ciel. » 

Rivarol émigra (10 juin 1792), après avoir perdu toute illu- 
sion sur la monarchie et tout espoir de la sauver. 

La Marseillaise. — Dans la séance du 20 avril 1792, 
Dumouriez, ministre des affaires étrangères, lut à l'Assemblée 
législative son important rapport au roi sur la situation poli- 
tique. Ce rapport se terminait ainsi : 

« Considérant enfin que le vœu prononcé de la nation fran- 
çaise est de ne souffrir aucun outrage ni aucune altération dans 
la Constitution qu'elle s'est donnée ; que le roi, par le serment 
qu'il a fait de maintenir la Constitution, est devenu déposi- 
taire de la dignité et de la sûreté de la nation française ; je 
conclus à ce que, forte de la justice de ces motifs et de l'éner- 
gie du peuple français et de ses représentants, Sa Majesté, ac- 
compagnée de ses ministres, se rende à l'Assemblée nationale 
pour lui proposer la guerre contre l'Autriche. » 

Le roi dit alors, avec quelque altération dans la voix : 

« Vous venez, messieurs, d'entendre le résultat des négo- 
ciations que j'ai suivies avec la cour de Vienne. Les conclu- 
sions du rapport ont été l'avis unanime de n en conseil. Je les 
ai adoptées moi-même ; elles sont conformes au vœu que m'a 
manifesté plusieurs fois l'Assemblée nationale, et aux senti- 
ments que m'ont témoignés un grand nombre de citoyens des 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. + oi 

différentes parties du royaume. Tous préfèrenc la guerre à 
voir plus longtemps la dignité du peuple français outragée et 
la sûreté nationale menacée. 

« J'avais dû préalablement employer tous les moyens de 
maintenir la paix. Je viens aujourd'hui, aux termes de la Con- 
stitution, proposer à l'Assemblée nationale la guerre contre le 
roi de Hongrie et de Bohême. » 

Le président répondit : 

« Sire, l'Assemblée nationale prendra dans la plus grande 
considération la proposition formelle que vous lui faites. Votre 
Majesté sera instruite par un message du résultat de sa délibé- 
ration. » 

Le roi se retira au milieu de l'émotion dont chacun était 
pénétré dans cette circonstance solennelle. Réunie le soir même 
en séance extraordinaire, l'Assemblée vota la guerre à la 
presque unanimité. Il fut décidé en même temps qu'un mani- 
feste déclaratif des intentions de la France serait publié et 
adressé au peuple français et aux nations étrangères ; la rédac- 
tion en fut confiée à Condorcet. 

Ainsi se trouva entreprise cette guerre avec l'Autriche qui 
devait affermir la Révolution victorieuse et changer la face de 
l'Europe. 

Quelques jours après (24 avril), un jeune officier du génie, 
un peu poète et un peu musicien, Rouget de Lisle (1760-1836), 
dînait à Strasbourg chez M. de Dietrich, maire de la ville. La 
guerre fut naturellement le sujet principal de la conversation ; 
on partageait là comme partout le sentiment d'enthousiasme 
qui avait accueilli dans la France entière la nouvelle de la 
guerre avec la principale des puissances confédérées, et le vœu 
fut exprimé qu'une inspiration poétique, un chant guerrier, 
vînt répondre au sentiment de la nation. Rouget de Lisle rentra 
chez lui, la tête remplie de ce qu'il venait d'entendre; les cris 
de l'enthousiasme général lui revinrent alors à l'esprit 1 , et il 



1. » La Marseillaise n'esl pas sortie (oui armée de l'imagination de Rouget 

de Lisle; elle est née dans l'atmosphère des clubs de Strasbourg... c'est l'ex- 



4 o2 PETITES IGNORANCES 

composa la nuic même les six couplets d'un hymne de guerre 
qu'il fit entendre dans la matinée aux convives de la veille, réu- 
nis aussitôt 1 . 

Une semaine ne s'était pas écoulée que l'hymne était exécuté 
par le bataillon de Rhône-et-Loire, et publié sous le nom de 
Chant de guerre pour l'armée du Rhin. Par la voie d'un journal 
dont M. de Dietrich était directeur, la Feuille de Strasbourg, 
ce chant arriva à Marseille où, à son tour, le Journal des dépar- 
tements méridionaux et des Débats des amis de la Constitution 
le reproduisit sous le titre : Chant de guerre aux années des 
frontières. De là, il vint à Paris, chanté par les volontaires 
marseillais à leur entrée dans cette ville (20 juillet), et alors le 
peuple, qui l'entendait pour la première fois, l'appela PHymne 
des Marseillais, ou la Chanson des Marseillais, et enfin la Mar- 
seillaise. C'est ainsi qu'un chant fait à Strasbourg, pour l'ar- 
mée du Rhin, par un officier en garnison à Huningue, et dédié 



pression même de l'enthousiasme de tout un peuple, les images, les mouve- 
ments, les cris qui étaient familiers aux hommes de la Révolution. « Aux 
« armes, citoyens ! L'étendard de la guerre est déployé ; le signal est donné. 
« Aux armes! Il faut combattre, vaincre ou mourir! » C'est ainsi que débute 
une adresse du club de l'Auditoire, dont Rouget de Lisle était membre, adresse 
antérieure à la Marseillaise. » (Seinguerlet, Strasbourg pendant la Révo- 
lution.) 

1. Lorsque Rouget de Lis!e publia pour la seconde fois la Marseillaise, 
en 1825, dans le recueil de ses œuvres, il y mit cette note: « Je fis les paroles 
et l'air de ce chant à Strasbourg, dans la nuit qui suivit la proclamation de la 
guerre, lin avril 1792. » Cependant, la question de savoir s'il est l'auteur de 
la musique aussi bien que des paroles a été plus d'une fois agitée. On n'a 
pas mis en doute sa bonne foi ; on a parlé de réminiscence, de ressouvenirs 
en quelque'^sorte inconscients. Cette musique fut, dans le principe, attribuée 
à un nommé Allemand, ainsi qu'on le peut voir dans un article de la Chro- 
nique de Paris du 27 août 1792, qu'ont reproduit MM. Bûchez et Roux dans 
le tome XVIII de leur Histoire parlementaire de la Révolution française; 
puis MM. Castil-Blaze et Fétis ont désigné l'un des deux frères Jullien, dit 
Navoigille ; puis enfin M. Arthur Loth, dans une étude publiée en 1886 et 
résumant tous les débats, a entrepris de démontrer que Rouget de Lisle a 
adapté sa chanson sur une musique qui se trouve au début d'un oratorio 
composé sous le titre d'Esther par Jean-Baptiste-Lucien Grisons, chef de 
maîtrise à la cathédrale de Saint-Omer. (Voy. sa brochure intitulée : le Chant 
de la Marseillaise, son véritable auteur, avec fac-similé original du 
manuscrit.) 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. +03 

au maréchal Lukner, commandant alors de cette armée, s'im- 
mortalisa sous le nom de la Marseillaise. 

Le septième couplet, appelé la strophe des enfants, n'est 
pas de Rouget de Lisle : il fut ajouté par l'abbé Antoine Pes- 
sonneaux, professeur de rhétorique au collège de Vienne, au 
moment du passage des Marseillais dans cette ville, le 14 juil- 
let I" 7 92. 

Un décret de la Convention du 28 septembre suivant pres- 
crivit que Y Hymne des Marseillais serait chanté dans toute la 
République pour célébrer les triomphes de la liberté dans la 
Savoie. 

L'auceur de la Marseillaise n'a été réellement inspiré 
qu'une fois : ses autres compositions sont presque toutes ou- 
bliées. « Rouget de Lisle, ce Tyrtée de la France, comme on 
l'avait surnommé, et qui avait eu dans sa vie un éclair d'inspi- 
ration sublime, n'avait reçu qu'une fois cette visite du génie, 
ce don de l'à-propos ; à partir du jour où il eut fait, presque 
sans le savoir, la Marseillaise, et où elle s'était élancée de son 
sein, il était resté, lui, étonné, ébloui et tout à fait déconte- 
nancé ; on aurait dit qu'il n'était plus que la dépouille laissée à 
terre de son immortelle chanson. L'hymne guerrier, en nais- 
sant, avait tué son père, l'avait mis du moins hors de com- 
bat 1 . » 

Guerre aux châteaux, paix aux chaumières. — 
D'après ce que rapporte Ginguené dans l'étude biographique 
qu'il publia en tête des œuvres de Chamfort (1795), c'est lui, 
Chamfort (174. [-1794), qui proposa aux soldats de la Répu- 
blique, partant pour combattre les [ennemis, de prendre pour 
devise : Guerre aux châteaux et paix aux chaumières' 1 . Ces 
. dictés surtout par la sympathie qu'inspiraient les vic- 



1. Sainte-Beuve, Xouvelles causeries du lundi. 

2. Une idée analogue fut exprimée par les Jacobins lorsque, le 21 janvier 
jour anniversaire Je la mort de Louis XVI, ils se rendirent sur la place 

de la Révolution, pour prêter ce serment, au pied de la statue de la liberté : 
Mort aux tyrans, paix aux chaumières. 



4 o + PETITES IGNORANCES 

times du despotisme, ne devaient pas avoir, dans la pensée de 
Chamfort, la terrible portée que lui donnèrent les événements. 

Animé du même sentiment, Chamfort disait : « Je ne croi- 
rai pas à la Révolution tant que je verrai ces carrosses et ces 
cabriolets écraser les passants. » A ceux qui lui disaient : 
« Réformez, mais ne détruisez pas » , il répondait : « Vous 
voudriez qu'on nettoyât les écuries d'Augias avec un plumeau. « 
11 résumait ainsi sa pensée sur le despotisme : « Moi, tout ; le 
reste, rien. » 

La prison, qui lui était devenue odieuse au point de le 
pousser à se suicider à coups de pistolet et de rasoir, calma 
quelque peu son exaltation révolutionnaire : il jura de ne 
pas se laisser arrêter une seconde fois par les agents de la ty- 
rannie : « Je suis un homme libre, jamais on ne me fera ren- 
trer dans une prison. » Et il ajoutait : « Je pouvais n.e tuer 
en sécurité ; je ne craignais pas d'être jeté à la voirie du Pan- 
théon, a C'est sur ce ton que, depuis l'apothéose de Marat, il 
parlait de la fosse commune de la gloire. 

Dans la jeunesse de Chamfort, il était à la mode de mettre 
en opposition sur le théâtre la vie sauvage et la civilisation. Il 
fit, pour répondre à ce goût, une pièce dans laquelle une Jeune 
Indienne (c'est le titre de la comédie) se décide, bien qu'elle ré- 
siste aux conventions sociales, à épouser un Anglais par-de- 
vant notaire; elle lui dit alors ce vers qu'on a retenu : 

Quoi ! sans cet homme noir, je n'aurais pu t'aimer! 

La Carmagnole. — Les deux chants les plus populaires 
de la Révolution française sont la Marseillaise et la Carma- 
gnole, un hymne et une ronde. L'histoire du premier est con- 
nue, celle du second est restée dans une complète obscurité. On 
sait que la Carmagnole a commencé d'être chantée en 1792, 
après la journée du 10 août, dont elle est une sorte de gros- 
sier récit ; que les fédérés marseillais, qui ont pris une part 
active à cette journée, ont été les premiers à la chanter en 
dansant sur les places publiques autour des arbres de laUi- 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 405 

berté ; que ces fédérés portaient un vêtement appelé Carma- 
gnole 1 , tenant le milieu entre la veste et l'habit, et garni sur 
le devant de plusieurs rangées de boutons de métal ; et l'on a 
pensé que ce vêtement, devenu fort à la mode parmi les pa- 
triotes, avait donné son nom à la ronde révolutionnaire. Cette 
supposition faite, on ne sait plus rien. Qui a composé l'air ? 
Qui a écrit les paroles? On l'ignore. Ce qu'on peut affirmer, 
c'est que les paroles sont l'œuvre d'un sans-culotte beaucoup 
plus que d'un poète. 

Que la veste ait ou n'ait pas donné son nom à la chanson, la 
chanson, par son immense popularité, le transmit à bon 
nombre de choses ayant un caractère révolutionnaire, aux dis- 
cours de Barère comme aux soldats des armées républicaines. 

Un autre chant populaire. Ça ira. qui eut une grande vogue 
au commencement de la Révolution, a laissé quelque incerti- 
tude s ir l'auteur des paroles : suivant les uns, elles seraient de 
Dupuis, l'auteur de l'Origine de tous les cultes ; suivant les 
autres, d'un nommé Ladre, chanteur ambulant, ce qui est 
bien différent et aussi beaucoup plus probable 2 . Quant à l'air, 
il n'était pas nouveau : les paroles de Ça ira ont été adaptées 
au Carillon national, air de contredanse composé par Bécourt. 
L'air fut joué souvent sur le clavecin par Marie-Antoinette qui 
en aimait la gaieté, et la chanson fut chantée avec enthou- 
siasme par deux cent mille Parisiens travaillant au Champ de 
Mars pour préparer la grande fête de la Fédération. 



Ah ! ça ira, ça ira, ça ira ! 
Le peuple en ce jour sans cesse répète 

Ah ! ça ira, ça ira, ça ira ! 
Malgré les mutins, tout réussira. 



1. Si le vêtement, comme on peut le croire, a été apporté dans le midi de 
la France par les travailleurs émigrés du Piémont, son nom vient sans doute 
de la ville de Carmagnola. 

2. Ce qui tend a confirmer cette opinion, c'est que Ladre adressa, au mois 
de nivôse au II, une lettre au Comité de sûreté générale, pour demander une 
récompense nationale comme auteur du Ça ira de 1790 et de plusieurs autres 
chants révolutionnaires. 



4 o6 PETITES IGNORANCES 

Le Ça ira aurait pu naître à Paris, au milieu de ce peuple 
qui, voyant s"ouvrir l'ère de la liberté, devait espérer que tout 
irait au gré de ses désirs; cependant, on a dit que ce mot 
avait été donné par Franklin : interrogé très souvent sur ce 
que devenait la république américaine, il répondait avec con- 
fiance et un invariable sourire : Ça ira } ça ira. 

Les deux rondes de la Révolution se chantaient et se dan- 
saient sur un rythme joyeux; elles ne différaient que par les 
paroles : le Ça ira respira d'abord l'espoir et la gaieté 1 , tandis 
que la Carmagnole^ beaucoup plus brutale, exhalait une odeur 
de poudre. 

Sans-culottes. — Le nom de Sans-culotte fut prononcé 
dans la séance d'ouverture de la Convention nationale (21 sep- 
tembre 1792). 

Manuel eut la malencontreuse idée de proposer, au début 
de cette séance, que le président de la France fût logé dans le 
palais national des Tuileries, et que des hommages fussent ren- 
dus, dans sa personne, à la souveraineté du peuple. L'ex- 
capucin Chabot, étonné, indigné même, lui répondit entre 
autres choses : « Vous ne pouvez rechercher d'autre dignité 
que de vous mêler avec les Sans-culottes qui composent la ma- 
jorité de la nation, et c'est en vous assimilant à vos conci- 



1. La première chanson fut un cri de vaillance et de foi ; elle se résumait 
dans cette idée : 

Ça ira ! 

La liberté s'établira ; 

Malgré les tyrans, tout réussira. 

« Le sang ne coulait pas à cette époque, dit Mercier; l'amour pour la Révo- 
lution était entier, l'énergie était pure, l'idée du meurtre ne s'y mêlait point; 
on répétait Ça ira d'un concert unanime. » 

Plus tard, les passions politiques s'exaltèrent, la fraternité fit place à la 
fureur, et la ballade populaire perdit son caractère primitif pour .prendre dans 
une dernière variante une forme menaçante; elle devint un cri décolère: 

Ah ! ça ira, ça ira, 
Les aristocrates à la lanterne, 

Ah ! ça ira, ça ira, 
Les aristocrates, on les pendra. 



HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 407 

toyens, en conquérant l'amour du peuple, en faisant son bon- 
heur, que vous acquerrez l'autorité nécessaire pour faire res- 
pecter vos décrets . c'est la seule dignité qui doit s'attacher aux 
éminentes fonctions dont vous êtes investis. » Ce même Cha- 
bot, qui avait porté jadis une robe, semblait avoir un goût 
particulier pour le sans-culottisme, car il s'écriait un an plus 
tard (7 septembre 1793 : « Le citoyen Jésus-Christ est le 
premier sans-culotte du monde 1 ! » 

Au commencement de 1792, le mot était en usage, on pour- 
rait dire à la mode : non seulement les patriotes étaient appe- 
lés Sans-culottes par les nobles, mais eux-mêmes se désignaient 
ainsi, attachant à ce mot l'idée de pur, de bon citoyen, d'ami 
dévoué du peuple et de la liberté. Déjà en 1790, l'abbé Maury, 
à l'Assemblée constituante, avait prié le président, en montrant 
les déguenillés des tribunes, de faire taire les Sans-culottes ; et 
plus tard Robespierre, qui plaisantait à ses heures, se servit de 
cette expression lorsqu'il proposa de faire fermer le club des 
femmes, fondé par l'actrice Lacombe, ec qui se tenait dans le 
charnier Saint-Eustache : « Cette réunion de vraies sans- 
culottesj, dit-il, ne saurait durer plus longtemps, parce quelle 
prête au ridicule et aux propos malins. » 

De l'avis de quelques-uns, c'est parce qu'ils avaient substi- 
tué le pantalon à la culotte courte de l'ancien régime que les 
républicains ont été dits sans-culottes ; mais il semble plus vrai- 
semblable de chercher l'origine du mot dans un propos iro- 
nique des aristocrates : ils auront dit que les nouveaux législa- 
teurs, pauvres pour la plupart, n'avaient pas une culotte à se 
mettre, et les républicains auront répondu, acceptant l'injure 
comme un titre, qu'ils se faisaient honneur d'être sans-culottes. 

Mercier, dans le Nouveau Pans, dit que le mot existait 

1. Six mois après, Camille Desmoulins, déclinant son âge devant le tribunal 
révolutionnaire, faisait le même rapprochement :« J'ai l'âge du sans-culotte 
Jésus, trente-trois ans quand il mourut. » Et Mercier écrivait à ce propos: 
« Qui l'eût dit que N'otre-S-igneur Jesus-Christ s'appellerait le sans-culotte 
Jésus, qu'il n'aurait point d'autre surnom dans les journaux, dans les tribunaux, 
aux Jacobins; que ce serait là. non un sarcasme, mai* un véritable titre 
d'honneur qui lui serait accordé ? » 



4 o8 PETITES IGNORANCES 

avant la Révolution, qu'il a été simplement ressuscité et appli- 
qué aux circonstances nouvelles : « Le poète Gilbert, peut- 
être le plus excellent versificateur depuis Boileau, était très 
pauvre. Il avait tancé quelques philosophes dans une de ses 
satires : un auteur, qui voulait leur faire sa cour pour être de 
l'Académie, imagina une petite pièce satirique intitulée : le 
S ans -culotte ; on y raillait Gilbert, et les riches adoptèrent vo- 
lontiers cette dénonciation contre tous les auteurs qui n'étaient 
pas élégamment vêtus. » Ailleurs, il ajoute : « Les habitants 
des faubourgs formaient une corporation redoutable sous le nom 
de sans-culottes } qui leur avait été donné en signe de dérision 
par Lacueil et qu'ils voulurent conserver comme un titre de 
gloire. » On retrouve, du reste, une ancienne trace du mot 
sans-culotte dans le mot ribauds sans chausses^ dont se ser- 
vaient les chroniqueurs du moyen âge pour désigner les dégue- 
nillés. 

Sans-culottides. — Le calendrier républicain datait du 
22 septembre 1792 ': il divisait l'année en douze mois de 
trente jours chacun : vendémiaire^ brumaire et frimaire, pour 
l'automne 5 nivôse, pluviôse et ventôse, pour l'hiver; germinal, 
floréal, prairial ^ pour le printemps; et messidor j thermidor } 
fructidor, pour l'été. Chaque mois était divisé en trois décades 
dont les jours furent désignés d'après la place qu'ils occupaient : 
primidij duodi^ tridi , quartidi. quintidi. sextidi, septidi. octidi. 
nonidi. décadi-. 



1. Il fut adopte à neuf heures dix-huit minutes trente secondes du matin. 
orsque le soleil arrivait à l'équinoxe vrai, en entrant dans le signe de la 
Balance, afin que l'égalité civile et morale fût proclamée par les repré- 
sentants du peuple français au moment même où l'égalité des jours et des nuits 
était marquée dans le ciel. 

2. On avait proposé d'abord de donner aux jours des dénominations 
significatives: le jour du niveau, symbole de l'égalité ; les jours du bonnet de 
la liberté, de la concorde, des piques, de la charrue, du compas, symboles 
des conquêtes et des richesses nationales; du faisceau, ou de la force née de 
l'union, du canon, du chêne, symboles des vertus sociales, et enfin du repos. 
Mais cette nomenclature n'eut pas l'assentiment général ; on lui préféra « Tordre 
numérique, qui est celui de la nature ». 



HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. + op 

Ces douze mois de trente jours ne comprenant que trois 
cent soixante jours de l'année, cinq jours restaient en dehors, et 
ce sont ceux-là queFabre d'Eglantine (1755-1794), l'auteur du 
calendrier républicain, proposa de consacrer à des fêtes publiques 
sous le nom de sans-culottides. « Nous avons pensé, dit-il dans 
son rapport, qu'il fallait pour ces cinq jours une dénomination 
collective qui poriât un caractère national capable d'exprimer 
la joie et l'esprit du peuple français dans lés cinq jours de 
fête qu'il célébrera au terme de chaque année. » 

Ces jours de fête furent consacrés : le premier au Génie, 
le deuxième au Travail, le troisième aux Actions, le quatrième 
aux Récompenses , et le cinquième à Y Opinion. Dans les années 
bissextiles, il y avait une sixième sans-culot t ide ; elle était con- 
sacrée à célébrer la Révolution française, et on l'appelait spé- 
cialement la sans-culottide. 

Lorsque l'époque de la Terre îr fut passée, et que le sans- 
culottisme cessa d'être en honneur, la Convention décida, par 
décret du 7 fructidor an III (24 août 1795), que les sans-culot- 
tides s'appelleraient à l'avenir jours complémentaires. 

Le calendrier républicain ne dura guère plus de treize 
ans : un sénatus-consulte du 21 fructidor an XIII abrogea le 
décret de la Convention qui l'avait adopté, et rétablit le calen- 
drier grégorien, à partir du 1" janvier 1806. 

Guillotine. — Le docteur Joseph-Ignace Guillotin (1738- 
1814.' se fit connaître, au commencement de la Révolution, par 
une brochure dans laquelle il demandait, entre autres choses, 
que le nombre des députés du tiers état fût au moins égal à 
celui des députés des deux autres ordres. Le parlement fit 
mander à sa barre l'écrivain qui avait émis une idée qui 
alors semblait aussi neuve que hardie. Guillotin sortit vic- 
torieusement de cette épreuve, et le peuple le reconduisit en 
triomphe. 

Signalé ainsi à l'attention publique, Guillotin fut élu dé- 
puté de Paris. Obéissant à ses instincts d'humanité, il s'occupa 
d'objets d'utilité publique et présida la commission chargée 



*io PETITES IGNORANCES 

d'organiser les écoles de médecine, de chirurgie et de pharma- 
macie. 

Dès le mois d'octobre 1789, Guillotin avait proposé de 
détruire le préjugé des peines infamantes (la roue, le bûcher, 
le gibet) en décidant que tous les condamnés à mort subiraient 
la même peine et que la décapitation ne serait plus, comme 
autrefois, réservée aux nobles. Puis, voulant diminuer autant 
que possible les souffrances des suppliciés, il avait émis le vœu 
que la décapitation par la hache fut remplacée par une ma- 
chine dont l'action serait plus rapide; il savait qu'un instru- 
ment de ce genre existait depuis longtemps en Italie l . 

Lorsqu'elle discuta les articles du code pénal (1791), l'As- 
se'mblée constituante, sur la proposition de Michel Le Peletier 
de Saint-Fargeau, décida que tous les condamnés à mort au- 
raient la tête tranchée; et, le 22 mars 1792, l'Assemblée légis- 
lative, sur le rapport de Carlier et d'après l'avis du docteur 
Louis, secrétaire de l'Académie de chirurgie, donna suite au 
projet de Guillotin, relativement au mode d'exécution. 

Un instrument de supplice fut construit, en conséquence, 
par un nommé Schmidt, mécanicien allemand et facteur de cla- 
vecins, et des essais furent faits à Bicêtre sur des animaux et 
des cadavres. On appela d'abord cette machine Louisette ou 
Petite Louison. faisant allusion au docteur Louis qui en avait 
dirigé l'exécution ; mais les journaux, s'emparant du sujet, rap- 
pelèrent le nom de Guillotin; la Chronique de Paris (14 dé- 
cembre 1789) avait dit : s Nous avons vu une chanson dans 
laquelle on appelle le coupe-tête proposé par M. Guillotin la 
Guillotine » ; et cette chanson, comme beaucoup d'autres, 
comme un article satirique intitulé : Jurisprudence criminelle. 
avait paru dans le fameux journal royaliste les Actes des 
Apôtres, où étaient parodiés et traînés sur la claie tous les 

1. A propos d'une exécution faite à Gênes, le 13 mai 1507, il est fait 
mention, dans Jean d'Auton, d'un instrument de supplice dont la guillotine 
n'est qu'un perfectionnement : « Une doulouere tranchante... venant d'amont 
entre deux poteaux... tomba entre la teste et les espaules..., si que la teste 
s'en alla d'un costé et le corps tomba dz l'autre. » 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. + n 

noms et toutes les choses de la Révolution. Ce sont les sinistres 
plaisanteries de cette feuille qui rivèrent pour toujours le nom 
d'un philanthrope à une machine de mort. Le bon docteur 
souffrit beaucoup de cette triste célébrité. 

Dans le numéro 146 de son journal, les Révolutions de Paris. 
Prudhomme fit la proposition de donner pour inscription à la 
guillotine ces deux vers de Malherbe : 

Et la garde qui veille aux barrières du Louvre 
N'en défend pas les rois. 

C'est un voleur de grand chemin qui fut exécuté le premier 
sur la guillotine (25 avril 1792) l ; et la première exécution poli- 
tique eut lieu le 21 août suivant, à dix heures du soir, aux 
flambeaux. La victime, Louis-David Collenon d'Angremont, 
était coupable d'avoir figuré parmi les ennemis du peuple dans 
la journée du 10 août. Mais ce ne fut qu'à partir de rétablis- 
sement du tribunal révolutionnaire (7 avril 1793) que la guil- 
lotine fonctionna avec activité. File fut établie d'abord sur la 
place du Carrousel; mais la Convention, lorsqu'elle s'installa 
aux Tuileries, ne voulut pas la voir en face, et elle fut trans- 
portée place de la Révolution; elle y resta jusqu'au 13 juin 1-94 
(25 prairial an II), époque où elle fut dressée place du Trône. 
On n'exécutait sur la place de Grève que les condamnés non 
politiques. La guillotine révolutionnaire coupa 2 625 têtes. 
Ceux qu'elle menaçait tous les jours s'étaient habitués à la 

1. Hier, à trois heures et demie après midi, on a mis en usage, pour la 
première fois, la machine destinée à couper la tète aux criminels condamnés 
a mort. Le patient était un nommé Nicolas-Jacques Pelletier, d^ià repris Je 
justice, et convaincu en dernier lieu d'avoir frappé un particulier de plusieurs 
coups de bâton, et de lui avoir volé un portefeuille dans lequel étaient 8:0 liv. 
en assignats et plusieurs autres effets. 

La nouveauté du supplice avait considérablement grossi la foule de ceux 
qu'une pitié barbare conduit à ces tristes spectacles. 

Cette machine est pi raison aux autres genres de supplices: 

elle ne souille point la main d'un homme du meurtre de son semblable, et la 
promptitude avec laquelle elle frappe le coupable est plus dans l'esprit de la 
loi, qui peut souvent être severe, niais qui ne don jamais être cruelle. \Clir<>- 
nique de Paris, 26 avril 1792.) 



4 i2 PETITES IGNORANCES. 

regarder de sang-froid; elle était même quelquefois un objet 
de plaisanterie : les détenus, dans les prisons, jouaient à la 
guillotine, et on lui donnait des sobriquets tels que le rasoir 
national ou le moulin du silence. 

Périsse notre mémoire, et que la France soit libre! 
— Ce mot est le résumé des exclamations qui retentirent dans 
la séance du ij septembre 1792 lorsque l'Assemblée législa- 
tive, avant de terminer ses travaux, s'associa avec enthousiasme 
au discours que prononça Vergniaud (1753-1793) sur les usur- 
pations de pouvoir faites par la commune. Ce fut le dernier 
cri d'indépendance et d'humanité de cette Assemblée. 

« Savez- vous comment sont décernés les mandats d'arrêt? > 
demandait le célèbre orateur. « La commune de Paris s'en 
repose à cet égard sur son comité de surveillance; ce comité 
de surveillance, par un abus de tous les principes, ou par une 
confiance bien coupable, donne à des individus le terrible droit 
de faire arrêter ceux qui leur paraîtront suspects; ceux-ci le 
subdélèguent encore à d'autres affidés dont il faut bien seconder 
les vengeances si l'on veut en être secondé soi-même. Voilà 
de quelle étrange série dépendent l'honneur, la liberté et la vie 
des citoyens ! Voilà en quelles mains repose la sûreté pu- 
blique ! Les Parisiens aveuglés osent encore se dire libres ! 
Ah! ils ne sont plus esclaves, il est vrai, des tyrans couronnés, 
mais ils le sont des hommes les plus vils, des plus détestables 
tyrans ! 

« Il est temps de briser ces chaînes honteuses, d'écraser 
cette nouvelle tyrannie ! Il est temps que ceux qui ont fait 
trembler les hommes de bien tremblent à leur tour! Je n'ignore 
pas qu'ils ont des poignards à leurs ordres; eh! dans la nuit 
du 2 septembre n'ont-ils pas voulu les diriger contre plusieurs 
d'entre nous? Dans leurs listes de proscription n'ont-ils pas dé- 
noncé au peuple plusieurs d'entre nous comme des traîtres? 
Et ma tête aussi est proscrite! La calomnie veut étouffer ma 
voix; mais elle peut encore se faire entendre ici, et, je vous 
en atteste, jusqu'au coup qui me frappera de mort elle tonnera 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. + ij 

de couc ce qu'elle a de force contre les crimes et les scélérats ! 

« Eh! que m'importent des poignards et des sicaires ? Qu'im- 
porte la vie au représentant du peuple quand il s'agit de son 
salut? Lorsque Guillaume Tell ajustait la flèche qui devait 
abattre la pomme fatale qu'un monstre avait placée sur la tête 
de son fils, il s'écriait : Périssent mon nom et ma mémoire, 
et que la Suisse soit libre 1 ! 

a Et nous aussi nous dirons : Périssent P Assemblée na- 
tionale et sa mémoire, pourvu que la France soit libre! » 

C'est alors que dans un mouvement unanime et spontané, 
tous les membres de l'Assemblée se levèrent en s'écriant : 
Oui. oui; périssons tous, et que la liberté reste! Oui } oui } pé- 
risse notre mémoire et que la France soit libre! 

Yergniaud, reprenant dans cette forme véhémente particu- 
lière aux orateurs de la Révolution, ajouta : 

€ Périssent l'Assemblée nationale et sa mémoire, si à ce 
prix elle épargne un crime qui imprimerait une tache au nom 
français! Périssent l'Assemblée nationale et sa mémoire, si sa 
vigueur apprend aux nations de l'Europe que, malgré les ca- 
lomnies dont on cherche à flétrir la France, il est encore, et 
au sein même de l'anarchie momentanée où des brigands nous 
ont plongés, il est encore dans notre patrie quelques vertus pu- 
bliques, et qu'on y respecte l'humanité! Périssent l'Assemblée 
nationale et sa mémoire, si, sur nos cendres, nos successeurs, 
plus heureux, peuvent établir l'édifice d'une Constitution qui 
assure le bonheur de la France, et consolide le règne de la 
liberté et de l'égalité ! Périssent P Assemblée nationale et sa 
mémoire } et que la patrie soit sauvée! « 

Si j'avance, suivez-moi; si je recule, tuez-moi; si je 

i. « Ce n'est pas le Guillaume Tell de l'histoire, mais le Guillaume Tell 
de la tragédie de Lemierrc, qui a dit en vers ce que Vergniaud répète eu 
prose : 

Que la Suisse soit libre, et que nos îiom^ pét - t ' 

L'orateur citait le poète, croyant citer le héros. •> (F.douard Fournier, 
l'Esprit des autres.) 



+ i + PETITES IGNORANCES 

meurs, vengez-moi. — On a reproché à la plupart des ha- 
rangues militaires de n'avoir été ni improvisées ni même pro- 
noncées : les unes ont été inventées après coup, les autres ont 
été arrangées ou défigurées. Tel n'est pas le cas pour celle de 
La Rochejaquelein : non seulement elle a été dite, mais elle a 
été répétée 1 . 

Henri de La Rochejaquelein (1772- 1794) avait seize ans à 
l'époque de la Révolution. Après la journée du 10 août, lorsque 
l'insurrection de la Vendée éclata, le jeune royaliste se trouvait 
au nombre de ceux qui devaient tirer à la milice. Le moment 
étant venu pour lui de se prononcer : marcherait il contre les 
insurgés, ou se mettrait-il à leur têce comme le lui demandaient 
les habitants de son pays ? On raconte qu'un jeune paysan lui 
dit : « Monsieur, on veut nous faire accroire que vous irez 
dimanche tirer à la milice de Boismé ; c'esc-il bien possible } 
pendant que nos paysans se battent pour ne pas tirer ! Venez 
avec nous, monsieur; tout le pays vous désire et vous obéira. » 

La Rochejaquelein n'hésita pas : il partit, et dix mille 
hommes se rangèrent aussitôt sous ses ordres. Mais la plupart 
de ces hommes n'avaient pas d'armes, et leur chef ne pouvait 
compter que sur leur résolution. C'est alors que, pour leur 
souffler son ardeur, il leur dit : « Mes amis, si mon père était 
ici, vous auriez confiance en lui; pour moi, je ne suis qu'un 
enfant, mais par mon courage je me montrerai digne de vous 
commander. Si j' avance } suive\-moi ; si je recule, tue\-moi ; si 
je meurs ; vengei-moi. » Et successivement eurent lieu les com- 
bats des Aubiers, de Beaupréaux (2 avril), de Thouras (5 mai), 
de Fontenay, de Saumur (7 juin), de Chatonnay, et partout 
La Rochejaquelein prouva aux Vendéens, par sa valeur, 
qu'ils avaient bien fait de compter sur lui. 

Ayant eu le pouce brisé par une balle, il dut quitter mo- 
mentanément l'armée vendéenne; mais il y rentra bientôt 
comme généralissime : Bonchamp venait d'être frappé à mort, 

1. Elle rappelle les paroles de l'empereur Trajan au préteur en lui remettant 
une épée : « Recevez de moi cette épée, et servez-vous-en sous mon règne 
ou pour défendre en moi un prince juste, ou pour punir en moi un tyran. » 



HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. t i S 

d'Elbée était couvert de blessures, et le marquis de Lescure, 
au moment de succomber, désigna Henri de La Rochejaque- 
lein, malgré son extrême jeunesse, pour le remplacer. 

Dans un combat devant Laval, le nouveau général en chef, 
qui portait encore son bras droit en écharpe, se trouva aux 
prises, dans un chemin creux, avec un fantassin : il le saisit 
au collet de la main gauche, et dirigea si habilement son che- 
val avec ses jambes qu'il mit le soldat hors d'état de le frap- 
per. Quand les Vendéens, accourant, voulurent tuer ce soldat, 
La Rochejaquelein ordonna qu'on lui rendît la liberté. 
« Retourne vers les républicains, lui dit-il, dis-leur que tu t'es 
trouvé seul avec le général des brigands qui n'avait qu'un bras 
et point d'armes, et que tu n'as pas pu le tuer. « La Roche- 
jaquelein mourut victime de sa générosité : le 4 mars 1794, il 
venait de remporter un avantage à Trementine et se portait 
sur Nouaillé, lorsqu'un grenadier, auquel il venait de laisser 
la vie, se releva et lui déchargea son pistolet dans la tête. Ce 
jeune chef, qui avait donné tant de preuves de courage et 
montré en maintes occasions un rare talent militaire, avait 
alors vingt-deux ans. « Qui sait, a dit Napoléon, ce qu'il fût 
devenu? » 

Son frère, Louis de La Rochejaquelein, né quatre ans 
après lui, fut sollicité par le gouvernement impérial de prendre 
du service. Dans une visite pastorale, l'abbé de Pradt, évêque 
de Poitiers, coucha à Clisson et pressa son hôte de s'attacher 
au nouveau régime. La Rochejaquelein résista. En 18 14, 
Louis XVIII lui fit savoir qu'il comptait sur lui pour soulever 
la Vendée; il leva une compagnie de cavalerie sous la dénomi- 
nation de Volontaires royaux de La Rochejaquelein ; mais l'au- 
toricé royale fut reconnue et il n'eut pas à combattre. C'est 
pendant les Cent-Jours, au mois de mai 1815, que La Roche- 
jaquelein, revenant d'Angleterre avec des armes et des munitions, 
débarqua sur les côtes de la Vendée et appela lès Vendéens 
autour de lui, en leur rappelant le courage et le dévouement 
de leurs pères : « Essayant de marcher sur les traces de 
mon frère, leur dit-il, je ne ferai que vous répéter ses paroles, 



4 ,6 PETITES IGNORANCES 

qui surent si bien enflammer vos cœurs généreux : Si j'avance } 
suive-i-moi ; si je recule } tue^-moi ; si je meurs. venge\-moi. » 
Comme son frère, il fut nommé général en chef; mais il n'eut 
pas, comme lui, le temps de prouver sa valeur ; attaqué, le 
4 juin 1815, parla colonne du général Estève, il fut atteint 
au pont des M a thés, d'une balle dans la poitrine, et mourut 
sur le champ de bataille. Il avait trente-huit ans. 

Les Chouans. — Dénomination servant à désigner les 
hommes de la campagne, héros pour les uns et brigands pour 
les autres, qui firent une guerre de partisans dans l'ouest de la 
France contre la Révolution et plus tard contre le gouverne- 
ment de Juillet. Ils commencèrent à se soulever, sous la con- 
duite de Jean Cottereau, le 15 août 1792 : comme on procédait 
au recrutement des volontaires dans le bourg de Saint-Ouen- 
des-Toits, à deux lieues de Laval, Cottereau, ardent royaliste, 
excita les jeunes gens à la résistance, et son appel fut entendu. 

Jean Cottereau et ses trois frères, issus d'une famille de 
bûcherons et de sabotiers, formaient avant la Révolution une 
tribu de faux-sauniers (paysans faisant la contrebande du sel) 
qui avait adopté, pour s'avertir la nuit de l'approche des com- 
mis de la gabelle, le cri sinistre et plaintif du chat-huant, plus 
exactement appelé autrefois chouhant ou chouan. Le nom de 
cet oiseau de proie, sorte de hibou, leur resta, et Jean Chouan, 
devenu chef de bande, donna son surnom aux compagnons qui 
se rangèrent autour de lui 1 . 

Ainsi se formèrent le verbe chouanner et le substantif chouan- 

1. Une autre version ferait remonter le surnom de chouan à l'aïeul des 
quatre frères, lequel aurait dû ce sobriquet à l'humeur triste et taciturne 
qu'il aurait contractée en vivant toujours dans des cahutes au milieu des 
bois. 

G. Gley, dans son ouvrage intitulé : Langue et littérature des anciens 
Francs, indique une étymologie tout à fait différente : chouan serait le terme 
francisque ou tudesque chuan, introduit jadis dans le Ir.ngage bas-breton, et 
remis en vigueur dans les premiers temps de la république. 11 observe que 
le moine Ottride, qui écrivait dans la seconde moitié du ix e siècle, s'est servi de 
ce terme où Vu était prononcé ou, en désignant les Francs par chuani, kuani, 
fiers, valeureux par excellence. 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. + i 7 

nerie } fort usités, à l'époque des guerres civiles de l'Ouest, en 
parlant d'embuscades, de surprises ou de brigandages 1 . La 
chouannerie était un mouvement contre-révolutionnaire comme 
celui de la Vendée, mais il était beaucoup moins aristocra- 
tique. 

Lorsque les Vendéens passèrent la Loire et la Maine, en 
octobre 1793, Jean Chouan, à la têce de quelques centaines de 
ses compagnons, se joignit à eux, et sa petite troupe forma pen- 
dant près de trois mois un corps particulier, plein d'audace et 
toujours en avant, appelé la petite Vendée. 

Jean Chouan mourut en se dévouant. Ayant été surpris par 
les bleus dans une métairie, lui et les siens étaient parvenus à 
s'échapper, lorsqu'il revint sur ses pas pour sauver sa belle- 
sœur qui, enceinte et embarrassée dans sa marche, l'appelait à 
son secours. Pour lui laisser le temps de fuir, il fît face à l'en- 
nemi, attira le feu sur lui, et quelques instants après il fut tué 
(28 juillet 1794). 

— Mes amis! mes amis ! Jeanne est-elle arrivée.' 
Des voix dans la forêt répondirent: — Sauvée! 
Jean Chouan murmura: C'est bien! et tomba mort. 

(Victor Hugo, Jean Chouan.) 

Baiser Lamourette. — Les réconciliations perfides ou 
qui ne promettent pas une longue durée sont caractérisées par 
les mots baiser Lamourette^ qui font allusion à la séance du 
7 juillet 1792, dans laquelle Lamourette 2 , au moment où l'As- 

1. « Les paysans aimaient ce genre de guerre, où ils trouvaient leur 
profit sans courir de dangers réels; ils la préféraient surtout à la discipline, 
auK fatigues d'une guerre régulière, qui avait fini par les éloigner de leur pays, 
et qui exposait chaque jour la fortune et la vie de leur famille : aussi la 
chouannerie s'étendit rapidement dans le Morbihan, dans le pays Nantais et 
dans la basse Normandie; elle forma, par le nombre de ses soldats, de véri- 
tables armées, dont les subdivisions inaperçues avaient des points de ralliement 
et d'appui. » (Mémoires de Napoléon.) 

2. En 1787, Lamourette (Adrien) était grand vicaire d'Arras, et s'était 
fait connaître par des écrits où il s'efforçait de concilier la philosophie et la 
religion. Mirabeau, devenu son ami, le chargea Je la partie tbéologique de 
ses discours relative au clergé. Ayant prêté le serment constitutionnel, Lamou- 

27 



4l y PETITES IGNORANCES 

semblée législative se préparait à déclarer la patrie en danger, 
essaya, pour rapprocher les partis, de faire entendre des pa- 
roles de paix et d"union, au nom de la patrie et de la liberté. 

Les discours sur les dangers qui menaçaient la patrie avaient 
commencé le 15 mai; la lettre de Roland au roi avait été com- 
muniquée à l'Assemblée le 13 juin; Pastoret, dans la séance 
du 30, avait lu son rapport sur la situation de la France ; 
Versniaud, le 3 juillet, avait prononcé son fameux dis- 
cours, et le 7 on allait reprendre la discussion, lorsque La- 
mourette demanda la parole pour une motion d'ordre. Il dit à 
ses collègues, sur le ton le plus persuasif, le plus noble et le 
plus touchant, que le remède aux maux de la patrie serait non 
pas dans les mesures terribles qu'on proposait, mais dans leur 
fraternelle union. « Oh ! s'écrie-t-il, celui qui réussirait à vous 
réunir, celui-là serait le véritable vainqueur de l'Autriche et de 
Coblentz. On dit tous les jours que votre réunion est impos- 
sible où en sont les choses... Ah ! j'en frémis... Mais c'est là 
une injure : il n'y a d'irréconciliables que le crime et la vertu. 
Les gens de bien disputent vivement, parce qu'ils ont la con- 
viction sincère de leurs opinions; mais ils ne sauraient se haïr! 
Messieurs, le salut public est dans vos mains ; que tardez-vous 
de l'opérer?... 

« Que se reprochent les deux parties de l'Assemblée } L'une 
accuse 1" autre de vouloir modifier la Constitution par la main 
des étrangers, et celle-ci accuse la première de vouloir ren- 
verser la monarchie pour établir la république. Eh bien, 
messieurs, foudroyez d'un même anathème et la république et 
les deux Chambres ; vouez-les à l'exécration commune par un 
dernier et irrévocable serment! Jurons de n'avoir qu'un seul 
esprit, qu'un seul sentiment; jurons-nous fraternité éternelle! 

rette fut nomme, en 1791, à l'évêché de Lyon, puis appelé à faire partie de 
l'Assemblée législative. Après la session de cette assemblée, il se retira à Lyon, 
où ii fut arrêté en 1793 pour être livré au tribunal révolutionnaire. Il était 
à table lorsqu'on lui apporta son acte d'accusation; il ne s'en émut point, 
a Faut-il s'étonner de mourir, dit-il, et la mort est-elle autre chose qu'un 
accident de l'existence. » Condamné à mort, il porta courageusement sa tête 
sur l'échafaud. 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. +19 

Que l'ennemi sache que ce que nous voulons, nous le voulons 
tous, et la patrie est sauvée ! » 

A ces derniers mots, les membres des deux côtés de l'As- 
semblée se lèvent en même temps, applaudissent aux généreux 
sentiments de l'orateur, vouent à l'exécration publique tout 
projet d'altérer la Constitution, et se précipitent des bancs les 
plus opposés pour se jeter dans les bras les uns des autres. 
« Toutes les distinctions sont confondues, dit M. Thiers 1 , et 
l'on voit s'embrassant MM. Pastoret et Condorcet, qui la veille 
s'étaient réciproquement maltraités dans les feuilles publiques. 
Il n'y a plus de côté droit ni de côté gauche, et tous les 
députés sont indistinctement assis les uns auprès des autres. 
Dumas est auprès de Bazire, Jaucourt auprès de Merlin, et 
Ramond auprès de Chabot. 1 

On décida que les départements, l'armée et le roi seraient 
informés de cet heureux événement. Une députation, conduite 
par Lamourette, se rendit au château; le roi vint aussitôt 
pour témoigner sa satisfaction; il fut accueilli avec la sympathie 
la plus vive; l'enthousiasme enfin fut à son comble, et l'on put 
croire réellement ce jour-là que la patrie était sauvée. 

Deux jours après, il ne restait plus aucune trace des frater- 
nelles accolades. Brissot, le 9 juillet, faisait renaître tous les 
motifs d'irritation que les partis avaient les uns contre les au- 
tres, le lendemain les ministres donnaient leur démission, le 
surlendemain la patrie était déclarée en danger, et deux se- 
maines après, c'est-à-dire le 25 juillet, Carnot proposait d'ar- 
mer de piques tous les citoyens pour la défense de la patrie et 
de la liberté. 

On ne s'était embrassé que pour quelques heures : le carac- 
tère français s'était manifesté là dans toute son ardeur et dans 
toute son inconstance. La réconciliation avait été dérisoire, 
elle fut tournée en ridicule par l'ironique baiser Lamourette . 
qui prêtait à la plaisanterie et permettait de jouer sur les 
mots. 

I. Histoire .ie la Révolution. 



4 ao PETITES IGNORANCES 

Unité, indivisibilité de la République ; liberté, éga- 
lité, fraternité ou la mort. — 11 y eut à Paris, pendant 
la Révolution, un homme d'origine espagnole, très habile 
comme typographe et comme graveur, qui, s'étant jeté avec 
enthousiasme dans le mouvement révolutionnaire, prit , dès 
1789, le titre de premier imprimeur de la liberté. C'est Antoine- 
François Momoro. 

Membre influent du club des Cordeliers, rédacteur du 
journal de ce club et des Révolutions de Paris, il participa à 
toutes les manifestations républicaines, celle du Champ de 
Mars comme celle du 10 août, et reçut du gouvernement quel- 
ques missions importantes dont il s'acquitta toujours avec cou- 
rage et patriotisme. Chargé, en qualité de membre de la com- 
mis-ion administrative de Paris, de l'organisation des fêtes 
publiques 1 , il fut l'inventeur de la devise républicaine, — Li- 
herté, Egalité. Fraternité. — qui figura d'abord dans les céré- 
monies, et qui ensuite fut inscrite sur tous les monuments de 
Paris. Sous la Terreur, cette devise fut précédée des mots : 
Unité et indivisibilité de la Republique . pour écarter, après la 
chute des Girondins, toute idée de fédéralisme; et suivie des 
mots : ou la mort } pour exprimer qu'il valait mieux mourir que 
de ne pas être libre 2 . 

Le nom de Pache ne doit être mêlé à cette devise que parce 
qu'il était maire de Paris en 1793, et ( l ue ce ^ uc ^ U1 ( l ai i comme 
chef de l'administration municipale, donna des ordres pour la 
faire peindre sur les monuments publics. 



1. C'est en cette qualité aussi qu'il organisa les cérémonies du Culte de 
la Raison et qu'il fit jouer à sa femme le rôle: de la déesse Liberté. Quatre 
mois après, Robespierre l'emportait sur les hébertistes, et Momoro montait 
sur l'échafaud. (2+ mars 1794-.) 

2. Les crimes qui ensanglantèrent la Révolution firent interpréter ces mots 
tout différemment : aux yeux de Chamfort, qui s'indignait de voir prostituer 
le doux nom de fraternité, les mots fraternité ou la mort, inscrits sur les 
monuments publics, signifiaient : Sois mon frère ou je te tue. « La fraternité 
de ces gens-là, disait-il, est celle de Caïn et d'Abel. » Lorsqu'on lui fit remar- 
quer qu'il avait répété plusieurs fois ce mot, il répondit : « Vous avez raison, 
j'aurais dû dire, pour varier, d'Etéocle et de Folynice. » 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. + 2i 

La mort sans phrase. — On a reproché à Sieyès (1748- 
i8j6) d'avoir, dans le procès de Louis XVI, voté la mort sans 
phrase, comme voulant dire avec une froide cruauté : A quoi 
bon examiner, et que sert de délibérer? Il faut qu'il meure, 
voilà tout! — Le mot est inexact, et, par suite, l'intention est 
faussée. Dans le Moniteur du 20 janvier 1793, on ne lit rien de 
plus, en face du nom de Sieyès, que les deux mots : la mort. 

Marat avait demandé et obtenu que les votes fussent émis 
à la tribune et par l'appel nominal. Le 16 janvier 1^93, à huit 
heures du soir, cet appel commença sur la question : Quelle 
peine Louis a-t-il encourue? et pendant vingt-quatre heures la 
tribune retentit de ces paroles lugubres : la mort } accompagnées 
soit d'un commentaire, soit d'une injure, soit de quelques 
paroles destinées à motiver le vote, à le justifier ou à le res- 
treindre *. 

C'est ainsi que Philippe-Egalité, le cousin de Louis XVI, 
à l'appel de son nom, monta lentement à la tribune pour lire 
d'une voix sourde un papier sur lequel était écrit : « Unique- 
ment occupé de mon devoir, convaincu que tous ceux qui ont 
attenté ou attenteront par la suite à la souveraineté du peuple 
méritent la mort, je vote pour la mort. » 

Robespierre, avant lui, avait prononcé un discours qui se 
terminait par les mêmes mots ; et Danton s'était écrié : « Je ne 
suis pas de cette foule d'hommes d'Etat qui ignorent qu'on ne 
compose point avec les tyrans, qui ignorent qu'on ne frappe 
les rois qu'à la tête, qui ignorent qu'on ne doit rien attendre 
de ceux de l'Europe que par la force des armes; je vote la 
mort du tyran. « — Couthon, plus froid, avait dit avec la rai- 
deur d'un légiste : « Louis a été déclaré coupable de conspi- 
ration. Comme un de ses juges, j'ouvre la loi ; j'y trouve écrit 
la peine de mort. Mon devoir est d'appliquer cette peine, je le 
remplis : je vote pour la more. 

1. Le faible roi qui, le jour de son sacre à Rei rs, avait dit, en portant 
la main à sa couronne: Elle me gêne, ne savait pas de quel poids un jour 
elle lui pèserait. Ne semb!e-t-il pas cependant qu'il ait eu le pressentiment de 
sa fin lamentable lorsqu'il s'est écrié tout en larmes, en apprenant qu'il était 
roi (10 mai 17-4 : mon Dieu, quel malheur pour moi .' 



£22 PETITES IGNORANCES 

Parmi les Girondins, Barbaroux avait dit : « Louis est con- 
vaincu d'avoir conspiré contre la liberté. Les lois de toute so- 
ciété prononcent contre les conspirateurs la peine de mort. Je 
vote donc pour la mort. » — Lasource fit cette observation : 
« La mesure que vous prenez suppose que vous êtes à une 
grande hauteur; si la Convention s'y maintient, elle écrasera 
les factieux et établira la liberté. Mais si les partis, si les 
haines continuent, si la Convention n'a pas le courage de les 
étouffer, alors on dira qu'elle n'était composée que des plus vils 
et des plus lâches des hommes; elle ne passera à la postérité 
qu'avec l'exécration universelle. Après cette réflexion, je pro- 
nonce la mort. » 

Condorcet, pour concilier autant que possible son vote avec 
ses principes philanthropiques, avait eu recours à cette réti- 
cence : » Je vote pour la peine la plus grave, dans le code pénal, 
et qui ne soit pas la mort. » 

D'autres, comme Fauchet, dirent pour quels motifs ils ne 
votaient pas la mort du roi. « La Convention n'a pas le droit 
de cumuler et de confondre les pouvoirs. C'est le droit des ty- 
rans. Je puis le subir, je ne l'exercerai jamais. Je brave les 
tyrans, je ne les imite pas. Je ne suis pas juge : je vote, comme 
législateur, une mesure de sûreté générale. Je vote pour la ré- 
clusion. » • — Kersaint suivit cet exemple en déclarant qu'il ne 
se croyait pas appelé à prononcer une sentence. « Si je pouvais 
partager l'opinion, ajouta-t-il, de ceux qui se croient revêtus de 
pouvoirs sans bornes, ce serait pour céder à la clémence et non 
à la haine; car je pourrais espérer alors être le véritable inter- 
prète des sentiments d'un peuple généreux. L'idée d'une nation 
qui se venge d'un homme ne peut entrer dans mon esprit. 
L'image de l'inégalité de ce combat le révolte, et la majesté du 
peuple, nécessairement dégradée dans un tel différend, ne re- 
prend sa grandeur dans ma pensée qu'au moment où il fait 
grâce. N-ulle puissance humaine n'est capable de me faire juger 
Louis XVI, ci-devant roi des Français, sans appel et souve- 
rainement; je ne suis pas le souverain. » 

Ceux qui ne prononcèrent la mort qu'à regret firent leurs 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 423 

réserves ou proposèrent des restrictions. Les uns voulaient que 
Louis XVI servit d'otage à la nation et que la sentence ne fût 
appliquée qu'en cas d'envahissement par les armées étrangères; 
d'autres, qu'il fûc sursis à l'exécution jusqu'à la ratification de 
la Constitution par le peuple, ou jusqu'à ce qu'il ait été pris 
des mesures de sûreté générale. 

Bien qu'il fût un de ceux dont on pouvait attendre une opi- 
nion, Sieyès se borna à dire laconiquement du haut de la tri- 
bune : la mort 1 . Soit pour faire remarquer la concision de ce 
vote de la part d'un esprit si ferme et si sûr, qui savait appré- 
cier la valeur des événements sans passion comme sans enthou- 
siasme - ; soit pour constater que Sieyès, malgré la gravité des 
circonstances, n'était pas sorti de son mutisme habituel, le sté- 
nographe mit sur sa copie, entre parenthèses [sans phrase)', il 
indiquait par là que Sieyès avait voté la mort, mais que, con- 
trairement à la plupart de ses collègues en renom, il n'avait 
pas prononcé une seule parole pour expliquer son vote. 

On s'est mépris également sur le sens d'une autre parole de 
Sieyès. Interrogé par un ami sur ce qu'il avait fait pendant la 
Terreur, il répondit : J'ai vécu. On a voulu voir dans ces 
deux mots un mouvement d'égoïsme et d'insensibilité qui était 
loin de sa pensée : Sieyès entendait dire qu'à une époque où 
nul ne pouvait se promettre un lendemain, où la mort mena- 
çait toutes les tètes, particulièrement celles des hommes qui 
étaient en vue et qui jouaient un rôle, il avait résolu le pro- 
blème difficile de n'être pas envoyé à l'échafaud. Assurément, 

1. Sieyjs ayant lu, dans le Censeur européen, qu'on lui faisait dire: 
Ici mort sans phrase, écrivit en marge : <c C'est faux, voir le Moniteur de 
[ue. » 

■j.. « Sieyès, après la victoire des Jacobins dans l'appel nominal, jugea toute 
résistance inutile. Laisser à Robespierre seul ce titre sanglant à la con 
désespérée du peuple, c'était, à se-; yeux, abdiquer dès le premier pas le gou- 
vernement de la république et peut-être la vie. Puisqu'on ne pouvait arrêter le 
mouvement, il fallait, pensait-il, s'y jeter pour le diriger encore. Sieyès monta 
à son tour à la tribune, il n'y prononça qu'un seul mot: la mort. 11 le pro- 
nonça à regret, avec la froideur d'un géomètre qui énonce un axiome et avec 
l'abattement d'un vaincu qui cède à la fatalité. (Lamartine, Histoire des 
Girondins.) 



4 2 t PETITES IGNORANCES 

il n'avait vécu ni tranquille ni heureux; mais il n'était pas 
mort, et c'était beaucoup. 

Sieyès était destiné, paraît-il, à ne mourir que de vieillesse 1 . 
En Tan III, lorsqu'on lui proposa d'être l'un des cinq direc- 
teurs, l'abbé Poulie se présenta chez lui et lui déchargea son 
pistolet à bout portant. Une balle lui fracassa le poignet, une 
autre lui effleura la poitrine. Appelé en témoignage, il vit, à 
l'audience, que les juges penchaient pour l'accusé; aussi, en 
rentrant chez lui, il dit à son portier : i Si Poulie revient, 
vous lui direz que je n'y suis pas. » 

Sous le Directoire, Sieyès resta fidèle à ses habitudes de si- 
lfcnce : il pensa, il agit, et ne parla guère que pour dire, lors- 
qu'il sentit le moment venu de préparer l'attentat du 18 bru- 
maire : // ne faut plus de bavards _, il faut une tête et une épée. 
La tête, c'était lui ; Fépée, c'écait Bonaparte. « Il a vu avec un 
coup d'ceil sûr, dit M. Mignet 2 , arriver une révolution qui de- 
vait se faire par la parole, se terminer par l'épée, et il donna 
la main, en 1789, à Mirabeau pour la commencer, au 18 bru- 
maire, à Napoléon pour la finir; associant ainsi le plus grand 
penseur de cette révolution à son plus éclatant orateur et à 
son plus puissant capitaine. » 

Sieyès et Bonaparte, qui avaient d'ailleurs l'un pour l'autre 
une profonde antipathie, ne s'entendirent pas longtemps; les 
concessions et l'accord sont impossibles entre deux orgueils qui 
se heurtent 3 . 



1. Après avoir traversé la tourmente révolutionnaire, Sieyès fut membre 
du Directoire, consul provisoire, président du Sénat, grand officier de la 
Légion d'honneur, comte de l'Empire et académicien. Proscrit comme régicide 
à la Restauration, il vécut à Bruxelles jusqu'en 1830, revint à Paris après 
la Révolution de juillet, et y mourut le 20 juin 1836, à l'âge de 88 ans. 

2. Histoire de la Révolution française. 

3. Sieyès, nommé, après le coup d'Etat, le premier des trois consuls pro- 
visoires, voulut faire adopter son projet de nouvelle Constitution. Lorsqu'il 
vint à parler d'un grand électeur logé au palais de Versailles, avec une liste 
civile de six millions, et dont la fonction consistait à nommer le pouvoir exé- 
cutif, Bonaparte lui dit: « Et comment avez-vous pu imaginer, citoyen Sieyès, 
qu'un homme de quelque talent et d'un peu d'honneur voulût se résigner au 
rôle d'un cochon à l'engrais de quelques millions? » 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 425 

Deux mots de Sieyès sont restés célèbres : celui que lui 
souffla Chamfort et qui forme le titre de son fameux pamphlet 
paru en janvier 1789, comme pour annoncer la Révolution : 
Qu'est-ce que le tiers état? tout; qu'a-t-i! été jusqu'à présent 
dans l'ordre politique? rien; que de/nande-t-il? à devenir quel- 
que chose ; — et celui qu'il laissa échapper lorsque l'Assemblée 
constituante, après avoir reconnu, le 4 août, que la dîme était 
rachetable, déclara, le xo, qu'elle serait abolie : Ils veulent 
être libres, et ils ne savent pas être justes. Sieyès manifesta 
cette opinion devant l'Assemblée, en ménageant les termes, dans 
la séance du 18 août : « S'il est possible encore de réveiller 
l'amour de la justice qui devrait n'avoir pas besoin d'être ré- 
veillé, je vous demanderai, non pas s'il vous est commode, s'il 
vous est utile de vous emparer de la dîme, mais si c'est une 
injustice. » 

QUAKD LA JUSTICE A PARLÉ, L'HUMANITÉ DOIT AVOIR SON 

tour. — Cette parole, qui rappelle au sentiment d'indulgence 
et de compassion pour tous les hommes et surtout pour les cou- 
pables, a été prononcée dans une circonstance où l'on pouvait 
ne pas s'attendre à la rencontrer. C'est Vergniaud qui, en sa 
qualité de président de l'Assemblée nationale, présenta, à la fin 
de la session, le projet de décret prononçant la suspension de 
Louis XVI ; c'est lui aussi qui, porté à la présidence de la Con- 
vention, le 10 janvier 1793, prononça la sentence de mort 
du roi, le 17, à huit heures du soir. « Citoyens, dit-il, je 
vais proclamer le résultat du scrutin. Vous allez exercer un 
grand acte de justice; j'espère que l'humanité vous engagera 
à garder le plus profond silence : Quand la justice a parlé, 
l'humanité doit avoir son tour '. » Puis, après avoir lu le recen- 

1. Ce mot d'humanité, dont en abusa beaucoup et presque toujours gau- 
chement sous la Terreur, fut répété à satiété lors du vote sur le sursis. 
Michelet en a fait la remarque. — « Point de sursis, dit Tallien, l'humanité 
l'exige ; il faut abréger ses angoisses... il est barbare de le laisser dans l'at- 
tente de si .11 sort. » — » Point de sursis, dit Couthon, au nom de l'humanité, 
le jugemenl doH s'exécuter, comme tout autre, dans les vingt-quatre heures. » 
— Robespierre répéta, on ne sait combien de fois, ce mol d'humanité. La 



4 2<5 PETITES IGNORANCES 

sèment des votes, il ajoata avec l'accent de la douleur 1 : « Je 
déclare, au nom delà Convention nationale, que la peine qu'elle 
prononce contre Louis Capet est la mort. » 

Ne pas insulter un roi qu'on envoie à Péchafaud n'est pas, 
à coup sûr, une grande preuve d'humanité; mais Vergniaud 
voulait s'acquitter avec dignité de la tâche pénible qui lui in- 
combait : en invoquant les sentiments d'humanité, — ceux des 
convenances eussent manqué de force, — il s'inquiétait sans 
doute de prévenir le retour des commentaires qu'avaient fait en- 
tendre, au moment du vote, un grand nombre de ceux qui 
avaient déclaré que Louis XVI méritait la mort. Il y eut 
3817 voix pour la mort, et 334 pour la mort avec des amende- 
ments : les fers, la détention, le bannissement à la paix. 

Vive la République! — Deux héros de la première 
République furent des enfants : Barra (Joseph) et Viala 
(Agricole), tous deux nés en 1780 et morts en 1793. Le pre- 
mier était de Falaise (Calvados); le second, d'Avignon 
(Vaucluse) é 

Enrôlé dans un régiment qui combattait en Vendée, le 
jeune Barra s'étant laissé entraîner par son ardeur, dans la 
sanglante lutte de Cholet (octobre 1793), ^ se trouva, loin des 
siens, entouré de soldats ennemis. Son jeune âge excita l'in- 
térêt, et on lui offrit la vie s'il voulait crier : Vive le roi! Il 
répondit : Vive la République ! et tomba percé de coups. 

Les royalistes du Midi, soulevés contre la République (juil- 
let 1793), s 'étaient rendus maîtres de la rive gauche de la 

Convention perdait patience. La Revellière-Lépeaux, Daunou, Chambon, 
exprimèrent courageusement leur indignation sur cette douceur exécrable, qui 
ressemblait tant à l'hypocrisie. 

1. « Vergniaud croyait le roi coupable, coupable de lèse-nation et d'appel à 
l'étranger, crime à coup sûr digne de mort. Et néanmoins il y avait des cir- 
constances atténuantes, dont le souverain pouvait tenir compte ; le peuple 
pouvait faire grâce. Vergniaud le désira sans nul doute, et c'est pour cela 
qu'il soutint l'appel au peuple. L'appel n'étant pas admis, il vota la mort, 
comme les autres députés de Bordeaux, comme Ducos et Fonfrède, ajoutant, 
admettant la possibilité d'un sursis. » (Michelet, Histoire de la Révolution 
française.) 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. +27 

Durance et marchaient sur Avignon. Les patriotes étaient 
résolus à leur barrer le passage ; mais pour cela il fallait aller 
couper les câbles des pontons, c'est-à-dire courir, sous le feu 
de l'ennemi, à une mort certaine. On se demandait quel homme 
intrépide oserait tenter cette entreprise, lorsque le jeune Viala, 
commandant de la petite garde nationale dite l' Espérance de la 
patrie^ se présenta. On voulut refuser son sacrifice, mais il 
s'échappa, saisit une hache et s'élança sur le poteau où les 
câbles étaient fixés. Le courageux enfant, malgré son ardeur, 
ne put achever sa périlleuse expédition : il tomba mortellement 
blessé à la poitrine, et les royalistes jetèrent son corps à la 
rivière. 

Barra et Viala eurent les honneurs du Panthéon ; Marie- 
Joseph Chénier a uni leurs noms dans son hymne patriotique, 
le Chant du départ ; et Robespierre a célébré leur héroïsme 
dans le rapport qu'il fit à la Convention, le 7 mai 1794 (18 flo- 
réal an II), au nom du Comité de salut public sur les idées 
religieuses et morales et les fêtes nationales : 

a Jeunes Français, entendez-vous l'immortel Barra, qui du 
sein du Panthéon vous appelle à la gloire ! Venez répandre des 
fleurs sur sa tombe sacrée. Barra, enfant héroïque, tu nour- 
rissais ta mère et tu mourus pour ta patrie ! Barra, tu as déjà 
reçu le prix de ton héroïsme; la patrie a adopté ta mère; la 
patrie, étouffant les factions criminelles, va s'élever triom- 
phante sur les ruines des vices et des trônes. O Barra, tu n'as 
pas trouvé de modèle dans l'antiquité, mais tu as trouvé parmi 
nous des émules de ta vertu! 

Par quelle fatalité ou par quelle ingratitude a-t-on laissé 
dans l'oubli un héros plus jeune encore, et digne des hom- 
mages de la postérité ) Les Marseillais rebelles, rassemblés sur 
les bords de la Durance, se préparaient à passer cette rivière 
pour aller égorger les patriotes faibles et désarmés de ces mal- 
heureuses contrées; une troupe peu nombreuse de républi- 
cains réunis de l'autre côté ne voyait d'autre ressource que de 
couper les câbles des pontons qui étaient au pouvoir de leurs 
ennemis ; mais tenter une telle entreprise en présence des 



4.28 PETITES IGNORANCES 

bataillons nombreux qui couvraient l'autre rive, et à la portée 
de leurs fusils, paraissait une entreprise chimérique aux plus 
hardis. Tout à coup un enfant de treize ans s'élance sur une 
hache; il vole au bord du fleuve et frappe le câble de toute sa 
force : plusieurs décharges de mousqueterie sont dirigées con- 
tre lui ; il continue de frapper à coups redoublés ; enfin il est 
atteint d'un coup mortel; il s'écrie: Je meurs; cela m'est égal } 
c'est pour la liberté! Il tombe, il est mort!... Respectable 
enfant, que la patrie s'enorgueillisse de t' avoir donné le jour! 
Avec quel orgueil la Grèce et Rome auraient honoré ta mé- 
moire, si elles avaient produit un héros tel que toi ! « 

, Il faut laisser à Robespierre la responsabilité des quelques 
mots qu'il fait prononcer à Viala : si l'héroïque enfant a parlé, 
il est vraisemblable que personne n'a pu entendre distincte- 
ment ce qu'il a dit. 

Faites, sire, ce sacrifice; c'est un dernier trait de 

RESSEMBLANCE AVEC VOTRE DIVIN MODELE. L'abbé Edge- 

vorth 1 n'a pas dit à Louis XVI au pied de l'échafaud : Fils de 
saint Louis, montej au ciel. Il a déclaré lui-même n'avoir 
aucun souvenir de ces paroles, écrites, le lendemain de l'exé- 
cution, dans le Républicain français. 

D'après les Mémoires de la duchesse d Angoulême } l'abbé 
Edgevorth aurait dit : Alle^. fils de saint Louis, les portes de 
l'éternité vous sont ouvertes. Mais ces paroles diffèrent à peine 
des premières, et si l'abbé les avait prononcées, il n'aurait pas 
répondu, lorsqu'il fut questionné à ce sujet, qu'il n'avait rien 
dit de semblable. D'autre part, la sœur de l'abbé, M Ile Edge- 
worth, n'aurait certainement pas manqué d'en faire mention 
dans la lettre qu'elle écrivit à une amie_. le 10 février 1793, 
pour lui raconter toutes les circonstances du supplice. Ce qu'il 
faut croire, c'est que la duchesse d'Angoulême, qui a beaucoup 
connu l'abbé plus tard, qui l'a même soigné dans une dan- 



1. M. Edgeworth de Firmont, ecclésiastique irlandais, qui, venu en France, 
avait été le confesseur de Madame Elisabeth. 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. ±29 

gereuse maladie, aura souvent causé avec lui des derniers 
moments de Louis XVI, et que, à distance, n'étant plus sous le 
coup de Témotion, l'abbé aura été amené peu à peu, dans ses 
récits, à composer une scène plus complète. 

Les paroles réellement prononcées par le confesseur du 
roi éveillent le souvenir, non de saint Louis, mais de Jésus- 
Christ. 

Au moment où les exécuteurs saisirent les mains de 
Louis XVI, il s'écria, en les retirant avec vivacité : i Que 
prétendez-vous faire? — Vous lier. — Me lier ! je n'y 
consentirai jamais! C'est inutile, je suis sûr de moi. > Une 
scène presque violente s'engagea, les bourreaux élevèrent la 
voix, et le roi, profondément ému, regarda l'abbé Edgeworth 
comme pour lui demander ce qu'il devait faire. Après un ins- 
tant de silence, l'abbé répondit au roi, qui l'interrogeait tou- 
jours du regard : Faites^ sire } ce sacrifice; c est un dernier 
trait de ressemblance avec votre divin modèle. 

Le journal hebdomadaire de Prudhomme, les Révolutions 
de Paris; relatait ainsi les dernières circonstances de la mort 
de Louis XVI : « Arrivé à la place delà Révolution, il recom- 
manda à plusieurs reprises au lieutenant son confesseur, et 
descendit de la voiture. Aussitôt il fut remis entre les mains de 
l'exécuteur : il ôta son habit et son col lui-même, et resta cou- 
vert d'un simple gilet de molleton blanc; il ne voulait pas qu'on 
lui coupât les cheveux, et surtout qu'on l'attachât. Quelques 
mots dits par son confesseur le décidèrent à l'instant. Il monta 
sur l'échafaud, s'avança du côté gauche, le visage très rouge, 
considéra pendant quelques minutes les objets qui l'environ- 
naient, et demanda si les tambours ne cesseraient pas de battre; 
il voulut s'avancer pour parler; plusieurs voix crièrent aux 
exécuteurs, qui étaient au nombre de quatre, de faire leur devoir. 
Néanmoins, pendant qu'on lui mettait les sangles, il prononça 
distinctement ces mots : « Je meurs innocent, je pardonne à 
« mes ennemis, et je désire que mon sang soit utile aux Français 
« et qu'il apaise la colère de Dieu. » A dix heures dix minutes, 
sa tête fut séparée de son corps, et ensuite montrée au peuple. 



43 o PETITES IGNORANCES 

A l'instant les cris de : Vive la République ! se firent entendre 
de toutes parts. 

« Les restes de Louis furent enfermés dans une mannette 
d'osier conduits dans une charrette au cimetière de la Made- 
leine et placés dans une fosse entre deux lits de chaux vive. 
On y établit une garde pendant deux jours. » 

Je vis par curiosité. — M'" e de Bawr 1 , dans ses Souvenirs, 
parle avec intérêt, on dirait presque avec admiration, d'un 
petit homme de sa connaissance, sans fortune, sans place et 
sans talent, qui partagea sa vie entre le théâtre et les échecs, 
et dont les jugements faisaient loi. Il ne sortait du café de la 
Régence que pour se rendre aux Français, à l'Opéra ou à 
TOpéra- Comique, théâtres dans lesquels il avait ses entrées. 
Les débutants tremblaient, paraît-il, devant cet Aristarque dra- 
matique, et son mot, parfois sanglant, ne contribuait pas peu à 
fixer l'opinion. Il était connu des auteurs et des acteurs; on 
le saluait avec respect, on l'interrogeait avec empressement. 
Ce petit homme, dont la vie s'écoula dans un cercle de court 
rayon dont le Palais-Royal était le centre, ne manquait ni de 
sûreté ni de finesse dans ses jugements, et conservait avec tous 
son franc parler, qu'il appelait la langue des honnêtes gens. 
On ne savait pas où il était né, mais il habitait Paris depuis 
l'âge de dix ans et s'appelait Martin. 

Comme exemple de la franchise d'allures de son petit héros. 



i. Alexandrine-SophieGoury de Champgrand fut comtesse de Saint-Simon 
avant d'être baronne de Bawr. Mais l'incompatibilité des caractères amena le 
divorce. Pour donner ses motifs, le futur chef de la secte saint-simonienne 
écrivit à sa femme « que malgré la tendresse et l'estime que lui inspiraient sa 
personne et son caractère, les pensées étroites et vulgaires dans lesquelles elle 
avait été élevée, et qui la dominaient encore, ne lui permettaient pas de 
s'élancer avec lui au-dessus de toutes les lignes connues ; qu'il était donc 
obligé de demander la séparation, le premier homme de ce monde ne devant 
avoir pour épouse que la première femme ». Ce qui ajoute à la bizarrerie des 
circonstances, c'est qu'après le divorce prononcé, ce fut le comte qui pleura 
M" le de Bawr n'était pas destinée à connaître les joies du mariage : son second 
mari, qui semblait devoir la rendre heureuse, mourut écrasé, à trente et un ans. 
sous une voiture chargée de pierres. 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. + p 

M de Bawr raconte ceci : n On donnaic une première 
représentation aux Français; la foule était immense. Le comte 
de Clermont d'Amboise, en grande tenue, couvert d'ordres, 
restait à la porte d'une des loges du rez de-chaussée, qu'ou- 
vrait, dans ce temps-là, l'homme qui recevait les billets de 
parterre. Apercevant M. Martin, qui attendait aussi que l'on 
vînt lui ouvrir l'orchestre, il court à lui. « Etes-vous l'ou- 
vreur, mon cher? lui dit-il. — Non. Et vous? * 

M. Martin traversa l'époque de la Terreur. D'après 
M ,,ie de Bavr, ce fut lui qui, ému de ce qui se passait, et se 
demandant où l'on aboutirait, dit à son ami Ducis : Je vis par 
curiosité. Ce mot a été attribué à Mercier, l'auteur du Tableau 
de Paris ; il aurait pu être dit par beaucoup d'autres, car il 
répondait singulièrement bien à la situation de chacun au mi- 
lieu d'événements si étonnants et si terribles. 

Victor Hugo le jugea bon et le mit dans la bouche de 
l'Angely [Marion Delor/ne, acte IV, se. vin). Dans ce même 
drame, on trouve aussi, prononcés par Saverny marchant au 
supplice (acte V, se. vm), les mots : J'ous ave\fait } monsieur, 
trois fautes d'orthographe, que dit le marquis de Favras (18 fé- 
vrier 1790) au greffier qui lui apporta son arrêt de mort 1 . Ce 
royaliste exalté ne se doutait guère, en faisant cette fanfaron- 
nade, qu'il laissait tomber un alexandrin que le grand poète 
ne dédaignerait pas de ramasser. 

Tu TREMBLES. BaILI.Y } J'aI FROID. Bailly fut Utl 

savant distingué, mais c'est moins à la science qu'à la politique 
qu'il doit sa célébrité. Élu membre des Etats généraux, il 
fut le premier président de l'Assemblée constituante, et celui qui 
eut l'honneur de présider la fameuse séance du Jeu de paume. 
Bailly fut aussi le premier maire de la commune de 

1. Favras fut pendu, comme un simple roturier. Ce fut le premier exemple 
de l'égalité des peines: les nobles jusque-là avaient eu le privilège de la hache. 
Abandonné de son parti et livré aux insultes de la populace, Favras fut 
accueilli sur la place de Grève par des huées et des vociférations ; au moment 
où le corps fut lancé dans l'espace, il \ eut un horrible gamin pour crier : 
Saule, marquis. 



+ 32 



PETITES IGNORANCES 



Paris 1 , après la prise de la Bastille. En cette qualité, il adressa 
au roi (17 juillet 1789), près de la barrière de la Conférence, 
un discours qui commençait ainsi : « J'apporte à Votre Majesté 
les clefs de sa bonne ville de Paris. Ce sont les mêmes qui ont 
été présentées à Henri IV. Il avait reconquis son peuple; ici le 
peuple a reconquis son roi 2 . » Un mois après (23 août), Bailly 
prêtait serment en ces termes : « Sire, je jure à Dieu, entre les 
mains de Votre Majesté, de faire respecter votre autorité légi- 
time, de conserver les droits sacrés de la commune de Paris et 
de rendre justice à tous. » Enfin, lorsque Bailly alla féliciter 
le roi sur la séance qu'il avait tenue à l'Assemblée constituante 
le 4 février 1790, et sur le discours qu'il avait prononcé 3 . 



1. Le choix libre et' spontané de ses concitoyens, qui l'appelèrent successi- 
vement aux positions les plus élevées, lui permit d'écrire dans ses Mémoires : 
« Je suis un exemple bien sûr qu'on peut parvenir à tout et aux premiers 
honneurs sans intrigues. Ceci soit dit pour la consolation des honnêtes gens, 
et pour l'encouragement de la jeunesse à suivre le droit chemin. » 

2. Bailly a expliqué lui-même l'idée attachée à cette phrase qui lui fut 
amèrement reprochée : « Le sens en est clair, dit-il, Henri IV avait recouvré 
son peuple; ici, le peuple a recouvré son roi. Le mot reconquis est substitué 
comme plus fort et faisant image : reconquis par l'amour et par l'éloignement 
des conseils qui l'avaient égaré. » 

j. Ce discours, qui excita dans l'Assemblée l'enthousiasme et l'attendris- 
sement, se terminait ainsi: 

« Puisse cette journée, où votre monarque vient s'unir à vous de la manière 
la plus franche et ia plus intime, être une époque mémorable dans l'histoire 
de cet empire ! Elle le sera, je l'espère, si mes vœux ardents, si mes instantes 
exhortations peuvent être un signal de paix et de rapprochement entre vous. 
Que ceux qui s'éloigneraient encore d'an esprit de concorde, devenu si néces- 
saire, me fassent le sacrifice de tous les souvenirs qui les affligent, je les 
payerai par ma reconnaissance et mon affection. Ne professons tous, à compter 
de ce jour, ne professons tous, je vous en donne l'exemple, qu'une seule 
opinion, qu'un seul intérêt, qu'une seule volonté: l'attachement à la Consti- 
tution nouvelle, et le désir ardent de la paix, du bonheur et de la prospérité 
de la France. » 

Le président de l'Assemblée, Bureau de Puzy, répondit au roi qu'il lui 
avait suffi, dédaignant l'appareil et le faste du trône, de se montrer dans la 
simplicité de ses vertus, pour entraîner tous les cœurs. Le roi se retira au 
milieu des applaudissements, et une députation de l'Assemblée l'accompagna 
jusqu'aux Tuileries. L'homme de génie qui alors dominait les événements, 
Mirabeau, témoin une fois de plus de la mobilité du caractère français, dit 
avec ironie a l'un de ses collègues : « Si j'étais appelé au ministère, poignardez- 
moi, car un an après vous seriez esclaves. » 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. + ?) 

Bailly lui dit qu il réunissait tous les titres des monarques 
chéris, Louis le Juste. Louis le Bon., Louis le Sage, et bientôt 
Louis le Grand. 

Au milieu des émeutes, de la lamine et des complications 
d'une administration nouvelle, Bailly traversa plus d'une crise 
difficile. Les conflits administratifs dont la source existait au 
sein même du conseil de la commune lui arrachaient chaque 
jour cette exclamation, image fidèle de l'état de son âme : 
J'ai cessé û l'être heureux. Cependant, jusqu'à la fuite du roi, il 
parvint à garder sa popularité; mais l'insurrection du Champ 
de Mars l'obligea de recourir à la force; le sang coula, et de 
ce jour il devint odieux au parci populaire. Lorsqu'il eut remis 
ses pouvoirs entre les mains de Pétion, son successeur (18 no- 
vembre 1791), on lui offrit un refuge en Angleterre, pour 
échapper aux rancunes de ses ennemis. Bailly répondit : 
« L'homme qui s'est vu chargé d'une grande administration 
doit, quelque danger qui le menace, rester pour rendre compte 
de sa conduite. » Ce triste moment ne se fit guère attendre. 
Arrêté à Melun, où il avait cru trouver une paisible retraite 
auprès de son ami et illustre confrère le savant Laplace, Bailly 
fut transféré à Paris sur l'ordre du Comité de salut public. 
Appelé à déposer comme témoin dans le procès de Marie- 
Antoinette, il déclara fausses et calomnieuses les accusations 
portées contre la reine, et lorsqu'il eut à se défendre lui-même, 
il montra la plus grande fermeté. Bailly avait alors cinquante- 
sept ans. Condamné à mort pour sa participation à ce qu'on 
appelait alors les massacres du Champ de Mars, et traîné len- 
tement à l'échafaud au milieu des outrages et des imprécations 
d'une multitude en fureur, son courage et sa constance ne se 
démentirent pas un seul instant 1 . L'agonie fut prolongée encore: 
Sur le heu même de l'exécution, on brûla devant lui le drapeau 



1. « Bailly avait coutume de dire: « On doit avoir mauvaise opinion de 
ceux qui n'ont pas, en mourant, un regard à jeter en arrière. » Le dernier 
regard de Bailly l'ut pour su femme. Un gendarme de l'escorte recueillit avec 
sensibilité les paroles de la victime et les reporta fidèlement à sa veuve. » 
(Arago, Biographie Je Bailly.) 

r8 



43+ PETITES IGNORANCES 

rouge; on démolit l'échafaud préparé, pour ne pas souiller de 
son sang le champ de la fédération, et on le releva dans un 
fossé voisin. « Pendant les apprêts de son supplice, dit Arnault, 
apprêts renouvelés et prolongés avec tant de cruauté, une pluie 
glaciale n'avoit pas cessé de tomber sur ce vieillard demi-nu : 
Tu trembles, Bailly. lui dit un de ses bourreaux. — J'ai ftoid, 
répondit Baillv (12 novembre 1793 *• 

« Lorsque cet homme infortuné écrivoit, à propos d'Hypa- 
thia, jeune femme astronome massacrée par les habitants 
d'Alexandrie, que les modernes épargnent au moins la vie, en 
déchirant la réputation, il ne se doutoit guère qu'il seroit lui- 
même une preuve lamentable de la fausseté de son assertion, 
et qu'il renouvelleroit l'histoire d'Hvpathia 2 . » 

Un siècle et demi avant Bailly, une autre victime des tour- 
mentes révolutionnaires, le roi d'Angleterre, Charles I er , ne 
voulut pas trembler de froid. Le matin de son exécution (9 fé- 
vrier 1649), « le roi, die M. Guizot, s'étant levé de bonne 
heure: « J'ai une grande affaire à terminer », dit-il à Herbert, 
et il se mit à sa toilette. Les mains du fidèle serviceur trem- 
blaient en arrangeant ses cheveux. « Prenez, je vous prie, la 
même peine qu'à l'ordinaire, dit le roi; quoique ma tête ne 
doive pas rester longtemps sur mes épaules, je veux être paré 
aujourd'hui comme un marié. Donnez-moi deux chemises, 
ajouta-t-il; la saison est si froide que je pourrais trembler, et 
on dirait que j'ai peur. » 

Brûler n'est pas répondre. — Ce mot a pu être dans la 
bouche de plus d'un des novateurs ou des persécutés, qui, 
comme Calvin ou Rousseau, ont vu condamner leurs livres au 
feu; mais il est devenu célèbre depuis qu'il a été imprudem- 
ment répété par Camille Desmoulins, le jeune révolutionnaire 



1. « Et il y a des gens qui lui disputent ce mot, dans le sens élevé où il 
est si naturel qu'il l'ait proféré. On dirait qu'ils ont intérêt vraiment à ce 
qu'il y ait un mot touchant et subiime de moins dans le monde.» (Sainte- 
Beuve, Causeries du lundi.] 

2. Chateaubriand, Génie du Christianisme. 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 4?S 

que Mirabeau saluait ainsi, dans une lettre du 2 mai 1790 : 
« Adieu, beau fils! vous méritez qu'on vous aime, malgré vos 
fougueux écarts. » 

Après avoir écrit, dans ses accès d'exaltation, la France 
libre et le Discours de la Lanterne aux Parisiens. Camille 
Desmoulins assista, en 1793, aux terribles séances du tribunal 
révolutionnaire, et son cœur se serra. On dit même qu'en 
entendant l'arrêt demortdes Girondins (octobre 1793), il faillit 
s'évanouir et s'écria : « C'est moi qui les ai tués. » Il était sous 
ces sinistres impressions lorsque Danton, revenu aussi à des 
sentiments plus modérés, lui dit un jour en sortant avec lui du 
tribunal révolutionnaire : « Pourquoi gardes-tu le silence? — 
J'ensuis las. du silence, répondit-il. La main me pesé; j'ai quel- 
quefois envie d'aiguiser ma plume en stylet et d'en poignarder 
ces misérables. Qu'ils y prennent garde, mon encre est plus 
indélébile que leur sang; elle tache pour l'immortalité! — 
Commence donc dès demain, s'écria Danton. C'est toi qui as 
lancé la Révolution, c'est à toi de l'enrayer. » 

Et le 5 décembre 1793 (quintidi frimaire, 2'' décade, l'an II 
de la République une et indivisible) parut le premier numéro 
du Vieux Cordelier. <i journal rédigé par Camille Desmoulins, 
député à la Convention et doyen des Jacobins », avec cette 
devise : Vivre libre ou mourir. 

Les deux premiers numéros ne furent pas encore agressifs; 
ils ménageaient Robespierre, par qui Camille avait même 
promis de se laisser diriger. Cependant, ces numéros pro- 
mettaient des scandales, des révélations, des attaques, et le 
succès fut très grand : on en tira, dit-on, jusqu'à cinquante 
mille exemplaires. C'était le temps où l'on jouait sur les mots, 
même en jouant sa tète : Desmoulins avait dit, en parlant de 
Saint-Just : // s estime tant qu'il porte avec respect sa tète sur 
ses épaules comme un saint sacrement ; et Saint-Just avait 
répondu : Je lui jerai porter la sienne comme un saint 
Denis. Dans le troisième numéro du Vieux Cordelier } Camille 
Desmoulins, pour saper le terrorisme, peignit, avec éloquence 
et sous les couleurs les plus vives, les misères et les crimes de 



+ 3<î PETITES IGNORANCES 

son temps en feignant de retracer, d'après Tacite, la Rome des 
Césars. Il ne se borna pas, du reste, à ces allusions transpa- 
rentes, car il ajouta pour appuyer sur la leçon : « C'est à ceux 
qui, en lisant ces vives peintures de la tyrannie, y trouveraient 
quelque malheureuse ressemblance avec leur conduite, à s'em- 
presser de la corriger : car on ne se persuadera jamais que le 
portrait d'un tyran, tracé de la main du plus grand peintre de 
l'antiquité et par l'historien des philosophes, puisse être devenu 
le portrait d'après nature de Caton et de Brutus, et que ce que 
Tacite appelait le despotisme et le pire des gouvernements, il 
y a dix-huit siècles, puisse s'appeler aujourd'hui la liberté et le 
meilleur des mondes possibles. « 

Ceux que désignait si clairement le traducteur de Tacite 
ne se corrigèrent point ; mais ils se reconnurent et ne songèrent 
qu'à se venger. Dénoncé à toutes les sociétés populaires et 
menacé de la guillotine, Camille Desmoulins ne recula pas; 
il se raidit même, plus résolu que jamais, contre le danger : 
il osa dire que la liberté n'était point un bonnet rouge 1 , et 
poussa la hardiesse jusqu'à prononcer le mot clémence : « Je 
pense bien différemment de ceux qui vous disent qu'il faut lais- 
ser la terreur à l'ordre du jour. Je suis certain, au contraire, 
que la liberté serait consolidée et l'Europe vaincue si vous 



i. « Non, la liberté, cette liberté descendue du ciel, ce n'est point une 
nymphe de l'Opéra, ce n : est point un bonnet rouge, une chemise sale ou des 
haillons : la liberté, c'est le bonheur, c'est la raison, c'est l'égalité, c'est la 
justice. Voulez-vous que je la reconnaisse, que je tombe à ses pieds, que je 
verse tout mon sang pour elle? Ouvrez les prisons à ces deux cent mille 
citoyens que vous appelez suspects; car, dans la Déclaration des Droits, il 
n'y a pas de maison de suspicion, il n'y a que des maisons d'arrêt. Le soupçon 
n'a point de prison, mais l'accusateur public; il n'y a que des prévenus de 
délits fixés par la loi. Et ne croyez pas que cette mesure serait funeste à la 
République : ce serait la mesure la plus révolutionnaire que vous eussiez jamais 
prise. Vous voulez exterminer tous vos ennemis par la guillotine ! Mais y 
eut-il jamais plus grande fo'ie? Pouvez-vous en faire périr un seul à l'échafaud 
sans vous faire dix ennemis de sa famille ou de ses amis? Croyez-vous que ce 
soient ces femmes, ces vieillards, ces cacochymes, ces égoïstes, ces traînards 
de la Révolution qui sont dangereux? De vos ennemis, il n'est resté parmi 
vous que les lâches et les malades; les braves et les forts ont émigré, ils ont 
péri à Lyon ou dans la Vendée ; tout le reste ne mérite pas votre colère. » 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. + 57 

aviez un comice de clémence. C'est ce comité qui finirait la 
Révolution : car la clémence esc aussi une mesure révolu- 
tionnaire, et la plus efficace de toutes quand elle est dis- 
tribuée avec sagesse. Que les imbéciles et les fripons m'appel- 
lent modéré s'ils le veulenc Si mon comice de clémence 

paraît à quelques-uns de mes collègues malsonnanc et sen- 
tant le modérantisme , je puis répondre, dans le temps 

qui court, comme faisait Marat quand, dans un temps bien 
différent, nous lui reprochions d'avoir exagéré dans sa feuille : 
Vous n'y entendej rien! Eh! mon Dieu, laissez-moi dire; on 
n en rabattra que trop. » 

Camille Desmoulins ayant été ajourné aux Jacobins pour 
justifier ses insinuations contre la Terreur, il fut défendu à 
deux reprises différentes par Robespierre qui termina ainsi son 
second plaidoyer (7 janvier 1794) : « Les écrits de Camille 
sont condamnables sans douce; mais pourtant il faut distinguer 
sa personne de ses ouvrages. Camille est un enfant gâté, qui 
avait d'heureuses dispositions, mais que les mauvaises compa- 
gnies ont égaré. Il faut sévir contre ses numéros, que Brissot 
lui-même n'eût osé avouer, et conserver Camille au milieu de 
nous. Je demande, pour l'exemple, que les numéros de Camille 
soient brûlés dans la société. — C'est fort bien dit, répli- 
qua Camille; mais je te répondrai comme Rousseau : Brûler 
n'est pas répondre. 1 

Par ces derniers mots, l'accusé détruisit l'effet qu'aurait pu 
produire, s'il en était temps encore, le discours de son défen- 
seur. Il fut exclu des Jacobins comme il l'avait été des Corde- 
liers. et sa mort fut décidée. Dans le rapport de Courtois 
les papiers trouvés chez Robespierre, après Thermidor, on lit 
cette phrase: 1 Camille, guillotiné pour avoir commenté Taci ce. 1 
Il fut arrêté dans la nuit du 30 au 31 mars, traduit au tribunal 
révolutionnaire, et conduit à l'échafaud le 5 avril suivant [1794 . 
Sa femme, sa chère Lucile, voulut exciter un soulèvement 
pour le sauver, et fut exécutée huit jours après. 

Dt l'audace, encore df l'audace, toujours de l'ai- 



43 8 PETITES IGNORANCES 

dace. — C'est fort à propos que l'histoire a enregistré ce cri de 
guerre ; aucun ne caractérise mieux Danton (1759- 1794.) : il eut 
de l'audace, de l'emportement, beaucoup plus que du courage 1 . 
La journée du 10 août avait valu à Danton le ministère de 
la justice; il y avait été porté, a-t-il dit lui-même, par un 
boulet de canon. Le manifeste du duc de Brunswick, sur la 
guerre entreprise contre la France, était connu à Paris le 
28 juillet, et, le 22 août, Longwy ouvrait ses portes aux Prus- 
siens. Le bruit se répandait même que, quelques jours après, 
Verdun avait suivi son exemple. La terreur était dans les es- 
prits, l'exaspération était à son comble. Le i cr septembre, il 
fut'décidé que le lendemain on battrait la générale, on sonne- 
rait le tocsin, on tirerait le canon d'alarme, que tous les ci- 
toyens disponibles se dirigeraient en armes vers le Champ de 
Mars, y camperaient pendant le reste de la journée et parti- 
raient ensuite pour se rendre sous les murs de Verdun. C'est 
pourquoi Vergniaud et Danton prononcèrent l'un et l'autre, le 
2 septembre 1792, un discours sur la levée en masse des ci- 
toyens. Voici les paroles de Danton : 

« Il est bien satisfaisant pour les ministres d'un peuple 
libre d'avoir à lui annoncer que la patrie va être sauvée. Tout 
s'émeut, tout s'ébranle, tout brûle de combattre. Vous savez 
que Verdun n'est point encore au pouvoir de nos ennemis. 

« Vous savez que la garnison a juré d'immoler le premier 
qui proposerait de se rendre; une partie du peuple va se porter 
aux frontières, une autre va creuser des retranchements, et la 
troisième, avec des piques, défendra l'intérieur de nos villes. 
Paris va seconder ces grands efforts ; les commissaires de la 
commune vont proclamer d'une manière solennelle l'invitation 
aux citoyens de s'armer et de marcher pour la défense de la 
patrie. C'est en ce moment, messieurs, que vous pouvez décla- 
rer que la capitale a bien mérité de la France entière ; c'est en 

1. Ce mot donne la marque du caractère de Danton comme le proverbe 
italien qu'on a mis dans la bouche de Saint-Just convient à son impassibilité : 
L'empire est au flegmatique. (Voy. Histoire de Saint-Just, par Ern. Hamel, 

p. 279.) 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 4 j 9 

ce moment que l'Assemblée nationale va devenir un véritable 
comité de guerre. Nous demandons que vous concouriez avec 
nous à diriger ce mouvement sublime du peuple, en nommant 
des commissaires qui nous seconderont dans ces grandes me- 
sures. Nous demandons que quiconque refusera de servir de 
sa personne, ou de remettre ses armes, soit puni de mort. 

« Nous demandons qu'il soit fait une instruction aux ci- 
toyens pour diriger leurs mouvements; nous demandons qu'il 
soit envoyé des courriers dans tous les départements pour les 
avertir des décrets que vous aurez rendus. 

« Le tocsin qu'on va sonner n'est point un signal d'alarme, 
c'est la charge sur les ennemis de la patrie. Pour les vaincre, 
messieurs, il nous faut de l audace, encore de l'audace, toujours 
de l'audace, et la France est sauvée l . » 

Ce discours, accueilli par d'unanimes applaudissements, fuc 
suivi des massacres dans les prisons; ils commencèrent ce même 
jour 2 septembre, un dimanche, et ne cessèrent que le jeudi. 
On a dit que Danton ne les avaic pas voulus ; mais quand 
on prêche l'audace à un peuple en fureur, quand on l'entraîne 
et qu'on l'affole, on peut s'attendre à d'épouvantables excès-. 

Danton n'était ni féroce ni sanguinaire; il avait même au 
fond de l'âme des sentiments d'humanité dont il a donné plus 
d'une preuve; mais il était irréfléchi, violent; il disait qu'une 
révolution ne peut se faire géométrique nient. Parfois aussi l'ex- 
pression chez lui était pittoresque : à un groupe populaire qui 
le consultait sur la façon d'agir avec les aristocrates, il répon- 
dit : Faites comme eux. vous étiei dessous, mettcj-voiis dessus. 
! oilà la révolution. » 



i. Si Danlon avait lu les Essais de François Bacon, il aurait pu être 
inspiré, en poussant ce triple cri, par le célèbre philosophe anglais: « Le 
rôle de l'audace est d'un effet merveilleux dans [es affaires politiques (civil 
busiiiessi. Que faut-il d'abord? de l'audace. Et en secoua 1 et en troisième 
lieu? de l'audace. Ht cependant l'audace est fille jj l'ignorance et de la 
bassesse. » 

2. Plusieurs historiens se sont efforces de prouver que Danton ne prit 
aucune part aux horribles massacres. Voir, en particulier, le livre de M. Dubosc : 
Danton et les massacres de septem 



4+ : PETITES IGNORANCES 

Le moment arriva où les excès de la démagogie l'épouvan- 
tèrent. Il employa alors son éloquence à flétrir les saturnales 
appelées Fêtes de la Raison : Quand ferons-nous cesser ces 
mascarades? Nous n'avons pas voulu détruire la superstition pour 
établir l'athéisme. 

A ceux qui lui conseillèrent de frapper Robespierre pour 
n'être pas frappé lui-même, il répondit : J aime mieux être guil- 
lotiné que guillotineur. Cependant, il ne se croyait que menacé ; 
comme le duc de Guise, il disait qu'on n'oserait pas : On ne me 
touche pas. je suis l'arche. Et quand on lui parlait de fuir : 
Est-ce qu'on emporte sa patrie à la semelle de ses souliers! 

' Arrêté et conduit d'abord à la prison du Luxembourg, il 
dit à ses codétenus : « Messieurs, j'espérais avant peu vous 
faire sortir d'ioi ; mais m'y voilà moi-même avec vous, et je 
ne sais comment cela finira, t Le tribunal révolutionnaire ne 
tarda pas à lui apprendre comment cela devait finir pour lui. 
C'est à pareille époque, s'écria-t-il, que j'ai fait instituer le 
tribunal révolutionnaire; j'en demande pardon à Dieu et aux 
hommes. Interrogé, selon l'usage, sur son nom et sa demeure, 
il répondit : Ma demeure sera bientôt dans le néant et mon 
nom vivra dans le Panthéon de l'histoire; et lorsqu'il entendit 
son arrêt de mort, il s'écria : « On nous immole à quelques 
lâches brigands ; mais ils ne jouiront pas longtemps de la vic- 
toire ! J'entraîne Robespierre... L'infâme poltron, j'étais le 
seul qui pouvait avoir assez d'influence pour le sauver! » Ra- 
mené dans sa prison, voici quelle fut sa dernière réflexion : 
Dans les révolutions, le pouvoir reste toujours dans les mains 
des petits ' mais il vaut mieux être né pauvre pêcheur que de 
gouverner les hommes. 

Au pied de l'échafaud, la pensée de sa femme et de ses en- 
fants lui arracha quelques larmes ; mais il se raidit aussitôt : 
Allons. Danton, point de faiblesse! Ses dernières paroles, 
plus préparées peut-être que les autres, furent adressées au 
bourreau : Tu montreras ma tête au peuple; elle en vaut la 
peine. Et lorsque le bourreau l'empêcha d'embrasser son 
ami Hérault de Séchelles : Misérable . lui dit-il en mettant 



HISTORIQUES ET LITTERAIRES. ++ i 

la têce sous le couteau, tu n : empêcheras pas nos tètes de se 
baiser dans le panier. » 5 avril 1794-) 

Thermidoriens. — Le Comité de salut public, dont Ro- 
bespierre étaic l'âme, portait dans son sein un germe de divi- 
sion qui devait causer sa ruine. D'un côté, étaient les hommes 
purs, mais en même temps implacables : Robespierre, Saint- 
Just, Couthon; de l'autre, les corrompus, aussi atroces que 
les premiers, mais moins éloignés de la transaction, du moment 
où ils y voyaient le moyen de satisfaire leurs passions : c'étaient 
Billaud-Varennes *, Collot d'Herbois et Barère. La lutte s'en- 
gagea à la Convention dans les séances des 8 et 9 thermidor 
an II 126 et 27 juillet 1794), et elle se termina par la chute de 
Robespierre, dont l'arrestation fut décrétée à une immense ma- 
jorité aux cris de: Vive la liberté! J ive la République! — La 
République . répondit Robespierre, elle est perdue; les brigands 
triomphent. 

Robespierre jeune, Saint-Just, Couthon et Lebas furent 
mis, dans la même séance, en état d'arrestation (c'est Barère 
qui rédigea les décrets), et le lendemain, 10 thermidor, ils mon- 
tèrent sur l'échafaud. 

C'est la victoire remportée dans la journée du 9 thermidor 
qui fit appeler Thermidoriens ceux des membres de la Conven- 
tion qui luttèrent contre Robespierre et parvinrent à le renver- 
ser. Il y eut là deux sortes d'hommes : ceux qui comptaient 
poursuivre la voie révolutionnaire, tels que Billaud-Varennes. 
Collot d'Herbois, Vadier, Amar, valets qui avaient pris le 
sceptre de leurs maîtres après les avoir assassinés; et ceux qui 
voulaient que la chute de Robespierre fut le signal de la réac- 
tion. Ces derniers l'emportèrent, car ils curent avec eux la 
majorité modérée de la Convention; c'est à eux surtout que 
s'applique le nom de Thermidoriens. Ils eurent pour chef Tal- 
lien, dont la femme fut surnommée Notre-Dame de Thermidor 



1. Celui que Napoléon regardai! comme le plus exécrable des hoino: 
aient ti^ure dans la Révolution. 



4+2 PETITES IGNORANCES 

en souvenir de l'influence qu'elle avait exercée sur Tallien lors- 
qu'il s'était agi de renverser Robespierre. « J'ai vu hier la 
séance des Jacobins, avait dit Tallien à la tribune, j'ai frémi 
pour la patrie ! J'ai vu se former l'armée du nouveau Cromvell, 
et je me suis armé d'un poignard pour lui percer le sein, si la 
Convention nationale n'avait pas eu le courage de le décréter 
d'arrestation. » 

La réactio